‹ La morale et la science des mursChapitre 8 sur 61 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

Cette protestation est assez vive, et assez spontanée, pour qu'on soit tenté de lui donner gain de cause. Et, en efifet, tant que nous oi)servons les faits moraux dans notre propre conscience, ou chez ceux qui nous entourent, nous en sentons si profondément le caractère original et irréductible, que nous ne pouvons presque pas croire qu'objectivés, ce soient encore les mêmes faits. Il nous semble qu'à être considérés du dehors, ils perdent ce qui en fait la réalité et l'essence. Mais transportonsnous par la pensée dans une société autre que la nôtre, bien que déjà très complexe, telle que la société grecque ancienne, par exemple, ou les sociétés actuelles de l'Extrême-Orient. Nous ne sentons plus aussi vivement les faits qui, pour ces consciences exotiques, sont des faits moraux, et nous concevons sans peine que ce soient des faits sociaux, dont les conditions peuvent être déterminées par une recherche scientifique. Nous admettons qu'un Japonais ou un Annamite ait comme nous une vie morale intérieure, et que néanmoins les faits de cette vie morale puissent être considérés d'un point de vue objectif. Il faut donc l'admettre aussi quand il s'agit de nous, et ne pas être dupe d'une illusion d'optique mentale. Les mêmes considérations qui valent pour une société, valent aussi pour les autres. S'il est vrai, ce qu'on ne peut guère contester, que les différentes séries de faits qui composent la vie d'une société sont solidaires 1:es unes des autres, comment les faits moraux feraient-ils seuls exception? Ne voyons-nous pas, dans Ihistoire, qu'ils varient toujours en fonction des faits religieux, juridiques, économiques, etc., qui sont évidemment régis par des lois ? Nous avouerons donc, tout en respectant le caractère propre des faits moraux, que la science a le droit de les «désubjectiver » en tant que faits sociaux, et de les incorporer comme tels à la « nature morale » dont elle a pour objet de rechercher les lois.

Il subsiste cependant, selon certains critiques, entre la nature physique et la nature morale une différence telle qu'on ne peut pas conclure de ce qui a été possible pour l'une à ce qui sera possible pour l'autre. La nature physique est fixe. Que nous la connaissions ou 'que nous l'ignorions, les phénomènes y ont lieu de la même manière, conformément à des lois immuables. Les marées montent et descendent, sur les côtes de l'Océan, qu'un astronome les ait calculées ou non, exactement à la

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