‹ La morale et la science des mursChapitre 7 sur 61 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

moins à identifier ces deux natures. Nous avons voulu seulement, en les désignant du même nom de « nature », appeler l'attention sur un caractère très général qui leur appartient à toutes deux : à savoir que les faits, ici et là, sont régis par des lois que nous ignorons d'abord, et que la recherche scientifique peut seule découvrir. Mais il est trop clair que ce caractère, h lui seul, ne suffirait à les définir ni l'une ni l'autre : il n'exprime que ce qu'elles ont de commun. De même, rien n'est plus loin de notre pensée que de réduire tous les faits de la « nature morale », quels qu'ils soient, à un même type, qui serait nécessairement vague. L'analogie que nous nous sommes efforcé d'établir, loin d'impliquer cet excès de simplification abstraite, nous met au contraire en garde contre lui. Dire que tous les ph(^nomènes de la « nature physique » sont re'gis par des lois, est-ce méconnaître ce qu'a de spécifique chaque catégorie de phénomènes, est-ce confondre, par exemple, les faits physiques avec les biologiques ? Pareillement, on peut afïirmer que tous les phénomènes de la « nature morale » sont, eux aussi, soumis à des lois constantes, sans effacer les différences qui caractérisent les diverses catégories de ces phénomènes, et qui correspondent aux grandes divisions de la sociologie. Nous ne nierons donc point que les faits proprement moraux aient leurs caractères spécifiques, qui les distinguent deî faits sociaux les plus voisins (faits juridiques, faits religieux), et davantage encore des faits économiques, linguistiques et autres.

Ces caractères sont si marqués, si importants aux yeux de la conscience individuelle, qu'elle se sent invinciblement portée à y voir l'essence même du fait moral. Elle répugne d'abord à admettre qu'il puisse se « désubjectiver », et prendre place dans l'ensemble des faits sociaux. Il lui paraît qu'en l'assimilant à eux on le dénature. On ne la tranquillise pas en spécifiant que, lorsque la science traite le fait moral comme un fait social, elle n'a pas la prétention d'en saisir ni d'en exprimer l'essence tout entière, et qu'elle se contente de l'appréhender par ceux de ses caractères qui permettent l'emploi de la méthode comparative. Elle maintient au contraire que le fait moral cesse d'exister aussitôt que l'on cesse de considérer la relation intime de l'agent responsable aux actes qu'il a librement voulus : un fait social, observable du dehors, peut-il avoir rien de commun avec cette relation ?

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