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PRÉFACE IX

même hauteur. Notre science demeure, à l'égard des faits de cet ordre, une dénomination extrinsèque. Nous pouvons mesurer d'avance, au moins dans certains cas, avec toute la précision désirable, l'effet que notre intervention produira dans les phénomènes. Cette sûreté fait notre sécurité, et nous permet nombre d'applications heureuses. « Une science et une technique physiques sont possibles, écrit M. Belot, parce que la nature nous est étrangère. C'est parce qu'elle nous ignore que nous pouvons la connaître * ».

En est-il de même de la nature morale? — Non, répond M. Belot, et, semble-t-il, aussi M. Fouillée. Selon eux, la connaissance que nous acquérons de la réalité morale fait varier celte réalité même. La réflexion ne peut se porter sur elle sans la modifier. En connaissant ce que nous s^ommes, nous devenons autres. Nous ne sommes plus ce que nous étions tout à l'heure, quand nous nous ignorions encore. C'est comme si un astronome, en déterminant l'attraction solaire et lunaire, en modifiait la force; comme si un ingénieur, en calculant l'intensité de la pesanteur en un point donné, l'augmentait ou la diminuait. S'il en est ainsi, on ne peut plus, évidemment, parler . de « nature morale ». L'analogie sur laquelle nous nous fondions s'évanouit.

Mais cette objection prouve trop. Pour montrer l'impossibilité de la science des mœurs, et dans l'intérêt de la morale traditionnelle, elle irait jusqu'à soutenir qu'une partie importante des phénomènes de la nature échappe au principe des lois. Cependant, M. Fouillée lui-même, et nos critiques en général, se contentent d'ordinaire d'affirmer qu'il n'est pas impossible de concilier ce principe, considéré comme s'appliquant à l'universalité des phénomènes, avec les exigences delà morale, ou, en d'autres termes, que les lois de la nature n'excluent pas la contingence. Nous n'avons pas à discuter cette thèse métaphysique : il nous suffit de remarquer que,' si ses partisans ne l'abandonnent pas, l'objection précédente perd presque toute sa portée. Elle ne prouvera plus que la science des mœurs ou de la nature morale est impossible. Elle fera seulement ressortir une difficulté spéciale, et très grave, particulière à cette science et aux applications qu'on en voudrait tirer. Si vraiment

i. Revue de Métaphysique et de Morale, septembre 1905, p. 743-9.

X j PREFACE

la connaissance ici modifie l'objet même sur lequel elle porte, c'est une complication de plus dont il faut tenir compte, dans une recherche déjà très malaisée : ce n'est pas une raison de renoncer à cette recherche. Une difficulté analogue semblait s'opposer à l'emploi de l'expérimentation en physiologie. Vous voulez, disait-on, obtenir une observation plus rigoureuse des phénomènes biologiques, et votre intervention, si limitée qu'elle soit, a pour effet immédiat de faire varier ces phénomènes et leurs rapports : ce que vous vouliez observer a disparu. En vertu du consensus vital, dès le moment où l'expérimentateur opère, une infinité de modifications se produisent dans l'organisme. L'élat chimique du sang, des humeurs, les sécrétions, etc., tout a changé. — Les physiologistes ne se sont pas laissé décourager par ces objections préjudicielles. Ils ont expérimenté, et bien leur en a pris. Pareillement, les sciences de la « nature morale » travaillent à la recherche des lois des faits sociaux, et elles parviennent déjà à des résultats satisfaisants, sans se laisser arrêter par les difficultés inhérentes à la nature de leur objet, en particulier par l'extrême variabilité que signalent M. Belot et M. Fouillée, et que d'ailleurs les faits sociaux ne manifestent pas tous au même degré.

La forme que leur objection a prise vérifie une fois de plus une réflexion profonde d'Auguste Comte au sujet du principe des lois. Ce principe, disait-il, n'est solidement établi que pour les ordres de phénomènes naturels où des lois invariables ont été en effet découvertes. On l'étend, par analogie, aux ordres de phénomènes plus complexes, dont on ne connaît pas- encore de lois proprement dites, et on lui donne une valeur universelle. Mais cette « vague anticipation logique » demeure sans valeur comme sans fécondité. Rien ne sert de concevoir, abstraitement, qu'un certain ordre de phénomènes doit être soumis à des lois. Cette conception vide ne peut contrebalancer les croyances théologiques et métaphysiques relatives à ces phénomènes, qui ont pour elle la force de la tradition. Cellesci ne cèdent la place que lorsque quelques lois ont été en effet trouvées et démontrées. Il ne faut donc pas s'étonner si ceux mêmes qui admettent, en principe, la possibilité d'une science naissante, contestent en fait cette possibilité quelques pages plus loin.

Enfin, il est téméraire d'affirmer que les faits d'un certain

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