DE QUELLES SCIENCES THÉORIQUES LA PRATIQUE MORALE DÉPEND ELLE
L'objet de la science n'est pas de construire ou de déduire une morale, mais d'étudier la réalité morale donnée. — Nous ne sommes pas réduits à constater simplement cet ordre de faits; nous pouvons y intervenir efncacement si nous en connaissons les lois.
Tant que l'on admet la conception et la distinction traditionnelles de la morale théorique et de la mopale pratique, on s'en représente les rapports sans difficulté. La morale théorique établit {a priori ou a posteriori, peu importe en ce moment) les principes d'oiî la morale pratique tire des applications. Il semble que rien ne soit plus aisé. En fait, les systèmes de morale, presque sans exception, ne considèrent pas qu'il y ait là un problème à examiner. Ils glissent tout naturellement, et sans réflexion, sur le passage de la morale théorique à la morale pratique. M. Renouvier, cependant, fait une réserve à ce sujet. Il ne croit pas que les applications tirées de la morale théorique soient, immédiatement et telles quelles, réalisables dans la pratique. Il distingue ce que cette pratique serait dans « l'état de paix », (état d'une société parfaite), et ce qu'elle devient dans « l'état de guerre » (état présent de l'humanité). Cette distinction est importante. Elle implique que M, Renou-
LAtt-Bkdbi. — La morale. 7
vier reconnaît l'existence d'un problème qui se pose au moment de passer de la théorie à la pratique, et qu'il se préoccupe de tenir compte de la réalité sociale donnée. Mais M. Renouvier, une fois cette réserve faite, garde la conception traditionnelle des rapports de la théorie et de la pratique, en morale. Celle-ci se déduit toujours de celle-là. La déduction est compliquée par des éléments de fait qu'il ne faut pas négliger; mais le rapport entre la théorie et les préceptes reste un rapport de principes à conséquences.
Mais si, comme nous croyons l'avoir montré, les « morales théoriques » ne sont pas ce qu'elles prétendent être, ce rapport si simple et si aisé ne saurait être luimême qu'une apparence. Loin que la pratique se déduise de' la théorie, c'est la théorie qui, jusqu'à présent, est une sorte de projection abstraite de la morale pratiquée dans une société donnée, à une époque donnée. C'est donc, tout au contraire, la pratique qui est posée d'abord, et la théorie qui est assujettie à ne pus heurter cette pratique. Car, quel que soit le génie d'un philosophe, il ne peut faire accepter son système de morale que s'il ne s'écarte pas trop de la conscience commune de son temps; tandis que, pour s'imposer avec une autorité absolue, cette conscience n'a nullement besoin de se fonder sur une théorie abstraite. La recherche spéculative, selon nous, en morale, consiste à étudier cette conscience môme, telle qu'elle se présente dans les différentes sociétés humaines, et dans le même esprit où la science de la nature physique étudie son objet. Que deviennent les rapports de la théorie' ainsi entendue avec la pratique? c'est-à-dire, en supposant que cette recherche spéculative ait atteint un certain degré d'avancement, quelles en seraient les conséquences pour la pratique?
Tout d'abord, l'ancienne conception prêtait à une illu-
sion qui disparaît maintenant d'elle-même. Le rapport de principe à conséquence est facilement confondu avec celui de cause à effet. Quand on se représentait la pratique comme déduite de la morale théorique, on était en môme temps incliné à croire que la philosophie fonde, en effet, la pratique; qu'elle lui donne, avec son principe, sa raison d'être, et, par conséquent, sa réalité môme. C'est de quoi il ne saurait plus être question désormais. Les « morales », c'est-à-dire les ensembles observables de règles, de prescriptions, d'impératifs, et d'interdictions, existent au môme titre que les religions, les langues et les droits. Toutes ces institutions sociales se présentent à nous comme également naturelles, et comme solidaires entre elles. Construire ou déduire logiquement « la morale » est une entreprise aussi hors de propos que si Ton s'avisait de construire ou de déduire logiquement la religion, le langage, ou le droit. En un mot, les morales sont des a données ». C'est un fait que, pour toutes les consciences moyennes de notre civilisation, par exemple, certaines manières d'agir apparaissent comme obligatoires, d'autres comme interdites, d'autres enfin comme indifférentes. Il n'y a pas lieu d' « édicter », au nom d'une théorie, les règles de la morale pratique. Ces règles ont la même sorte de réalité que les autres faits sociaux, réalité qui ne se laisse pas impunément méconnaître.
Sommes-nous donc réduits à constater, pour ainsi dire, ce qu'ont été les morales successives ou simultanées des diverses civilisations, à constater encore ce qu'est notre propre morale, et à considérer enfin comme téméraire et impraticable toute tentative d'amélioration ? Cette conclusion ne s'impose nullement *. La science nous procure les moyens de modifier, à notre avantage, la réalité phy-
* Voyez E. Durkheim, De la division du travail social, i'* édition. Préface, p. y; Paris, F. Alcaa.
sique; il n'y a pas de raison, a priori, pour qu'elle ne nous donne pas le même pouvoir sur la réalité sociale, quand elle aura fait des progrès suffisants. En fait, l'expérience nous montre la pratique morale en voie d'évolution, lente, il est vrai, mais à peu près ininterrompue. Parmi le très grand nombre de causes qui interviennent pour hâter ou pour ralentir cette évolution, la réflexion philosophique n'a pas été, en certains cas, la moins importante. La pratique morale enveloppe toujours des contradictions latentes, qui se font sentir, peu à peu, sourdement, et qui se manifestent enfin, non seulement par des luttes dans le domaine des intérêts, mais par des conflits dans la région des idées. L'eff'ort conscient pour résoudre ces contradictions n'a pas peu contribué au progrès moral.
Ainsi, loin qu'il faille nous résigner au rôle de spectateurs passifs, nous sommes sollicités constamment à nous décider pour ou contre la conservation ou l'acceptation de telle ou telle pratique morale. S'abstenir est encore prendre parti. Mais comment nous décider, au nom de quel principe, si notre décision doit être rationnelle? Évidemment d'après les résultats de la science positive de la réalité sociale, qui tend à se substituer à la « morale théorique ». Le problème qui se pose est d'établir cette science, et de savoir en tirer des applications.
Trois acceptions distinctes du mot « morale ». — Comment s'établiront les applications de la science des moeurs à la pratique morale. — Difficulté d'anticiper sur les progrès et sur les applications possibles de cette science. — Sa différenciation et ramification progressives.
Même en écartant l'ancienne conception de la « morale ) théorique », le mot « morale », peut encore être pris en l
trois acceptions qu'il nous faut soigneusement distinguer.
l** On appelle « morale » l'ensemble des conceptions, jugements, sentiments, usages, relatifs aux droits et aux devoirs respectifs des hommes entre eux, reconnus et généralement respectés, à une période et dans une civilisation données. C'est en ce sens que l'on parle de la morale chinoise, ou de la morale européenne actuelle. Ce mot désigne alors une série de faits sociaux, analogue aux autres séries de faits du même genre, religieux, juridiques, linguistiques, etc.
2" On appelle encore « morale » la science de ces faits, comme on appelle « physique » la science des phénomènes de la nature. C'est ainsi que l'on oppose les sciences morales aux sciences physiques. Mais, tandis que « physique » sert exclusivement à désigner la science dont l'objet s'appelle « nature », le mot « morale » est employé à la fois pour désigner la science et l'objet de la science.
3° Enfin, on peut encore appeler « morale » les applications de cette science. Par « progrès de la morale », on entendrait les progrès des arts de la pratique sociale : par exemple, plus de justice réalisée dans les rapports entre les hommes, plus d'humanité dans les relations entre les classes sociales, ou entre les nations. Ce troisième sens se sépare nettement des deux précédents, qui ne diffèrent pas moins entre eux. De là des confusions inextricables, et, en particulier, cette conséquence que la philosophie morale d'aujourdhui, semblable en ce point encore à la philosophie physique des anciens, discute sans fin des problèmes purement verbaux, et passe à côté des problèmes réels sans les voir. Nous éviterons donc, autant que possible, de désigner par le même terme l'objet de la science, la science elle-même, et ses applications. Nous dirons dans le premier cas les faits moraux, ou les « morales »; dans
le second, la science de ces faits, ou de la réalité sociale; dans le troisième, l'art moral rationnel.
Cette distinction permet de répondre à une abjection qui s'est peut-être présentée à l'esprit du lecteur. Tantôt, semble-t-il, la morale est rapprochée ici de la religion, du langage, des institutions sociales en général : elle est conçue par conséquent comme un ensemble de faits, comme une réalité donnée, objet d'une science ou d'un corps de sciences analogues à la physique. Tantôt on la compare (comme l'avait déjà fait Descartes) à la mécanique et à la médecine, qui sont des arts, ou des ensembles de procédés méthodiques employés par l'homme pour l'application de la connaissance qu'il a des lois de la nature. Gomment la morale peut-elle être représentée à la fois par deux conceptions si différentes? — Les comparaisons sont cependant exactes toutes deux. Pour écarter l'objection, il suffit de remarquer que, dans la première, « morale » représente l'objet de la science des faits moraux, objet analogue en effet à cehii des autres parties de la sociologie; tandis que, dans la seconde comparaison, il s'agit de la morale entendue comme « art pratique rationnel », et assimilable, à ce titre, à la mécanique et à la médecine.
En principe, le progrès de cet art dépend du progrès de cette science. Plus notre connaissance des lois de celle ûature sociale sera étendue et exacte, plus nous pourrons espérer en tirer des applications avantageuses. Mais il est difficile, quant à présent, de préciser davantage. Nous n'avons pas le droit de supposer que les deux progrès msiTchenl pari passu. « La chaîne des vérités qui s'appellent mutuellement, et dont la découverte devient successivement possible par celle des méthodes nouvelles, dit Condorcet, n'a aucun rapport avec la suite des vérités qui doivent devenir aussi, chacune à leur tour, d'une utilité
pratique^ » D'où la nécessité de poursuivre le travail théorique d'une façon désintéressée, même en l'absence de résultats utilisables tout de suite, et simplement avec l'espoir d'applications futures dont on n'a encore aucune idée. « On ne fait pas une découverte parce qu'on en a besoin, dit encore Condorcet, mais parce qu'elle est liée avec des vérités déjà connues, et que nos forces peuvent V.nfih franchir l'espace qui nous en sépare ^ » Il se peut que la science de la nature sociale, qui en est à ses détuts, doive passer par une période, dont nous ignorons la durée, où les résultats obtenus par elle ne donneront lieu qu'à très peu d'applications dans la pratique. Il y a trois siècles seulement que la mécanique est devenue un art rationnel; il se passera peut-ôtre encore plus de trois siècles avant que la médecine parvienne à son tour au môme point; cependant l'effort pour obtenir une connaissance scientifique des lois naturelles dont ces deux arts dépendent, remonte à l'antiquité grecque. Rien n'autorise à penser que, dans le cas de la nature sociale, la période des applications rationnelles doive coïncider avec le début des recherches scientifiques. Il serait donc téméraire de prétendre formuler, dès à présent," une idée précise de ces applications. Tout au plus peut-on, dans une certaine mesure, en prévoirie mode d'apparition, d'après la façon dont se sont formés peu à peu les arts rationnels qui sont plus avancés.
Dans le monde inorganique, la subordination de la pratique à la science théorique des lois ne fait plus question, parce que la démonstration du pouvoir que procure cette science est trop continuelle et trop éclatante. Il n'y a pas d'empirique qui puisse lutter contre un ingénieur
* Éloge de M. de Fouchy ; Œuvres, t. III, p. 813-4. •Éloge de M. Duhamel; iiid., II, p. 642.
pour rutilisation d'une chute d'eau ou pour la construction d'un tunnel. Dans le monde de la vie, cette subordination commence seulement à s'établir. Les raisons de cette lenteur sont multiples, et la plus forte vient sans doute de ce que, dans un grand nombre de circonstances, l'art rationnel est encore incapable de se substituer à l'expérience du clinicien. En outre, le rapport de I9. pratique au savoir théorique devient ici extraordinairement complexe. L'art rationnel ne se fonde plus seulement sur des lois établies par une seule science, ou par un petit nombre de sciences, comme font les applications si nombreuses aujourd'hui en électricité et en chimie industrielle. Il suppose l'emploi de connaissances provenant d'un ensemble de sciences très considérable, qui comprend non seulement les sciences biologiques proprement dites, déjà fort nombreuses, mais aussi les sciences physiques et chimiques. L'expression de « chimie appliquée » est très claire : celle de a biologie appliquée » est obscure, et, en fait, inusitée. Personne n'appellerait aujourd'hui de ce nom la thérapeutique sous aucune de ses formes. D'une part, en effet, la biologie comprend beaucoup de connaissances qui ne donnent lieu à aucune application, et, d'autre part, l'art de guérir, en bien des cas, ne se fonde pas encore sur des connaissances de caractère proprement scientifique.
Par suite, le rapport de la pratique à la science théorique ne s'établit pas d'une manière générale et systématique, mais plutôt à propos de problèmes particuliers, et comme au hasard des découvertes et des besoins. Tantôt on descend de certaines lois nouvellement connues à des applications qu'elles rendent désormais possibles, tantôt on remonte d'une question donnée aux connaissances théoriques d'où la solution dépend. Par exemple, de la connaissance, récemment acquise, des agents par
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lesquels se propage une maladie contagieuse, on tire, comme application, un ensemble de mesures prophylactiques qui rendent la maladie très rare, ou qui môme la font disparaître (érisypèle, fièvre puerpérale, etc.). Inversement, un problème pratique tel que celui de la maladie des versa soie étant posé. Pasteur en cherche et en trouve Ifi solution pour ainsi dire théorique. Elle permet alors d'intervenir à coup sûr dans l'éducation des vers, et de supprimer la maladie.
Toutefois, le nombre de cas où le rapport s'établit avec cette parfaite netteté est encore fort restreint. Pendant une période qui sera sans doute très longue, le progrès de l'art rationnel de guérir se produira le plus souvent par contre-coup, comme une conséquence, parfois très indirecte, de découvertes faites dans un domaine sans rapport apparent avec la thérapeutique ou la chirurgie. L'histoire de la carrière scientifique de Pasteur est encore riche d'enseignements à cet égard. Quand il fit ses premiers travaux sur le pouvoir rotatoire de certains cristaux, il lui était impossible à lui-même de pressentir par quelles transitions il serait amené, de recherches en recherches, à des découvertes du plus haut intérêt pour la pathologie humaine. Demain, peut-être, une marche analogue conduira un physicien de génie à des résultats non moins importants ni moins imprévus. Ainsi, comme d'une part les problèmes posés par la pratique sont d'une très grande complexité, et comme d'autre part la biologie, très étendue elle-même, intéresse encore par surcroît l'immense domaine des sciences physiques et chimiques, et subit le contre-coup de leurs progrès, le développement de l'art rationnel dépend presque exclusivement d'heureuses rencontres. Nous n'en pouvons rien dire à l'avance, sinon que celles-ci deviendront de plus en plus fréquentes, à mesure que les sciences seront plus avancées.
A plus forte raison en est-il de même dans le domaine de l'art social rationnel. Toute conjecture précise sur la loi d'un processus qui commence à peine, et qui n'a pu encore être observé, serait forcément arbitraire. Le plus vraisemblable est que cet art, lui aussi, pendant une très longue période, s'exercera sur des points particuliers, avant de s'organiser d'une manière systématique. Il mettra à profit la connaissance scientifique des lois de la « nature sociale », là où un heureux concours de circonstances l'aura favorisée. Déjà, par exemple, la pédagogie a renoncé, sur certains points, à d'anciennes pratiques peu défendables, et les à remplacées par des applications fondées sur la psychologie scientifique de l'enfant. De même, dans les questions d'assistance, un effort se produit pour organiser la pratique d'après la connaissance scientifique des causes de la misère et du chômage, soit dans les villes, soit dans les campagnes.
Mais, faute d'une science de la « nature sociale » suffîsammer» avancée, nous ne voyons pas encore comment l'art social rationnel pourra modifier la pratique établie dans les grandes questions fondamentales. Des tentatives sans doute ont été faites, de tout temps, par les utopistes, et surtout depuis un siècle, par les réformateurs, communistes, socialistes, fouriéristes et autres, pour instituer une organisation nouvelle de la famille, de la propriété, des relations économiques, et de notre société en général. Ces tentatives prétendaient se fonder sur la « science positive ». Mais, en fait, l'effort de leurs auteurs se portait principalement sur la réorganisation de la société, et non sur l'étude objective et patiente de la réalité sociale. C'est pourquoi ils ont pu, sans hésiter, proposer des projets de réorganisation totale de la pratique existante ; mais c'est pourquoi aussi ils appartiennent encore à la période préscientifique. Celle-ci n'est terminée que lorsque ces espé-
rances ambitieuses ont disparu. Une fois la conviction bien établie que Thomme ne dispose pas plus aisément de la « nature sociale » que de la « nature physique », et que le seul moyen de conquérir la première, comme la seconde, c'est d'en découvrir d'abord les lois, les prétentions deviennent plus modestes. La recherche scientifique apparaît comme la condition préalable d'une intervention rationnelle dans les phénomènes sociaux. Le réformateur se subordonne au sociologue.
En outre, à mesure que la sociologie se développera, elle se sectionnera en une multiplicité croissante de sciences voisines, mais distinctes, les unes des autres. Dans l'élude de phénomènes' extrêmement complexes, la division du travail scientifique devient vite une nécessité. La ramification des gros troncs scientifiques en branches secondaires, qui se subdivisent à leur tour, se poursuit encore aujourd'hui pour la physique, la chimie, la biologie; à plus forte raison se produira-t-elle pour le vaste ensemble appelé du nom commun de sociologie. Chacune de ses grandes divisions (sociologie religieuse, économique, juridique, etc.), se sectionnera à son tour. Voyez, par exemple, le double processus de différenciation et d'organisation qui se poursuit dans V Année sociologique.
Quelles sont, parmi ces sciences, celles d'où dépendra principalement le progrès de l'art social rationnel? Il est impossible de le prévoir, dans l'état actuel de la sociologie, surtout si l'on réfléchit aux contre-coups tout à fait inattendus que la découverte d'un procédé de méthode ou d'un instrument de recherche, dans une science, peut avoir aussitôt sur le progrès d'une autre science, et par suite, sur la pratique elle-même. Qui eût pensé, il y a cinquante ans, que la chirurgie serait entièrement transformée, et la médecine profondément modifiée, par une série de découvertes dues à la chimie biologique? Qui
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même, à cette date, avait une idée claire de cette chimie? Il n'est que prudent de s'attendre à de pareilles surprises, dans le domaine de la science de la « nature sociale ». Cet ample domaine commence à peine à être exploré scientifiquement. La topographie en est incertaine. La division des sciences doit y être regardée comme provisoire ; et l'organisation du travail scientifique y paraît destinée à subir les changements les plus profonds.
On peut se représenter cette marche d'après révolution de la science de la nature physique, plus avancée. — Causes qui ont arrêté le développement de cette science chez les anciens. — La physique d'Arislotese propose de « comprendre » plutôt que de «connaître », et descend des problèmes les plus généraux aux questions particulières. — Les « sciences morales » ont encore plus d'un caractère commun avec cette physique. — Comment elles prennent une forme plus voisine de celle des sciences modernes de la nature.
Puisque la science de la nature physique a une avance considérable sur celle de la nature sociale; puisque, d'autre part, elle n'est arrivée à son état présent qu'à travers une longue série d'efforts et de tâtonnements séculaires, où son progrès n'a pas été continu, la science de la nature sociale pourra peut-être profiter de l'expérience de son aînée. Même l'étude des périodes oh celle-ci est restée stationnaire ne lui sera pas moins utile que l'examen des époques de conquêtes rapides et brillantes. Il peut être du plus haut intérêt, pour elle, de savoir à quoi il tient que la science de la nature physique n'ait pas pris chez les anciens la forme qui lui a permis, depuis trois siècles, de se développer au delà de toute attente, et de rendre possibles une foule d'applications aussi précieuses qu'imprévues.
Considérons la physique ancienne (entendue au sens large) chez Aristote. Ce n'est pas faire tort à cette science; car, si la somme des faits physiques connus a continué de croître après lui, l'antiquité n'a pas produit d'esprit plus ferme dans sa conception logique de la science, et en même temps plus attaché au réeJ, plus respectueux des droits du fait et de l'expérience. Or, si nous comparons la physique d' Aristote aux sciences modernes de la nature, la raison profonde et essentielle de leurs différences, d'ailleurs nombreuses, se résumera assez bien dans la distinction suivante : la physique moderne borne son ambition à « connaître »; la physique aristotélicienne se donnait pour objet de « comprendre ». L'obstacle capital au développement de la physique chez les anciens a été le besoin de se représenter la nature comme intelligible. Le pas décisif, pour la physique moderne, a été franchi le jour 011 elle a résolument borné ses recherches à déterminer comment les phénomènes varient en fonction les uns des autres, et à mesurer ces variations.
Dans la pensée d'Aristote, chaque être, chaque phénomène déterminé et particulier a sans doute sa cause déterminée et particulière. Mais, en un autre sens, par une analogie qui s'étend à la nature entière, les mêmes causes et les mômes principes se retrouvent partout, et rendent tout intelligible *. Partout le savant (qui ne se distingue pas du philosophe) découvre les rapports de la puissance et de l'acte, de la matière et de la forme, des moyens et de la fin. Mais précisément cette universalité des principes et des causes s'opposait à la pratique et à la conception môme d'une méthode physique et expérimentale, parce qu'elle donnait à l'esprit une explication complète et défî-
« Aristote, Métaphysique, XII, 4. 1070» 31. Ta S'dtÎTta xaî al àpy^oil ak'koi âXXwv eu-ctv wç, ëuxi 8'wç, âv xa6(5Xou Xéyifj tiç xat xat' àvaXo^iav, Tauxà
nilive, au delà de laquelle il u'y a plus rien à chercher. Comment concevoir que l'on ignore encore ce que l'on comprend? Comment se douter qu'un phénomène naturel est encore à connaître, quand on le déduit des principes généraux qui l'expliquent, lui et un grand nombre d'autres?
A cette période, que toutes les sciences de la nature ont dû traverser (les malhénjatiques peut-être exceptées), ïe savant ne s'aperçoit pas que l'intelligibilité dont il se salisfait est plus apparente que réelle. Elle est obtenue, en général, au moyen de principes et de postulats très simples, mais arbitraires, et dont il n'a qu'obscurément conscience. On peut dire, en modifiant quelque peu une formule qui vient d'Aristote lui-môme : Quidquid mte/ligitury intelligitiir seciindum formam intellige?itis. Chez lui, la nature est conçue, sous plusieurs rapports, comme une activité interne qui travaille à la façon d'un artiste. Elle ne fait rien en vain. Mais oii se trouve le principe de la distinction entre ce qui est ou n'est pas vain? Evidemment dans le jugement de l'homme, qui décide de même de ce qui est bon ou mauvais, utile ou nuisible, beau ou laid. La représentation de la nature reste, pour le physicien, anthropoMorphique, esthétique, et, en un certain sens, morale et religieuse. En même temps, la complexité des problèmes réels demeure inaperçue, à cause de la simplicité des quelques principes qui suffisent à rendre compte de tous les faits connus. Souvent l'intelligibilité ainsi obtenue dispense le savant, en toute bonne foi, d'une vérification qui paraît superflue. « Si Démocrite avait raison, dit Aristote à propos de la pesanteur, tous le^ corps tomberaient dans le vide avec la même vitesse. Or, cette conséquence est absurde. » — Absurde, en effet, dans la conception aristotélicienne. Mais elle n'en est pas moins vraie. Tels sont encore les raisonnements par
lesquels Arislote prouVe que la forme du ciel doit être circulaire, et, en général, que la disposition des corps célestes ne pouvait être autre qu'elle n'est. M. Zeller remarque que ces questions tiennent fort à cœur à Aristote, et qu'il ne les aborde qu'avec une sorte de « respect religieux ».
En outre, la physique des anciens, très différente en ce point encore de celle des modernes, s'attaque d'abord à des problèmes très généraux, pour en tirer par voie de conséquence la solution des questions plus particulières que pose l'expérience. C'est la suite naturelle de son effort vers l'intelligibilité de la réalité considérée dans son ensemble. Si le mouvement, la génération, l'évolution des êtres en général lui sont devenus intelligibles, tel ou tel mouvement, la génération et l'évolution de tel ou tel être ne présentent plus de grandes difficultés. On en tient pour ainsi dire l'explication d'avance. 11 ne reste qu'à la vérifier; et, si les principes sont assez généraux et abstraits, la vérification réussit immanquablement. Une fois les grands problèmes initiaux résolus, le progrès positif, dans une science de la nature ainsi conçue, ne peut plus être qu'accidentel ou insignifiant. En fait, tant que cette conception a dominé, le principal effort des physiciens a été d'élucider et de commenter les principes transmis par Aristote et par ses successeurs. Non sans raison, d'ailleurs, puisque l'essentiel delà physique était là. Il est peu équitable d'attribuer ce fait exclusivement au goiit de ces physiciens pour la méthode d'autorité; c'était conforme de tout point à l'esprit de leur science.
La science moderne de la nature suit une marche inverse. Elle ne se pose que des problèmes dont les termes sont fournis par l'expérience, parce qu'elle veut connaître des lois réelles. Elle sait qu'elle ne peut étudier et mesurer à la fois que les fonctions d'un très
petit nombre de variables. Sans doute, elle ne s'interdit pas, en principe, l'usage de l'analogie. Elle se hasarde même aux généralisations parfois les plus hardies. Mais ni elle ne s'imagine rendre ainsi la nature plus intelligible, ni elle ne juge jamais ses hypothèses définitives : il lui suffit que ces hypothèses soient fécondes pendant quelque temps, c'est-à dire la mettent sur la voie de nouveaux faits et de nouvelles lois. Par cette méthode, la « nature physique » se trouve peu à peu mieux connue; mais comme, en même temps, la complexité des phénomènes apparaît plus clairement, nous devenons plus modestes en devenant moins ignorants. Nous sentons ce qu'il y avait de naïf et d'enfantin dans les prétentions antiques à une « science de la nature » qui en donnât mieux que la connaissance, c'est-à-dire l'intelligibilité, ou, pour parler plus exactement, qui donnât la première impliquée dans la seconde. « Notre pouvoir, a dit M. Berthelot, s'étend plus loin que notre savoir. » Un savant de l'antiquité, sans croire manquer de modestie, eût dit certainement le contraire. Son pouvoir était fort peu de chose : son savoir lui représentait la nature entière comme intelligible. Il la sentait divine : il en admirait religieusement le plan et les desseins. Aux yeux du savant moderne, la majesté de la nature n'est pas moindre. Mais il s'abstient de l'interpréter au moyen de concepts anthropomorphiques, et, dans son effort scientifique, tout ce qui ne tend pas à la connaissance des faits et des lois est soigneusement écarté.
Or, sans supposer un parallélisme exact entre le développement de la science de la nature physique et celui de la science de la nature morale, ne semble-t-il pas que la seconde présente aujourd'hui un certain nombre des traits que l'on constate chez la première dans sa période antique ? N'a-t-eile pas cherché jusqu'à présent
plutôt à « comprendre » qu'à « connaître »? Neconsidèret-elle pas comme suffisamment connu ce qu'elle pense avoir compris ? Ne va-t-elle pas, elle aussi, des problèmes les plus généraux aux questions plus particulières ? Ne reste-t-il rien de mystique ni de religieux dans la façon dont son objet lui apparaît?
La psychologie, par exemple, n'est devenue que récemment une science positive et indépendante ; encore l'accord n'est-il pas unanime sur la définition qu'il faut en donner. Selon beaucoup de philosophes contemporains, elle demeure inséparable de la métaphysique, soit parce qu'elle est la seule route qui nous y introduise directement, soit parce que toute psychologie véritable est déjà, en ellemême, métaphysique, la conscience profonde étant révélatrice de l'être. A cette conception restent attachés tous ceux qui, sous le nom de spiritualistes et d'idéalistes, s'expliquent le monde et l'humanité au moyen d'un principe d'intelligibilité intelligent lui-même. L'esprit leur paraît avoir une dignité, une valeur incommensurable avec quoi que ce soit d'autre que l'univers puisse contenir : il est le principe d'où tout part et où tout aboutit. « Nous qui croyons à l'esprit », disait encore récemment un de ces jeunes philosophes. C'est en effet une sorte de foi. Cette métaphysique de « l'esprit » est l'enveloppe actuelle de croyances qui se sont manifestées jadis sous la forme plus concrète de religion. Elle affirme et elle s'efforce de prouver la présence (d'ailleurs inexplicable), dans le corps de l'homme vivant, d'un être d'essence supérieure, incorruptible, immortel, qui n'est atteint qu'en apparence par les maladies et par la décadence de l'organisme, et qui continue d'exister quand le corps se dissout. Est deus innobis... C'est la façon la plus simple et la plus naturelle de rendre « intelligibles » les fonctions psychiques. Sous des formes diverses, elle se retrouve à peu près partout
LAtt-Brcbl. — La morale. . .. g
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dans rinimaniié, et, bien qu'affinée par la réflexion des psychologues spiritualistes, elle reste encore reconnaissable.
« Connaître » est autre chose. C'est la tâche plus modeste, plus difficile aussi, entreprise par les savants qui, renonçant à « comprendre » d'emblée, procèdent à l'égard des phénomènes psychiques comme le physicien fait pour ceux qu'il étudie : je veux dire, les objectivent, toutes les fois qu'il est possible, par des artifices de méthode; en étudient les rapports et les variations concomitantes ETec d'autres séries de phénomènes naturels, plus faciles à mesurer, et en parliculier avec les phénomènes physiologiques, oii ils paraissent avoir leurs conditions immédiates. De même, une nouvelle répartition des faits s'impose, au fur et à mesure qu'ils sont mieux connus. Les anciennes conceptions de la mémoire, de l'imagination, de l'attention, de la sensibilité, etc., paraissent destinées à disparaître. Ces termes, suffisamment définis pour l'usage courant et pratique, ne le sont plus assez pour l'usage scientifique. Ils désignent confusément une multiplicité très complexe de phénomènes qu'une analyse plus exacte commence à distinguer et à classer — avec combien de peine ! — en les ramenant à leurs conditions spéciales. Si l'ancienne psychologie se satisfaisait à ce sujet de spéculations qui paraissent aujourd'hui presque purement verbales, c'est encore parce que, derrière les fonctions psychiqjiies, elle supposait plus ou moins ouver- Vment la présence d'un principe qui manifeste par elles son activité : l'imagination, c'est l'âme qui imagine, la mémoire, l'âme qui se souvient, la doaleur, l'âme qui soutîre, etc. C'est ainsi que la biologie à ses débuts croyait rendre intelligibles les fonctions physiologiques en les rapportant àN'action d'un « principe vital ».
Enfin, la psychologie traditionnelle, tout en se récla-
mant de la méthode d'observation, avait une tendance constante à résoudre d'abord les problèmes les plus généraux, pour en tirer ensuite par la voie abstraite du raisonnement la solution des questions plus particulières. Ce trait se rencontre aussi bien chez les empiristes que chez leurs adversaires. Les uns, sous l'impression des résultats obtenus dans la science du monde physique par la méthode combinée de l'expérience et du calcul, c'est-àdire surtout sous l'impression des grandes découvertes de Newton en astronomie et en physique, ont cherché dans la loi de l'association des idées un pendant à la loi de la gravitation universelle, et ont construit l'édifice assez artificiel de la psychologie associationniste. D'autres ont cru que l'essentiel serait fait, s'ils pouvaient déterminer les « facultés » auxquelles les différents phénomènes doivent être rapportés, et quel est le nombre minimum de facultés irréductibles qu'il faut admettre.
Le coniraste est frappant entre ces problèmes d'une ampleur indéfinie, sur lesquels la simple réflexion arrive à se satisfaire par ses propres moyens, et l'analyse minutieuse des faits réels dans leur particularité, telle que la pratique aujourd'hui la psychologie scientifique. A ce point de vue, les Philosophische Studien, la Zeitschrift fur die Psychologie der Sinnen und der Sinnesorganen, la plupart des revues psychologiques anglaises et américaines, V Année psychologique (pour ne citer que ces recueils), ne diffèrent pas de ceux qui contiennent des travaux de chimie, de physique, de biologie. La première préoccupation des savants y est de connaître exactement certains faits, pour tâcher d'en découvrir, s'il se peut, les relations constantes avec d'autres faits. La pensée de les traiter en masse, pour ainsi dire, par une habile manipulation de concepts, ne leur vient même plus à l'esprit.
-D'autre part, des ouvrages comme le Rameau d'or de M. Frazer, en réunissant certains produits de l'imagination collective, recueillis dans toutes les régions de la terre, et en montrant la façon dont ces produits ont dû peu à peu se modifier (magie sympathique, prières, mythes), nous font entrevoir une étude du mécanisme des représentations collectives qui serait scientifique, et dont le progrès est lié à celui de l'ethnographie.
Ainsi, l'unité de la psychologie traditionnelle était factice. Sous l'action de l'esprit scientifique, appliqué à « connaître » et non plus à « comprendre », cette unité a cédé, et s'est fragmentée. La spéculation sur « l'âme » a disparu. Ce qui se rapporte à la théorie de la connaissance a fait retour à la logique. Au reste, pour ce qui est des fonctions mentales supérieures, la démarcation n'est pas encore établie d'une façon définitive entre ce qui relève exclusivement de la psychologie, et ce qui intéresse en même temps la sociologie (langage, intelligence, sentiments altruistes, activité collective). A cette nouvelle distribution de l'objet de la psychologie correspond une nouvelle façon de le traiter : les sciences qui l'étudient s'éloignent des caractères de la physique ancienne pour se rapprocher de ceux que présentent les sciences modernes de la nature.
Une évolution du même genre s'annonce pour ce qu'on appelle les « sciences morales » ; mais on commence à peine à en reconnaître la nécessité. La preuve en est que la plupart des esprits cultivés éprouvent encore une' extrême difficulté à considérer l'ensemble de la réalitéj sociale comme une province de la nature. Il n'en est' guère, même parmi les plus attentifs à garder une alti-J tude scrupuleusement scientifique, qui s'abstiennent tou«i jours de mêler la considération de ce qui devrait être
l'étude objective de ce qui est. Bien peu sont restés tout à fait fidè 'es, dans tous les cas, à la distinction de la théorie et de la pratique, qui est une condition préalable de la recherche scientifique. Tous ceux qui ont insisté sur les difficultés particulières à la science sociale, depuis Auguste Comte jusqu'à M. Spencer et à M. Durkheim, ont signalé, comme une des principales, la préoccupation inévitable des problèmes moraux et sociaux actuellement urgents.
En outre, excepté M. Durkheim et son école, les sociologues contemporains, comparables en ce point aux physiologues d'avant Socrate, portent moins leurs efforts sur la connaissance précise de certains faits et de certaines lois, que sur Tintelligibilité du vaste ensemble qui s'offre à leur étude. Ainsi procède, par exemple, M. Tarde. Et cette intelligibilité leur semble pouvoir être saisie sans trop de peine. Sans doute, ils n'ont pas toujours recours à un principe unique auquel ils se flatteraient de ramener tous les faits, comme les physiologues grecs croyaient retrouver sous tous les phénomènes de la nature une même essence primitive. Mais tout ce qui est de nature morale ou sociale leur paraît « s'expliquer », « se comprendre » très suffisamment par le moyen d'une interprétation psychologique qui ne présente pas de difficulté insurmontable : la nature humaine ne nous est-elle pas connue? Il n'est pas de mœurs, de croyances, de rites religieux, de système familial et judiciaire dont ces sociologues n'arrivent à rendre compte aisément ; et leurs démonstrations, si ce mot peut être employé, ont la même sorte de vraisemblance que celles de la physique ancienne.
La tentation est forte de procéder comme ils font. Car les phénomènes sociaux de tout ordre — religieux, juridiques, économiques, et autres, — ne nous sont fournis que par des témoignages oraux ou écrits, des textes^ des
monuments de diverses sortes, des signes enfin qu'il faut interpréter. Nous le faisons en y rétablissant, par la pensée, l'état de conscience qui les a produits originairement. Quand nous liscfns un psaume, quand nous restituons une inscription, quand nous déchiffrons un acte judiciaire égyptien ou assyrien, à la matérialité objective du document qui nous a été conservé nous ajoutons le sens qu'il a eu pour son auteur. S'agi't-il d'un fait économique, d'une vente par exemple, nous imaginons, bien que d'une manière abrégée et purement schématique, les motifs qui font agir les personnes intéressées. Ainsi, tandis que les autres phénomènes naturels se prêtent d'autant mieux à devenir objet de science positive qu'ils sont mieux objectivés, il semble que beaucoup de faits sociaux nous soient donnés d'abord objectivement, et que pour les connaître nous devions en quelque façon les subjectiver, en y restituant des états de conscience. Autant dire que les connaître, c'est en même temps les comprendre : car que comprenons-nous mieux que les faits qui se passent en nous, puisque la conscience les saisit au moment où ils se produisent, et que leur essence môme, selon les philosophes, consiste à être perçus ?
Cette conception de la sociologie reste beaucoup plus voisine des anciennes « sciences morales » que des sciences positives de la nature. Trait caractéristique : la compétence, dans une science physique ou naturelle quelconque, ne s'acquiert point aujourd'hui sans de longues études spéciales, conduites suivant une méthode dont on ne peut s'écarter. Personne ne s'improvise physicien, chimiste ou physiologiste : le génie le mieux doué a besoin d'un apprentissage. Personne surtout ne prétend trancher d'emblée les questions sur lesquelles les savants sont partagés. Mais on s'improvise encore sociologue, et l'on
peut faire écouter du public, môme instruit, les solutions plus ou moins ingénieuses que Ton apporte sur les principaux problèmes actuellement soumis à la discussion. Des études spéciales préalables ne paraissent pas être indispensables. Le simple bon sens, la pénétration psychologique, la finesse morale, la souplesse dialectique, avec de Timagination et quelque lecture, peuvent suffire. Pourquoi ? Parce que, les faits sociaux se traduisant toujours en termes de conscience, on admet implicitement que nous en avons l'intelligence immédiate.
Il y a là, selon Texpression de Kant, une nichée de sopliismes. D'abord, les phénomènes de notre propre conscience sont loin d'être « transparents » pour nous. Ils sont immédiatement donnés, sans doute, mais par masses, et vus sous l'angle le plus favorable à la pratique. Ils ne sont pour cela ni compris, ni môme connus, du moins si l'on parle , d'une connaissance qui ait une valeur objective, c'est-àdire qui lie les phénomènes entre eux et aux autres phénomènes de la nature. Ensuite, quand nous restituons l'état de conscience qui est un élément indispensable du phénomène social, nous y introduisons presque toujours une erreur; car nous y restituons, non pas l'état de conscience qui fut vraiment celui des acteurs ou des contemporains, mais un autre état qui nous est propre, avec les nuances, associations, sentiments, qui nous appartiennent à nous et à notre temps. Au lieu donc de nous imaginer que nous avons sans peine l'intelligence complète des faits sociaux, il convient de nous montrer très circonspects dans l'interprétation de ces faits, surtout quand il s'agit de croyances, de sentiments, de pratiques, de rites fort éloignés de nous. La méthode scientifique prescrit d'en chercher le sens dans une étude objective de leurs circonstances et de leurs conditions. Ce sera un progrès semblable à celui qui a été réalisé en linguistique, par
120 LA MORALE ET LA SCIENCE DES MΔURS
exemple, lorsqu'au lieu de deviner les étymologies sur la ressemblance apparente des mots, on s'est avisé de les étudier, méthodiquement d'après les lois de la dérivation, ce qui a fait reconnaître que, dans cette science, comme dans beaucoup d'autres, le vraisemblable n'était pas souvent le vrai ^
Enfin, et surtout, quand même nous obtiendrions, en nous fondant sur l'analogie de notre propre conscience, une restitution fidèle des phénomènes moraux, considérés sub' jectivement, il resterait encore à acquérir la connaissance des lois auxquelles sont soumis ces phénomènes, considérés du point de vue objectif ou sociologique. Ces lois ne se révèlent qu'à une analyse également objective, et, dans certains cas, des statistiques rigoureuses et bien établies sont indispensables. Non seulement la conscience ne nous donne pas la formule de ces lois, mais elle ne nous avertit même pas de leur existence. La science sociale a précisément pour objet de les rechercher.
Ici encore, le progrès consistera à substituer à la réflexion philosophique qui cherche à « comprendre » l'effort méthodique qui cherche à « connaître ». La science nouvelle se rendra compte de l'immense étendue inexplorée de son domaine. Elle éprouvera, à son tour, qu'une réalité peut être à la fois familière et profondément ignorée. Tous les hommes parlent, et combien se doutent des problèmes que leur langue pose au philologue, au logicien, au sociologue ? Tous, nous accomplissons à chaque instant des mouvements, dont nous ne saurions dire comment nous les produisons : il y a bien peu de temps que la mécanique et l'anatomie savent les expliquer. De même, nous vivons dans la réa-
• Voyez sur ce point, et sur tout le chapitre en général, E. Durkheim. ie» règles de la méthode sociologique, 2» édition, particulièrement l'introduo tiqn et les chapitres i, ii, vu et v; Paris, F. Alcan, 1901.
lité sociale, nous en sommes pénétrés, enveloppés de toutes parts, et nous contribuons même à la produire : elle nous est pourtant aussi inconnue, au sens scientifique du mot, que la myologie et la théorie des leviers sont ignorées du fort de la halle. Nos droits, nos devoirs, nos croyances, nos mœurs, nos relations de famille et de classe, les institutions de notre société, tout cela nous paraît très aisé à comprendre, parce que nous avons l'habitude de réagir immédiatement d'une certaine façon à un sti^mulus social donné. Mais s'agit-il d'en rendre compte, la sociologie scientifique, qui seule le pourrait, n'est guère encore en état de le faire, et d'ailleurs peu d'esprits auront l'idée d'y recourir. L'habitude subsiste, pour la plupart, de faire appel à des principes « supérieurs à l'expérience », c'està-dire à une métamorah, où se projette, sous le nom d'idéal, le respect de la pratique universellement acceptée de notre temps.
Les sociologues, même positifs, n'échappent pas toujours à l'illusion de croire que ce qui leur est familier n'a pas besoin d'être analysé scientifiquement. Auguste i Comte, par exemple, considérait la famille comme l'unité sociale primitive, indécomposable, comme l'élément au delà duquel la sociologie ne doit pas remonter. 11 prenait pour évident par soi qu'il n'y a pas de société humaine possible sans la famille. Mais on sait aujourd'hui qu'il existe des organisations sociales, fort complexes, dont la famille n'est pas l'élément premier. La genèse et l'évolution de la famille dans les sociétés humaines est un pro-' blême de sociologie positive, que l'on commence seulement à bien poser et à étudier. La solution en éclairerait sans doute, sur certains points, la notion actuelle de la famille européenne, notion dont la réflexion abstraite ne nous indiquera jamais la genèse réelle.
Une fois bien comprise l'extrême complexité des rela-
lions entre les faits sociaux, — complexité comparable à celle des phénomènes de la nature organique, — ■ la sociologie, mesurant ce qu'il faut d'efforts, de patience et d'ingéniosité méthodique pour élucider un seul problème particulier, aura perdu le goût de la spéculation abstraite et générale. Elle abandonnera les vastes questions, analogues à celles où la physiqi;e ancienne s'est complu, qui prêtent à des raisonnements ingénieux et à des variations brillantes, mais qui n'ajoutent rien à notre savoir. Comte pensait qu'en sociologie la découverte des lois plus particulières est subordonnée à la possession des lois lés plus générales, et il s'est efforcé, en conséquence, de déterminer d'abord la loi universelle qui domine toute la dynamique sociale, pour descendre de là aux autres lois. Mais cette conception prouve seulement que la sociologie de Comte était encore une philosophie de l'histoire. La science sociale, aujourd'hui, veut être exactement positive. Véritable physique, elle tend â se fractionner, comme l'autre physique, son aînée, en une multiplicité de sciences, distinctes et connexes, ayant chacune ses instruments de travail spéciaux et ses procédés de méthode particuliers. Comme elle encore, elle se défie des grandes hypothèses qui expliquent tout et ne rendent compte de rien : telle, par exemple, l'hypothèse de la société-organisme (Liiienfeld, Schàflle) ou de la lutte des races (Gumplovicz), etc. C'est déjà un progrès que de ne plus perdre son temps à développer des conceptions de ce genre, et de le donner tout entier à des recherches plus modestes, limitées à des objets plus restreints, mais dont les résultats nous apprennent quelque chose, et s'additionnent au lieu de se combattre.
R")Ie considérable des mathématiques dans le développement des sri'^iicf's (le la nature. — Jusqu'à quel point les sciences historiques peuvent jouer un rôle analogue dans le développement des sciences du la réalilé sociale.
Il resle, dans le développement de la science de la « nalure physique », un trait d'une importance capitale, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui jetterait peutêtre quelque lumière sur la marche future de la science de la «nature sociale». Dans le démembrement de la physique antique, d'oii sont sorties, par voie de difîérenciation progressive, les différentes sciences de la nature inoiganique ou vivante, la période de progrès décisif n'a commencé qu'au moment où une science, plus générale et plus avancée que les autres, estdevenue.pour elles à la fois un modelé et un organon. Un modèle, en tant qu'elle présentait le type même de la connaissance scientilique rigoureuse, purgée de tout élément étranger (métaphysique ou pratique) ; un organo7i, en ce sens que cette science constituait, selon l'expression dun philosophe, l'arsenal le plus riche et le plus complet de tous les artifices de raisonnement dont l'homme puisse s'armer pour la conquête des lois naturelles. Ce fut là le rôle des mathématiques. Elles jouissent du privilège singulier d'ôtre cultivées pour elles-mêmes en tant que science, et de servir en même temps d'instrument très puissant pour les progrès des sciences plus complexes qui les suivent (astronomie, physique et chimie); la faiblesse de notre entendement et la complexité des problèmes ne nous permettant pas, actuellement, de porter plus loin l'application de l'analyse mathématique. Peut-être la science de la « nature
morale » ne devait-elle entrer, elle aussi, dans sa période de progrès décisif et rapide, que lorsqu'elle en aurait trouvé l'instrument dans une science plus avancée qu'ellemême?
Cette science, évidemment, ne saurait plus être les mathématiques. Sans doute, elles pourront servir à la représentation de certaines lois. L'essai en a été fait, le plus souvent sans succès, en psychologie, et, avec plus de bonheur, semble-t-il, en économie politique. Mais, d'une façon générale, si les mathématiques ne peuvent guère rendre de services à la biologie, parce que les phénomènes vitaux sont trop complexes et instables, a fortiori n'auront-elles pas d'emploi dans les sciences sociales, où les phénomènes, sans être moins complexes ni moins instables, ne peuvent plus, en outre, être rapportés à des forces physiques et chimiques exactement mesurables.
Toutefois, si la réalité qui est l'objet de cette « physique morale » ne s'objective pas dans l'espace, comme l'autre, elle s'objective d'une façon qui lui est propre, dans le temps. Elle devient objet, pour la conscience de l'homme d'aujourd'hui, en s'imposantà lui sous forme de faits que cette conscience n'a pas produits et qu'elle ne peut changer. L'ensemble de ces faits, soit contemporains, soit passés, constitue proprement une « nature », mais une nature telle que la connaissance scientifique des faits contemporains ne serait pas possible sans celle des faits antérieurs. L'état actuel d'un groupe social quelconque dépend de la façon la plus étroite de son état immédiatement précédent, et ainsi de suite. En un mot, ce qui est possible dans l'étude de la a nature physique » ne l'est plus dans l'étude de la « nature sociale » ; les lois statiques (excepté peut-être dans quelques cas très rares, par exemple dans l'économie politique abstraite) ne peuvent pas être recherchées à part, en faisant
abstraction, môme à titre provisoire, des lois dynamiques.
Il y a donc des sciences qui doivent jouer, dans la « physique morale » un rôle indispensable, analogue (je ne dis pas tout à fait semblable) à celui des sciences mathématiques dans la physique proprement dite. Ce sont les sciences historiques. Car, entre les sciences qui ont pour objet la « nature morale », elles sont à la fois les plus avancées, et un auxiliaire indispensable pour les autres. Si Ton entend, comme il convient, par sciences historiques, non pas seulement l'histoire politique, diplomatique et militaire des nations, mais aussi l'histoire des langues, des arts, de la technologie, des religions, du droit, des mœurs, de la civilisation, et, en un mot, des institutions, ces sciences sont, d'une part, les plus anciennes et les plus riches en résultats de celles qui étudient la « nature sociale », et, d'autre part, sans elles, l'effort pour établir des lois sociologiques resterait vain. La méthode comparative, indispensable pour parvenir à de telles lois, ne devient applicable que grâce aux résultats des sciences historiques.
Sans doute, il ne faudrait pas assimiler de trop près le rôle des sciences historiques dans la physique morale à celui des mathématiques dans la physique proprement dite. Les mathématiques fournissent des démonstrations, et permettent de mettre en équations les problèmes de la physique; tandis que l'histoire, quel qu'en soit l'objet particulier, ne fait jamais connaître que des faits et des séries de faits, et laisse à une science différente le soin d'énoncer et de démontrer les lois. L'histoire ne saurait donc être un organon pour cette science, au sens oii les mathématiques en sont un. La nature particulière des services rendus a sa raison dans la nature particulière des phénomènes étudiés, qui se prête à la mesure exacte, lorsqu'il s'agit de la nature physique, et s'y refuse quand
il s'agit de la nature morale. Mais cette différence, et les conséquences très importantes qui en découlent, n'effacent pas l'analogie que nous avons signalée. Sans les sciences mathématiques, point de science de la « nature physique »; sans les sciences historiques, point de science de la « nature morale ».
La fonction essentielle, et, si l'on peut dire, préalable, des sciences historiques dans l'étude du « monde moral » n'a été nettement aperçue que depuis un siècle environ. Auparavant, on attribuait plutôt ce rôle soit à la morale, soit à la psychologie. Le seul nom de « sciences morales », que l'on appliquait à toutes les sciences ayant pour objet soit l'individu, soit l'homme en société, est déjà caractéristique. Ce nom correspondait bien au caractère mixte de ces sciences telles qu'on les concevait alors, occupées à la fois à la connaissance de ce qui est et à la détermination de ce qui doit être. Cette seconde partie de leur tâche n'était pas la plus malaisée; elle ne demandait qu'un effort de dialectique déductive , puisque les principes généraux de « ce qui doit être » étaient fournis, avec leur démonstration, par la science supérieure et centrale de la morale théorique. De là, les systèmes de droit naturel, qui établissaient gravement ce que doivent être la société, Tétat, la famille, la propriété, et les rapports que doivent soutenir entre elles ces hautes abstractions. Ce fut la période préscientifîque, ou, selon l'expression proposée plus haut, mètamorale^ de cette spéculation.
Quant à la psychologie, elle aurait peut-être rempli le rôle inaugural qu'on lui a attribué quelquefois dans la science de la nature morale, si elle était en effet plus avancée que cette science, si elle était depuis longtemps maîtresse de sa méthode, et riche en résultats acquis. Mais elle en est à peu près au même point de son développement que les autres parties de la « physique morale ». En outre,
difficulté plus grave, elle ne dépend guère moins, pouf son progrès ultérieur, du progrès de ces parties, qu'elles ne dépendent du sien. Car la connaissance scientifique des fonctions mentales supérieures, nous l'avons vu, ne saurait être obtenue par une méthode dialectique ou de simple réflexion, et sans le secours des sciences sociologiques. Comment donner la psychologie pour base à des sciences dont la psychologie elle-même a besoin, ou, pour mieux dire, qui sont une des sources de la psychologie même?
Reste donc que la condition préalable et nécessaire du progrès de la « physique morale » soit l'exploration méthodique, par l'histoire, des faits sociaux du passéet, en mêrne temps, l'observation des sociétés existantes qui représentent peut-être des stades plus anciens de notre propre évolution, et sont ainsi, au regard de nous, comme du passé vivant. Si nous avions une connaissance approfondie de l'histoire de la vie religieuse dans les diverses sociétés humaines , de l'histoire comparée du droit, des mœurs, des arts et des littératures, de la technologie, en un mot des institutions, nous serions infiniment plus près que nous ne le sommes de la science proprement dite de la réalité sociale. Nous prendrions sans peine, en présence de cette réalité, l'attitude mentale qui nous coûte toujours un effort, et sans laquelle cependant cette science n'est pas possible; nous saurions ne considérer que les rapports objectifs des faits entre eux, et nous abstenir de les interpréter subjectivement. A ce point de vue, les sciences historiques sont bien une introduction, une propédeutique, et en un certain sens un modèle. Elles enseignent à regarder la réalité sociale d'un ,œil désintéressé, et sans autre but que de connaître ce qui est ou a été. Elles sont aujoud'hui aussi exemptes de métamorale, que les mathématiques le sont depuis long-
temps de métaphysique. Philosophie de l'histoire, conception hégélienne du progrès, action plus ou moins apparente d'une Providence directrice des événements, tous ces éléments transcendants ont peu à peu disparu; seul est demeuré l'effort méthodique et critique vers la connaissance des faits, et, s^il est possible, de leurs liaisons. De même donc que les mathématiques sont l'école indispensable du physicien, qui pourtant use de la méthode d'observation, méthode sans emploi pour le géomètre, les sciences historiques sont l'école non moins indispensable du sociologue, encore que sa méthode comparative et son effort systématique pour établir des lois soient étrangers à l'historien.
Comment rester sans règles d'action, en attendant que la science soit faite? — Réponse : la conception même de la science des mœurs suppose des règles préexistantes.
Si l'on entend les rapports de la théorie et de la pratique, en morale, tels qu'ils ont été établis dans les chapitres précédents, une difficulté grave semble s'élever. La pratique rationnelle dépend de l'état d'avancement des sciences sociales. Ces sciences, de l'aveu des juges même les plus indulgents, sont encore rudimentaires. Jusqu'à ce que la « nature sociale » nous soit aussi bien connue que la « nature physique », jusqu'à ce que nous puissions nous fonder, pour agir, sur la science positive de ses lois, des siècles s'écouleront peut-être, dont nous ne prévoyons pas le nombre. En attendant, il faut agir. La vie sociale nous pose à chaque instant des problèmes pratiques qu'il faut résoudre. Refuser de répondre, dans la plupart des cas, c'est encore une façon de répondre. L'abstention entraîne la même responsabilité que l'action. Comment concilier la réserve que notre ignorance actuelle nous imposerait, avec la nécessité immédiate oh nous sommes de prendre un parti ? Est- il possible que nous restions, môme provisoirement, sans règles directrices de conduite ?
Cette hypothèse, que l'on hésite à mettre en discussion,
L£vt-6rcbl. — La morale. 9
n'a pourtant rien d'absurde en soi. On la repousse d'instinct, car la conscience semble attester que tous, savants et ignorants, nous trouvons dans les impératifs du devoir une direction suffisante. Et, en outre, par une sorte d'optimisme spontané, nous ne concevons pas que quelque chose puisse à la fois nous être indispensable et nous faire défaut. Cependant il arrive — et force nous est de le reconnaître — que nous soyons hors d'état, pour longtemps peut-être, de donner une solution rationnelle à des problèmes fort importants pour nous. Témoin les maladies, si nombreuses encore, oii le médecin, sachant son impuissance, s'abstient d'intervenir, excepté pour soulager les souffrances du patient qu'il ne peut pas guérir. L'homme-médecine des sauvages, et môme le médecin d'il y a quelques siècles, ne doutaient jamais de l'efficacité de leurs remèdes. Le progrès du savoir a rendu les nôtres plus réservés et plus circonspects. Ne peut-il en être de même en matière morale et sociale? Avant la recherche scientifique des lois, toute question pratique se rapportant à la morale paraît avoir une solution immédiate, définitive, et le plus souvent obligatoire. Avec le progrès de la science, une période commence oii les plus éclairés ne feront pas difficulté d'avouer que la solution rationnelle d'un grand nombre de problèmes leur échappe. Tel est déjà l'état d'esprit de plus d'un savant en présence de beaucoup de problèmes sociaux proprement dits.
Mais comment suspendre ainsi son jugement, lorsqu'il s'agit, non plus de problèmes généraux, dont on admet bien que la solution dépend du savoir, mais de résolutions que la vie nous oblige de prendre sur l'heure, nous mettant en demeure, par exemple, de répondre par oui ou par non à une question urgente? On conçoit le silence de la science ; on ne conçoit pas le silence, même provisoire, de la morale.
Cette difficulté n'est pas aussi inextricable qu'elle 'e ■semble d'abord, et qu'elle le serait en effet, s'il fallait accepter les termes où elle est posée. Elle provient, pour une grande part, d'une confusion d'idées. Nous avons vu ' que le mot « morale » est pris par l'usage courant en des sens très distincts. Tantôt il désigne la réalité morale existante, c'est-à-dire l'ensemble des devoirs, droits, sentiments, croyances, qui constituent à un moment donné le contenu de la conscience morale commune ; tantôt on appelle de ce nom lapratique morale, en tant qu'art rationnel fondé sur la science et intervenant dans les phénomènes moraux ou sociaux pour les modifier. Or, l'aveu de notre ignorance peut bien, dans un très grand nombre de cas, suspendre cette intervention ; mais, que nous l'ignorions ou non, la réalité sociale a son existence propre, objective, et demeure ce qu'elle est. Notre science et notre ignorance ne sont, à son égard, que des « dénominations extrinsèques », exactement comme à l'égard de la « nature physique », dont les lois, quand elles sont ignorées de nous, ne se font pas moins sentir que lorsqu'elles nous sont connues.
Bref, la morale, — si l'on entend par là l'ensemble des devoirs qui s'imposent à la conscience — ne dépend nullement, pour exister, de principes spéculatifs qui la fonderaient, ni de la science que nous pouvons avoir de cet ensemble. Elle existe vi propria, à titre de réalité sociale, et elle s'impose au sujet individuel avec la môme objectivité que le reste du réel. Les philosophes se sont imaginé parfois que c'étaient eux qui fondaient la morale : pure illusion, inoffensive d'ailleurs, et dont il leur a fallu revenir. Hegel, au commencement de sa. Doctrine du Droit, raille les théoriciens de l'État qui se donnent pour tâche
• Voyez plus haut, cb. iv, § II, p. 100.
132 LA MORALE ET LÀ SCIENCE DES UŒilURS
de construire TEtat tel qu'il doit être. 11 leur explique que rÉtat existe, que c'est une réalité donnée, et qu'ils auront déjà fort à faire pour le comprendre tel qu'il est. Il leur propose l'exemple du physicien, qui n'a jamais eu ridée de rechercher quelles devraient être les lois de la nature, mais qui se demande tout uniment quelles elles sont. Cette réflexion ne s'applique pas moins bien à la morale. On ne « fait » pas la morale d'un peuple ou d'une civilisation, pour cette raison qu'elle est déjà toute faite. Elle n'a pas attendu, pour exister, que des philosophes l'eussent construite ou déduite. Mais, de même que les lois, une fois découvertes, nous procurent le moyen d'intervenir rationnellement, et à coup sûr, dans les séries de phénomènes physiques, en vue de certaines fins que nous désirons atteindre ; de même, la connaissance des lois sociologiques nous conduirait à un art moral rationnel, qui nous permettrait d'améliorer, jusqu'à un certain point, la réalité sociale où nous vivons.
La célèbre formule cartésienne, qui assimile la morale à la mécanique et à la médecine, implique que toutes trois sont conçues comme des arts rationnels, se proposant, sous la direction de la science, de modifier une réalité donnée. En ce qui concerne la mécanique et la médecine, aucune confusion n'est à craindre, ni de mots, ni d'idées. Il est trop clair que la réalité où elles interviennent a son existence propre, et qu'elle fait l'objet d'un vaste ensemble de sciences (mathématiques, physique, chimie et biologie). Mais, si la morale correspond exactement, comme art rationnel, à la mécanique et à la médecine, il faut avouer qu'elle opère, elle aussi, sur une réalité donnée, qui ne dépend point d'elle pour exister.
Si donc l'art moral rationnel doit reconnaître que, dans un grand nombre de cas, il est aujourd'hui hors d'état de résoudre les problèmes qui se présentent, c'est-à-dire de
savoir comment et par quels moyens modifier la réalité donnée, même quand nous aurions un intérêt pressant à le faire, cet aveu n'a rien de particulièrement alarmant. Il ne signifie pas que nous nous trouvions sans morale, au sens courant du mot, c'est-à-dire sans règles de conduite, sans direction, incapables d'agir et comme paralysés. Au contraire, en l'absence de cet art rationnel, les règles d'action traditionnelles pèsent de toutes leurs forces sur les consciences, et si elles n'obtiennent pas d'être obéies, c'est pour des raisons oii notre ignorance n'a point de part.
Donc, que cet art soit à peine naissant, qu'il soit encore très loin de soutenir la comparaison avec les arts triomphants qui mettent à notre service une partie des forces de la nature physique, ce n'est pas la révélation d'une impuissance dont nous serions frappés tout à coup ; c'est la conséquence naturelle de ce fait, que la science des mœurs en est encore à la période de formation. Je verrais plutôt là, au contraire, l'annonce et la promesse d'une puissance nouvelle pour l'homme. Ce qui est nouveau, ce n'est pas que nous soyons incapables de modifier rationnellement la réalité morale ; c'est que nous concevions un moyen positif d'y parvenir plus tard, par des applications d'une sociologie scientifique. Jusqu'à présent, cette réalité s'est simplement imposée aux consciences individuelles. Les réformateurs utopistes l'ont fait entrer docilement dans leurs systèmes abstraits de politique ; les constructeurs de a morales théoriques » ont rationalisé la pratique universellement acceptée de leur temps, dans leur pays. Il appartient aux sociologues d'entreprendre l'étude scientifique, purement objective, de cette réalité donnée.
Pourquoi notre conscience loue-t-elle une action, et blâme-t-elle une autre ? Presque toujours pour des raisons que nous sommes incapables de donner, ou pour d'autres
raisons que celles que nous donnons ; l'étude comparée des religions, des croyances. et des mœurs en différents temps et en différents pays pouvant seule en rendre compte. Un philosophe ingénieux saura toujours, il est vrai, déduire les devoirs d'un principe fondamental, avec une nécessité apparente. Mais nécessité et déduction ne vaudront pour nous que si notre conscience est semblable à celle du philosophe, et si elle a les mômes exigences. Autrement, la nécessité s'évanouit, et la déduction nous paraît artificielle.
M. Sinimel, qui n'est pourtant pas dupe de beaucoup de préjugés, nous fournit de ce fait un exemple assez piquant '■. Au cours de ses réflexions, très intéressantes, sur « l'honneur », il entreprend de démontrer que le duel entre personnes du môme rang, pour venger certaine» offenses, est une nécessité inévitable. La preuve en est faite avec une belle rigueur dialectique. M. Simmel ne s'est pas dit que, s'il était sociologue anglais au lieu d'être sociologue allemand, sa démonstration lui paraîtrait à lui-môme sophistique, ou superflue, ou enfin qu'il n'aurait jamais eu l'idée de la construire, ni éprouvé le besoin de l'écrire, attendu qu'elle ne répond à rien dans une conscience anglaise actuelle. Pour le sociologue étranger, la démonstration de M. Simmel ne prouve qu'une chose : qu'il persiste en Allemagne, dans une certaine partie de la population, une coutume comparable à la vendetta, mais régularisée sous l'influence de l'esprit militaire. La persistance de cette coutume, chez un peuple d'ailleurs très civilisé, s'explique par une conception de 1 honneur spéciale à une caste à peu près fermée, qui garde jalousement ses traditions; la survivance de cette caste ayant elle-même telles causes historiques, écono-
* G. Simmel, Einleitung in die Moralvoissenschafl, I, p. 193-195.
iniques et politiques. Supposez que ces causes se fassent sentir également par toute l'Europe : la coutume dont il s'agit prendra l'aspect d'une exigence universelle de la conscience. Très vraisemblablement, le philosophe moraliste la formulera en une règle obligatoire de conduite. Sa morale paraîtrait immorale s'il condamnait celte coui tume, ou s'il la passait seulement sous silence ; et il deviendrait a subversif » de ne pas trouver probante la démonstration de M. Simmel.
N'est-ce pas détruire la conscience morale que de la présenter comme une réalité relalive? — Réponse : ce n'est pas parce que nous le connaissons comme absolu que le devoir nous appâtait comme impératif; c'est parce qu'il nous apparaît comme impératif que nous le croyons absolu. — Si les philosophes ne font pas la morale, ils ne la défont pas non plus. — Force du misonéisme moral. — L'autorité d'une règle morale est toujours assurée, tant que celle règle existe réellement.
Soit, pourra-t-on dire; ignoré, méconnu, ou avoué par les philosophes, le fait est constant : ce n'est pas eux qui établissent les règles de la conduite. Ils les codifient tout au plus, et les rationalisent. Ces règles font partie d'une « nature sociale », qui peut être regardée comme une réalité objective. Jusqu'à présent, dans chaque société humaine, elle a évolué selon ses lois propres. Les « morales théoriques » pourraient donc laisser la place à la recherche sociologique, seule base solide pour un art moral rationnel : la crainte de voir disparaître en même temps la morale (entendue au sens de contenu de la conscience morale, devoirs, sentiments de mérite et de démérite) serait tout à fait chimérique. Ce contenu demeurerait précisément le même, et nous vivrions sur la même morale.
Peut-être ; mais voici une nouvelle objection. La morale
136 LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEUîlS
conserverait-elle son autorité? L'homme est peu enclin naturellement à se faire violence. Sa tendance est de suivre toujours, quand il le peut, la ligne de moindre effort, c'est-à-dire la pente de ses désirs et de ses passions. Il arrive que ses impulsions sensibles conspirent avec Tordre de la conscience. Mais le cas contraire est le plus fréquent, et de beaucoup. En fait, la tentation d'agir contre la règle morale est presque continuelle. Si l'homme n'y succombe pas le plus souvent, c'est qu'il est arrêté par tout un système de freins, moraux et sociaux, dont un des plus efficaces est la, sublimité et sainteté inviolable du devoir. Convaincu que ce qu'il va faire est mal, mal par essence, mal « en soi », indépendamment des conséquences, mal en un sens mystique et religieux, l'homme est plus capable de s'en abstenir que si cette croyance lui manque. S'il apprend qu'elle est sans fondement rationnel, que la répulsion ou la condamnation provoquée par certains actes s'explique par des raisons historiques et psychologiques, en un mot que sa morale est relative, n'enlevez-vous pas à celle-ci son prestige, et en môme temps son pouvoir? Relative, elle n'est plus infaillible ; elle est comme un juge dont les arrêts peuvent être portés en appel, et cassés. Celui qui continuera néanmoins à s'y soumettre aura le sentiment qu'il est un peu dupe, selon le mot de Renan. Quand la spéculation sur la morale la traite comme une province de la « nature », qui évolue selon des lois, elle tend à l'affaiblir d'abord, puis même à la détruire. Dire que la morale est relative équivaut, en un certain sens, à dire qu'il n'y a pas de morale. Ou l'impératif de la conscience est absolu, ou il n'est pas impératif du tout. Cette spéculation se condamne ellemême parla : car peut-on concevoir une société humaine sans morale?
— L'argument ne manque pas de faire impression. L'iu-
térêl de conservalion sociale à qui il fait appel est si puissant que la plupart des esprits tiendront ce raisonnement pour décisif. Il ne l'est pourtant pas ; même, à parler rigoureusement, ce n'est pas un argument. On se borne à invoquer, contre une certaine méthode de recherche en matière morale, les conséquences funestes que l'emploi de cette méthode entraînerait au point de vue de la pratique. Mais cette façon de critiquer une méthode spéculative n'a pas d'efficacité durable. Elle n'équivaut pas à une réfutation directe. Elle ne dispense pas de montrer que la méthode ainsi combattue est impropre à Tordre de recherches dont il s'agit, que par suite elle ne peut pas conduire à la découverte de la vérité, et que les résultats obtenus par elle jusqu'à présent sont faux. Combien de nos sciences en seraient encore à leurs premiers pas, s'il leur avait fallu tenir compte d'objections de ce genre î II n'est guère de méthode scientifique qui n'ait été considérée, pendant un certain temps, comme dangereuse pour l'ordre public, ou, ce qui était plus grave encore, comme irréligieuse et impie. Le premier qui s'avisa de dire que la lune était une grosse pierre, et qui proposa de l'étudier comme un corps minéral, faillit payer celte témérité de sa vie. Témérité encore, demeltrelanature à la question par des expériences; témérité plus grande, de disséquer des cadavres humains; audace impardonnable, d'appliquer la critique verbale et historique aux textes sacrés de la Bible et de l'Évangile. Faut-il s'étonner si une protestation plus violente encore se manifeste, quand la méthode scientifique fait mine de s'introduire dans les choses de la morale, et de les traiter avec la même objectivité impassible que le reste de la nature?
En second lieu, l'objection consiste à revendiquer pour le devoir un caractère intangible et sacré. Sorte de révélation naturelle (rationnelle, dit Kant), il exige un respect
absolu, et il se trouve placé, par sa nature môme, au-' dessus de toute investigation anthropologiqueetliistorique. — Sans doute, c'est bien ainsi que le devoir se présente à la conscience individuelle, et Kant l'a décrit avec une parfaite exactitude. Mais on peut accepter sa description sans se ranger à son interprétation. 11 n'est pas impossible de rendre compte des caractères avec lesquels le devoir se présente à la conscience de l'individu, sans admettre tout l'appareil de la Métajihysique des mœurs et de la Critique de la Raison pratique, l'impératif catégorique, la loi s'imposant par sa forme seule et non par sa matière, l'autonomie de la volonté, la causalité par la liberté, le caractère intelligible, le règne des fins, les postulats de la Raison pratique, etc. Les morales empiriques et utilitaires croient pouvoir le faire, et, en général, toutes les morales non intuitives, qui tendent de plus en plus vers une forme scientifique, tandis que les morales intuitives, comme celle «lême de Kant, retourneraient de préférence à une forme religieuse.
Enfin, l'argument implique un postulat qui n'est point évident, ni prouvé. Il prend pour accordé que si les ordres de la conscience apparaissent à l'iiommecomme impératifs, c'est parce qu'il les conçoit comme absolus. Le mystère sublime de leur origine obtiendrait de lui une obéissance qu'il ne leur accorderait pas autrement. Le devoir lui ferait comprendre, ou du moins sentir, sa participation à une réalité morale, distincte de la nature où il poursuit son intérêt et son bonheur en tant qu'être sensible : de là, l'impossibilité pour lui de se soustraire au devoir, qui n'a point de commune mesure avec ses autres motifs d'action, quels qu'ils soient. Il s'impose, parce qu'il est d'un autre ordre. — Mais peut-être, au contraire, ne concevonsnous le devoir comme absolu que parce qu'il se présente , comme impératif. C'était la façon la plus naturelle de nous
expliquer à nous-mêmes ses caractères. De même que, dans la philosophie spéculative des anciens, les concepts généraux, les espèces et les genres, hypostasiés par le langage, sont devenus les «idées », elqueces idées, formant un monde intelligible, ont alors paru « expliquer « les objets et les êtres donnés dans l'expérience; de môme, dans la spéculation morale des modernes, la présence, dans les consciences individuelles, d'impératifs qui se présentent comme absolus et universels, a produit presque nécessairement la croyance à une origine supra-sensible, pour ne pas dire divine, du devoir : et cette origine a servi, à son tour, à « expliquer » la présence de ces impératifs dans la conscience. Gomme il arrive souvent en métaphysique, un énoncé abstrait du problème a paru en être la solution.
Si, au lieu de spéculer dialectiquement sur les concepts de devoir, de loi morale, de bien naturel et de bien moral, d'autonomie de la volonté, nous considérons les actions que les hommes, en fait, croient de leur devoir d'accomplir ou d'éviter, et si nous employons les procédés delà méthode comparative, indispensable quand il s'agit de faits sociaux, la conclusion suivante tend à s'imposer: ce qui est aujourd'hui commandé ou interdit par la morale au nom du devoir, l'a souvent été dans une période antérieure, à un autre titre, — tantôt en vertu de croyances qui se sont effacées, tandis que les pratiques issues de ces croyances se conservaient, tantôt en vue de l'intérêt du groupe. Cette dernière explication, que l'on croyait vraie dans tous les cas, au x\nf siècle, l'est seulement dans quelques-uns. Tout ce qui a été défendu comme entraînant une souillure (tabou) peut demeurer moralement mauvais, après avoir été interdit religieusement. Si nous avions pour la mise à mort des animaux la même horreur que pour le meurtre d'un homme, nous éprouverions, comme THindou,
autant de remords d'avoir mangé ou simplement toucha une nourriture animale, que nous en ressentirions d'avoir trempé dans un assassinat. Chez tous les peuples, à tous les degrés de la civilisation, nous trouvons de même des obligations et des interdictions que l'individu ne viola pas sans les plus cruels remords, parfois mortels.
Mais alors l'objection tombe. Si ce n'est pas d'une conviction théorique ou d'un système d'idées que la près-» cription morale tient son autorité, celle-ci pourra subsister, par sa force propre, au moins fort longtemps, quelles que soient les méthodes employées par la science pour étudier les morales ; — de même que la science des religions, jusqu'à présent, ne semble pas avoir amené de changement marqué dans l'état des croyances religieuses. Le caractère impératif de la morale aujourd'hui pratiquée, ne venant pas de la réflexion, n'est guère affaibli non plus par elle. Bref, si les philosophes ne font pas la morale, les savants ne la défont pas non plus, et pour les mêmes raisons. Ils sont ici en présence d'une réalité vraiment objective, bien qu'elle ne soit pas donnée dans l'espace comme la réalité physique. Toute la fonction des savants, fort importante encore que modeste, est de l'étudier pour la connaître, et de la connaître pour la modifier, plus tard, rationnellement, dans la mesure où il sera possible.
Le danger, dont on était si ému, est donc tout ima« ginaire.
Les choses Q^\S.faut faire ou ne pas faire, nos rapports avec nos parents, avec nos compatriotes, avec les étrangers, nos devoirs et nos droits dans les questions de propriété, de moralité sexuelle, etc., ne dépendent pas de la théorie morale à laquelle la réflexion peut nous conduire. Nos obligations sont déterminées à l'avance, et imposées à chacun par la pression sociale. On peut, dans un cas donné, y
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 14i
résister, et agir autrement qu'elle ne Texige; on ne peut pas l'ignorer, et l'on ne peut d'aucune façon s'y soustraire. Sans parler des sanctions positives qui punissent les crimes et les délits définis dans la loi pénale, elle se traduit par ce que M. Durkheim appelle très justement 'les sanctions diffuses, et par le blâme de notre propre conscience ; et nous n'avons d'autre moyen d'échapper à ce blâme que par un endurcissement moral, qui nous paraît une déchéance pire que le reste. Rien de plus exigeant que le conformisme de la conscience morale moyenne. Tout ce qu'elle ne couvre pas d'une autorisation soit formelle, soit tacite (car très souvent elle tolère en fait ce qu'elle semble interdire en principe), elle le condamne avec une rigueur qui impose en général l'obéissance, et qui assure le respect au moins extérieur de la règle. Celle-ci passe d'une génération à l'autre, jalousement conservée par l'esprit de tradition et par l'instinct de conservation sociale.
En effet, une des principales conditions d'existence d'une société paraît être une similitude morale suffisante entre ses membres. Il est nécessaire que tous éprouvent la même répulsion pour certains actes, la même révérence pour certains autres etpour certaines idées, et qu'ils sentent la même obligation d'agir d'une certaine manière dans des circonstances déterminées. C'est là une des significations essentielles de la maxime: ic?em velle et idem nolle. La conscience morale commune est le foyer où les consciences individuelles s'allument. Elle les entretient, et elle est en même temps entretenue par elles. Toutes réagissent donc ensemble contre ce qui menace d'affaiblir cette conscience commune et compromet ainsi l'existence de la société. L'énergie de la réaction était extrême, au temps oii les règles delà conduite n'étaient point séparées des croyances religieuses, et où toute transgression, toute modification des
façons d'agir obligatoires attirait sur le groupe la colère et la vengeance des puissances invisibles. La faute, môme involontaire, d'un seul pouvait entraîner la perte de tous. Aujourd'hui, dans notre civilisation, la solidarité sociale n'est plus sentie ni comprise de cette manière. Les actes de l'individu n'engagent, le plus souvent, que lui seul. Le délit ou le crime qu'il commet ne contamine pas ipso facto d'autres personnes : notre idée de la responsabilité est tout autre. Mais, dès que la conscience morale commune se sent blessée dans ses prescriptions essentielles, la réaction sociale édate encore très violente. Qui cherche à « réadapter » l'idée de patrie, et à la mettre €n harmonie avec la pensée philosophique et sociologique d'aujourd'hui, risque d'être considéré comme traître et mauvais citoyen. Qui songe à une modification (pourtant inévitable) du droit de propriété, passe pour spoliateur, et encourt le mépris des « honnêtes gens ». De même pour les questions de morale sexuelle, et pour bien d'autres que l'on pourrait énumérer.
Ainsi le misonéisme moral est, encore aujourd'hui, un fait universel. Il n'est pas besoin de recourir à l'exemple de sociétés telles que la Chine, oii les principes de la morale sont fixés à tout jamais par les textes classiques, en sorte que l'idée même de changement est rejetée d'avance comme immorale, toute réforme ne pouvant consister qu'à revenir aux sources, à Confucius et à Mencius, lesquels ne sont eux-mêmes que les fidèles interprètes des ancêtres. Dans les sociétés européennes, la tendance de la conscience morale commune ne serait pas moins conserjtatrice. Mais les changements qui s'opèrent dans d'autres séries sociales, principalement dans les conditions économiques et dans les sciences, ont un contre-coup inévitable sur le droit, sur les croyances, et enfin sur les pratiques morales. Toutefois, pour ces sociétés mêmes, les
variations dans les idées et dans les croyances morales, au cours d'une génération, sont nécessairement peu considérables.
Comme la moralité est liée, pour la conscience de chacun, au « sentiment vif interne » de la liberté, on croit volontiers que l'initiative individuelle se manifeste fréquemment dans les choses morales. Ne dépend-il pas de moi, à chaque instant, et en mille manières, d'obéir ou de ne pas obéir à la règle? — Certes, le choix vous appartient, mais non pas l'initiative. Une alternative est en voire pouvoir: restituer un dépôt, ou le garder: dire la vérité, ou mentir; pratiquer un culte, ou vous en abstenir. Mais sortir de l'alternative, c'est-à-dire, agir «z^^remew/; concevoir et réaliser un mode d'action positif, et différent de celui qui est prescrit, cela ne dépend pas de vous, et, en fait, cela n'arrive guère. Qu'un homme se conforme à une règle déterminée, ou qu'il la viole, mais en éprouvant les sentiments et en gardant les conceptions de ceux qui l'observent, dans les deux cas sa conscience morale reste orientée de la même manière. La matérialité de l'action diffère seule, et encore pourrait-on soutenir que c'est toujours la même action, mais affectée ici d'un signe positif, là d'un signe négatif. En général, l'idée d'une troisième direction n'est même pas conçue.
Quand, de loin en loin, une initiative morale apparaît (Socrate, Jésus, les socialistes), elle est infailliblement dénoncée et poursuivie comme subversive. Cela doit être. Elle constitue une menace de trouble pour la conscience commune actuelle, et, par -suite, pour tout le système social en vigueur. Ce qui est une simple transgression s'adapte, d'une certaine façon, à la règle qui est violée, puisque cette violation est prévue et punie par elle. Ce qui est autre met en danger l'existence même de la règle, et provoque une répression bien plus acharnée.
Le cas d'ailleurs se présente très rarement. Le plus souvent, pour qu'une véritable innovation morale apparaisse, il fautquela décomposition du système de droits et de devoirs qui prévalait soit déjà très avancée. Mais cette décomposition ne se produit jamais isolément. Elle implique tout un ensemble de transformations, et parfois de révolutions, politiques, économiques, religieuses et intellectuelles. Et dans ce vaste réseau d'actions et de réactions entremêlées, il est fort difficile de dire à quel moment précis telle modification particulière s'est produite, et si elle est plutôt cause, ou plutôt effet.
Il n'est donc pas impossible de concevoir la conscience morale autrement que comme une participation mystérieuse à un absolu suprasensible. On peut en comprendre le contenu, à un moment donné, comme un ensemble de faits sociaux, conditionnés par les autres faits sociaux en même temps qu'il agit sur eux à son tour. Etant donnés le passé d'une certaine population, sa religion, ses sciences et ses arts, ses relations avec les populations voisines, son état économique général, sa morale est déterminée par cet ensemble de faits dont elle est fonction. A un état social entièrement défini correspond un système (plus ou moins harmonique) de règles morales entièrement définies, et un seul. C'est en ce sens que la morale grecque diffère de la morale moderne, et la morale chinoise des morales européennes.
Comme il n'y a pas de civilisation tout à fait immobile, la morale d'une société donnée, à un moment donné, peut être considérée comme destinée à évoluer en fonction des autres séries sociales, et comme évoluant même à toute époque, si peu que ce soit. Elle est donc toujours provisoire. Mais elle n'est pas sentie comme telle. Au contraire, elle s'impose avec un caractère absolu qui ne tolère ni la désobéissance, ni l'indifférence, ni même la
réflexion critique. Son autorité est donc toujours assurée, tant qu'elle est réelle. Mais il se peut, en fait, que l'autorité de telle ou telle prescription déterminée faiblisse. Dans les sociétés à évolution rapide, telles que la nôtre, l'imminence de grands changements économiques retentit par avance sur la morale. Par exemple, la conscience contemporaine tend de plus en plus à reconnaître que le régime actuel des droits relatifs àlapropriété est provisoire. Malgré les protestations très vives, et souvent très sincères, des économistes orthodoxes, la nature sociale de la propriété, le caractère suranné de nos lois relatives à l'héritage, issues du droit romain, deviennent de plus en plus évidents. Qu'est-ce à dire, sinon que la transformation économique de notre société tend à faire apparaître, en cette matière, un droit nouveau et une nouvelle morale? Les défenseurs de l'ancien droit crient que la société est perdue, et leur indignation est conforme à tous les précédents. Ils dénoncent, comme responsables de l'inévitable catastrophe, les doctrines sociales et morales qui s'écartent de la philosophie spiritualiste, et de la théorie traditionnelle du droit naturel. En quoi ils se trompent : car ces doctrines établissent la relativité de tous les droits, et soumettent à la critique sociologique toutes les règles morales. Gomment se fait-il que parmi ces droits, parmi ces règles, un petit nombre seulement soient ébranlées et menacent ruine? Pourquoi celles-là, et non d'autres? N'est-ce pas'parce qu'elles sont déjà affaiblies par ailleurs ?
Mais il y a pourtant des questions de conscience : au nom de quel principe les résoudre? — Réponse : notre embarras est souvent la conséquence inévitable de l'évolution relativement rapide de notre
L&yt-Brchi.. — La morale. 10
société, et du développement de l'esprit scientifique et critique. — Se décider pour le parti qui, dans l'état actuel de nos connaissance?, parait le plus raisonnable. — Se contenter de solutions approximatives et provisoires, à défaut d'autres.
Admettons, dira-t-on peut-être, que la conception d'une a nature sociale », donnée objectivement comme la «nature physique », ne détruise pas, en fait^ l'autorité des règles morales, et que, là oii cette autorité chancelle, ce soi{ l'effel inévitable d'un ensemble de conditions sociales. Deux objections subsistent, qui rendent difficiles d'accepter cette conception. L'une est d'ordre pratique, l'autre d'ordre spéculatif.
En premier lieu, peu importe, prétend-on, que la science ou, pour mieux dire, les sciences de cette « nature sociale » en soient encore à leur période de formation, et que l'art rationnel qui doit se fonder sur elles soit moins avancé encore. Les règles d'action sont ce qui nous manque le moins. La conscience nous enseigne impérieusement notre devoir, et la pression sociale nous fait sentir la nécessité de nous y conformer. En attendant les modifications rationnelles de la pratique, qui ne pourront se produire sans doute que dans un avenir éloigné, cette pratique existe, par sa force propre, et s'impose par; elle-même. — Cette constatation n'est vraie qu'en gros, et il faudrait distinguer. Sans douté, il y aun très grand nombre d'actions que la conscience commande ou interdit sans hésiter. Si l'on ne considère que celles-là, ce qui a été dit plus haut peut paraître satisfaisant. Mais il en est d'autres devant lesquelles la conscience est perplexe. Il y a des cas où, tout en sentant la pression sociale qui s'exerce sur nous, nous sentons aussi une tendance et nous voyons des raisons qui nous poussent à y résister; d'autres tendances, d'autres raisons nous inclinent à y obéir. Qui n'a connu de ces problèmes de conscience où la vie entière est indirectement engagée,
OÙ toute notre activité future dépend de la solution que nous aurons préférée ? Ces crises morales, que nulle conscience un peu avertie ne saurait éviter, sont de tous les temps, mais plus fréquentes et plus graves peut-ôlre dans notre temps qu'en aucun autre, à cause des progrès de l'esprit critique appliqué aux questions morales et sociales. Pour en sortir, quel secours m'apporte votre science rudimentaire et votre art rationnel plus rudimentaire encore? A quoi me sert d'espérer qu'un jour la pratique actuelle' sera modifiée conformément aux résultats de la science ? C'est aujourd'hui qu'il me faut savoir si j'essaierai de la modifier ou non, dans la mesure de mes forces.
L'ancienne spéculation morale pouvait avoir ses points faibles. Du moins fournissait-elle une réponse générale aux questions de ce genre. Elle proposait à l'activité volontaire un idéal de justice, ou d'intérêt général, le « plus grand bonheur du plus grand nombre », d'après lequel on essayait de se diriger. Que cette réponse ne fût pas toujours assez claire, que l'erreur se glissât très souvent dans les applications du principe, que cet idéal pût s'interprlter, dans la pratique, en des sens tout à fait différents, et être invoqué par les conservateurs comme par les révol-utionnaires, il est difficile de le nier. Mais une direction, môme insuffisante, ne vaut-elle pas mieux que le manque de toute direction? Nous voudrions être justes, et savoir quel parti la justice nous commande de choisir dans les grands problèmes sociaux de notre temps. Si une idée, même imparfaite, de la justice nous «st présentée, comment ne nous y attacherions-nous pas? Nous ne l'abandonnerons, en tout cas, que pour une autre plus exacte et plus vraie, c'est-à-dire plus belle, mais non pas pour en laisser la place vide jusqu'à ce que le progrès de la science nous permette d'en espérer une nouvelle.
t48 LA MORALE ET LA SCIENCE DES MŒURS
— Le fait signalé par cette objection est exact. Nous ne trouvons pas toujours notre conduite toute tracée, et la conscience de chacun, dans notre société, rencontre tôt ou tard de très graves questions qu'elle hésite à trancher. Nous sommes si loin de méconnaître ce fait que nous Favons nous-même invoqué et décrit ^ Seulement, au lieu de le considérer subjectivement, c'est-à-dire tel qu'il se manifeste dans la conscience individuelle, et coloré par les sentiments qu'il y éveille, nous l'avons étudié tel qu'il apparaît objectivement. Nous avons montré que la morale évolue nécessairement, par suite de sa solidarité avec les autres institutions sociales, et que cette évolution ne peut s'accomplir sans frottements et sans chocs, lesquels se traduisent, dans le domaine des intérêts, par des luttes, et, à l'intérieur de la conscience, par des conflits de devoirs parfois insolubles, au moins en apparence. On ne saurait donc opposer à la conception positive de la « nature sociale » un fait qu'elle reconnaît expressément, et dont elle rend compte par le moyen des lois générales de cette nature.
Quant à la difficulté que nous éprouvons à résoudre ces cas de conscience, et au peu de secours que nous trouvons dans la science sociologique et dans ses applications, la question est plus complexe. L'embarras oii nous nous trouvons paraît être la conséquence inévitable du progrès de l'esprit critique, d'une part, qui s'attaque même aux règles morales, et d'autre part, de l'accélération de l'évolution sociale, qui est un des phénomènes les plus marqués de notre civilisation. Celte évolution implique nécessairement celle de la morale. L'évolution de la morale, à son tour, entraîne la désuétude de certaines règles, l'apparition de nouvelles obli-
* Voyez plus haut, ch. m, § II, p. 85-88,
gâtions, de nouveaux droits, de nouveaux devoirs; bref, elle tend à ébranler la parfaite stabilité qui paraît être le caractère essentiel des prescriptions morales, dans les sociétés à mouvement très lent. Dans la société féodale, ou dans la société chinoise, la conduite est réglée, en général, jusque dans ses plus petits détails, par des préceptes que personne ne songe à mettre en discussion. Ce trait est particulièrement marqué chez les Chinois, où la ligne de démarcation entre la morale et le cérémonial, si nette chez les Européens, ne peut plus être tracée. Pour nous, au contraire, qui sommes accoutumés aux idées de progrès social et même de révolution, qui avons assisté, dans les derniers siècles, à des changements sociaux et économiques d'une importance capitale, qui voyons aujourd'hui la science mettre en question les institutions fondamentales de' toute société, lorsqu'elle en cherche la genèse, et qu'elle en étudie les différents types par la méthode comparative, comment n'étendrionsnous pas la relativité universelle à la morale ? Et comment cette attitude nouvelle ne nous mettrait-elle pas beaucoup plus souvent dans l'embarras que ne faisait autrefois le conformisme indiscuté de toutes les consciences individuelles à la conscience morale commune? A mesure que nous connaissons mieux notre ignorance de la réalité sociale, nous nous trouvons plus hésitants, et parfois môme plus impuissants en présence de certains problèmes. Cela est fâcheux; mais dépend-il de nous que cela ne soit pas ? Qui nous garantit que nous ne nous apercevrons jamais d'une difficulté de morale pratique sans que la solution en soit à notre portée? Nous le supposons tacitement, et nous ne souffrons guère que cette supposition soit démentie par le fait. Rien pourtant, a priori, nenous autorise à la prendre pour certaine. Nous ressemblons au commun des malades, pour qui chaque
maladie doit avoir son remède, qui y correspond : que le médecin fasse le diagnostic, qu'il prescrive le traitement, et la maladie va disparaître. En fait, les choses ne se passent pas avec cette heureuse simplicité : que d'affections déconcertent le clinicien, et défient la thérapeutique actuelle ! De même, plus la recherche scientifique accroîtra notre connaissance de la réalité sociale, et plus notre pratique perdra de sa sûreté primitive, plus nombreux se dresseront devant notre conscience les problèmes dont nous n'aurons pas la solution. Bon gré mal gré, il faut nous y attendre.
Est-ce à dire qu'il faille nous y résigner d'avance, et à défaut d'une solution rationnelle, immédiate, nous désintéresser des problèmes, en attendant l'heure encore lointaine où Ton pourra les aborder ? — Nullement. Il n'est pas question d'imiter les sceptiques, et de suivre la coutume, en disant : « Pourquoi pas? Autant ceci que cela. » De toutes les attitudes imaginables, aucune ne convient moins à des hommes convaincus que le progrès est possible, en matière sociale, et que ce progrès dépend de la science. La confiance en la raisonne peut s'accommoder d'une pratique purement routinière, ni surtout conseiller de s'en contenter toujours. Que prescrira-t-elle donc dans les cas douteux? — De se décider pour le parti qui, dans l'état actuel de nos connaissances, paraît le plus raisonnable. L'art rationnel moral est obligé de suivre l'exemple de la médecine. Que de fois le médecin se trouve en face de difficultés qu'il ne sait pas résoudre, soit à cause de l'obscurité des symptômes, soit à cause d'indications et de contre-indieations qui se font mutuellement obstacle! S'en tiendra t-il à l'abstention pure et simple? — Non, le plus souvent il agira, mais avec précaution, en tenant compte de tout ce qu'il sait et de tout ce qu^il présume. A défaut du traitement rationnel que la science formulera un jour, il
tentera du moins le traitement qui paraît aujourd'hui le plus raisonnable. C'est à des solutions du même genre que nous nous rallierons pour bien des problèmes qui se posent aujourd'hui devant la conscience morale. Approximations plus ou moins lointaines, plus ou moins sûres, il ,€st vrai : mais, excepté dans les sciences exactes et dans leurs applications, avons-nous le droit d'en faire fi ? L'esprit de la science positive est aussi éloigné que possible de l'exigence qui s'exprime parla formule : « tout ou rien». Il est accoutumé, au contraire, aux progrès lents, aux solutions obtenues par étapes successives, aux résultats fragmentaires qui se complètent peu à peu. Ni le relatif ni le provisoire ne lui répugnent ; il sait qu'il n'atteint guère autre chose.
Qu'importe que rautorité de la conscience morale subsiste en fait, si elle disparaît endroit? Que devient l'idéal moral? — Réponse : analyse du concept d'idéal moral. — Part de l'imagination, de la tradition et de l'observation de la réalité présente dans le contenu de ce concept. — Rôle conservateur, au point social, d'une certaine sorte d'idéalisme moral. — La recherche scientifique, héritière véritable de l'idéalisme philosophique d'autrefois.
Reste une dernière objection, plus ou moins directement impliquée, à vrai dire, par les précédentes. Qu'importe que, dans la conception d'une « nature sociale » analogue à la a nature physique », l'autorité des règles morales suhsiste en fait , si en droit elle disparaît? Nous avouerons que notre conscience individuelle continue à se conformer à la conscience morale commune de notre temps, et que la pression sociale produit les mêmes effets qu'auparavant. Mais nous saurons que nous y sommes
soumis, bon gré mal gré, presque comme à la loi physique de la pesanteur. Qu'y a-t-il de commun entre le fait de subir une nécessité naturelle qu'on ne peut éviter, et le dévouement d'une activité, maîtresse de soi, à un idéal de justice et de bonté ? La morale perd jusqu'à son nom, si elle n'a pas sa réalité propre, si elle se confond avec la « nature ».
Cette objection reparaît constamment. Nous l'avons rencontrée sous les formes les plus diverses. Que le devoir se présente à la conscience avec un caractère sacré, qu'il lui imprime un respect religieux, c'est un fait que personne ne conteste. Mais inférer de là qu'en effet le devoir ne peut provenir que d'une origine supra-naturelle, et que la moralité nous introduit dans un monde supérieur à la nature, c'est simplement transformer le fait lui-même en explication. Il se peut que ces caractères du devoir et, en général, de la conscience morale soient l'effet d'un ensemble de conditions qui se trouvent réunies, à peu près semblables, dans toutes les sociétés humaines un peu civilisées. C'est l'hypothèse que la science sociologique juge la plus conforme aux faits. 11 faut croire qu'elle n'a rien de particulièrement choquant, puisque bien avant qu'il fût question de sociologie, et dès l'antiquité, elle était soutenue par les philosophies empiristes et utilitaires.
Quanta opposer à la réalité donnée un autre état social, conçu ou imaginé par nous, oii la justice régnerait seule, et que l'on nomme « idéal », c'est en effet de cette façon que nous croyons le mieux sentir combien la moralité nous élève au-dessus de la pure nature.
Mais, en fait, cet idéal n'est autre chose que la projection — plus ou moins transfigurée — de la réalité sociale de l'époque qui l'imagine, dans un passé lointain, ou dans un avenir non moins lointain. Pour les anciens, c'était l'âqe
d'or ; pour les modernes, c'est la cité de Dieu, ou le règne de la justice. Chaque civilisation, chaque période définie de chaque civilisation a son idéal moral, qui la caractérise aussi bien que son art, sa langue, son droit, ses institutions, et son idéal religieux. Bref, cet idéal fait partie précisément de cette réalité sociale à laquelle on l'oppose : mais les éléments Imaginatifs qui y entrent pour une grande part permettent de l'en distinguer, et de le séparer du présent pour se le représenter soit dans le passé, soit dans l'avenir.
Dans ce dernier cas, c'est la forme que prend l'idée de progrès social pour des esprits qui n'en ont pas encore une conception positive et scientifique. Supportant avec impatience les maux et les iniquités de leur condition présente, ils se font une image, imprécise mais consolante, de la réalité qui sera plus tard : d'un monde oii les hommes seraient justes et bons, où les égoïsmes se subordonneraient docilement au bien général, où les institutions produiraient ce bien sans contrainte ni souffrance pour personne. Mais, en remontant assez haut dans le passé de l'humanité, nous retrouverions des imaginations du même genre au sujet du monde physique. Partout l'homme s'est plu à opposer à la nature réelle, d'où proviennent pour lui tant de souffrances, de douleurs et de terreurs, l'idée d'une nature bienveillante et douce, où il serait garanti contre la faim, la soif, la maladie, les intempéries :
vestem vapor, herba cubile Praebebat...
Il reste toujours quelque chose de ce rêve dans les descriptions de Tâge d'or, comme dans celles des paradis. Elles peignent la race humaine non seulement plus innocente, mais aussi plus exemple de souffrance, et affranchie de la douleur comme du péché.
Aujourd'hui, l'on a cessé d'imaginer une nature physique autre que celle qui est donnée : on a entrepris la tâche, plus modeste et plus hardie à la fois, de conquérir la nature réelle, au moyen delà science et des applications qu'elle permet. De même, quand la notion de la « nature morale » sera devenue familière à tous les esprits, quand on ne s'en représentera plus les phénomènes sans concevoir en même^ temps les lois statiques et dynamiques qui les régissent, on cessera d'opposer à cette nature un « idéal » dont les traits les plus précis sont empruntés d'elle. L'effort de l'esprit humain se portera vers la connaissance des lois, condition nécessaire, sinon toujours suffisante, de notre intervention raisonnée dans les séries de phénomènes naturels. A la conception Imaginative d'un a idéal » aura succédé la conquête méthodique du réel.
Nous sommes ainsi ramenés à l'idée d'un art rationnel, fondé sur la science de la réalité sociale. Admettre que cette réalité a ses lois, analogues à celles de la nature physique, n'équivaut nullement à la regarder comme soumise à une sorte de fatum, et à désespérer d'y apporter aucune amélioration. Au contraire, c'est l'existence même des lois qui, en rendant la science possible, rend aussi possible le progrès social réfléchi. Sur ce point encore, la comparaison de la « nature sociale» avec la «nature physique» est instructive. Ni Tune ni l'autre, semble-t-il, n'a été faite et disposée en vue du bien-être de l'homme par une toute-puissance favorable. Mais l'une est peu àpeu asservie par lui, et si les progrès futurs des sciences répondent à ceux des trois derniers siècles, de grandes espérances sont permises. Pareillement, quand les sciences sociales auront fait des progrès comparables à ceux des sciences physiques, on peut penser que leurs applications seront aussi très précieuses.
A ce moment — malheureusement encore très éloig^né do nous, puisque les sciences dont il est question en sont elles-mêmes à leurs premiers pas, et que nous ne nous faisons même pas une idée précise de ce que pourront être ces applications, — l'autorité de telle ou telle pratique, de telle ou telle institution, de tel ou tel droit se trouvera compromise, si cette pratique, cette institution, ce droit, sont incompatibles avec les conséquences de faits bien établis. Nous voyons déjà quelques exemples de ce ^ progrès dans l'abandon de pratiques considérées autrefois comme excellentes, ou même comme indispensables, et qui sont contraires en fait, — l'économie politique l'a démontré, — à la fm même oii elles tendaient (défense d'exporter le blé et les métaux précieux ; prolongation du travail dans les manufactures jusqu'à seize et dix-huit heures ; secret de la procédure criminelle, etc.). A mesure que la science avancera, les occasiorts deviendront plus fréquentes de substituer aux pratiques traditionnelles des modes d'action plus rationnels, bu simplement de renoncer à des interventions dirigées par des idées fausses, et qui produisent les résultats les plus funestes. De combien de méfaits irréparables la médecine et la chirurgie ne se sont-elles pas chargées innocemment, dans leur période préscienlifique, qui n'est terminée que d'hier! De même, que d'efforts perdus, que d'activité dépensée à contre-sens, que de souffrances et de désespoirs causés aujourd'hui par nos arts sociaux, qui en sont encore à cette période, par notre politique, par notre économie politique, par notre pédagogie, par notre morale ! Loin donc de nous alarmer, la constatation du fait que notre morale tend à perdre son caractère absolu et mystique, pour être conçue comme relative et soumise à la critique, devrait nous réjouir comme un grand et heureux événement. C'est le premier pas
dans la voie de la science : voie longue et ardue, maïs seule libératrice.
Mais, dira-t-onpeut-ôtre, en supposant quecesprévisions se vérifient un jour, suffiront-elles à satisfaire l'exigence de la conscience morale? Le progrès de 1' « art pratique rationnel » lui tiendra-t-il lieu du bien oii elle aspire ? Malgré tout, il semble que la conception d'une « nature sociale» analogue à la «nature physique «mutile cruellement l'âme humaine. Elle enlève à l'homme ce qui en fait un être à part dans le monde connu de nous, ce qui lui donne sa noblesse, sa grandeur, son éminente dignité : la faculté de s'élever au-dessus de sa condition terrestre, de mourir pour une idée, de s'oublier luimême dans la tendresse de la charité ou dans l'héroïsme du sacrifice. Vous faites voir que la science lui enseignera à tirer le meilleur parti des conditions sociales où il se trouve, comme il sait déjà faire pour les conditions physiques : il vivra mieux, et plus heureux. C'est un résultat qui ne sera pas à dédaigner, surtout si de nouvelles occasions de souffrir ne naissent pas quand de plus anciennes disparaîtront. Mais ce résultat pourra-il contenter le cœur de l'homme, qui n'est produit, dit Pascal, que pour l'infinité ? Ce réalisme terre à terre peut-il occuper la place de l'idéalisme qui, sous forme religieuse ou philosophique, a nourri jusqu'à présent la vie spirituelle de l'humanité, et qui a inspiré tout ce qu'elle a produit de grand, jusqu'à cette science même au nom de laquelle on prétend le bannir ?
Ces<îonsidérations sentimentales ont beaucoup de force. Même, en tant que sentimentales, elles sont irréfutables. Les meilleurs arguments, écoutés de très bonne foi, ne les ébranleraient que pour un instant. En ces matières, une conviction bien enracinée et très chère se rend rarement à des raisons d'ordre logique. Mais elle cède
peu à peu à l'action des faits. Cette question :ala noblesse de la vie humaine est-elle compatible avec une conception positive de la nature sociale et morale? » ressemble fort à une autre question que les siècles précédents ont longtemps agitée : « un athée peut-il être honnête homme?» Quelques philosophes soutenaient l'affirmative. Mais, pour la grande majorité de leurs contemporains, le lien entre la foi religieuse et la moralité était si étroit, et surtout un même sentiment les fondait si intimement l'une avec l'autre, que leur réponse ne pouvait être que négative. Bien mieux, ils regardaient de mauvais œil quiconque répondait autrement, et se sentaient disposés à le traiter de malhonnête homme, même s'il ne faisait point profession d'être athée. Personne aujourd'hui ne pose plus le problème. Personne ne conteste plus que le rapport entre la foi aux dogmes religieux et la valeur morale d'un homme ne soit beaucoup moins étroit qu'on ne l'imaginait jadis. Ceux qui croient se bornent à dire que les incroyants honnêtes gens mériteraient d'avoir aussi la foi. D'où vient ce grand changement? Il a fallu se rendre à l'évidence des faits, et cesser d'affirmer ce que des exemples journaliers et éclatants ont démenti.
Pareillement, la question que soulève aujourd'hui la transformation des « sciences morales » a peu de chances d'être résolue par un échange d'arguments entre ceux qui affirment que la noblesse de la vie humaine n'y survivra pas, et ceux qui le nient. Seul, le temps montrera si des croyances et des sentiments universellement répandus n'ont pas présenté comme liés d'une façon indissoluble des éléments en réalité très séparables.
Est-il certain, en outre, que cette doctrine soit incom- \ patible avec tout idéalisme, rompe avec ce qu'il y a eu de plus grand et de plus beau dans le passé de l'humanité, et exige ainsi un sacrifice auquel elle ne se résignera
jamais ? « Idéalisme » est un terme que les philosophes emploient en plusieurs sens. Ici, très évidemment, on veut désigner, non seulement l'acte de la raison humaine quand elle pense les idées comme plus réelles que les sensations et les lois comme plus réelles que les faits, mais aussi et surtout son mépris de l'intérêt immédiat', sensible, particulier, en comparaison de fins plus hautôâ^ plus pures et toutes désintéressées.
Il faut alors ne pas être dupe des mots, et prendra garde que les défenseurs de l'idéalisme ne sont pas toa» jours des idéalistes véritables — non plus que les dévots ne sont toujours vraiment religieux, ni les « patriotes » ceux qui entendent le mieux ce que l'on doit à la patrie. 11 peut arriver que les « gardiens de l'idéal » ne soient en réalité, selon l'expression d'Ibsen, que des « soutiens de la société ». Un idéal moral défini, qui occupe une place pour ainsi dire officielle dans le cadre général des idées philosophique's d'une époque donnée, est une pièce de son système mental et social. Tout ce système est intéressé à sa conservation. De la sorte, par une véritable ironie de l'histoire, l'idéalisme le plus pur et le plus sublime, en apparence, peut se trouver défendu, au fond, par des intérêts positifs et matériels, qui trouvent leur compte à le protéger. Les vrais idéalistes, à ce même moment, ne sont-ils pas ceux qui refusent de professer des lèvres, dans un intérêt de conservation sociale, une foi qu'ils n'ont plus? La première et la plus indispensable condition de l'attitude idéaliste n'est-elle pas une sincérité parfaite, et un respect absolu de la vérité, qui ne se distingue pas, au fond, du respect de soi-même et du respect de la raison humaine? Si, par une compromission tacite, on se résout à affirmer que l'on croit encore ce que l'on ne croit plus vraiment, comment se refuser à d'autres concessions du même genre, quand des intérêts non moins
pressants et non moins considérables les solliciteront? Et Ton descend ainsi peu à peu jusqu'à défendre, pour des raisons intéressées dont on a plus ou moins conscience, un ensemble de vérités traditionnelles,, dont on n'est pas bien sûr qu'elles soient vraies. Rien ne saurait être plus opposé à l'idéalisme.
Rien n'y est plus conforme, au contraire, que la recherche proprement scientifique du vrai, même en matière morale ou sociale, sans arrière-pensée concernant les conséquences que les vérités découvertes pourront entraîner. Sans parler du dévouement à l'humanité qui anime un effort dont le savant lui-môme ne verra peut-être pas les applications pratiques, la recherche scientifique attachée tout entière à la poursuite de la vérité, et indifférente au reste, est peut-être la forme la plus parfaite du désintéressement. Au lieu que défendre une doctrine idéaliste parce qu'elle est idéaliste, et parce qu'il est bon de défendre les doctrines idéalistes, dans l'intérêt supérieur de la morale et de la société, cette résolution part d'un bon sentiment ; mais elle part aussi de considérations utilitaires, qui sont peut-être mal fondées — car qui sait si ces doctrines seront toujours socialement avantageuses? — et qui, à coup sûr, ne sont pas idéalistes. L'héritier des grands idéalistes d'autrefois n'est pas celui qui s'obstine à soutenir des méta- Tjhysiques ou des métamorales désormais insoutenables; c'est le savant, qui transporte à l'étude de la réalité, soit physique, soit morale, l'enthousiasme de leur foi rationaliste et leur soif de vérité.
État présent de la science des mœurs. — Principales influences qui tendent à maintenir les anciennes a sciences morales » : traditions religieuses; prédominance de la culture littéraire. — Les moralistes; caractères généraux de leurs descriptions et de leurs analyses. — Plus près de l'artiste que du savant, préoccupés de peindre ou de corriger, ils ont peu de goût pour la recherche spéculative.
Les révolutions relatives à la méthode, selon l'observation très juste de Comte, ne sont aperçues, en général, que lorsqu'elles sont presque accomplies. Les débuts en sont insensibles. La grande majorité des esprits suit encore de préférence les voies traditionnelles, et surtout personne ne prévoit la portée qu'auront plus tard certains procédés que l'on commence à employer : — pas même ceux qui en ont pris l'initiative. Quand la lutte se déclare entre les anciennes méthodes qui se sentent menacées, et les nouvelles qui prétendent s'y substituer, l'issue n'est déjà plus douteuse. Le combat sera plus ou moins !ong ou acharné, mais le même processus qui a rendu inévitables l'apparition et le progrès de la nouvelle méthode, plus adéquate aux faits, plus positive, rend non moins inéluctable la disparition de l'ancienne méthode, « par désuétude ». C'est là un des aspects de la dialectique naturelle qui se développe dans l'hisloire des sciences.
ANTECEDENTS HISTORIQUES DE LA SCIENCE DES MOEURS i61
"^ Si la remarque de Comte s'appliquait à la morale (en tant que science), nous devrions nous trouver en présence d'une transformation presque achevée. Car il y a longtemps que le besoin d'un changement de méthode a été aperçu, et môme que ce changement a été décrit. Sans remonter jusqu'à Hobbes, qui a eu l'idée, très nette déjà, d'une méthode de la science sociale analogue à celle de la physique, et qui a fait une tentative admirable pour la réaliser, nous rencontrons au cours du xviii"' siècle, et surtout plus tard chez Saint-Simon et ses successeurs, la politique et la morale conçues comme sciences d'observation. Auguste Comte fonde la sociologie. Enfin, les dernières années du xix* siècle ont vu apparaître des travaux de sociologie positive, qui permettent, semblet-il, de penser que la révolution est achevée, que le conflit des méthodes a pris fin, et que seules, désormais, compteront dans la science les recherches conduites par la méthode proprement sociologique.
En fait, si ce résultat est acquis, il n'est pas unanimement avoué, et les choses ne sont pas aussi avancées qu'il le semble. Quand il s'agit de sciences telles que les mathématiques, l'évolution de leur méthode suit une courbe relativement simple, et la remarque de Comte se vérifie. Mais le cas de la morale et de la politique est tout autre. A peine la distinction de la théorie et de la pratique commence-t-elle à s'y établir d'une façon normale. Nous avons vu qu'elle rencontre une très vive opposition. De même, une défaveur particulière est restée longtemps attachée aux doctrines que nous avons citées tout à l'heure. Hobbes, les encyclopédistes, Saint-Simon, Auguste Comte, et jusqu'à la sociologie scientifique d'aujourd'hui ont pâti de l'alarme donnée aux conceptions et aux méthodes traditionnelles. L'histoire môme a souvent partagé cette prévention, et, par exemple, la philoso-
L4vï-B«uai.. — La morale. {{
phie sociale de Hobbes, pendant deux siècles, a été condamnée sans être examinée. En un mot, des éléments extrascientifiques interviennent ici, à cause des conséquences sociales que le changement de méthode semble rendre imminentes. Dans la résistance violente et opiniâtre qu'il rencontre, nous reconnaissons Ja réaction qui se produit aussitôt que les mœurs, les croyances, les traditions collectives d'une société se croient menacées. Et cette résistance doit naturellement se traduire aussi dans le domaine des idées : c'est-à-dire que la conception positive d'une science de la réalité sociale, analogue à la science de la réalité physique, pourra être longtemps encore contestée, quoique reconnue en principe. Dans tout ce qui touche à la pratique morale, on continue, non seulement à agir, mais à penser, d'après les convictions traditionnelles, longtemps après que Ton croit les avoir remplacées par de nouvelles idées.
C'est ce dont nous sommes témoins aujourd'hui. L'idée d'une sociologie positive est suffisamment élucidée. Elle n'est pas restée à l'état de conception abstraite ; elle est entrée dans la période de réalisation (sociologie économique, religieuse, juridique, morphologie sociale, etc.)- Et cependant, cette idée est encore contrebalancée aujourd'hui, dans un grand nombre d'esprits, même d'esprits qui se croient très libres, par l'ancienne conception des sciences morales. Ainsi, bon nombre de philosophes, ou, pour parler plus exactement, de professeurs de philosophie, se sentent attirés vers la sociologie par un intérêt fort vif et fort sincère, et en acceptent les positions essentielles ; mais ils n'en continuent pas moins à enseigner la morale théorique d'après les méthodes traditionnelles. Ils semblent n'y trouver aucun embarras, et ne pas s'apercevoir qu'il faudrait opter. Si cette confusion ne choque pas des esprits habitués à l'analyse des
idées, et qui s'adonnent professionnellement à la réflexion philosophique, à plus forte raison persistera-t-elle, encore plus générale et plus difficile à dissiper, dans le public instruit, mais qui ne fait pas une étude particulière des choses morales ou sociales. Pour ce public, même s'il admet en principe la possibilité d'une science objective et positive de la réalité sociale, celte science demeure une expression presque purement verbale. Les travaux de sociologie proprement dite sont encore trop récents et trop peu connus. Les esprits ne sont pas accoutumés à celte science nouvelle. Pour leur faire prendre l'attitude qu'elle demande, il aurait fallu l'action constante d'influences nombreuses agissant dans le môme sens. Celle du progrès général de l'esprit scientifique sera sans doute irrésistible, à la longue. Mais elle est lente, et elle' n'agit d'abord que sur un petit nombre de personnes.
Que d'influences, au contraire, contribuent à maintenir les esprits dans l'attitude opposée ! Sans les énumérer toutes, c'est de ce côté qu'agissent et la force des habitudes traditionnelles, si tenaces quand elles proviennent de très loin dans le passé, et tout le poids de l'éducation et de l'instruction distribuées dans les écoles. Laissons de côté la représentatioQ de la réalité morale qui est imprimée par le catéchisme dans l'esprit des enfants en même temps que le dogme religieux. Elle partage ordinairement la fortune de ce dogme ; elle est conservée ou rejetée pour les mêmes raisons que lui. Toutefois, chez beaucoup de ceux qui, à un certain moment, cessent de croire, il subsiste une répugnance obscure et presque instinctive à concevoir la « nature » morale comme analogue à la « nature » physique. Un sentiment mystique survit en eux à la croyance disparue, et il en protège le fantôme. Mais c'est surtout la culture littéraire donnée aux enfants, la lecture continuelle des poètes, des histo-
i64 .,LA MORALE ET LA SCIENCE DES MC«iUil&
riens, des orateurs, des prédicateurs qui les prépare aussi peu que possible à se placer aisément au point de vue de la sociologie. Cette éducation, dont ils gardent une empreinte d'autant plus profonde que la valeur esthétique des écrivains classiques est plus haute, et qui porte le nom justifié d' a humanités », implique une représentation de rhomme, et en général de la réalité sociale, tout à fait appropriée à la réflexion du moraliste (de qui d'ailleurs elle vient), mais sans usage possible pour le savant. D'autre part, rarement accoutumés à comprendre la méthode et la signification des sciences physiques et naturelles dont on leur a enseigné les éléments, la grande majorité des esprits cultivés a contracté des habitudes qui les empêchent d'accepter l'idée d'une science objective de la réalité sociale, et de se familiariser avec sa méthode. D'où l'embarras, la résistance, et parfois l'hostilité qu'elle rencontre. Elle déconcerte, elle choque même des esprits habitués de longue date à recevoir des moralistes leur conception des choses humaines.
Les moralistes procèdent, comme on sait, par l'obser- | vation attentive d'eux-mêmes et d'autrui. Leur réflexion '' analyse le jeu des motifs et des mobiles de nos actions, plus ou moins avoués ou cachés, les sophismes et les ruses de l'amour- propre, les impulsions de l'instinct, les déguisements infiniment variés de l'hypocrisie individuelle et sociale, l'influence de l'âge, du sexe, de la maladie sur les caractères et sur les façons d'agir, la formation et la persistance des habitudes, la solidarité morale, les conflits des égoïsmes, et généralement le mécanisme des passions. Les moralistes ont pour devise le vers célèbre de
Pope :
The proper study of mankiad is man,
mais ils ont leur manière propre d'entendre cette étude. La philosophie spéculative, qui prétend comme eux à la
connaissance de Thomme, ne croit pas pouvoir y parvenir sans s'attaquer en même temps aux plus hauts problèmes (touchant le monde et Dieu), dont la solution implique celle des questions considérées. Les moralistes ne sont pas préoccupés, au moins à ce degré, du soin de rendre leur pensée systématique. Ils sont peu curieux, pour la plupart, de logique ou de métaphysique. Ce qui les intéresse directement, c'estl'homme vivant et agissant, dans ses rapports avec ceux qui l'entourent et avec sa propre conscience, partagé entre le devoir et l'intérêt, poursuivant le bonheur et jamais découragé dans cette poursuite, commettant des fautes, s'endurcissantou se repentant, capable de bien et de mal selon son tempérament, ses habitudes et surtout selon les circonstances : étude qui exige sans doute l'esprit de finesse, mais non pas nécessairement l'esprit de géométrie.
Il y a, pour l'homme vivant en société, un tel intérêt à posséder une idée au moins approximative de la vie morale des autres membres de son groupe, qu'en prenant le mot de a moralistes » en un sens assez large, il n'est pas téméraire d'affirmer que les époques les plus reculées ont dû en connaître. De même que, si la médecine est toute récente comme science, elle remonte à la plus haute antiquité comme pratique, de même, si la recherche scientifique concernant la réalité morale date d'hier, la réflexion spontanée a dû s'y porter dès que l'initiative individuelle a eu quelque importance dans la vie sociale. Les chefs de groupes, prêtres, anciens, rois, sorciers, ont dû — surtout ceux qui s'élevaient au-dessus du commun, — , observer l'effet produit sur leur entourage par leur manière déparier et d'agir en des circonstances déterminées. Très incapables sans doute de donner une expression, même rudimentaire, aux observations et aux règles sur lesquelles ils se fondaient pour agir, ils n'en suivaient pas moins
i66 LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOÎURS
une marche qui, partout où elle n'était pas prescrite par la tradition, ne pouvait avoir d'autre raison que cesobservations et ces règles.
Aujourd'hui encore, des phénomènes analogues se produisent à tous les étages de l'édifice social. Depuis l'homme d'Etat qui sait manier une assemblée souveraine et en incliner les décisions dans le sens de ses propres desseins, jusqu'au politique de village, qui gouverne olTiciellement ou secrètement les affaires de sa commune, ce qui donne l'ascendant, ce n'est pas seulement la pénétration de l'intelligence et l'énergie du caractère, qui se rencontrent chez d'autres au môme degré, ou même à un degré supérieur. Ceux-là savent agir sur les hommes, et ils le savent parce qu'ils les connaissent. Non d'une science qui puisse s'exprimer et se transmettre par des propositions expresses ; mais ils prévoient à peu près à coup sûr quelles conséquences proches et lointaines sortiront de telles paroles, de telle action, de telle dérogation aux usages, et ils se règlent. sur cette prévision. Ce sont des moralistes d'instinct, affinés par l'expérience. Ce sont, si l'on aime mieux, des hommes qui ont un sens plus délicat que les autres de la « logique des sentiments « dont parle Comte, logique inexprimable dans les termes analytiques de notre langage, toute-puissante chez les animaux, et forte encore chez les hommes. Peut-être s'est-il rencontré, dans les sociétés primitives, des moralistes de génie, dont nous ne pouvons môme plus concevoir le mérite et l'originalité, piécisément parce que nous avons des choses morales la connaissance explicite et analytique qui leur manquait; — de môme qu'ayant l'usage de l'écriture et des livres, nous avons grand'peine à comprendre ce que pouvait être un esprit supérieur dans les sociétés où la tradition orale existait seule. Hypothèse oiseuse, dira-t-on peut-être, puisque ces moralistes primitifs, s'ils ont existé.
n'ont rien laissé. Mais leur activité sociale du moins a marqué sa trace, et nous ne pouvons savoir si elle ne persiste pas, encore aujourd'hui, dans quelques-unes des traditions dont nous ne connaissons point l'origine.
Si les moralistes de ces temps lointains ont dû être des hommes d'action, ceux des époques civilisées, et surtout ceux des périodes littéraires, tiennent plutôt de Tartiste. La preuve en est superflue dans le pays de Montaigne, de Pascal, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, de Bourdaloue, de Vauvenargues, et de tant d'autres. La môme conclusion sortirait de l'histoire des littératures anciennes et modernes. La « connaissance de l'homme » que nous devons à ces moralistes est toujours d'autant plus pénétrante, instructive, originale, que leur talent d'écrivains a été plus grand. Ce n'est point un hasard si ceux qui sont médiocres au point de vue littéraire le sont aussi en tant que moralistes, et si les plus grands artistes sont en même temps les plus profonds. De vrai, comme les peintres nous t apprennent peu à peu à voir, et nous rendent sensibles à des « valeurs », à des oppositions de couleurs et à des jeux de lumière qu'un œil sans éducation ne remarque pas; de môme, les moralistes nous enseignent à saisir en nous-mêmes et chez les autres les nuances subtiles des «entiments et des passions. Nous ne les verrions pas, s'ils ne nous les décrivaient, ou nous n'eri aurions qu'un sentiment confus. Mais, quand ils nous ont montré ce qu'ils voient, nous ne pouvons plus ne pas le voir avec eux. Ce ne sont proprement ni des anatomistes, car si loin que pénètre leur analyse, ils n'ont à leur disposition ni scalpel, ni microscope, et ils ne peuvent aller au delà de l'observation descriptive ; — ni des peintres, car ils ne créent pas, et leur œuvre garde toujours un caractère général et abstrait. Mais, à tout prendre, ils sçnt plus près de l'artiste que du savant.
i08 LA MORALE ET LA SCIENCE DES UGEURS
Comme la psychologie introspective, avec qui elle a les plus étroites affinités (totit psychologue n'est pas moraliste, mais tout moraliste du moins est psychologue), la « connaissance de l'homme » obtenue par le moraliste vaut uniquement par la pénétration, par la finesse d'analyse, par le talent spécial d'observation de ceux qui la pratiquent. Or rien n'assure que le temps présent ou les siècles à venir produiront des moralistes mieux doués à cet égard que ceux du passé. Rien n'assure que l'ensemble des conditions les plus favorables à ce genre très particulier d'observation ne se soit pas rencontré dans une période antérieure, et que la limite de ce qui peut être obtenu par ce moyen n'ait pas été atteinte. En un mot, le progrès, si manifeste dans les sciences, paraît ici extrêmement douteux. De bons esprits pensent que les moralistes anciens ont été au moins les égaux des modernes, et qu'on fera difficilement mieux qu'eux. Sans rouvrir la querelle des anciens et des modernes, avouons qu'il sera malaisé de surpasser, à l'avenir, les uns et les autres. Les « œuvres morales » sont un genre à peu près disparu, de notre temps du moins. Le théâtre de mœurs et le roman en ont pris la place.
Le moraliste se proposait la « connaissance de l'homme » en général : en réalité, il étudiait presque exclusivement l'homme de son temps et de son pays. Sans doute, il distingue autant qu'il peut ce qui est accidentel et local de ce qui est profond et universel. S'il s'agit de passions comme l'amour, la jalousie, la peur, la tendresse maternelle, son analyse fixe des traits qui se retrouvent semblables en tout pays. Ce sont alors des sortes de schèmes généraux. Dès que l'observation devient précise et minutieuse, elle reproduit inévitablement l'homme qui appartient à une certaine civilisation, qui vit sous un certain climat, imbu de certaines croyances, respectueux de
certaines traditions, frappé, en un mot, à l'empreinte de la société dont il est membre. Thucydide, Euripide, Platon, Aristote, Epicure et tant d'autres observateurs, si fins et si perspicaces, n'ont presque rien su nous dire des barbares qui les entouraient, et avec qui ils entretenaient des relations constantes. Môme à l'intérieur de la cité grecque, ils ont admirablement décrit la mentalité et la moralité de l'homme libre; ils nous ont laissé bien peu de chose sur celle de la femme, mariée ou non, et de l'esclave. Platon nous initie à la casuistique de l'amour entre hommes; il parle à peine de l'amour qui a tant occupé les moralistes modernes. Nous n'entendons pas sans surprise un personnage d'une tragédie grecque expliquer que la perte d'un mari n'est pas irréparable, tandis qu'un frère mort ne se remplace pas. Le moraliste d'aujourd'hui reste embarrassé devant ce raisonnement. Il faut que la sociologie vienne à son secours, et lui montre que ce trait d'apparence singulière se retrouve dans d'autres civilisations.
En général, plus un moraliste a de vigueur et de talent, et plus est intime, dans sa description de « l'homme », le mélange, ou, pour mieux dire, la fusion des éléments particuliers et locaux avec les éléments plus généraux et même universels. De même, dans un portrait de Rembrandt, nous sentons à la fois, sans pouvoir rien séparer, ce qu'il exprime de profondément humain et d'irréductiblement individuel. Quand le moraliste appartient à la société où nous vivons, et qu'il y a pris les sujets de ses observations, nous ne pensons pas à faire cette distinction, parce que nous avons une tendance naturelle à croire que les traits qui nous caractérisent sont tous des traits essentiellement humains. Mais, chez un moraliste étranger, nous distinguons fort bien. Pascal et La Bruyère nous semblent presque purement humains;
nous ne remarquons pas à quel point ils ont décrit le Français du xvu* siècle, et môme du nôtre. En revanche, si nous lisons Confucius et Mencius, nous les trouvons secondairement humains, et surtout chinois.
Enfin le moraliste, constamment et par-dessus tout, se préoccupe de la pratique; et ce souci ne le sépare pas moins du savant ([ue de l'artiste. Sans doute, le savant n'est pas indifférent aux applications possibles de ses découvertes; il arrive même (surtout dans certaines sciences, telles que la chimie), que le choix des problèmes lui soit indiqué par des besoins présents de l'industrie. Néanmoins, les sciences de la nature n'ont pu s'établir et se développer que grâce à la distinction soigneusement observée entre le théoricien qui poursuit la connaissance des faits et des lois, et le praticien qui fait usage de cette connaissance une fois acquise. Chez le moraliste, au contraire, l'intérêt spéculatif ne se détache pas de l'intérêt pratique. Quelque plaisir qu'il trouve à analyser et à peindre, s'il n'est pas un pur dilettante, il a toujours l'arrière-pensée de diriger ou de corriger. Amer ou indulgent, pitoyable ou satirique, selon la nature de son esprit et de son talent, il oppose toujours, plus ou moins ouvertement, à l'homme tel qu'il est, l'homme tel qu'il devrait être. Chez les prédicateurs, l'intention ne se dissimule pas. Mais les autres moralistes, sous une forme plus voilée, sont comme eux des gens qui nous font de la morale.
Au nom de quel principe le font-ils? D'oiî leur vient cet idéal de l'homme tel qu'il devrait être, qui leur sert tantôt à humilier, tantôt à encourager l'homme à qui ils s'adressent? Ils le trouvent tout formé dans leur propre conscience, ou, pour mieux dire, dans la conscience commune de leur temps. Comme cette conscience s'exprime par des impératifs absolus, ils l'acceptent sans examen. Ils ne songent pas à Ja critiquer, àsedemandersielleest parfaitement
coh(5rente, ou si elle n'est pas, sous son harmonieapparente, tiraillée entre des tendances inconciliables. Ils ne s'inquiètent pas davantage de savoir si elle ne contient pas des éléments d'âge dilFérent, de provenance diverse, et si ces cléments sont plus ou moins bien fondus ensemble. En un mot, l'idéal moral de leur temps et de leur pays s'identifie pour eux avec l'idéal moral en soi. Par là, ils deviennent lés porte-parole de la conscience morale de leur époque- Ils en expriment les aspirations et les inquiétudes, et c'est d'accord avec elle qu'ils distribuent le blâme et l'éloge. Fonction socialement utile, et même, en certaines circonstances, tout à fait indispensable; mais fonction qui n'a rien de commun avec celle du savant. Aussi le moraliste se fait-il écouter tout de suite d'un public très étendu. Une rencontre guère la résistance généralement provoquée par ce qui est nouveau. Violent et paradoxal dans l'expression, il pique la curiosité, et se fait lire s'il a du talent. Modéré et ingénieux, il a de grandes cbances de plaire à tous ceux qui sont capables du petit effort de réflexion nécessaire pour le suivre, et qui retrouvent cliez lui leurs idées directrices, leurs préconceptions et leurs crovances.
Ainsi, chez les moralistes, la finesse la plus pénétrante peut se trou ver jointe à une indifférence presque complète pour la critique spéculative. Ce sont des « connaisseurs d'hommes », et leur curiosité se satisfait entièrement par l'analyse toute psychologique et intime d'où ils tirent cette connaissance. Aussi voit-on que leur œuvre, indépendamment de sa valeur esthétique, est très précieuse pour l'éducateur, et intéressante pour tous ceux qui ont à manier les hommes. Tant qu'une science proprement dite de la réalité morale n'aura pas fait des progrès suffisants, tant qu'un art rationnel ne sera pas fondé sur cette science, les moralistes contribueront pour une part à
suppléer au défaut de l'un et de l'autre. On peut, à ce point de vue, les comparer aux cliniciens du temps oii la biologie scientifique n'existait pas encore. Il y a eu certainement, dans l'antiquité et au moyen âge, des médecins et des chirurgiens qui joignaient à des théories enfantines ou absurdes une habileté et une adresse remarquables. Leur anatomie et leur physiologie étaient ridicules, faute de méthode et d'instruments, et surtout à cause des idées préconçues, des systèmes respectés qui s'interposaient entre eux et la réalité des faits. Mais leur ignorance, et môme leur fausse science, n'excluait pas une certaine sûreté de savoir empirique. Ils pouvaient observer, comparer entre elles leurs observations, suivre la marche des symptômes, établir même parfois des diagnostics différentiels. Incapables sans doute de justifier leur intervention, ou de dire pourquoi ils préféraient tel traitement à tel autre dans un cas donné, ils choisissaient souvent le meilleur, par une sorte de tact, impossible à analyser, produit de l'expérience et de l'attention. Et peut-être, pour une maladie banale, n'était-il pas plus dangereux d'avoir affaire à un grand médecin de ce temps-là qu'à un médiocre du nôtre.
Pareillement, chez les moralistes, les dogmes et les théories les plus insoutenables touchant la réalité sociale peuvent très bien coexister avec une admirable clairvoyance dans la connaissance pratique des hommes, et avec une surprenante habileté à les manier. Même, l'exactitude de la description et le succès au point de vue pratique ont dû dissimuler plus d'une fois efficacement la pauvreté ou l'absurdité du savoir. Si l'on eût dit à quelqu'un de ces grands médecins du xn* ou du xiii® siècle, qu'il ne savait à peu près rien de ce qui se passe dans le corps humain, ni à l'état de santé ni à l'état de maladie, qu'il avait tout à apprendre, et aussi tout à
désapprendre, il aurait sans doute haussé les épaules. Si l'on avait insisté, il aurait renvoyé aux guérisons qu'il obtenait. Argument décisif à ses yeux, aux yeux de tous ses contemporains. Argument irr<^futable, et qui pourtant ne prouvait rien.
Sans poursuivre jusqu'au bout la comparaison entre les moralistes et les cliniciens, il reste que ni le talent de peindre les mœurs et les passions des hommes, ni l'adresse à se faire écouter et suivre par eux, n'impliquent nécessairement que l'on possède une connaissance rationnelle et scientifique de ce qu'ils sont. Ces qualités peuvent même coexister avec la foi qui accepte sans discussion telle ou telle explication mythologique ou théologique de la « nature humaine ». Les moralistes ne se font point scrupule d'accepter telle quelle la conscience morale de leur temps : ils n'hésitent pas davantage à admettre les postulats qui y sont plus ou moins consciemment associés. Leur grande affaire est de décrire ou de corriger, et non pas de rechercher une connaissance scientifique de la réalité sociale, ni de fonder un art rationnel, dont la pratique actuelle ne permet pas de sentir le besoin. Bref, la « sagesse » des moralistes a son prix; mais, précisément parce que l'intérêt spéculatif y tient peu de place auprès de l'intérêt esthétique et pratique, elle ne devait guère aider à la science naissante de la a physique morale ». Les germes de cette science étaient ailleurs.
Les philologues et les linguistes, véritables précurseurs d'une science positive des mœurs. — Leur méthode rigoureuse et scrupuleuse. — Rôle analogue des sciences économiques et de la psychologie expéri-
mentale. — Innuence des théories transformistes. — Rôle capital des sciences historiques. — Conflit apparent et connexion véritable de l'esprit historique avec la méthode d'analyse génétique du
xviil' siècle.
Depuis longtemps des savants et des érudits ont entrepris, modestement et sans bruit, l'étude de certaines catégories de faits moraux par une méthode rigoureuse et objective. Ce furent d'abord les philologues de la Renaissance et les linguistes, puis les fondateurs de la grammaire comparée et des autres sciences positives qui ont les langues pour objet. Ces savants excluent de parti pris tout ce qui rappelle la psychologie vague, générale et purementlittéraire, et les procédés dialectiques qui mènent seulement au vraisemblable. Ils présentent les mêmes caractéristiques logiques que le physicien ou le chimiste. Ils se sentent tenus aux mêmes scrupules, ils pratiquent la même prudence à l'égard des hypothèses : ils observent, en un mot, à l'égard de leur objet, la môme circonspection scientifique. Leurs audaces mêmes sont méthodiques. A leurs yeux, ce sont toujours les faits qui décident en dernier ressort.
Quoi de plus technique et de plus inoffensif, en apparence, que la constitution de ces sciences philologiques et linguistiques? Comment imaginer un rapport entre ces études d'un caractère tout spécial, et la façon d'entendre la morale, individuelle et sociale? El pourtant, une fois ces sciences fondées, un processus méthodologique commençait, dont les conséquences devaient s'étendre de proche en proche, et contribuer, pour une part importante, à la transformation des « sciences morales ». Les plus grands, parmi les philologues, ont eu le sentiment très net que leurs travaux, tous d'érudition et de détail, portaient néanmoins en eux une vertu exemplaire. Ils en ont signalé la dignité et la haute importance sociale.
Tels les frères Grimm, Burnoiif, et surtout Renan, qui, dans V Avenir de la science, a déployé en un tableau enthousiaste les espérances presque infinies que lui paraissaient justifier les travaux de ses maîtres.
Même s'il faut en rabattre, comme Renan le fit luimôme plus tard, il demeure vrai que le succès d'une méthode strictement rigoureuse dans les sciences linguistiques et philologiques marquait une date capitale dans l'histoire de l'esprit humain. Les faits étudiés par ces sciences participent à la fois de la réalité physique (objective), et de la réalité morale, que nous sommes accoutumés à regarder surtout sous son aspect subjectif. En tant que sons émis par les organes vocaux, les mots sont du domaine du mouvement, et ils peuvent être l'objet d'études expérimentales dans un laboratoire. Par leur sens et par leur syntaxe, par l'évolution de leurs formes, ils relèvent de la vie psychologique et sociale. Il devient vite évident que cette évolution s'effectue conformément à des lois. Ces phénomènes constituent ainsi la transition la plus naturelle entre ce qu'on appelait autrefois le « physique » et le a moral ». Les sciences qui les étudient étaient ainsi prédestinées, si l'on ose dire, à servir de véhicule à la méthode employée par les physiciens et par les physiologistes, quand elle viendrait à s'introduire dans les sciences dites morales. C'est en effet ce qui eut lieu. Les frères Grimm, par exemple, se trouvèrent insensiblement amenés, par leurs travaux philologiques, à étudier, toujours avec la même méthode, tantôt les antiquités et le folklore germaniques, tantôt le vieux droit allemand, tantôt enfin les croyances et les mœurs. Ainsi,, de proche en proche, une portion très étendue de l'ancien domaine des « sciences morales » était gagnée, ou du moins préparée, à l'emploi d'une méthode objective, positive, et semblable, autant que la nature des faits le
permet, à celle^ qui produisait de si excellents résultats dans les sciences philologiques et linguistiques.
Une autre influence s'exerçait aussi dans le môme sens.
A mesure que l'économie politique se développait, elle tendait à définir sa méthode avec une exactitude croissante, et à séparer de plus en plus nettement la connaissance théorique des faits d'avec les applications pratiques de la science. La lutte très vive entre les diverses écoles économiques du xix" siècle, lutte oîi les intérêts étaient engagés comme les principes, a conduit peu à peu à dissiper toute confusion entre les uns et les autres. Sans doute, certains économistes, avocats déterminés d'une cause politique et financière, ne considèrent la science théorique que comme un arsenal d'arguments contre leurs adversaires. Mais ceux qui font avancer la science ne veulent plus être désormais que des savants, tout entiers à l'étude de phénomènes naturels qu'ils reconnaissent être très complexes, très mouvants, difficiles à saisir. Leurs progrès sont lents, mais ils sont sûrs. Ils annoncent la conquête, assurément longue et laborieuse, mais certaine aussi et féconde, d'une portion importante de la réalité sociale par la méthode objective. Chaque année, dans tous les pays civilisés, les faits économiques, démographiques, juridiques, sont l'objet de statistiques déplus en plus rigoureuses et minutieuses. L'usage se répand, et on peut presque dire, s'impose, de les représenter par des courbes, et de rechercher, par l'analyse de ces courbes, comment les phénomènes varient en fonction les uns des autres : application de la méthode des variations concomitantes, la seule que nous sachions employer jusqu'à présent, en général, dans la recherche des lois oii de nombreuses séries de phénomènes se trouvent intéressées, sans qu'il nous soit possible d'isoler chacune d'elles pour l'étudier.
Enfin, sans parcourir ici l'immense domaine de la
réalité sociale, pour montrer comment peu à peu la * méthode objective s'y insinue de tous côtés, il suffira peut- 1 être d'appeler l'attention sur un fait capital. La psychologie semblait devoir être, de toutes les sciences, la plus réfractaire à cette méthode. Introspective pour ainsi dire par définition, elle était, en outre, par tradition, étroitement liée à la métaphysique. Pourtant une psychologie expérimentale est née. Elle s'est développée, elle s'est constituée à l'état de science spéciale et positive, indépendante delà métaphysique. Elle a su fixer ses procédés propres d'investigation. Elle a ses laboratoires. Cet exemple ne devait pas être perdu pour les « sciences morales ». Sans doute, elles ne peuvent pas avoir recours, comme la psychologie, à l'observation et à l'expérimentation précises au moyen d'instruments. Mais, lorsqu'il s'agit de méthode, ce n'est pas seulement le matériel des instruments et des procédés qui importe; c'est aussi, c'est surtout peut-être, l'attitude du savant en présence des faits, et la façon dont il essaie de les saisir et de les lier. La science des religions, la science du droit, la science des mœurs ne pourront jamais expérimenter ; cela est trop clair. Mais, selon la remarque d'Auguste Comte, la nature, c'est-à-dire l'histoire, a expérimenté pour elles. La méthode historique comparative devient entre les mains du sociologue un instrument puissant, dont on n'a peut-être pas mesuré encore toute la portée.
Ce mouvement s'est accéléré dans le dernier quart du xix' siècle. Un certain nombre de causes conspiraient à le favoriser, s'il est permis de parler de causes là où l'action réciproque est la règle, en sorte qu'on ne saurait dire, pour un ensemble donné de faits, où sont les effets et où sont les causes. Nous ne songeons pas à tracer ici un tableau, même sommaire, de l'ensemble des conditions favorables à ce mouvement, qui tendirent
'LfivY-BavHL. — La moraie. 18
à l'emporter sur les influences adverses, dont nous avons signalé les principales. En vertu du consensus qui rend toutes les séries sociales solidaires les unes des autres, nous devrions tenir compte des conditions économiques, politiques, religieuses et autres, oùse trouvait notre civilisation. Pour ne considérer que la série intellectuelle (où d'ailleurs l'influence des autres se fait toujours sentir), l'apparition et le succès des théories transformistes dans les sciences naturelles retentirent dans les sciences voisines, et jusque dans les sciences les plus éloignées. Ce succès fut un encouragement à reprendre les tentatives d'analyse par genèse. Les philosophes du xviii* siècle avaient déjà connu et recommandé cette analyse ; mais ils l'avaient pratiquée eux-mêmes avec une hâte si téméraire, avec tant de goût par la simplification abstraite, qu'après eux on Tavait abandonnée. L'exemple et le succès de Darwin la remirent en honneur. Patiente désormais, prudente, scrupuleuse, ennemie des systèmes et respectueuse des faits, la méthode d'analyse génétique s'étendit de proche en proche jusqu'aux sciences de la réalité sociale.
Elle recevait en môme temps le secours efficace, et à proprement parler indispensable, de l'histoire : car les faits sociaux sont précisément ceux dont on ne saurait étudier la genèse sans avoir recours à l'histoire. Le développement de celle-ci, très favorable par conséquent à la science positive de ces faits, est un des traits les plus saillants de la physionomie du xix^ siècle. D'une part, l'histoire a si bien organisé sa méthode, et le travail de ses sciences auxiliaires, qu'elle a serré la réalité du passé d'aussi près que possible, et obtenu le maximum de certitude qu'elle comporte. D'auti*e part, elle est entrée en maîtresse dans un grand nombre de domaines qu'on étudiait, auparavant, d'une façon toute différente, c'est-à-dire
du point de vue dogmatique, moral, ou par la critiqué abstraite. Elle a transformé ainsi peu à peu la science des religions, du droit, deslittératures, desarts, de la technologie, des institutions; bref, presque tous les objets de« anciennes sciences morales.
Nous voyons aujourd'hui, avec une entière évidence, que l'analyse génétique et Thistoire concourent à une même investigation de la réalité sociale, et préparent ainsi l'une et l'autre la formation d'une même science. Mais on ne Tapas toujours aussi bien vu. Ceux qui ont le plus fait pour la diffusion de la méthode historique, il y a un siècle, croyaient précisément le contraire. Ils recommandaient l'histoire comme un antidote contre la méthode abstraite et philosophique d'analyse génétique. Ce fut là une des idées directrices de Savigny, par exemple, qui fut le maître et l'ami des frères Grimm et de Ranke. Tous les romantiques insistent, comme lui, sur l'impossibilité d'expliquer un processus historique réel par une analyse conceptuelle. Tous s'appliquent à montrer ce qu'il y a d'individuel dans la langue, dans la religion, dans la nationalité de chaque peuple, ce qu'il y a d'irréductiblement divers de race à race, de civilisation à civilisation : c'est la genèse concrète et naturelle de l'histoire qu'ils opposent partout à l'analyse génétique abstraite dn philosophe. Et certes, ils triomphent aisément des encyclopédistes, de l'abbé Raynal ou de Dupuis. Mais ils ne s'aperçoivent pas qu'ils préparent eux-mêmes l'apparition d'une analyse génétique beaucoup plus puissante que la première, et contre laquelle ils ne pourront plus rien, précisément parce que, grâce à eux, elle ne sera plus abstraite et hypothétique, mais historique et comparative.
Aux analyses surtout logiques et dialectiques du xviii* siècle, des argumenta de fait, parfois décisifs,
empruntés à l'histoire, pouvaient être opposés : c'est ce que fit l'école tradilionnaliste, non sans éclat ni sans succès. Mais que répondre à l'exégèse qui, sans passion, sans éloquence, fait voir, avec la froide impartialité de la science, comment telle croyance ou telle pratique est apparue dans une société donnée, à un certain moment, et par l'effet d'un ensemble de circonstances déterminées, surtout si l'étude comparée d'autres sociétés apporte d'autres exemples de faits semblables? Comment ce qui est ainsi « situé », incorporé à la réalité historique, conserverait-il un caractère surnaturel et transcendant, et resterait-il l'objet d'une vénération presque religieuse ? En cherchant dans l'histoire la justification de ce qui est traditionnel, on n'a pas pris garde que cette justification même en entraînait la relativité.
Partout où l'histoire introduit sa méthode, le « devenir » s'introduit avec elle. Ce « devenir », excepté pour Hegel peut-être , n'est jamais quelque chose d'universel ou d'absolu. Il se déroule en tel point de l'espace, à tel moment du temps, dans telles conditions ; en un mot, il est localisé. Nous ne pouvons plus le voir avec d'autres yeux que le reste des phénomènes sociaux du présent et du passé. Insensiblement, l'histoire a ainsi dépossédé la métaphysique. Ce n'est plus seulement des empires qu'elle recherche les conditions de naissance, de développement et de mort; c'est aussi des civilisations, des espèces, des mondes, et, dans notre monde, des religions et des institutions : par exemple, des différentes formes de la propriété, et de la famille. Un siècle qui a commencé par l'histoire comparée des langues, et qui a fini par l'histoire comparée des religions, soumettait déjà à l'idée de relativité universelle tous les objets des « sciences morales». C'est dire qu'il préparait la science positive de la réalité morale, et qu'il continuait, sans le vouloir,
l'œuvre du xviii* siècle, alors même qu'il s'en déclarait l'adversaire.
Lenteur inévitable des changements de méthode. — Exemple pris de la physique du xv^ siècle. — Causes qui retardent la transformation des « sciences morales ». — Formes de transition où les anciennes méthodes sont encore mêlées aux nouvelles. — Nécessité d'un clivage nouveau des faits. —Raisons d'espérer que la transformation s'achèvera.
La transformation des sciences morales était donc inévitable. Le mouvement général des idées, que le dessein de cet ouvrage ne nous permet pas d'analyser, le progrès des sciences naturelles, et surtout l'ascendant de l'esprit et de la méthode historiques ne permettaient plus aux sciences morales de conserver la forme indécise et mal définie qui plaisait àlaphilosophie spiritualiste. Mais nous savons aussi que les résistances à cette transformation devaient être et sont, en effet, extrêmement vives. Nous ne serons pas étonnés si elles ne sont surmontées que peu à peu, et plutôt par des sortes de poussées successives que par une marche continue. A considérer les choses d'ensemble, ce mouvement peut être regardé comme la conséquence, ou mieux, comme la continuation de celui qui a substitué à la physique des scolastiques la science moderne de la nature. Il s'agit, cette fois encore, d'un changement profond dans les procédés de la science et dans la façon d'en concevoir l'objet. La fondation delà physique moderne est donc bien l'antécédent par excellence du mouvement que nous décrivons. C'est de là sans doute qu'est venue l'impulsion principale, sans cesse renouvelée par le prestige extraordinaire que la physique moderne
exerce sur les esprits de notre temps, sur les savants comme sur les ignorants.
Or cette fondation a exigé plusieurs siècles pour s'accomplir. La représentation et l'explication des phénomènes de la nature se faisaient traditionnellement au moyen d'un certain nombre de schèraes provenant d'Aristote. Telle était la force de cette tradition, telle était la vitalité acquise de ces schèmes, que ni le progrès des mathématiques, ni le nombre toujours croissant des faits connus et des expériences ne purent les écarter qu'à grand'peine. Il y fallut une série d'efforts successifs dont chacun n'était suivi que d'un petit pas en avant. Les scolastiques avaient conservé l'idée aristotélicienne du mouvement, étroitement liée à plusieurs autres idées métaphysiques (idées de cause finale, de forme, de matière, de puissance et d'acte). Leur physique reposait sur la distinction qualitative du mouvement naturel et du mouvement contraint. Pour passer de là à l'idée du mouvement telle qu'elle se trouve chez Galilée, chef-d'œuvre d'abstraction scientifique, propre à la mesure et au calcul, et prête à entrer dans les équations de la mécanique ^, combien d'intermédiaires a-t-il fallu traverser! Que de temps et de transitions a demandés le passage des « éléments » traditionnels aux corps simples de la chimie ! L'histoire des autres sciences de la nature proclamerait de même avec quelle lenteur toutes les substitutions analogues se sont faites ; rien n'étant plus difficile ni plus désagréable à l'esprit humain que de renoncer aux concepts, c'est-à-dire aux formes où s'est organisé pour lui l'ordre de la nature, et de s'en construire de nouveaux. En fait, il ne s'y résigne ^e lorsqu'il ne lui est plus possible de se dérober à une tâche ingrate entre toutes.
* Voir l'histoire des phases successives de cette transformation dans K. Lass-witz, Geschichte der Atomislik, t. II, p, 8-37.
ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES DE LA SCIENCE DES MœURS 183
S'il a fallu tant d'efforts, s'il a fallu tant de générations de savants pour venirà bout de la physique traditionnelle, ne faut-il pas s'attendre à ce que la résistance soit encore plus longue et plus opiniâtre, quand il s'agit de la réalité sociale, quand la transformation doit porter sur le corps entier des « sciences morales » ? Cette résistance prend les formes les plus diverses. Tantôt la conception traditionnelle des sciences morales démontre dialectiquement, à son entière satisfaction, sa propre légitimité, et elle en trouve une preuve de plus dans son ancienneté même. Tantôt (et le plus souvent), elle fait ressortir les conséquences fâcheuses qui se produiront infailliblement si on l'abandonne. Car elle se considère comme inséparable de l'ordre existant, dont elle croit fonder les principes ; ou, pour mieux dire, elle le considère comme solidaire d'elle-même. Elle croit, de bonne foi, que le sort de ces institutions est lié au sien. D'oii elle conclut qu'une façon différente de concevoir la science de la réalité morale ne pourra être que fausse, et, en même temps, immorale et antisociale.
Ce moyen de défense est constamment employé contre les méthodes « dangereuses » et les « mauvaises » doctrines. Comme il paraît d'abord efficace, parce qu'il intéresse à la protection des « bonnes » doctrines et des méthodes « légitimes » toutes les forces conservatrices, même celles qui ne s'occupent guère ordinairement des choses de l'esprit, on y a volontiers recours. On ne réfléchit point qu'auxyeux de la raison il ne saurait y avoir de mauvaises doctrines que les fausses, ni de bonnes que les vraies. C'est donc un moyen de prolonger la résistance, mais nullement de l'assurer. A mesure que la science faitdesprogrès, le moment approche oh la solidarité invoquée cesse d'avoir des avantages pour les doctrines que l'on voulait défendre, et commence à compromettrelescroyancesetlesinstitutionsqu'onyaliées.
Sur ce point encore, l'histoire de la substitution de la physique moderneàla physique scolastique est un antécédent instructif. Un des arguments qui ont le plus servi à combattre ce mouvement ne consistait-il pasà montrerque les méthodes nouvelles compromettaient de la façon la plus grave les intérêts suprêmes de la société? La religion et l'État étaient également menacés par la témérité des novateurs. L'Inquisition et les Parlements firent voir, dans des procès restés célèbres, qu'ils ne négligeaient point leur devoir de conservation sociale. C'est en plein xvii® siècle que Galilée fut condamné, et Descartes obligé de vivre hors de France ; c'est un- peu plus tard que l'arrêt burlesque de Boileau vint empêcher le Parlement de Paris d'en rendre un plus burlesque encore. Pourtant, à moins d'allerintrépidement jusqu'au bout de la thèse qui subordonne la recherche de la vérité scientifique à l'intérêt supérieur de la conservation sociale, à moins d'imiter les Chinois qui enseignent, dit-on, une astronomie fausse, la sachant fausse, parce que c'est l'astronomie des ancêtres, il fallut bien finir par reconnaître que la physique nouvelle l'emportait sur l'ancienne, avouer que la nature n'a pas horreur du vide, et que le soleil ne tourne pas autour de la terre. Mais cet aveu ne fut fait qu'en désespoir de cause.
La ténacité presque instinctive et réflexe de cette résistance tient à des raisons profondes. Il peut paraître sans grande importance que telle conception physique se substitue à telle autre. Mais il importe beaucoup que lesesprits se détournent d'une certaine mélhodepour s'accoutumera une autre. La victoire de la méthode inductive et objective, dans la science delà a nature physique », peut sembler inoS'ensive par elle-même, et devenir redoutable par l'extension possible, probable, imminente, de cette méthode à l'étude de la « nature sociale ». C'est le présage
d'une autre bataille séculaire à livrer, et sans doute avec le même sort.
Nous assistons maintenant à cette seconde lutte, et nous y voyons reparaître, sous une forme différente, les procédés de la première. Les ennemis de la physique scolastique étaient combattus comme hérétiques et impies, parce qu'à cette époque le grand défenseur des intérêts sociaux était encore l'Église. Aujourd'hui, les adversaires de la conception traditionnelle des sciences morales sont comptés, qu'ils le veuillent ou non, parmi les révolutionnaires, parce que la défense conservatrice actuelle s'appuie surtout sur l'État. L'adoucissement des mœurs et la liberté dont nous jouissons font que cette défense n'est plus brutale comme autrefois. Mais elle n'en est pas moins vive. Il faut, pour qu'elle cède, que les esprits s'accoutument à dissocier des sentiments, qui leur sont chers à juste titre, d'avec ce qui leur paraît, à tort, une représentation exacte de la réalité sociale. Or cette dissociation ne peut être que lente. Il semblait aux savants et aux philosophes du xv*' siècle, et à la foule qui pensait d'après eux, que tout serait perdu si l'on cessait de suivre Aristote dans la physique. On l'a abandonné pourtant, malgré leurs prédictions sinistres, et le monde n'en a pas été plus mal. Il semble aujourd'hui à beaucoup de moralistes et d'économistes que la société va périr, si la famille, la propriété et les institutions analogues, au lieu de reposer sur un fondement a priori (c'est-à-dire, en dernière analyse, sur une conception religieuse qui se prend pour rationnelle), sont considérées désormais comme faisant partie d'une « nature » sociale, donnée dans l'expérience comme la « nature » physique. Et comme ces craintes très vives ne sont pas dépourvues de sincérité, elles ne disparaîtront que peu à peu. Pour que la dissociation indispensable s'opère, il faut que la science nou-
velle se soit développée, et s'impose non seulement par ses démonstrations, mais par ses applications. On reconnaîtra alors que l'intérêt social véritable, c'est-à-dire l'intérêt général, n'avait pas à s'en alarmer.
Toutefois, les obstacles les plus difficiles à surmonter ne proviennent pas de l'opposition déclarée aux conceptions et aux méthodes nouvelles. Si cette opposition en retarde la victoire, la lutte n'est pas sans profit pour elles. Des adversaires clairvoyants et sans indulgence ne leur permettent pas d'ignorer leurs points faibles, et les obligent à ne pas se contenter d'à peu près. Elles sont ainsi contraintes à prendre une conscience nette de ce qu'elles sont, à se formuler d'une façon précise, à dégager les principes qui les fondent. Plus redoutable est l'ennemi qu'elles portent presque toujours en elles-mêmes : je veux dire, ce qui subsiste des anciennes conceptions et des anciennes méthodes dans les nouvelles, à l'insu de ceux qui les soutiennent comme de ceux qui les repoussent. Le passage des unes aux autres se faisant avec lenteur, les novateurs, pendant la période de transition, demeurent tout imprégnés des conceptions qu'ils combattent. Si hardis, si pénétrants que soient les premiers esprits qui s'affranchissent d'une tradition séculaire, ils ne se libèrent jamais que très imparfaitement. Bacon, par exemple, adversaire déclaré de la physique aristotélicienne, promoteur d'une méthode inductive opposée à la déduction syllogistique des scolastiques, et, qui plus est, contemporain de Galilée et de Gilbert, persiste cependant à donner pour objet à la science de découvrir les « formes ». Ce qu'il entend par là (autant que nous pouvons le saisir sous l'éclat obscur de ses expressions), est quelque chose d'hybride, intermédiaire entre les lois que cherche la physique moderne, et les « formes substantielles » que poursuivait la physique aristotélicienne. De môme, Descartes veut rompre avec
la philosophie scolastique, et il semble bien avoir mis son piojet à exécution. Pourtant ses Méditations conservent, en maints endroits, plus que des traces de la terminologie et des doctrines de l'Ecole. Comte, enfin, formule l'idée d'une sociologie positive, et sa propre sociologie ressemble encore, dans ses traits essentiels, à une philosophie de l'histoire.
L'histoire de la philosophie et des sciences est pleine de faits analogues. Ils prouvent à l'évidence que, même dans les conditions extérieures les plus favorables, les changements de méthode ne se font que progressivement. Le principal obstacle à l'établissement d'une science delanature sociale provient ainsi d'habitudes mentales invétérées. Parmi ceux qui se déclarent partisans de cette nouvelle science, et qui se flattent d'y collaborer, combien y appor~ tcnt ces anciennes habitudes, et continuent les « sciences morales » traditionnelles sous le nom plus neuf de sociologie ! Ceux mômes qui sont en garde contre ce danger ne réussissent pas toujours à y échapper. Pour éviter les rechutes, il leur faut se tenir continuellement en défiance contre la tendance naturelle à retourner aux habitudes communes, contre le langage qui en est imprégné : il faudrait, s'il était possible, n'employer jamais que sous réserve les concepts généraux où l'expérience des générations antérieures s'est cristallisée, et où l'expérience nouvelle est à son tour irrésistiblement attirée, parce que l'esprit obtient ainsi tout de suite le maximum d'ordre, c'est-à-dire le maximum d'intelligibilité apparente, avecle minimum de peine et d'effort.
Lorsqu'il s'agit de la science de la réalité morale, la force des habitudes mentales est encore augmentée par le respect que cette réalité inspire. Nous considérons aujourd'hui — on n'a pas toujours pensé de même — que dans la nature physique il n'y a point de substances
nobles ou viles. Le physiologiste s'occupe de l'urine comme du sang : du point de vue de la science, on fait abstraction de tout sentiment esthétique, comme de tout sentiment religieux et moral. Aucune considération extérieure n'intervient dans la constatation des faits ni dans la recherche de leurs lois. Mais, lorsqu'il s'agit de la réa-< lité morale, nous avons encore des habitudes toutes différentes. Nous ne prenons guère connaissance des faits — du moins de la plupart d'entre eux, — sans porter en même temps sur eux un « jugement de valeur », accompagné de sentiments que nous ne voudrions pas ne pas éprouver. Cette façon de rapporter les faits à nos concepts moraux est très préjudiciable à la connaissance scientifique, puisqu'elle les range, non selon leurs relations objectives et réelles, mais selon des schèmes dont l'origine, au regard de la réalité, peut être considérée comme arbitraire. La classification, la généralisation, l'analyse même des faits deviendraient certainement tout autres, le jour où elles seraient entreprises d'un point de vue purement spéculatif. Bien mieux, la structure même, le clivage de ces faits seraient autres; en un mot, la réalité sociale, en tant qu'objet de science, offrirait un aspect tout différent de celui sous lequel elle apparaît dans la représentation commune. En général, ce que nous percevons est la matière de la science, mais à condition de ne pas rester dans l'état où nous le percevons d'abord. Ces données doivent subir une élaboration préalable. Un travail de dissociation est nécessaire pour rompre les rapports qu'ont établis, le plus souvent, les besoins de la pratique, ou parfois certains traits saillants de la perception. Avant Lavoisier, dans le processus de la combustion, le fait capital est la présence supposée du phlogistique, — ■ peut-être parce que la flamme s'imposait à l'attention des observateurs comme le facteur essentiel dans ce pro-
cessus. Elle ne faisait pourtant que dissimuler à leuf esprit le phénomène chimique réel, la combinaison de l'oxygène avec un autre corps.
Il est au moins vraisemblable que les rapports réels des faits sociaux sont masqués encore davantage par l'intensité des sentiments qu'ils provoquent en nous, et par l'habitude où nous sommes de les disposer selon des catégories d'origine pratique. Cest pourquoi l'on aurait tort de croire que la connaissance accumulée de faits de plus en plus nombreux aurait pour conséquence nécessaire d'assurer le triomphe de la conception objective de la réalité sociale, et le progrès de la science nouvelle de cette réalité. On suppose, en entretenant cette espérance, que l'appréhension primitive des faits, et le clivage qu'ils présentent d'abord, en permettent tout de suite l'élaboration scientifique. Mais cette hypothèse est gratuite. De vrai, ce ne sont pas les faits qui manquent le plus aux sociologues. Dans un grand nombre de cas, ils en connaissent déjà assez pour tenter de déterminer les lois. Ce qui leur fait encore souvent défaut, c'est l'appréhension scientifique des faits : c'est de savoir substituer aux schèmes traditionnels d'autres cadres plus favorables à leurs recherches, c'est de découvrir les plans de clivage qui feraient apparaître les lois. Cette préparation de la matière scientifique a été tout à fait indispensable, nous l'avons vu, dans le cas de la « nature physique », et les progrès rapides, éclatants, des sciences physiques ne se sont produits que lorsque ce travail préparatoire, qui a exigé des siècles, a été suffisamment avancé. Il en sera sans doute de même pour la science de la « nature sociale ». Une longue période sera employée à la « redistribution » de sa matière. Presque toujours cette redistribution séparera ce que nous rapprochions, rapprochera ce que noua séparions. Ici, l'imagination du savant joue un rôle capi-
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tal. Toutes les hardiesses lui sont permises, pourvu qu'elles réussissent, je veux dire, pourvu que ses hypothèses soient fécondes.
Ainsi, l'étude sommaire des antécédents historiques montre à la fois comment la conception d'une science objective de la réalité sociale a dû apparaître, après que la science objective de la réalité physique se fut déve^ loppée, et pourquoi cette conception ne peut être acceptée que lentement. Cefie science ne se heurte pas seulement aux difficultés qu'avait rencontrées son aînée, elle en rencontre d'autres qui lui sont propres. Dans quelle mesure, et en combien de temps les surmontera-t-elle? Personne ne saurait hasarder aujourd'hui une réponse à ces questions. L'histoire des sciences s'est montrée aussi ironique que les autres à IMgard des prophètes. Toutefois, si Ton se risque à raisonner ici par analogie, les précédents historiques sont encourageants. Que l'on songe à l'idée que les hommes les plus cultivés de l'Europe, au XV* siècle, se faisaient de la nature physique : si on la compare à l'idée que quelques générations de savants en ont construite pour nous, si l'on tient compte enfin, non seulement du chemin parcouru, mais des obstacles formidables qui, dès les premiers pas, barraient la route, on est irrésistiblement tenté de croire avec Descartes, avec les philosophes du xviii® siècle, avec Auguste Comte, que dans notre société, l'effort scientifique finira par être victorieux. Il serait permis d'espérer que, dans quelques siècles, les sciences auront établi une représentation objective de la nature morale qui sera à la nôtre ce que notre physique est à celle d'Albert le Grand et de saint Thomas. Mais cette comparaison même, si elle est exacte, nous fait comprendre combien il serait vain de vouloir imaginer par avance ce que cette représentation pourra être.