XXIV PRÉFACE
lyser, outre le caractère individuel des deux Mill — élément qu'on ne peut négliger dans l'examen de cas particuliers, — la « réalité morale» de leur temps, et surtout l'idéal social qui leur était commun avec l'école de Benlham.
Ces doctrines n'ont donc pas, en fait, des conséquences aussi fâcheuses que leurs, adversaires l'ont dit. Â plus forte raison ne devrait-on rien craindre de la recherche scientifique qui, procédant par une tout autre méthode, ne risque pas de méconnaître ce qui est spécifiquement moral en l'expliquant. — Mais, dit M. Fouillée, avec Guyau, il n'en reste pas moins que la réÛexion dissout l'instinct. — Il n'est pas sûr que ce soit vrai de tous les instincts. Et le sentiment du devoir ne saurait être assimilé à l'instinct. 11 en a sans doute l'impérativité et la spontanéité apparente. Mais, par ailleurs, il implique souvent une réflexion, une possession de soi, un effort conscient, qui en font l'expression la plus parfaite, la plus sublime parfois de la personnalité, c'est-à-dire juste l'opposé d'un instinct.
Sous cette idée, que la conscience morale participe de la nature de l'instinct, et qu elle peut être dissoute comme lui par la réflexion, ne reconnaît-on pas une conception assez analogue à la célèbre théorie de l'amour chez Schopeuhauer? L'amour serait, comme on sait, une duperie savamment organisée par le génie de l'espèce, qui parvient à ses fins aux dépens de l'individu, au moment même où celui-ci croit toucher ù, son propre bonheur. De même, la moralité dissimulerait une ruse providentiellement aménagée pour maintenir l'ordre social. Cette ruse dévoilée, tout serait perdu. L'individu ne préférerait plus la sublimité du sacrifice moral à la satisfaction de ses penchants égoïstes. Détrompé, il se refuserait à être « dupe » plus longtemps : c'est le mot de Renan. Mais cette métaphysique schopenhauerienne est moins convaincante qu'ingénieuse. Le fondement de la moralité est heureusement plus solide. 11 est inséparable de la structure même de chaque société. La morale d'un groupe social, comme sa langue et ses institutions, naît avec lui, se développe et évolue avec lui, et ne disparaît qu'avec lui.
Cependant, si la morale est « fonction » de la société oîi elle apparaît, elle varie nécessairement avec cette société. Elle est