‹ La moraleChapitre 70 sur 71 · U M0RAL · texte numérisé non relu

U M0RAL

dante dans Tinfluence des motifs. Uae intelligence qui ne s*élève pas au-dessus des mobiles égoïstes se laissera fatalement dominer par eux, tandis qu*un esprit plus cultivé ou plus généreux donnera certainement la préférence aux mobiles d'un ordre supérieur, à moins qu'il ne soit momentanément troublé et obscurci par une passion égoïste et violente qui supprime la délibération. Dira-t-on que pour déterminer l'impulsion et mettre en jeu Tactivité il faut une autre faculté, telle que la volonté? que Tintelligence n'est pas par elle-même une force impulsive? que Ton peut connaître toutes les propriétés du triangle, sans que cela nous porte nécessairement à tracer des triangles? Il est vrai, la force impulsive est dans le désir, dans la voUtion — qui n'est que le désir ratifié par Tintelligence, — ou, plus exactement, dans le motif qui se présente toujours à Tintelligence avec son caractère propre de moteur. Or, de ce que Tintelligence choisit entre deux moteurs différents, il ne s'ensuit nullement que celui qu'elie choisit perde parla même sa force motrice. Loin de là, celle-ci ne fait que s'accroître par l'approbation même de rintelligence, tandis que la connaissance des propriétés du triangle n'engendre par elle-même aucun motif d'action. Ge n'est donc pas l'intelligence qui pousse à agir, mais la force propre de celui des motifs soumis à son jugement, auquel elle a donné la préférence (1 ). La liberté n'existe donc que par l'accord du désir et de l'intelligence.

(1) Voir, dans le beau livre du docteur Gh. Letourneau, Physiologie des passions (chez Reinwald), 2* édit., p. 112 et suiv., une analyse très nette et très probante de cette question de la liberté. Il démontre très clairement que tout être, aussi bien que tout corps, alors qu*il subit des attractions multiples et d'intensité variable, obéit à leur résultante, dont le sens est principalement déterminé par la force qui prédomine. Ge qui nous donne Tillusion de la liberté, c*e8t que nous pouvons^éprouver à la fois plusieurs désirs différents et même contraires ; tant que nous n'avons pas délibéré, c'est-àrdire tant que nous n'avons pas réfléchi sur les Qonséquence8,*noas ignorons quel sera celui qui l'emportera, et nous nous imaginons qu'il dépend absolument de nous de choisir l'un ou l'autre. La preuve que nous ne sommes pas libres, c'est que cet état d'incertitude cesse

L* habitude. — Parmi les mobiles d'action, il n'en est pas de plus puissant que l'habitude, ni qui ait i)lus d'iinportance dans une théorie morale. On sait que les enfants, quand ils commencent à parler, aiment à répéter les mêmes syllabes : papa, nounoUf joujou, maman, toutou, nanan, etc. Cela s'explique par la nature même de nos organes, dont les mouvements sont d'autant plus faciles qu'ils sont plus fréquemment répétés. Aussi personne ne prend-il plus facilement des habitudes que les enfants. Mais l'habitude, qui exerce un empire si puissant sur l'enfance, continue à dominer l'existence tout entière. C'est à elle que nous devons d'accomplir sans réflexion et sans fatigue nos fonctions physiques, et la plupart de nos fonctions intellectuelles. Dans la pratique de la morale, l'habitude a une importance extraordinaire. C'est un des moyens d*éducation les plus puissants et les plus efficaces. L'homme, à qui dès l'enfance on a inculqué l'habitude de préférer l'intérêt de tous aux suggestions de l'égoïsme, fait ensuite le bien sans effort, sans même avoir conscience du mobile qui le fait agir. Il souffre de tout ce qui porte atteinte à l'intérêt général, comme les autres de

aussitôt que nous avons pris une connaissance plus complète de la valeur de chacun. Une autre preuve, c est que dans les moments d'émotion puissante, dans le délire de la colère, dans Tenivrement de Tenthousiasme, toutes les fois enfin qu'une passion unique et violente se produit, elle nous emporte, sans même nous laisser rapparence de la liberté. Par conséquent, le désir peut être défini: Fimpulsiou franchement irraisonnée; la volition est Timpulsion délibérée. L'illusion de la liberté, qui disparait en face d'une impulsion unique et passionnée, devient de plus en plus forte à mesure que l'homme devient plus intelligent, par le fait seul qu'il devient plus prévoyant, qu'il a plus de mobiles, qu'il a une conscience plus nette des multiples incitations qui le sollicitent, et qu'en même temps il a plus à réfléchir, à délibérer, c'est-à-dire & intervenir intellectuellement pour juger de la valeur respective de chacun des motifs relativement à ce qu'il considàre comme la loi morale de sa conduite. Il termine en formulant ces deux lois : l» le désir est d'autant plus ardent que l'impressionnabilité est plus vive ; — 2» la volition est proportionnelle à la rectitude de la raison, et la raison est inverse de l'impressionnabilité.

ce qui les atteint personnellement. Si à cela se joint Tinfluence d'une heureuse hérédité, «-> Tinstinct n*étant qu'aune habitude héréditaire, — l'homme ainsi favorisé par les circonstances peut sans peine devenir un modèle achevé de vertu sociale.

Je sais bien qu'il ne manquera pas de gens pour dire que la vertu ainsi comprise n'est plus la vertu, dans le sens ordinaire du mot. Parce que, en latin, le mot virtus implique ridée de force et de courage, ils ne peuvent concevoir une vertu sans luttes et sans déchirements.

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Où est le mérite d'une vertu qui n'exige aucun sacrifice ? Il leur faut absolument des pleurs et des grincements de dents. Leur erreur s'explique par une analyse inexacte des vraies conditions morales de l'humanité. Sans doute l'acte le plus vertueux est celui qui -exige le plus d'efforts, comparativement à l'état moral du vulgaire, mais, en réalité, l'homme qui l'accomplit le plus naturellement est le meilleur, car cette facilité même prouve qu'il est le plus dégagé des influences de l'égoïsme individuel, et que, par conséquent, il est le moins exposé à y succomber. Pourquoi ne pas dire alors que le meilleur coureur est celui qui a le plus de peine à gagner le prix ? Oui, certes, il faut féliciter l'homme qui, placé entre deux intérêts contraires, lutte en ergiquement contre la tentation de préférer sa propre satisfaction à celle des autres ; il faut se réjouir s'il parvient à en triompher, parce que cela même est un bien pour la société et un progrès pour lui. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il est encore d'autant plus loin de la perfection morale qu'il a plus de peine à en réaliser les conditions. Cet héroïsme bruyant qui tempête et qui crie en face du devoir à accomplir ne vaut pas la vertu modeste et tranquille qui fait le bien simplement et sans lutte.

Il y a plus de joie au ciel, dit l'Évangile, pour un pécheur

qui se réconcilie, que pour dix justes qui persévèrent. Gela est bon à dire à des pécheurs qu'on veut ramener, mais pour les sociétés humaines, les justes qui persévèrent sont infiniment préférables aux criminels qui se repentent, et une cité composée d'hommes habitués à faire leur devoir sans effort serait beaucoup plus heureuse que celle dont les citoyens, pour n'être pas des scélérats, auraient besoin d'être des héros (!).

Le mérite et le démérite. — Ceci nous ramène à la même observation. Ce qui obscurcit la plupart des théories morales, c'est le sens que l'on attache aux mots de mérite et de démérite. De ce que, en effet, la plupart des hommes ont de la peine à vaincre leurs passions mauvaises, on devrait conclure qu'ils ont encore bien du chemin à faire avant d'arriver à la véritable vertu. Mais noii, on aimé mieux en tirer la conclusion que cette peine est un des éléments essentiels de la vertu. Et cette illusion est si bien enracinée, qu'on s'en fait un argument contre- la doctrine que nous soutenons. Cette notion de mérite et de démérite est si étrangement comprise que, à prendre au pied dé la lettre la signification qu'on donne à ces deux mots, celui-là seul aurait droit à l'estime

(1) Prenons un exemple. Paul, traversant un bois, rencontre une femme qui porte une montre et une chaîne d'or. Paul est un homme d'imagination. Aussitôt Tidée lui vient qu'il pourrait bien, en assassinant cette femme, lui enlever ses bijoux, et cette idée s'empare si bien de lui qu'à plusieurs reprises il ouvre son couteau dans sa poche. C'est à grand' peine qu'il se résout enfin à renoncer à son crime. Si le mérite est en proportion de l'efTort, il faut bien reconnaître que Paul est infiniment plus rapproché de l'idéal de la vertu morale que Jacques, par exemple, qui un quart d'heure après trouve la même femme au beau milieu de la forêt, et qui passe à côté d'elle sens même songer qu'il serait bien facile de l'assommer. Les amis de l'héroïsme auront beau dire, la vertu toute simple et tout unie de Jacques me parait infiniment plus sûre pour le prochain que les grandes luttes de Paib.- Je dirai plus. Je suis convaincu que les moralistes mêmes qui affichent le plus d'admiration pour les vertus tourmentées comme celle de Paul aimeraient beaucoup mieux voyager la nuit sur une route déserte avec Jacques.

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