‹ La morale et la science des mursChapitre 6 sur 61 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

indépendamment des individus humains, tandis que c'est nous qui, individuellement ou collectivement, admettons et établissons un ordre moral quelconque, lequel n'existerait pas sans nos consciences et nos volontés^ ». Cette dernière formule est ambiguë. Selon le sens qu'elle prendra en se précisant, nous l'accepterons ou nous la rejetterons. M. Fouillée veut-il dire que les faits sociaux se manifestent par le moyen de consciences individuelles, et ne se manifestent que dans ces consciences ? Nous en tomberons d'accord. Une représentation collective est une représentation qui occupe simultanément les esprits d'un même groupe. Une langue n'existe que dans la pensée des individus plus ou moins nombreux qui la parlent. Une croyance religieuse n'a pas d'autre « lieu » que la conscience de chacun de ceux qui la professent. Jamais la sociologie scientifique n'a songé à nier ces vérités plus qu'évidentes. Il lui suffit que les représentations collectives, les langues, les croyances religieuses, et, en général, les faits sociaux soient régis par un ordre de lois spécifiques, distinctes des autres ordres de lois. — M. Fouillée entend-il que l'ordre moral, dont il parle, c'est-à-cîire ce que nous appelons la « nalure morale » par analogie avec la nature physique, dépend, pour exister, du consentement exprès des individus, soit isolés, soit réunis ? Il nierait alors l'évidence. Personne aujourd'hui ne conteste plus guère que les institutions sociales, telles que la religion et le droit, par exemple, constituent pour les individus d'une société donnée une réalité véritablement objective. Sans doute, elle n'existerait pas sans eux, mais elle ne dépend pas de leur bon vouloir pour exister. Elle s'impose à eux, elle existait avant eux, et elle leur survivra. C'est là un « ordre » qui, pour n'être pas physique, mais « moral », c'est-à-dire pour avoir lieu dans des consciences, n'en présente pas moins les caractères essentiels d'une a nature » dont les faits peuvent être analysés et ramenés à leurs lois. La sociologie est possible, puisqu'elle existe : quel intérêt y aurait-il à revenir, à propos de la science des mœurs, sur ce débat qui paraît épuisé ?

Mais, cela dit, nous n'avons garde de méconnaître les dififépences très marquées qui distinguent la nature morale de la nature physique. Nous ne cherchons pas à confondre et encore

l. Revue des Deux Mondes, 1" oct. 190S, p. 528.

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