CHAPITRE \'II
I/IIOMAIK MORAL
L'être humain est fait d'intelligence, de conscience, de volonté, qui sont à instruire et à furmer pour la vie sociale où il est appelé à tenir son rôle. L'homme est d'ailleurs un animal, qiiil faut, moyennant l'éducation, promouvoir à celle dignité d'être moral et social. S'il convient de regarder le but, il n'est pas moins nécessaire de considérer le point de départ. L'animal aus:.i, ranimai d'abord est à élever, et c'est un devoir de rélever comme il faut. Mais autant il serait (!<'>raisonnable et réellement immoral de ruiner snii être physique sous couleur de nroralité, autant il le serait de mettre dans l'éducation physique l'essentiel de l'éducation humaine, sous prétex!»' que la santé du corps fait celle de l'esprit. Il e<t vrai que les deux se conditionnent réciproqurment, mais l'une n'est pas l'autre. Dans réduc;i-
l'homme moral
iiun physique on ne doit pas perdre de vue que lanimal-homme doit devenir un être moral, tout comme l'individu adulte, dans les soins et satislaclions qu'il accorde à son être physique, ne doit pas perdre de vue que l'épanouissement de cette vie physique n'est pas la fin suprême de son existence, mais que sa santé n'est que la condition normale de son activité humaine. Ceci l)usé, comme il n'est pas de notre sujet, ni de notre compétence, d'entrer dans le détail de l'éducation physique et de l'hygiène en général, leur nécessité étant maintenant reconnue et l)eut-être théoriquement exagérée, bien que la l)ratique laisse encore beaucoup à désirer, nous examinerons sommairement l'éducation et la discipline de ce qui fait l'être humain, c'est-à-dire l'éducation et la discipline de l'intelligence, de la conscience, de la volonté.
Nous avons traité spécialement « de la disci- [iline intellectuelle » dans un petit écrit auquel nous nous permettons de renvoyer, rappelant
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LA MOnAIj; HUMAINE
seulement ici les principes généraux qui nous semblent dominer le sujet. Et d'abord, on ne ré- P^te^a jamais trop que les hommes se font volontiers illusion sur les capacités de rinlelllgence humaine et s\ir leurs propres ressources inlellcctuellos. Ces capacités ne sont pas que limitées dans leur pouvoir et dans lei^r application, elles ne sont pas non plus infaillibles dans le champ de leur exercice. La connaissance que nous pouvons avoir de l'univers et de nous-mOnie.? manque assurément de profondeur et de certitude. Depuis dos siècles et des siècles nous t.1chons de connaître et de comprendre ; le résultat le plus clair de ce long elïort est l'élimination successive de vieilles erreurs qui sembleraient sortir d'un fonds toujours renouvelé, puisqu'il est inépuisable, plutôt que l'acquisition de nouvelles connaissances qui seraient h jamais certaines ; car Il est certain, au contraire, non seulement que ces connaissances ne sont point adéquates à leur objet, mais qu'elle seront incessamment corrigées dans l'avenir que peut avoir l'humanité pensante, comme n'ont pas cessé de l'être celles que nous ont léguées nos aïeux. La science humame, en dépit de ses perfectionnements ou grâce à eux, est lancée pour toujours dans la voie du devenir. Ainsi fau(-il la prendre, et regarder le
l/rtOMME MORAL
dogmatisme scientifique comme quelque chose d'aussi mal fondé, d'aussi dangereux, d^aussi ridicule que le dogmatisme théologique.
En chacun de nous le fonctionnement de Tinlelligence est conditionné par l'état de notre organisme, état variable et dont le travail de notre pensée ressent, môme quand nous n'en avons pas conscience, les fluctuations. Aussi bien ce môme travail est-il conduit conformément à la mentalité de notre milieu, mentalité qui fatalement est devenue la nôtre et qui nous fait vivre, en quelque sorte, de préjugés plus ou moins héréditaires ou contagieux dont il ne saurait jamais nous être donné de faire une critique complète* Ce serait vider noire esprit d'une bonne^ partie de i^on contenu et le précipiter dans une obscurité pire que ses Illusions ; au lieu d'une libération absolue, ce serait une façon de suicide intelleciuel ; et ce serait aussi la plus radicale des excommunications majeures que le prétendu libéré prononcerait contre lui-môme à l'égard de ses contemporains. Notre intelligence ne s'alimente pas de vérité pure, de réalité saisie et pénétrée à fond, mais d'images et de visions rclrécies, assouplies, décolorées, combinées par la réilexion et par l'usage. Tout ce bagage inlellec- 'uel nous est transmis avec le langage où il se
l'homme moral
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conserve traduit. C'est la dénnition convenue el socialement reçue de réalités pour nous indéfinissables en toute rigueur. Assurément, notre science a l'avantage d'être toujours perfectible ; elle n'est ainsi pourtant que^parcc qu'elle a l'inconvénient d'être toujours imparfaite.
Mais nous ne pouvons nous servir que de nos connaissances, ni agir délibérément que par leur moyen. Cen'estpasmotifpouren être fiers ni pour y avoir une confiance sans réserves. Elles son!, à y bien regarder, ce h quoi nous voyons quelles nous servent : des moyens d'action, des façons de concevoir et de déterminer notre adaptalion consciente au monde environnant. Elles doivent être vraies en substance, puisqu'elles contribuent à réaliser cette adaptation nécessaire ; mais TAme de vérité qu'elles contiennent s'enveloppe de formes toutes relatives et de convention. Nous sommes bien obligés de nous y fier poui agir et pour vivre en agissant, assurés par la vie même et par l'action que notre confiance est fondée poui- le principal ; mais il convient ^i rhonnne réfiéchi de se convaincre qu'une marirr considérable, une frontière vague et infrancliis sable, bien qu'à demi translucide, existe entre ses concepts et les réalités qu'ils concernenl. Ainsi l'humilité de l'esprit serait notre premier
devoir. Cependant il est bien certain que notre péché mignon est la vanité de l'intelligence, une vanité d'autant plus amusante pour les témoins ijuc le sujet n'en a le plus souvent aucune conscience, et que les témoins eux-mêmes, ordinairement affectés de la même infirmité, ne s'en aperçoivent pas pour ce qui les regarde.
Notre second devoir, envers la vérité et envers nous-mêmes, est la sincérité. On n'est pas toujours sincère envers soi, même dans les choses .!(> l'intelligence. Il est des vérités qu'on n'aime j»as voir et que l'on cherche à se dissimuler, lors- .|iMî l'on a dans cette lâcheté un intérêt personnel. L'intérêt peut être des plus médiocres : paresse à changer d'avis, répugnance vaniteuse à reconnaître et à avouer une erreur. D'autres passions plus profondes, toutes les formes de Tégoïsme i\ «les appétits déréglés, peuvent mtervenir quand il s'agit de vérités confinant à la murale. Par <>xemple, le fanatisme est une façon de rage permanente contre des évidences qui inquiètent, l'ne source très commune d'insincérité se rencontre dans les disciplines sociales que Ton -"obstine ci maintenir quand l'évolution humaine 'ès a ruinées dans la considération d'un grand nombre. Le langage les respecte encore lorsque l'esprit les a déjà reniées. Ainsi peut-il <'u adve-