LA 1C0HAL
et à rapplaudissement publics, qui démoniperait par son hésitation en face du devoir qu'il n'en a pas encore le sentiment complet. Nous repoussons absolument cette doctrine comme étant la négation même delà morale.
Il suffit d'ailleurs d'analyser la notion de mérite et de démérite pour en démontrer l'erreur. En fait, dans une vraie théorie morale, il n'y a guère de place pour le mérite et le démérite. Les circonstances qui font Thomme sont pour la plupart indépendantes de lui. L'hérédité et l'éducation agissent en lui sans qu'il y soit pour rien. L'intelligence qui lui fait comprendre la supériorité des mobiles moraux sur les autres, ce n'est pas lui qui se l'est donnée, et il est bien difficile de préciser dans quelle mesure il a contribué à son développement. Gomment, dans ces conditions, mesurer avec une exactitude, même approximative, sa part de mérite ou de démérite ? Ce sont là des questions tellement délicates qu'il est difficile de comprendre l'assurance avec laquelle les tranchent les docteurs de la morale écœurante. Ils se contentent, pour la plupart, de transcrire l'opinion du vulgaire mal informé et de s'approprier ses analyses superficielles.
La vérité, c'est que la grande majorité des hommes est fort imparfaitement dégagée de l'influence des mobiles égoïstes de l'antique sauvagerie, et qu'elle voit toujours avec un certain étonnement ceux qui parviennent à s'y soustraire. Il lui semble qu'il leur faille pour cela un effort extraordinaire, et c'est cet effort supposé qu'elle admire, et qui, pour elle, constitue le mérite. Elle ne comprend pas que certaines âmes s'élèvent naturellement au-dessus des difficultés qui l'accablent.
D'un autre côté, c'est un sentiment naturel de l'humanité d'aimer et d'estimer tout ce qui concourt à augmenter son bonheur. C'est la raison de l'amour et de l'estime qu'elle témoigne aux hommes qui contribuent, par leur préoccupation de l'intérêt général, à dimmuer la somme de ses misères. Ce qu'elle aime en eux, c'est elle-même, car elle comprend plus ou moins vaguement que toute défaite de
GONOLUSION. 479
Tégoïsme indiiriduel eftt une victoire pour sa propre utilité. Dans tout homme vertueux, elle entrevoit instinctivement un bienfaiteur, sans être cependant en état de se rendre un compte bien net du rapport qui peut exister entre la vertu de quelques-uns et le bonheur de tous. Mais il suffit qu'elle le soupçonne pour qu'elle en témoigne sa reconnaissance. C'est ainsi qu'elle est amenée à considérer la gloire et Tadmiration comme une récompense. Or à Tidée de reconnaissance se rattache logiquement celle de mérite, comme celle de démérite au sentiment contraire.
La responsabilité» — C'est ici surtout que triomphe l'école du libre arbitre. Puisque d'après nous tous les actes de l'homme sont des conséquences nécessaires de sa manière d'être, que cette manière d'être est déterminée par l'hérédité, par l'éducation, par le besoin, par les circonstances, par le milieu, et qu'il ne dépend pas de lui d'être autrement qu'il n'est, comment peut-il mériter des châtiments ou des récompenses? «
Ce raisonnement paraît en effet d'une logique irréfutable. Par conséquent, il ne saurait y avoir selon nous de responsabilité dans le sens qu'attache à ce mot l'école du libre arbitre.
Nous n'avons pas besoin de dire que, pour nous, le terme de responsabilité ne saurait impliquer l'idée de châtiment ni de récompense, comme conséquence d'un jugement sur le mérite ou le démérite moral d'un acte. Nous nous sommes déjà expliqué à ce sujet. On peut faire intervenir la souffrance ou le plaisir comme moyens d'action, puisqu'il s'agit d'un être intelligent et que le but est de fournir à son intelligence des motifs d'agir en un sens plutôt qu'en un autre, lorsque viendra le moment de la délibération, c'est-à-dire de la comparaison. Mais nous repoussons absolument l'usage du châtiment et de la récompense comme mesure de la moralité d'un acte. En somme, la moralité d'un homme ne dépend pas de lui, mais il n'en est pas moins vrai qu'elle se mesure par le choi^ qu'il fait entre les motifs d'agir. C'est
par ce choix qu'on peut voir à quel degré d'évolution il est arrivé, et quand ce choix est libre, c'est-à-dire abandonné à la seule délibération de TinteHigence, sans intervention de menaces ou de violences, on peut dire, si l'on tient à conserver ce mot, que l'agent a la responsabilité de l'acte auquel il s'est déterminé.
Je sais bien que ce n'est pas là le sens que l'on donne d'ordinaire au mot de responsabilité. C'est une expression dont le caractère essentiel est d'être en correspondance d'idée avec la doctrine dominante du libre arbitre, c'est-à-dire de la liberté d'indifférence. Mais nous croyons avoir démontré que cette doctrine est insensée el insoutenable. Il vaudrait donc infiniment mieux faire disparaître du langage les expressions dont la signification a été frappée à son image et à son usage. Nous ne pouvons donner au terme de responsabilité que le sens que nous indiquons, ou il n'a plus pour nous aucun sens. Dire que l'homme est responsable de ses actions signifie simplement et uniquement pour nous qua les actes accomplis par lui après délibération sont le témoignage le plus direct de sa valeur morale.
Le résumé général de tout ce qui précède peut se faire en quelques lignes. L'homme trouve son plaisir dans la satisfaction de ses besoins. Aussi le besoin est-il la source de toute activité. Mais ces besoins sont de natures différentes : les uns se rapportent spécialement à la vie physique ; les autres à la vie cérébrale. Les premiers sont surtout développés chez l'individu isolé; les seconds, chez l'homme vivant en société. La prédominance passe des premiers aux seconds à mesure que l'homme social se développe^ et cette prédominance coïncide régulièrement avec un accroissement du bonheur général. Donc, si le but de Thomme est d'assurer son bonheur, il ne doit pas simplement chercher la satisfaction de ses besoins^ mais chercher surtout celle des besoins qui produisent les jouissances les plus durables^ les plus
élevées et les plus générales. Ces besoins sont les besoins sociaux et intellectuels.
C'est précisément dans le sens de cette progression que se produit l'évolution des sociétés humaines. La preuve en ressort avec une évidence indiscutable de la comparaison de la vie sauvage à la vie civilisée, et des civilisations commençantes aux civilisations plus avancées. Les erreurs d'organisation qui entravent cette progression ne font qu'en rendre la démonstration plus claire, puisqu'elles ne sont jamais autre chose que des restes de civilisations inférieures, ce qu'on appelle des survivances.
La morale est la science qui a pour objet de mettre en lumière et d'activer les causes de cette progression vers le bonheur, par l'évolution naturelle du genre humain.
Nous voici arrivé à la fin de ce long travail. Il eût été facile de le faire plus court. Mais, sur ce terrain hérissé de broussailles théologiques et métaphysiques, nous aurions craint, en abré'geant, de laisser derrière nous une foule de préjugés tenaces implantés dans les esprits par la tradition, ininterrompue depuis bien des siècles, d'un enseignement résolument opposé à la réalité des faits. Nous avons cru de notre devoir de nous appliquer à en rechercher et à en extirper toutes les racines, et cet effort nous a souvent entraîné plus loin que nous n'aurions voulu, et que peut-être il n'eût été bon pour la clarté de cette étude. Nous avons pensé surtout qu'en une matière où nous nous trouvions en opposition si tranchée avec la croyance générale, il fallait surtout éviter de produire des affirmations qui, si fondées qu'elles pussent être, n'auraient pas suffi à ébranler des convictious établies sur un ensemble de dogmes depuis longtemps déclarés indiscutables par la coalition inconsciente de la théologie et de la métaphysique, et qui semblent trouver une confirmation éclatante dans le vocabulaire même de toutes les nations civilisées. Dans de pareilles conditions, il m'a paru qu'il ne pouvait être superflu d'accumuler les arguments et les preuves. Je n'ai pas cru qu'il pût être bon d'avoir l'air
d*ignorer les doctrines opposées et de supposer le terrain déblayé de toute contradiction.
Ijas sciences exactes ont seules Theureux privilège de n'ayoir à se préoccuper que d'exposer clairement les vérités découvertes par elles. Elles ne se heurtent pas à ces ortbo* doxies qui font si bonne garde partout ailleurs pour barrer le passage & toutes les opinions qui s'écartent de la tradition consacrée.
Ce n'est pas que j'aie la naïveté d'espérer que quelques arguments de plus ou de moins auront la puissance de troubler la confiance superbe des docteurs de la morale officielle. Mais qui sait s'il ne s'en trouvera pas qui parvienne à ouvrir des horizons nouveaux à quelques-uns des disciples de bonne foi, comme il s'en trouve dans toutes les écoles^ qui ont ac* capté renseignement donné ou plutôt imposé, faute de savoir qu'il en existât un autre? Qui peut dire surtout quel est des arguments possibles celui qui se trouvera le mieux en conformité avec l'une ou l'autre de ces intelligences ? Dans le doute, J9 ne me suis pas cru le droit d'éliminer aucune des preuves qui m'ont paru propres à susciter des réflexions utiles, Par la même raison, j'ai insisté, peut-être au-delà du nécessaire, sur celles dos démonstrations que j'ai crues les plus capables de porter la conviction dans les esprits. Cette méthode, assurément déplacée dans une œuvre purement littéraire faite pour l'agrément des lecteurs, est peut-être moins condamnable dans un livre que personne certainement n*ouvrira dans la pensée d'y trouver un amusement.