XXXII PREFACE
quence effroyable en effet, si elle était nécessaire. Mais la science des mœurs n'implique rien de tel. Elle reconnaît, au contraire, qu'à un moment donné l'harmonie des forces dans une société n'est jamais parfaite. C'est toujours une concordia discors. On y constate la lutte de tendances diverses, des efforts pour conserver l'équilibre actuel, contrebalancés par d'autres efforts pour en établir un différent, l'apparition d'idées et de sentiments nouveaux en correspondance avec les changements qui se produisent dans les phénomènes économiques, religieux, juridiques, dans les rapports avec les sociétés voisines, dans la densité croissante ou décroissante de la population, etc. Et quant à refuser à l'individu le droit de juger la volonté sociale, comment la science y songerait-elle, puisque n'étant pas normative, elle n'est pas non plus prohibitive, et qu'elle ne défend rien à personne? Est-ce de l'art moral rationnel que l'on redoute cette tyrannie? Mais, par définition, il ne servira qu'à « améliorer » les institutions sociales. Il n'est pas vraisemblable que cette amélioration consiste jamais à briser ce qui a été jusqu'à présent un des ressorts les plus énergiques du progrès social. Il faut attendre de lui, au contraire, qu'il procure une indépendance toujours plus grande des individus en même temps qu'il assurera une solidarité sociale toujours plus étroite. Si ces deux termes semblent aujourd'hui s'exclure, la faute en est sans doute à notre ignorance, et à la dureté des charges qu'elle fait peser sur les individus dans la société présente.
Pour conclure, les quelques objections que nous avons examinées, comme les craintes plus ou moins vives que l'on exprime, soit au nom de la conscience morale, soit du point de vue de l'action politique et sociale, se ramènent sans trop de peine à une origine commune. Elles procèdent d'une répugnance, dont les raisons sont multiples et fortes, à accepter jusqu'au bout l'idée d'une « nature morale » et d'une science appliquée à connaître cette nature. Nous en trouvons l'aveu pour ainsi dire ingénu chez un critique. Après une longue discussion qui aboutit à un exposé de ses propres idées, il écrit cette phrase significative : « Nous ne connaîtrons jamais bien la société que dans la mesure oii nous l'aurons faite^». Tant qu'une croyance
1. Belot, Revue de Métaphysique et de Morale^ septembre 1905, p. 761.
PRÉFACE XXXni
de ce genre persiste, tant que l'on s'imagine que des actes de volonté, même collectifs, suffiront pour déterminer dans la réalité objective les transformations que l'on souhaite, à quoi bon en effet se contraindre au long et pénible détour qui passe par la science? Il est beaucoup plus simple et plus économique de s'en dispenser, et d'aller droit au résultat, qui seul importe. Le malheur est qu'on a peu de chances de « transformer systématiquement » une nature qu'on ne connaît pas.
En fait, si l'on affirme avec tant de confiance « que la volonté humaine superpose un monde nouveau à la nature brute », c'est qu'on n'est pas persuadé que ce soit là une « nature » au sens plein du mot, une réalité objective, qui ne dépend pas de nous pour exister, régie par des lois que nous ignorons et qui ne seront mises au jour que par une recherche méthodique et persévérante. On pense plutôt que cette nature sociale, qui ne se manifeste après tout que dans des consciences humaines, ne peut pas leur être obscure. Pour la pénétrer, il doit suffire de savoir ce que c'est que « l'homme », et de continuer le travail entrepris, de temps immémorial, par les philosophes et par les moralistes. Et Ton rejette enfin une analogie trop étroite entre la nature physique et la nature morale, comme un paradoxe à la fois invraisemblable et dangereux. Mais on oublie que pendant de longs siècles, qui se comptent par centaines et peutêtre par milliers, nos ancêtres ont senti, ont vécu la nature physique comme nous sentons, comme nous vivons aujourd'hui la nature morale, et peut-être plus intimement encore : je veux dire qu'elle leur était à la fois plus familière et plus inconnue que la nature morale ne l'est pour nous. Les croyances et les pratiques des primitifs en fournissent des preuves sans nombre. Ce n'est donc pas la nature physique, telle que nous la concevons aujourd'hui, objectivée dans ses lois, qu'il faut comparer à la nature morale, qui ne nous est connue encore que par des représentations presque exclusivement subjectives et sentimentales. Il faut rapprocher de cette nature morale la nature physique des primitifs, ou de la nature physique objectivée d'aujourd'hui, la nature morale telle que la science commence à la dégager avec ses lois Alors l'analogie se justifie, et elle apparaît profonde.
On voit aussi ce qu'elle nous permet d'attendre de l'avenir. Non pas sans doute la « transformation systématique » qu'on