‹ La morale et la science des mursChapitre 20 sur 61 · PRÉFACE XXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXIII

la conception mystique et théologique de la morale, non la morale elle-même. Nous avons vu tout à l'heure que la science ne pouvait avoir pour effet de faire évanouir la réalité ni les caractères propres des faits moraux. Elle s'efforce, au contraire, d'en dégager les conditions d'existence sans les dénaturer. Pour en chercher les lois, et pour en déterminer les rapports avec les autres séries de faits de la « nature morale », il faut bien sans doute qu'elle les « désubjective ». Mais cette objectivation serait sans valeur, si elle mutilait la réalité qu'il s'agit de connaître, et si, pour nous procurer la science des faits moraux, elle commençait par les dépouiller de ce qu'il y a en eux de proprement moral.

Il est vrai que certaines doctrines philosophiques ont tenté de rendre compte de ce caractère spécifique au moyen de l'association des idées, de l'éducation, de la tradition, de l'habitude acquise, comme elles essayaient, par une sorte de chimie mentale, d'engendrer l'espace en partant d'éléments inétendus. C'était, en un sens, faire disparaître la moralité en l'expliquant. Ces tentatives n'ont pas réussi, et elles paraissent assez abandonnées aujourd'hui. Elles auraient pu, à la rigueur, justifier en quelque mesure les craintes exprimées par leurs adversaires. C'est à elles surtout que s'adressait la critique de Guyau. Pourtant, même au moment où elles trouvaient faveur, aucune conséquence fâcheuse pour la morale existante était-elle vraiment à redouter? Il n'y a guère eu d'hommes plus scrupuleux, plus respectueux du devoir tel qu'ils le comprenaient, ou plutôt, tel que leur conscience le leur dictait, que les deux représentants les plus convaincus de cette doctrine, James et John Stuart Mill ; et Ton ne saurait dire que le cercle de ceux qui ont subi leur influence y ait perdu de sa valeur morale. Le contraire serait plutôt vrai. — Inconséquence, dira-t-on, et qui ne prouve rien : les hommes valaient mieux que leur doctrine. — Mais il n'est pas besoin d'invoquer ici une inconséquence. Leur effort, d'ailleurs malheureux, pour « expliquer » le sentiment de l'obligation morale par une théorie associationniste, provenait luimême du sentiment très vif de leur devoir social. Ils se considéraient comme obligés de promouvoir la vérité philosophique de toutes leurs forces, et de substituer des jugements rationnels aux croyances mystiques qui ne se justifient pas logiquement. Et pour expliquer à son tour cette obligation, il suffirait d'ana-

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