CHAPITRE X
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Le précédent chapitre nous a rappelé, sans qu'il lïit besoin d'insister autrement sur le fait, que l'humanité n'existe pas encore sur la terre, mais seulement des humanilés jusqu'à présent i)lus ou moins rivales, qui maintenant tendent, soit volonlairement soit malgré elles, à s'unir, sinon à se fondre en humanité. A peine commencentelles à se connaître, et l'on ne peut pas dire qu'elles soient vraiment et intimement unies, même cpiand la force des choses les fait pour un temps alliées. La notion même et les sentiments d'humanité trouvent résistance et contradiction. C'est que l'unité spécifique des races humaines est aussi insuflisante à réaliser la société des nations que l'unité des races dans n'importe quelle espèce animale est insuffisante à réaliser une fédération universelle dans l'espèce en ques^ tion. De soi l'humanité est un être moral, et
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L'îîUMAMTÉ
même elle n'est encore actuellement qu'un idéal, quelque chose qui nY'st pas une chimère, bien que cela puisse jusquïi présent sembler n'être giif're plus qu'un beau rêve. Cependant cet idéal a uïiG consistance réelle, puisque l'espèce humaine, évidemment, le cherche et s'achemine vers lui par degrés, on pourrait dire à très lents et très petits pas ; cet idéal est éminemment social, religieux, mystique, surnaturel à sa manière ; il implique, et ne peut manquer d'impliquer de grandes obligations, qui n'annulent ni ne contredisent celles que nous avons envers notre patrie, mais qui nécessairement les enveloppent, les transforment et les dominent en les dépassant. Nous devons servir notre patrie contre ceux qui la menaceraient injustement : l'intérAt de l'humanité ne peut pas être à ce que nciis favorisions l'égoïsmc d'une autre nation C(.ii(re le droit certain de la nôtre. Mais nous ne devons servir celle-ci que dans la justice ; car en réalité nous la desservirions si nous prétendions la servir conire le droit de l'humanité.
Une nation, nous venons de le .dire, est avant luuL un esprit, et cet esprit s'est formé entre des hommes qui ont mis en commun leurs intérêts, les spirituels et les temporels. Cet esprit conserve la nation tant qu'il est lui-même entretenu, qu'il s'affermit, se développe et grandit dans cette société. Si cet esprit vient à s'affaiblir et à se dissiper, les hommes peuvent être encore agglomérés sur un territoire, le peuple n'existe plus, et ses débris seront bientôt conquis et assimilés l>ar un groupement plus vivant. A plus forte raison l'humanité qui veut être, la société de toutes les nations et de tous les hommes doit-elle être aussi un esprit. C'est un esprit dont on peut dire que le corps est formé depuis que les hommes existent sur la terre, mais que lui-môme n'existe pas encore, que du moins il n'est pas encore éveillé, pleinement conscient, pas suffisamment agissant et pénétrant pour animer, assembler et contenir tous les membres qui ont à recevoir de lui le rayonnement de la vie supérieure dont ils sont capables. La terre est habitée encore actuellement par des humanités dis-
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LA MORALE HUMALNE
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IJrrs.'es. (j„i coniiiienceiit à peine à se regarder, à se deviner, à se comprendre, et qui n'ont pas fini de se jalouser, de se quereller, de se vouloir exierniiner. Tant que la mésintelligence, la défiance et la haine régnent entre les peuples, il ne saurait être parlé de rtiumanité connue d'une réalité présente. Le genre humain existe depuis longtemps, Thumanité reste à créer.
Klle existe déjà en idée, et cet idéal est en marche ; s'il était vaincu, étouffé, s'il venait à disparaître, c'est la faillite même et la ruine des nations qui serait à prévoir ; car les humanités se détruiront réciproquement si elles ne s'associent en humanité. L'idéal se dessine devant le péril même, comme une intuition et une aspiration de l'humanité qui veut vivre ; il s'affirme devant le précipice où courent les peuples msensée. (.:ar, si on la contemple d'assez haut, l'histoire des hommes apparaît comme un vaste brigandage où les succès des uns sont achetés par la inine des autres et où les plus grands efforts de civilisation matérielle servent à préparer de plus terribles effondrements, cependant qu'une voix prophétique se fait de plus en plus nettement entendre, disant : « La violence n'édilie rien de durable ; c'est seulement dans la justice et la paix que vous pourrez vivre sur la terre ; en
ne recherchant que votre propre avantage, vous allez à votre perte ; aimez-vous les uns les autres au lieu de vous entretuer. » La merveille n'est pas que les hordes d'animaux cupides auxquels s'adressait ce discours ne l'aient jamais encore écouté jusqu'au bout, c'est que le discours ait pu leur être tenu avec quelque succès et qu'il ait chance, malgré tout, de s'imposer à elles comme le progranmie de leur salut.
La civilisation européenne, qui, à certains égards, n'est pas loin d'être actuellement la civilisation humaine, est issue de l'empire romain devenu chrétien. Rome avait créé un empire, un grand corps qui manciuait d'Ame, parce que ce n'était pas une nation, mais un mélange de nations dominées par la conquête, matériellement oiganisées et satisfaites, non rassemblées dans le service d'un haut idéal humain. Cet idéal et celte ànic, le christianisme, comme sollicité par une si grande indigence, entreprit de les lui donnée, et il n'y parvint qu'à demi. Mais il réussit, malgré l'empire même, à s'imposer à celui-ci. à lui faire accepter une nouvelle foi, parce qu'il apportait vivante et déjà réalisée l'idée d'une fraternité universelle, une notion religieuse et molale d'humanité qui donnait un sens à la vie des individus et à la fusion des peuples. Ainsi fut ac-
cepté le rêve chrétien ; car c^était un rêve, mais qui contenait assez de vérité profonde pour séduire utilement les hommes.' Son insuccès relatif n'est pas uniquement imputable à ce qu'il avait en lui-même de fragile et d'inconsistant mais encore et surtout à le pesanteur de l'or-anisme qu'il avait à vivifier, auquel il devait s'i- (lentifier, et qu'il s'efforçait de spiritualiser
En devenant la religion des peuples méditerr.inéens, rassemblés dans l'empire romain le chrisfinnisme n'a^u s'empêcher de devenir luimême une religion impériale, la conscience religieuse de cet empire que Rome, par le travail séculaire de ses conquêtes, avait réussi à conslituer. Aîais, de même que la puissance romaine s'était, en quelque façon, épuisée dans la construction de cet empire, la vertu du christianisme s'usa, pour ainsi dire, dans l'éducation des peuples qui grandirent Sur les ruines de l'empire écroulé. L'empire s'est survécu dans le catholicisme romain, qui recueillit ainsi tout l'héritage de l'antiquité méditerranéenne, et qui est resté méditerranéen et européen, bien qu'il ait ou qu'il semble avoir de grandes colonies dans les autres parties du monde. 11 n'a pas renoncé à conquérir rhumanité, mais il s'est lui-même divisé de façon irréparable, et si lente que soit jusqu'il pré-
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sent sa décadence, si vivant que le christianisme puisse sembler encore dans ses diverses communions qui se combattent les unes les autres ou du moins se font concurrence en revendiquant chacune pour soi le monopole de la vérité, il n'en porte pas moins les marques évidentes de la caducité. L'humanité qui se fait déborde tous les cadres de l'évangélisation chrétienne ; elle déborde aussi bien par le mouvement de sa pensée les vieux cadres de la croyance chrétienne ; elle ne. pourrait que se suicider si elle se dispersait dans les diverses sociétés chrétiennes qui existent maintenant, ou si, par impossible, elle s'avisait de s'enfermer dans l'une d'entre elles, ou bien encore de se lier à une forme quelconque de la foi antique. Mais le christianisme a préparé plus efficacement qu'aucune autre religion l'avènement de la religion humaine, le règne de l'humanité, règne qui, à vrai dire, s'annonce à peine et qui est bien loin encore d'être commencé.
C'est que l'humanité se cherche elle-même en essayant de se former ; elle tend à s'organiser en communauté universelle, à se réaliser, à se définir ; elle n'est encore ni organisée, ni réalisée, ni définie, à proprement parler. Des sages ont spéculé sur les conditions de son établissement ;
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des inuuveinents se sont produits qui amchaiciU la prétention d'y pourvoir. Mais on ne peut pas se dissimuler que les résultats obtenus sont extrêmement précaires, si même il n'est pas permis de les trouver tout à fait décourageants.
La révolution française fut un événement considérable en réalité, merveilleux en intention. On y exalta jusqu'au ciel la raison, les droits de rhomme et du citoyen, la liberté, Fégalité, l'universelle fraternité. Gela finit en grande bouri-asque de conquête éphémère, (lui ne fonda rien, qui ne pouvait rien fondei:, et qui laissa seulement derrière elle quelques semences d'idées, dont certaines ont plus tard été reprises sans peutêtre avoir été amendées autant qu'il aurait fallu. On a pu voir s'annoncer alors le règne de la science, et s'accomplir un grand développement de rindustric humaine, avec de remarquables découvertes dans l'ordre des sciences naturelles. Kn même temps est apparue l'idée d'une cullure qui serait capable de s'imposer au moiuiv, en lui procurant le bien-être et en tirant de la terre le maximum de rendement. Vu peuple se montrait prêt à diriger cette grandiose explnitalioin. Ce qui en résulta fut la plus épouvantable guerre qu'on ait jamais vue.
Celle guerre était si affreuse que, tout en la
poursuivant, ceux qui y participaient se nattaient que ce serait la dernière ; ils /aisaient, disaient-ils, la guerre à la guerre ; ils voulaient assurer le règne du droit, rendre la liberté aux peuples opprimés, organiser le monde dans la j)aix. L'idée fut lancée d'une société des nalioiis où tous les peuples (lél)al Iraient ensemble paci- JMîuiMiuMit leurs intérêts et viseraient à s'entendre au lieu de se détruire. La société des nations fui même inscrite dans un traite péniblement élaboré au terme des hostilités. Elle a été instituée et elle existe encore en société de nations. Mais, dès le lendemain de sa naissance, celte société a été reniée par le grand peuple au nom duquel avait été stipulée son institution. Tous les lOtats revendiquent le droit de propre souveraineté, au fond le drr>it de ne considérer que leur intérêt propre, et non le droit, le vrai^'droit, vn cas de conflit avec leurs voisins. Jamais les éventualités de guerre n'ont paru plus nombreuses ni [dus redoutables iiue depuis cette paix (jui sannon»;ail éternelle. De grands politiciens ne croient pas à la société des nations, et ils croient à rélernité de la gueire. In ai)pétit de gain s'est déchaîné partout, avec la frénésie de jouir ; et, dérision suprême, au Hanc de l'Lurope une puissante nation meurt de faim, sous un régime de ter-
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reur, parce que des théoriciens sans pitié ni scrupules ont pris en main son bonheur et vouhi réaliser d'un seul coup cette félicité par l'application d'un programme communiste. Oseronsnous rappeler le sort qui vient d'être fait aux chrétiens d'Asie Mineure ?... Xous aurons vu miroiter au-dessus de grands maux les plus magnifiques espérances : les espérances ont fail naufrage ; ce sont les maux qui demeurent el vont se multipliant.
Il est de toute évidence que la masse des hommes, le commun des peuples sont encore très loin de l'idéal humain où leur pensée flottante paraît de temps en temps se reposer. C'est que les progrès de l'humanité sont toujours lents et chèrement achetés. C'est aussi bien qu'un trop petit nombre d'hommes se sont trouvés jusqu'à présent capables de percevoir nettement et de sentir profondément les conditions morales sans lesquelles les idées de paix universelle et perpétuelle, de société des nations, de fraternité humaine entre tous les peuples, ne sont que rêverie fi^tile, à moins qu'elles ne soient une illusion des plus dangereuses. Aucun progrès humain n'est, en effet, réalisable que par un progrès proportionné de la moralité humaine. Aucune société des nations ne pourra subsister si les na-
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lions elles-mêmes ne s'inspirent, dans leurs relations mutuelles, d'un autre esprit que celui qui y a présidé jusqu'à présent. Une société permanente ne saurait être constituée par une coalition d'égoïsmes, et les égoïsmes nationaux surtout, s'opposant naturellement l'un à l'autre, ne se peuvent coaliser. Car l'objet de toute société est un intérêt commun-; mais le fondement de cette société n'est pas autre chose que le dévouement réciproque de ses membres, en vue de l'intérêt dont il s'agit. Une disci'pline nouvelle, une discipline humaine, qui devra comporter une part de désintéressement, est donc nécessaire à la nouvelle humanité. Aucune paix ne peut être garantie parmi les hommes s'ils ne font passer leurs intérêts spirituels avant leurs intérêts matériels, lis doivent comprendre que l'intérêt de tous est au fond le plus sur intérêt de chacun ; que la paix, s'ils la veulent équitablement. prati- (juer, sera pour tous plus féconde que la guerre ; enfin qu'il n'est de droit pour chacun que dans la reconnaissance du droit de tous. Ainsi l'idéal humain de paix et de fraternité ne sera qu'une formule sonore et inefficace s'il n'est une religion plus auguste, plus sévère et plus respectée que toutes celles dont jusqu'à présent les hommes ont vécu. Une réforme et un élargissement
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L HUMANITE
de nos pensées, de nos sentiments, de notre faculté de désintéressement et de dévouement sont pour cela indispensables.
I/liumanité qull est besoin de former n'est pas une espèce animale dont on se proposerait d'assurer la conservation et la reproduction dans les condilions les plus avantageuses pour son perfectionnement physique ; si elle n était que cela, l'on serait en mesure de pourvoir à l'améliora^ tion désirée sans rassembler le concile des nations ; rien n'empêcherait chacune d'elles de s'y appliquer pour son propre conq)te. L'humanité dont nous parlons est avant tout spirituelle ; c'est un esprit à former, à définir, à réaliser, (^.et esprit consiste essentiellement dans la notion et le sens de la fraternité universelle, entre les individus et 'les g-roupes humains. Cette notion et ce sentiment ne sont pas pris dans la réalité que sont actuellement ces individus et ces groupes ; car, entre eux, ce n'est pds la fraternité, ce n'est pas la solidarité qui font loi, quoique la fraternité soit nécesaire, puisque les relations s'imposent, quoique la solidarité soit déjà un fait, qu'on ^^^ ^'^'"''^ ' »^i "^>i^« par le développement de ces relations qui font de plus en plus commune la vie des nations et qui ne permettent plus à aucune de subsister par elle-même sans subir le
contre-coup de la fortune des autres. L'idée et le sens de l'humanité nouvelle, de la fraternité universelle, sont donc l'intuition, la reconnaissance, l'amour de ce qui doit être, de ce qui a besoin d'être pour le bien commun des peuples et des individus. L'esprit de solidarité acceptée, de véritable fraternité, est celui qui s'impose à l'état nouveau des sociétés humaines, qui tendent désormais, bon gré mal gré, à ne former qu'une société.
Cet esprit, pour être vivant et efficace, ne peut pas être une simple conception théorique des rapports humains. Il faut que ce soit une conception sentie, religieusement et moralement vécue, parce qu'elle est de soi religieuse et morale. Elle implique, en effet, comme toute foi, la persuasion d'une chose qui n'existe pas à l'état de réalisation sensible, mais qui est conçue conmie devant être, comme aspirant à être, comme existant déjà en germe, mystiquement, dans le fond de toutes les âmes, comme devant les sanctifier, les béatifier. C'est la foi d'une chose très grande, réalité éternelle par rapport à nous qui passons, réalité puissante, qui a pénétré de son influence tout le passé humain et qui porte toutes les chances de l'avenir pour l'humanité. C'est la foi d'une chose très bonne et très bien-
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de nos pensées, de nos sentiments, de notre faculté de désintéressement et de dévouement sont pour cela indispensables.
I.lmnuinité qu'il est besoin de former n'est pas une espèce animale dont on se proposerait d'nsMiriT la conservation et la reproduction dans les conciliions les plus avantageuses pour son perfectionnement physique ; si elle n'était que cela, Ion serait en mesure de pourvoir à l'amélioration désirée sans rassembler le concile des nations ; rien n'empêcherait chacune d'elles de s'y .appliquer pour son propre conqjte. L'humanité dont nous parlons est avant tout spirituelle ; c'est un esprit à former, i") dérmir, à réaliser. Cet esprit consiste essentiellement dans la notion et le sens de la fraternité universelle, entre les individus et -les groupes humains. Celte notion et ce sentiment ne sont pas pris dans la réalité que sont actuellement ces individus et ces groupes ; car. entre eu.\, ce n'est pas la fraternité, ce n'est pas la solidarité qui font loi, quoicpie la fraternité soit nécesaire, puisque les relations s'imposent, quoique la solidarité soit déjà un fait, qu'on le veuille ou non, par le développement de ces relations qui font de plus en plus commune la vie des nations et qui ne permettent plus à aucune de subsister par elle-même sans subir le
contre-coup de la fortune des autres. L'idée et le sens de Thumanité nouvelle, de la fraternité universelle, sont donc Tintuition, la reconnaissance, Tamour de ce qui doit être, de ce qui a besoin d'être pour le bien commun des peuples et des individus. L'esprit de solidarité acceptée, de véritable fraternité, est celui qui s'impose à l'état nouveau des sociétés humaines, qui tendent désormais, bon gré mal gré, à ne former qu'une société.
Cet esprit, pour être vivant et efficace, ne peut pas être une simple conception théorique des rapports humains. Il faut que ce soit une conception sentie, religieusement et moralement vécue, parce qu'elle est de soi religieuse et morale. Elle implique, en effet, comme toute foi, la persuasion d'une chose qui n'existe pas à l'état de réalisation sensible, mais qui est conçue comme devant être, comme aspirant à être, comme existant déjà en germe, mystiquement, dans le fond de toutes les âmes, comme devant les sanctifier, les béatifier. C'est la foi d'une chose très grande, réalité éternelle par rapport à nous qui passons, réalité puissante, qui a pénétré de son influence tout le passé humain et qui porte toutes les chances de l'avenir pour l'humanité. C'est la foi d'une chose très bonne et très bien-
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faisante, non seulement source de vie, mais source de bénédiction pour notre vie. C'est une foi mystiffue dans la virtualité morale de l'homme, un espoir mystique dans la réalisation de (•♦'lie \iriualité, un dévouement mystique à l'œuvre de cette réalisation.
Aussi bien cet esprit dliumanité, dont nous attendons Tavènement, est-il véritablement un être mystique, tout à fait analogue aux dieux des anciennes religions. Il est Tidéal nouveau que l'humanité vivante tire d'elle-même et projette au-dessus d'elle pour y tendre et s y apj)uyer. Il est la plus récenle création de l'hom- . me dans l'ordre religieux, ordre que l'on a dit, avec beajjcoup de raison, être, à propreiiient parler, la catégorie de Tidéal. Cet idéal, nous le savons bien, ne peut qu'être traité de chimérique j.iu- les esprits vulgaires ; il l'est appar/îmment,en regard des vulgaires réalités ; et nous le tenons pour vrai, parce qu'il est plus vivant et plus fort que ces réalités. Mais la persuasion que nous en avons, c'est de la foi, c'est un sentiment mvsfique, c'est de la religion. Nous ne gagnerions rien à nous le dissimuler ; il imi)orte, au contraire, à l'avancement et à la propagation de cet idéal que nous en reconnaissions franchement le caractère religieux.
Il ne peut (] n'être, il est aussi essentiellement une discipline morale. Qu'est-ce, en effet, que la morale, sinon la loi qu'impose à l'homme sa conscience d'humanité. Et que peut être la loi résultant d'une conscience élargie jusqu'à embrasser dans son humanité toutes les humanités individuelles et collectives, sinon un amour plus large et un dévouement plus complet que tout ce qui jusqu'à présent a été senti, voulu et réalisé. Un élargissement durable des sociétés linm:iin(^s, allant juscpi'à ]r[\r union d.ins l'univei'><HlJliV ne siiuiail se concevoir sans uw (Haigissenu.'iil «jI un aj[4:i*a')ii<ii.fM'Uieut i.ie ieur inolalilé. i.e.^ glands axanluges qui doivent lésuller (le leur associa lion ne [^euvenl qu'elle cf»ordonnés h de grands devoirs. o[ d'abord à uwc mortillcalioii jnsqu à présetil inouïe des égcMsnies indi\i(luels el eolleelils. Ilien n'est plus é\ident que celle cons(''(|uenc(\ Pour (|U(i riuininnité soit, il faut (pie la riipine internationale devienne chose aussi odieuse pour les naliinis que le brigandage et le vol au sein des sociétés particulières ; il faut que toute vie humaine nous soit précieuse et sacrée ; il ne faut pas seulement que nous aimions nos ennemis, comme le prescrivait l'évangile, il faut qu'il n'y ait plus d'ennemis, plus de peuples ennemis, plus d'hommes enne-
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LA MORALE HUMAFVE
mis. Car il n'est pas moins évident que ce perfectionnement de la morale universelle ne saurait aller sans un égal perfectionnement de la morale privée. C'est à une amélioralion de leur moralité propre que tous les hommes sont conviés dans la société universelle des peuples. La vraie .société des nations ne peut pas cMre qu'un expédient politique pour éviter les maux de la guerre. Tous les peuples et tous les hommes y sont invités h une refonte nécessaire de leur discipline morale • ou bien Ihumanité nouvelle ne sera pas instituée, et les vieilles sociétés achèveront de s'épuiser en luttes fratricides.
11 serait prématuré d'esquisser un plan de la religion qui va s'établir, de la discipline iiionilo qui peu i\ peu s'affirmera dans la société dc3 peuples. Mais il importe de marquer l'atlitude îi prendre devant l'idéal humain qui maintenant commence à se dessiner plus imj>érieu.^rncnl. Depuis longtemps il était la loi des hoinmes qui parvenaient à une conscionce nelle 4r l'humanité, bien qu'il fût encore mal coinpri». méconnu et bafoué du plus grand nombre, D& sormais il se montre, il se définit, n cheivh4là »e'
L'HUMANrrÉ
réaliser, et Ton peut dire oii il va, ce qu'il veut.
Aucune patrie n'est à mettre au dessus de tout ; car au-dessus de toutes les patries il y a l'humanité. La patrie n'est pas la forme supérieure et finale de la société humaine. Toutes les patries ont un droit égal à la considération de leurs citoyens ; mais toutes aussi ont un droit égal à la possession de la terre qui leur appartient. Sans doute, en fait, beaucoup de peuples, sinon tous, occupent un territoire et des pays acquis par conquête au temps de la barbarie, et il ttst vrai de dire que do ce temps nous ne ^omnic5 pus encore cntièrciutinl sortis. Mais c^ temps doit finir, et il faut que, duns la mesure du possible, losi peuples qui, actuellement, conslitucni une unité luorulo» juuUsonl, sur le leiTiloiro qu'ils occupont, do raulononUo rclulivo iiuns la(|uelio une nation ne peut pas nurrnuli>ment vivre dans la paisible possession de cette unité.
Seuls mériteraient d'être réprimés^ comprimés, comme emprisonnés sous la surveillance étroite des peuples vraiment civilisés, les groupes turbulents et égoïstes qui essaieraient d'asservir les autres à leur domination. Les peuples qui, par force et astuce» veulent ainsi confisquer à leur proût l'indépendance de leurs voisins,
mis. Car U n'est pas moins évident que ce perfectionnement de la morale universells ne saurait aller sans un égal perfectionnement de la morale privée. C'est à une amélioralion de leur moralité propre que tous les hommes sont conviés dans 1,-, société universelle des peuples. La vraie société des nations ne peut pas être qu'un expédient politique pour éviter les maux de la guerre. Tous les peuples et tous les hommes y sont invités h une refonte nécessaire de leur discipline morale • ou bien Ihumanilé nouvelle ne sera pas instituée, et les vieilles sociétés achèveront de s'épuiser en luttes fratricides.
Il serait prématuré d'esquisser un plan de la religion qui va s'établir, de la discipline morale qui peu ^ peu s'aflirmera dans la société des peuples. Mais il importe de marquer l'attitude u prendre devant l'idéal humain qui maintenant commence à se dessiner plus impérieusement. Depuis long-temps il était la loi des hommes qui parvenaient à une conscience nette dé^ l'humanité bien qu'il fût encore mal compris, méconnu et bafoué du plus grand nombre. D^ sormais il se montre, il se définit, il cherche à se
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réaliser, et Ton peut dire oii il va, ce qu'il veut.
Aucune patrie n'est à mettre au dessus de tout ; car au-dessus de toutes les patries il y a l'humanité. La patrie n'est pas la forme supérieure et fmale de la société humaine. Toutes les patries ont un droit égal à la considération de leurs citoyens ; mais toutes aussi ont un droit égal à la possession de la terre qui leur appartient. Sans doute, en fait, beaucoup de peuples, sinon tous, occupent un territoire et des pays acquis par conquête au temps de la barbarie, et il est vrai de dire que de ce temps nous ne sommes pas encore entièrement sortis. Mais ce temps doit linir, et il faut que, dans la mesure du possible, les/ peuples qui, actuellement, constituent une unité morale, jouissent, sur le territoire qu'ils occupent, de l'autonomie relative sans laquelle une nation ne peut pas normalement vivre dans la paisible possession de cette unité.
Seuls mériteraient d'être réprimés, comprimés, comme emprisonnés sous la surveillance étroite des peuples vraiment civihsés, les groupes turbulents et égoïstes qui essaieraient d'asservir les autres à leur domination. Les peuples qui, par force et astuce, veulent ainsi confisquer à leur profit l'indépendance de leurs voisins,
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LHUMANITE
s'excomniiiiiieiit eux-mêmes de rhumaiiité. U guerre, qui est leur instrument de conquête, et dont ils font, pour ainsi parler, leur art national, au lieu d'être considérée comme la plus haute manifestation de la puissance humaine et le plus noble emploi de nos facultés, devrait être regardée comme la suprême iniquité, le péché irrémissible, parce qui'l est commis contre l'esprit de l'humanité. C'est un legs de l'animalité dont nous venons, et qui même, à certains égards, met l'honmie au-dessous de l'animalité. Car il est beaucoup d'(v^prces animales dont les individus ne se mangent ni se détruisent entre eux, et généralement les animaux d'une même espèce n'ont pas accoutumé de se ruer groupe par groupe les uns contre les autres. Les hommes dits civilisés se sont dégoûtés de l'anthropophagie. La^plupart ne sentent pas encore qu'il n'est I)ns plus monil, ([uil n'est pas moins inhumain de tuer les honnnes simplement pour les détruire, que de les tuer pour les manger. Ainsi donc rhorreur de la guerre est le premier sentiment que réclame le service de l'humanité.
On objectera peut-être qu'un tel sentiment énervera la vigueur de la défense nationale dans les cas où cette défense par les armes peut devenir nécessaire. Mais l'expérience a déjà dé-
montré la fausseté de cette hypothèse. Ce ne sont pas, en de semblables occasions, les fanatiques de carnage qui sont les meilleurs et les plus utiles défenseurs d'une nation, c'est l'élite morale, le grand nombre de ceux qui, subissant la guerre et ne l'ayant point désirée, la font pour défendre le droit, pour sauver la liberté, pour déblayer le chemin de la justice, tout en se rendant compte de ce que, pour cet objet même, la guerre est un pis-aller, rien de plus que la dernière des ressources contre la violence de l'injustice. Les buveurs de sang ne sont jamais rassasiés : vainqueurs, ils rêvent à de nouvelles conquêtes ; vaincus, ils se tapissent dans la honte en préparant leur revanche ; ils souffrent d'avoir perdu la partie et ils guettent le moment favorable pour en gagner une autre ; comme ils n'ont ni respect ni même conscience du droit d'autrui, ils ont beaucoup moins volonté de récupérer leur droit, si leur adversaire a, de son c()té, abusé dé la victoire, que de satisfaire leur appétit de conquête. L'estime, le goût, le culte de la guerre est le fléau que d'abord il faudrait partout conjurer.
Mais il ne suffit pas de le vouloir pour y réussir. On n'inspirera pas l'amour de la paix perpétuelle à des brutes qui ne rêvent que gain et pil-
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lage. Pour supprimer la guerre, il faut d'abord s'errorcer de créer, de répandre partout et d^affermir Tesprit d'humaine fraternité. Nous avons dit plus haut ce que le sens humain, la saine raison noti. obligent à penser de l'égoYsme prétendu sncré L'amour véritable de la patrie résiste invinciblement c\ une guerre injuste, mais lî n>xcite pas de lui-même à une telle guerre il ne voudrait pas se la permettre. Le sentiment qui engendre les guerres est, au fond, ennemi de la patrie ; c'est l'appétit égoïste de tout ce qu'on n'a pas et que possède le voisin ; c'est l'esprit de rapine et de meurtre, transporté dans l'ordre international. Or, cet esprit-là déshonore une pntrie et il la perd, parce qu'il soulève contre luimôme, autour de lui, la m^me ardeur carnassière, et aussi son plus redoutable ennemi, l'amour du droit, rhez ceux qui sont capables de s'y attacher. Vouloir la guerre entre les patries est vouloir leur commun affaiblissement, préparer leur perte commune ; vouloir la paix entre toutes est vouloir de toutes la conservation," la perpétuité ("l la prospérité.
L'intérêt bien entendu de la patrie, nous invitera donc à promouvoir l'esprit d'humanité en le servant, en le répandant. Il est plus facile de le servir chez soi que de le répandre au dehors.
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Nous nous faisons d'ordinaire plus aisément entendre de nos compatriotes que des étrangers. Mais rhumanité n'existera que quand les peuples cesseront d'être étrangers les uns aux autres, quand ils seront moins remplis d'euxmêmes et de leur propre excellence, plus intelligents de ce qui n'est pas eux. Le sens de l'humanité ne grandira que, par une communion effective entre les hommes de tous pays. Alors seulement rhumanité sera, quand les peuples, qui actuellement sont encore des humanités distinctes et rivales, mèneront réellement une vie commune, auront des pensées et des sentiments communs, mettront en commun leurs intérêts au lieu de les opposer. C'est donc une sorte de communion internationale qu'il convient d'organiser peu à peu. Lorsque la vie de tous les peuples aura comme un cadre commun, que les vies nationales s'accorderont et s'entremêleront dans la vie de l'humanité, qu'une conscience commune se sera formée dans cette fédération universelle, une guerre deviendra impossible, parce qu'elle serait un véritable suicide, un déchirement tel qu'un organisme vivant et conscient ne le saurait opérer sur lui-même.
Il ne nous appartient pas de déterminer les moyens pratiques par lesquels pourrait s'organi-
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LA MOR.\LE HUMAINE
L HUMANITE
ser et se régler cette vie commune des peuples Ce ne sont pas les moyens qui, actuellement" feraient défaut à la bonne volonté ; c'est la bonne volonté qui manquerait pour Tapplication des moyens. Trop d'égoïsmes nationaux sont encore vivants et agissants, surexcités même et exaspérés. Tous les impérialismes ne sont pas détruits ; il en est qui ont été frappés et qui ne veulent pas mourir; il en est d'autres qui viennent seulement de naître et qui ne demandent qu'à s'épanouir. L'humanité ne domptera pas sans effort tous ces égoïsmes nationaux et tous ces impérialismes. Cependant l'élan est donné. L'humanité s'éveille parmi tout ce fracas de peuples inquiets que la fohe travaille et qu'il est sans doute encore temps de lui arracher. Si partout les puissances de la chair semblent dominer, partout aussi la force de l'esprit tend à pénétrer. La hache est posée à la racine de tous les impérialismes, et tous, l'un après l'autre, un jour ou lautre, ils succomberont. Quoique beaucoup d'hommes affichent, sans y croire profondément, les principes de justice et de fraternité humaine ils sorvent quand même la cause en laquelle ils nont pas le courage de mettre leur foi ; car ils accoutument la masse à entendre un langage dont elle finira par vouloir que se réalise la
vérité. Toutes les mesures qui favorisent le rapprochement des peuples en les initiant à une communauté de vie par laquelle l'individualité de chacun, bien loin d'être supprimée, sera sauvegardée et protégée, sont maintenant à encourager, à recommander.
Ce qui importe d'abord, on ne le répétera jamais trop, est de bien comprendre que la société des nations ne peut pas être une simple coalition d'intérêts matériels sagement compensés et satisfaits. Si l'homme, animal sélectionné, vaut par l'esprit qu'il a pu acquérir et qu'il est devenu, si cliatiue société humaine, chaque nation, est un esprit, centre et producteur d'esprits, l'humanité, comme nous l'avons déjà remarqué, ne peut être aussi qu'un esprit, mais un esprit infiniment/ supérieur à l'esprit de nationalité, un centre et un producteur d'esprits plus hauts et îilus généreux.
Cette qualité spiritiielle de la nouvelle société l)révient l'objection que l'on s'obstine à faire valoir contre l'autorité dont aurait besoin d'êlre investie la société des nations. Il ne faut pas, clament dans tout l'univers les nationalistes, de surétat qui fasse échec à notre souveraineté nationale. Mais l'autonomie absolue que les nations affectent encore de réclamer en protestant
LA MORAU; HUMAINE
l'humanité
contre ce qu'elles appellent l'institution d'un surétat, n'a jamais été qu'une (lotion fogique et cette Action ne tardera pas, espérons-le, à 'paraître ridicule. Dans une société bien organisée la société n'est pas au-dessus des éléments qui la constituent ; elle est faite de ces éléments Amsi la véritable société des nations ne sera pas un état superposé, comme leur étant étranger aux nations qui la composeront ; elle ne sera pas auti'e chose que ces nations mômes rassemblées dans une sincère et cordiale unité. La soi-disant autonomte de nations en lutte perpétuelle les unes contre les autres, n'est qu'une prétention impuissante et irréalisable, puisque les peuples étant tenus en état de compétition permanente' ne font que se contraindre et de se violenter réciproquement. Quand ils auront appris à vivre dans une atmosphère de conciliation et de paix Us n'auront plus au-dessus d'eux d'autres états qui les opprimeront ; ils n'auront au-dessus d'eux que le droit et la loi d'humanité. C'est par cette loi que tous les nationalismes impérialistes devront être et qu'ils seront un jour anéantis.
Un intérêt existe au-dessus de l'intérêt national, c'est l'intérêt de l'humanité, non pas seulement un intérêt de conservation naturelle, un intérêt de l'espèce vivante, mais un intérêt d'ac-
croissement spirituel. Comprenons donc enfin que l'humanité doit avoir une âme, qu'elle l'a déjà et qu'elle l'aura de plus en plus. C'est par celle âme de l'humanité que le corps de l'humanité vivra ; c'est de la terre, exploitée de plus en plus habilement, qu'il continuera de vivre ; mais c'est par l'âme qu'il vivra, comme il a toujours vécu depuis que l'humanité tend à être. C'est pourquoi il est besoin avant tout de cultiver cette âme, en l'aidant à entendre, à sentir, à vouloir de mieux en mieux ce qu'elle est, ce qu'elle doit ôtre. Car elle n'existe que virtuellement en la plupart des peuples, si ce n'est chez tous, et il s'agit de l'évoquer, de la créer.
La tûche peut sembler surhumaine, on pourrait dire surnaturelle, et plusieurs, qui se croient hommes de raison très sage et très positive, ne manqueront pas de la juger chimérique et impossible. Impossible et chimérique elle est en effet. Mais il en a toujours été ainsi depuis le commencement, depuis que l'homme s'essaie à l'intelligence et a quelques velléités de bonté. L'effort de l'animalité vers l'humanité a toujours été suranimal, surhumain,parrapportàrétat oii se trouvait l'animal-homme. L'effort de cet animal vers l'intelligence a toujours été une chimère qui cherche à se débrouiller et qui n'a jamais fmi de s'éclaircir.
lil^
I ao
L'effort (le cet animal vers le bien a toujours été une autre chimère qui voudrait se réaliser et qui ne finit pas de s'accomplir. Tous les efforts qu'on a faits pour discipliner l'animal en question étaient chimériques en ce sens-là ; ils n'ont jamais abouti à un résultat complet et définitif ; ils ne cessent pas d'appeler encore et toujours' de nouveaux efforts ; mais ils n'ont jamais été non plus tout à fait vains et inefficaces. Le miracle humain, toujours tenté et toujours retardé, aspire encore et toujours à son dernier accomplissement. Sans doute l'homme n'atteindra-t-il jamais à ce terme absolu, mais il s'en approchera de plus en plus ; il trouvera sa récompense il trouvera une vie meilleure et plus heureuse dans reffort qu'il fera pour s'en rapprocher. L'intinité des obstacles qu'il rencontre en dehors de lui et surtout en lui ne doit pas être une barrière pour notre espéiance. Depuis le commencement le travail de l'humanité contre la bêtise des hommes et leur brutalité n'a rencontré, il ne pouvait rencontrer que des obstacles ; peu à peu il les a surmontés, il les surmonte, il les surmontera. Il n'affermit ses résultats qu'en avançant, en surmontant les obstacles qui incessamment se renouvellent.
A son entrée dans le monde, le christianisme
l'humanité
était une chimère relativement bien plus naïve, plus déconcertante pour la raison des sages du siècle, que la chimère avec laquelle aujourd'hui nous devons compter, parce qu'elle s'impose à nous malgré nous. Cependant le christianisme a fait rapidement son chemin dans le monde, parce qu'il portait en lui la sève d'humanité qui faisait besoin au monde ; il triompha par la puissance de l'esprit d'humanité qui était en lui. De même l'idée d'humanité universelle et pacifiquement organisée dans son universalité fera son chemin parmi les générations qui se lèvent, nonobstant le dédain dont l'accablent aujounl'liiii beaucoup de gens. Du fait même (fu'elle s'est produite, il n'est déjà plus temps pour ces sages de l'arrêter. (Vest elle, c'est cette nouvelle chimère qui les vaincra. L'expérience bien comprise du passé humain nous montre que nous devons croire au succès d'un tel rêve. Notre foi en riiimuniitê nous aide à percevoir intuitivement avec certitude la possibilité, la vraisemblance, déjà même le commencement de cette victoire, qu'une raison étroite et superficielle nous ferait considérer comme la plus absurde des conjectures.
Osons dire qu ' l'immensité de la tâche et ses innombrables difficultés doivent être un stimu-
lit.
LA MORALE HUMALNE
L'effort de cet animal vers le bien a toujours été une autre chimère qui voudrait se réaliser et qui ne finit pas de s'accomplir. Tous les efforts qu'on 'à faits pour discipliner lanimal en question étaient ctiimériques en ce sens-là ; ils n'ont jamais abouti à un résultat complet et détinitif ; ils ne cessent pas d appeler encore et toujours' de nouveaux efforts ; mais ils n ont jamais été non plus tout à fait vains et inefficaces. Le miracle humain, toujours tenté et toujours retardé, aspire encore et toujours à son dernier accomplissement. Sans doute l'homme n'atteindra-t-il jamais à ce terme absolu, mais il s'en approchera de plus en plus ; il trouvera sa récompense il trouvera une vie meilleure et plus heureuse dans reffort qu'il fera pour s'en rapprocher. L'infinité des obstacles qu'il rencontre en dehors de lui et surtout en lui ne doit pas être une barrière pour notre espérance. Depuis le commencement le travail de l'humanité contre la bêtise des hommes et leur brutahté n'a rencontré, il ne pouvait rencontrer que des obstacles ; peu à peu il les a surmontés, il les surmonte, il les surmontera. Il n'affermit ses résultats qu'en avançant, en surmontant les obstacles qui incessamment se renouvellent.
A son entrée dans le monde, le christianisme
LHUMANITE
était une chimère relativement bien plus naïve, plus déconcertante pour la raison des sages du siècle, que la chimère avec laquelle aujourd'hui nous devons compter, parce qu'elle s'impose à nous malgré nous. Cependant le christianisme a fait rapidement son chemin dans le monde, parce qu'il portait en lui la sève d'humanité qui faisait besoin au monde ; il triompha par la puissance de l'esprit d'humanité qui était en lui. De même l'idée d'humanité universelle et pacifiquement organisée dans son universalité fera son chemin l)armi les générations qui se lèvent, nonobstant le dédain dont l'accablent aujourd'hui beaucoup de gens. Du fait même ({u'elle s'est produite, il n'est déjà plus temps pour ces sages de Tarrèter. (Vesi elle, c'est cette nouvelle chimère qui les vaincra. L'expérience bien comprise du passé humain nous montre que nous devons croire au succès d'un tel rêve. Notre foi en riuimanilé nous aide à percevoir intuitivement avec certitude la possibilité, la vraisemblance, déjà même le commencement de cette victoire, qu'une raison étroite et superficielle nous ferait considérer comme la plus absurde des conjectures.
Osons dire qu ' l'immensité de la tâche et ses innombrables difficultés doivent être un stimu-
lant pour notre espérance, un encouragement pour notre coopération dévouée à la grande œuvre qui s-ébauche devant nous. Dans une besogne SI diverse et de si longue haleine, il y a plac» pour tous les travailleurs de bonne volonté' môme pou,, les plus humbles. Ou plutôt, eu égard a hnllnie complexité de la tâche, du miracle que nous ne pouvons nous empêcher de vouloir, Il n'y a que dhumbles travailleurs. Ce sont des fourmis qui bâtissent une cathédrale. Mais chacun de ces travailleurs est assuré de ne pas perdre son temps ni sa peine, quand même il n apporterait à la construction de l'édifice guère plus qu'un grain de sable. Fondateurs de l'humanité qui vient, ils ne travaillent pas tout à fait dans les mêmes conditions que les premiers ins- Htuteurs du christianisme ; ils savent un peu "Meux ce qu'ils font ; ils veulent ce qui réellement « opère par leur collaboration ; le mirage de leur espoir est plus près d'être une vérité ; ils ont conscience de bâtir eux-mêmes la cité qu'ils at endent. Mais, si leur enthousiasme est plus sobre et plus réfléchi, ils ont tout autant besoin cie loi, de courage et d'abnégation.
chapitrp: XI
LA MORALE ET LA CIVILISATION
La morale est une âme, l'âme de l'homme, l'âme de la famille, l'âme de la nation, l'âme de l'humanilé. Elle sera nussi l'âme de la culture dont jouira l'humanité quand elle existera. Car l'humanité universelle ne se comprend pas sans une culture commune, qui très certainement n'existe pas plus à l'heure présente que l'humanité dont il s'agit. L'élément moral, nous le savons, est indispensable à cette culture, il est même l'élément le plus indispensable à sa valeur et à sa durée ; mais il n'est pas toute la culture ; et s'il n'y a pas de culture sans moralité aucune, ce qui supposerait des sociétés sans lien social, il peut y avoir et il y a des cultures à moralité basse ; or ce qu'il nous faut maintenant est une société de sociétés à moralité humaine. Tâchons de voir de quoi est faite une civilisation, et com-
ment elle vaut par la moralité qui l'inspire et qu'elle sert ; voyons aussi ce que serait le rapport de la culture avec la moralité qu'exigerait la condition de l'humanité véritable.
LA MORALE ET LA CIVILISATION
Ordinairement, quand on parle de civilisation,
ce n'est pas l'idée morale qui d'abord se présente
à Tesprif, m.iis celle d'un cerlaiii rt-lief dans le
dé\eloppenieiil .-cieidili(]iiti, indus! riel, artisli-
<nie, liKéniJrr. .h' ]>ruj»les ricbes qui se ï\n\{ une
exish^ncc IjH'iic v\ brill.iMh'. Osl (pic l.i rivilisa-
tion n'es! pus de soi une cidtiiie df riiiun.jndé,
une forme particulière d.' Iianle édiic;Hinii bu-
niaine. De .ur.judi's reli.Ljiojis u.his oui dd (jia;
bmf ce doni, es! constituée une civilisalion n'est
que vanité. Klies en p.irlai<'nt bien à. leui' aisc^ et
assez léniérairement ; car il s^i^it de cboses dont
les bonunes, après y avoir ^«-ordé, ne poin-rnient
point aisément se passer, et d(Mit labsence dinii-
iiuernit tout à fait leur vie. Mais les religions ont
voulu réagir contre Teslime exagérée que l'on a
facilement de ces choses, pour lesquelles on perd
de vue ce qui est de beaucoup plus important, à
savoir rintérèt moral de l'existence. De tout ce que dédaignent les religions Ton peut tirer de grands avantages ; mais de tout cela aussi l'on peut abuser ; et c'est l'abus qui a provoqué la défiance chez les hommes religieux.
Rien n'est plus nécessaire que la science, effort de l'homme pour connaître le monde où il vit, pour se rendre compte de ce qui est, pour utiliser la nature aux fins de l'humanité. Mais rien n'est plus dangereux ni plus ridicule au fond que le scientisme, la vanité d'une science qui est toujours imparfaite, la foi absolue en des connaissances qui toujours sont plus ou moins relatives et hypothétiques, la prétention de tout régler dans la vie par une raison qui se croit bien instruite et qui ignore ses propres limites. Rien aussi n'est plus ulile que l'industrie, sans laquelle notre existence serait terriblement inconfortable, comme l'est celle des peuples tout à fait incultes. iMais rindustrialisme est nuisible, qui ne voit dans le travail humain qu'un moyen de vulgaires profds, et qui place tout l'intérêt de la vie dans les avantages matériels qu'on y peut réahser. Rien n'est plus agréable, plus charmant, plus noble que l'art, qui embellit et poétise Texistence huniaine ; mais rien n'est plus propre à perdre une nation que lart qui l'amollit et la démoralise en
LA MORALE HLAL\L\E
llallant les passions de rhoninie animal. Rien, chez un peuple civilisé, ne saurait remplacer tout à fait la littérature comme moyen d'instruction, d'éducation, de formation intellecluelle et même morale. Mais la littérature peut n'être aussi qu'un futile amusement, un agent fie frivolité, si ce n'est de corruption. Le pullulement des romanciers, qui caractérise actuellement notre littérature, ne serait-il point, par hasard, un signe et un ferment de décadence ?
Le principe de la science pour la science, de l'industrie pour l'industrie, de l'art pour l'art, de la littérature pour la littérature, peut avoir un sens acceptable et vrai, mais il se peut entendre aussi dans un sens pernicieux et faux. Si l'on veut dire que la musique ne se fait pas avec des mnlours ; que les diverses formes de l'activité humame qui viennent d'être énumérées ont chacune leur sphère propre, leurs règles et leurs applications particulières ; que de même elles ne sauraient progresser, qu'elles seraient i)lutôt gênées et compromises, par des considérations étrangères à leur objet, ce sont là des vérités élémentaires. Une certaine autonomie de la science est indispensable pour qu'il y ait science, et il en va de même pour le reste. L'on doit plutôt demander à la science de rester fidèle à ses pro-
LA MORALE ET LA CIVILISATION
près métliudes, de poursuivre uniquement la connaissance du réel, la recherche du vrai, de ne se point duper elle-même de ses propres subtilités, de chercher encore et toujours son perfectionnement, parce qu'elle n'aura jamais fini de trouver ce qu'elle cherche. Uue l'industrie s'acharne à l'exploitation matérielle de la terre, en améliorant incessamment son outillage et ses produits. Que l'art recherche la beauté, les proportions, l'idéal : il n'est art que par la perfection et l'harmonie des formes sensibles, la puissance de la représentation, rincaniation de l'idée dans la matière, dans l'image, dans le son. Oue la littérature s'exerce à traduire de mieux en mieux toute notre activité mentale et sensible, à interpréter l'œuvre de l'homme, à llgurer, p,iur rinstruction et le charme de l'homme, et rhomme lui-même et la nature, l'homme tel qu'il est et tel qu'il se fait, tel qu'il doit être, la nature telle que rhomme la voit et telle qu'il la transforme par son action ; que la littérature soit vraie, parce qu'elle tient de la science ; qu'elle soit belle, parce qu'elle tient de l'art.
Mais si l'on prétend signiHer que la science, Tindustrie, l'art, la httérature n'ont à tenir compte que d'eux-mêmes, comme si chacune de ces activités de l'homme était à elle-même sa
LA MORALE ET LA CIVILISATION
dernière fin, Ton commet une erreur très lourde et très funeste en ses conséquences. Car Tachèvement de l'homme n'est point en ces choses, qui sont susceptihles seulement de servir les fins de rhumanilé, mais qui peuvent aussi bien, si Ion n'y prend garde, être employées contre elles. Leur commun équilibre se fait dans l'ordre moral, dans l'ordre humain, auquel toutes sont subordonnées. Elles ne sauraient subsister qu'intégrées dans la vie sociale des honnnes, et elles ne peuvent manquer de soutenir un l'apport avec la morahté de ceux-ci, rapport qui est celui d'utilité, ou bien celui d'incon\énient. L'on dit que par elles-mêmes elles ne sont ni morales ni immorales, et que, par conséquent, elles n'ont qu'à suivre leur voie sans s'inquiéter de la moralité. Mais, cette moralité, elles ne peuvent s'empêcher de la rencontrer, parce que la vie de l'homme est une et indivisible, parce que sa vie sociale, qui est sa vie morale, enveloppe toute son activité personnelle ; parce que toute celle aclivité importe à sa vie sociale ; d'où il suit que dans toute cette activité sa vie morale et sociale est intéresée.
La raison et la science sont la lumière et l'auxiliaire indispensables de la conscience morale, de la conscience sociale ; sans raison il n'y aurait
ni vertu dans l'homme ni ordre dans la société ; sans raison cultivée, sans raison savante, un certain affinement, un véritable moyen de progrès manqueraient à cette conscience morale, à cette conscience sociale. Mais raison et science peuvent être aussi bien les auxiliaires de l'immoralité, favorisant de leurs lumières Texploitation de l'homme par l'homme dans les travaux de la paix, et dans la guerre l'extermination de l'homme par l'homme. La pratique de la guerre, nous ne le savons que trop, a été grandement perfectionnée par la science, et grâce à celle-ci maintenant les hommes excellent dans l'art de se détruire mutuellement. On avouera que la science aurait pu leur rendre un meilleur service. Ij'industrie petit, comme elle le doit, améliorer les conditions malérielles de notre existence, c'est-à-dire contribuer pour sa part à l'instauiation de l'ordre et de la paix dans la société. Mais elle peut tourner aussi en moyen très efficace d'abrutissement : pour le capitaliste, chef d'industrie, dans l'amour effréné du gain et dans l'amollissement de la richesse ; pour l'ouvrier, dans l'accablante servitude qui fait de lui une sorte de machine vivante, en suite de quoi de grossières jouissances font compensation à des travaux trop durs. L'art peut se faire l'interprète
LA MOR.VLE HUMAINE
de. plus hautes aspirations religieuses et morales, (lu pa(riotisme le plus sain, de la nature en ce qu'elle a de grand et de merveilleux de i ^»'*'""'e dans la noblesse de sa vocation, dans le seidiu.rnl lanlùt tragique et douloureux, lanlot ivconiorlauf et joyeux, de sa condition; mais il peu! r.gahMnent se medre au service d'un malél'ial.sme sensuel ou d'un idéalisme vaporeux et sa.i> .'onsistance. De même la liltéralure peut être l'auxiliaire efficace de tous les grands intérri^ Humains, l'avocat de foutes les nobles causes, la semence de tous les sentiments délicats, h^ VOIX de l'humanité ; mais elle peut être l'ins- ^nnn.Md non moins efficace de la dépravation humaine et la voix de l'animalité. Bref, tout cela peut servir l'idéal le plus élevé des individus et H<'> peuples, et- tout cela peut servir les pires passi(ms des uns et des autres.
Kn fait, cela sert l'idéal particulier de chaque peuple et se pénètre d'humanité dans la mesure où l'idéal lui-même est imprégné d'humanité vrai(\ Tout cela contribue à relever ou à rabaisser l'idéal en (piestion, selon que science, industrie, art, littérature s'inspirent ou non du véritable intérêt social et humain, qu'ils sont des moyens de perfectionnement social, d'éducation humaine et de progrès humain, ou qu'ils coopè-
LA MORALE ET LA CIVILISATION
rent à la satisfaction d'intérêts étroits et de passions vulgaires. Tout cela, en somme, constitue l'armature extérieure d'une société ou d'une civilisation, ce n'en est point l'ûme.
Au surplus, de l'expérience des siècles et d'expériences toutes récentes il résulte que le développement des sciences ne produit aucunement par lui-même l'union des esprits au sein d'une même nation ; encore moins la produit-il entre les nations ; l'union des esprits est chose morale, et elle ne peut se réaliser par le moyen de théorèmes scientifiques ; l'on pourrait sans difficulté faire avouer à tous les hommes que deux et deux font quatre, ils n'en seront pas plus unis qu'auparavant ; si vrais et si certains que soient les théorèmes scientifiques, ils ne sauraient faire avancer d'un pas la moralité humaine ; et les choses de la morale ne sont pas réductibles à de semblables ihéorèmes. La même expérience nous atteste que le développement de l'industrialisme a créé en nos jours une crise sociale par laquelle est compromis l'avenir même de l'industrie en tout pays ; la fièvre de la production crée de formidables rivalités entre les peuples ; on se battrait au besoin et l'on s'est battu pour la possession de terrains miniers ou pétrolifères. Lutte des classes, confiits des peuples, tels
sont les plus clairs résultats, au point de vue social et humain, du progrès, de l'industrie savante, et nous n'avons pas lieu d'en être fiers. Les fruits des arts et de la littérature dans ms sociétés contemporaines sont tout aussi môles : on a su faire de ce qu'on appelait jadis les beaux-arts .et les belles-lettres des instruments de dissolution momie et sociale, môme quand on affecte de les mettre au service d'un certain humanitarisme matérialiste, faux et dangereux parce qu'il est sans moralité.
Pour tout dire en un mot, la civilisation n'est pas le bien suprôme de l'humanité ; elle ne constitue pas la sociabilité, la moralité, l'humanité vraie ; elle n'est un bien, elle n'est consistante en elle-môme et utile, elle ne devient une culture que par Tinfluence de la sociabilité, de la moralité, de l'humanité. Ce n'est pas par la civilisation, c'est par la sociabilité, la moralité, l'humanité qu'est assuré l'équilibre des sociétés humaines. C'est la sociabilité, la moralité, l'humanité qui est la base et le couronnement de ces sociétés. Une civilisation qui ne s'inspire pas d'humanité, qui ne tend pas à l'humanité, n'est pas une civilisation, et moins encore est-elle une chlture humaine ; ce n'est qu'une barbarie cultivée. Des hommes de très grand ta'ent et de
LA M0R.\LE ET LA CIVILISATION 251
très haute culture intellectuelle, des génies scientifiques, industriels, artistiques, littéraires, peuvent ne servir que médiocrement le progrès humain, et ils peuvent y nuire grandement, s'ils manquent d'idéal moral. De puissantes sociétés, très policées pour l'extérieur, très avancées en culture matérielle peuvent être des enfers d'injustice et des cloaques de corruption. Ce n'est pas la civilisation qui fait l'humanité, c'est l'humanité qui fait la vraie civilisation, la civilité, la valeur du citoyen, citoyen d'une patrie, citoyen de l'humanité. Certes, nous ne prétendons pas mettre la culture humaine en dehors de la civilisation, ni excommunier celle-ci de l'humanité comme lui étant étrangère, mais nous estimons que la civilisation n'est qu'un aspect de la culture humaine e^ que cet aspect, si important qu'il soit, n'est pas le principal, f.e fondement de la culture humaine est autrement profond que ce que l'on entend d'ordinaire par civilisation, et c'est, en propres termes, l'esprit d'humanité.
A vrai dire, ce qu'il y a de meilleur dans nos sociétés contemporaines, ce n'est pas la science, les techniques, les arts, plus ou moins renouvelés des Grecs et à nous transmis par les Romains, ce n'est pas la civilisation hellénique, ce iie sont ])as, quoi qu'on dise, les humanités clas-
ii'.â
sont les plus claiis résultats, au point de vue social et humain, du progrès, de l'industrie savante et nous n'avons pas lieu d'en être fiers. Les fruits des arts et de la littérature dans nos sociétés con teniporaines sont tout aussi môles : on a su faire de ce qu'on appelait jadis les beaux-arts et les belles-lettres des instruments de dissolution momie et sociale, même quand on affecte de les mettre au service d'un certain humanitarisme matérialiste, faux et dangereux parce qu'il est sans moralité.
INjur tout dire en un mot, la civilisation n'est pas le bien suprême de l'humanité ; elle ne constitue pas la sociabilité, la moralité, l'humanité vraie ; elle n'est un bien, elle n'est consistante en elle-jnéme et utile, elle ne devient une culture que par l'innuence de la sociabilité, de la moralité, de Thumanité. Ce n'est pas par la civilisation, c'est par la sociabilité, la moralité, l'humanité qu'est assuré l'équilibre des sociétés humaines. C'est la soci^bihté, la moralité, l'humanité qui est la base et le couronnement de ces sociétés. Une civilisation qui ne s'inspire pas d'humanité, qui ne tend pas à l'humanité, n'est pas une civilisation, et moins encore est-elle une culture humaine ; ce n'est qu'une barbarie cultivée. Des hommes de très grand talent et de
LA MORALE ET LA CIVILISATION 251
très haute culture intellectuelle, des génies scientifiques, industriels, artistiques, littéraires, peuvent ne servir que médiocrement le progrès humain, et ils peuvent y nuire grandement, s'ils manquent d'idéal moral. De puissantes sociétés, très policées pour l'extérieur, très avancées en • culture matérielle peuvent être des enfers d'injustice et des cloaques de corruption. Ce n'est pas la civilisation qui fait l'humanité, c'est l'humanité qui fait la vraie civilisation, la civilité, la valeur du citoyen, citoyen d'une patrie, citoyen de l'humanité. Certes, nous ne prétendons pas mettre la culture humaine en dehors de la civilisation, ni excommunier celle-ci de l'humanité comme lui étant étrangère, mais nous estimons que la civilisation n'est qu'un aspect de la culture humaine c\ que cet aspect, si important qu'il soit, n'est pas le principal. Le fondement de la culture humaine est autrement profond que ce que l'on entend d'ordinaire par civilisation, et c'est, en propres termes, l'esprit d'humanité.
A vrai dire, ce qu'il y a de meilleur dans nos sociétés contemporaines, ce n'est pas la science, les techniques, les arts, plus ou moins renouvelés des Grecs et à nous transmis par les Romains, ce n'est pas la civilisation hellénique, ce ne sont pas, quoi qu'on dise, les humanités clas-
il^ 1
LA MORALE HUMALNE
siqiies ; c'est le sens d'humanité qui nous est venu (le l'évangile et que nous devons au christiniiisnio. On objectera que, ce christianisme, nous lavons fait nous-mêmes ou tout au moins perfectionné. 11 est vrai, mais ce n'est pas sous iitillueuce prédominante de la Grèce et de Rome que nous lavons perfectionné ainsi ; c'est en pr(Mant Toreille à la voix de Jérusalem, que le nn.nde antique avail Uni par écouler, ne trouvant point à subsister moralement, humainement, par ^.1 propre sagesse.
Le fait même est très significatif, et il plaide confiv les plus déterminés avocats de cette culluiv classique, dont l'antiquité, qui l'avait produite, a reconnu et proclamé l'insuffisance en se fnisant chrétienne. A entendre ceux qui, aujourd'hui allribuent à ce qu'ils appellent humanités, le sens et la valeur d'humanité, de formation humauie complète, on croirait vraiment que la piviiv(> a été faite de cette synonymie, et que tout ridf'Ml humain auquel nous aspirons est dans Ciceron e( dans Virgile, dans Lucrèce et dans Horace, dans Homère et dans Platon. Mais l'humnnilé de ces vénérables anciens n'est pas en réalité la nôtre. Il est plaisant de la voir célébrer par des gens qui font profession de christianisme. On est moins surpris de la voir prônée
LA MORALE ET LA CIVILISATION
par des ennemis de la tradition chrétienne. Mais il semble que les uns et les autres se fassent quel(|ue illusion sur le mérite humain de ce qu'ils ont accoutumé d'admirer. Le monde anli(ine est devenu chrétien : avec la meilleure volonlé du monde, nous ne retournerioir=; pas à ranti(juilé. Si nous cessons d'adhérei* à la forme spéciale (riiuniiinilé que le chrislianisine a consacrée, ce ne sera pas pour nous rejeter vers la forme d'humnnité que le monde méditerranéen, jnslruit par la Grèce et par Home, avait délaissée comme intérieure.
Peu importe «lue dans l'inlerprélation de la pensée anlique nous glissions volontiers, sans toujours nous en apercevoir, notre projiie pensée. Ge n'est pas de» telles liclions que nous comptons vivre. Le bienfait relatif d'une tehe équivoque ne nous empêchera pas de professer que, pour subsister, notre civilisation a besoin d'un autre idéal d'humanité que celui dont s'est contenté d'abord, avant l.i venue du christianisme, le monde gréco-romain. Get idéal doit même être plus achevé, surtout mieux équilibré qu(^, celui du christianisme, le pi'ogranmie chrétien étant loin d'être celui d'une société humaine universelle, destinée à se perpétuer indéfiniment sur la terre. Une civilisation nouvelle, un nou-
veau progrès de la culture humaine sont en trnin rie se dessiner dans la communauté des peuples. La civilisation ne prendra consistance et réalité que par un nouveau programme de la culture humaine, par un nouvel idéal moral, plus parfait, plus exactement ordonné, plus profondément senti, plus fidèlement accompli que CM!\ auxquels se sont appuyées, durant le cours Imiité de leur existence, les civilisations qui se sont succédé jusqu'à présent sur la terre.
LA MORALE ET LA CIVILISATION
FMusieurs diront peut-être que la civilisation est une façon de risque à courir dans la liberté ; qu^ l'i première condition de son épanouissement est (iio-norer les entraves ; et qu'à la vouloir parquer entre les bornes d'une constitution quelconque, si sagement définies qu'elles soient, on s'expose à la contraindre et à l'étouffer. Auraiton, par hasard, la singulière idée d'opposer maintenant à la science, sous prétexte de moralité sociale, la barrière d'une nouvelle orthodoxie ? Oserait-on, dans un prétendu intérêt d'humanité, hieltiv des obstacles au développement de Tin-
dustrie ? CroiraiL-oa pouvoir iuiposer à lart le contrôle d'un puritanisme nouveau ? Songeraiton, pour maintenir dans la voie du bien la littél'ature de la nouvelle humanité, à emprunter au catholicisme romain et à perfectionner le régime de rimprimatur et de l'Index ?
En vérité, il ne s'agit point d'attenter à la liberté de qui ni de quoi que ce soit, étant toutefois bien entendu que la liberté ne saurait être le droit absolu pour chacun de tout croire, ni celui de tout dire, ni celui de tout faire. iSous avons déjà dit ailleurs, et il paraît bien évident, que la liberté de penser sera la chose du monde la plus absurde, si Ton considère cette liberté comme le droit pour n'importe qui de professer sur n'importe quel sujet 'n'importe quelle opinion arbitrairement choisie. A le bien prendre, au point de vue du bon sens et de la saine raison, la liberté de penser n'est pas, pour la conscience de l'individu, autre chose que le droit à la libre recherche, à la poursuite du vrai, sans parti pris ni préjugé ; mais ce droit est aussi bien un devoir. C'est le droit qu'a l'homme intelligent de scruter toute léalité, sans qu'une autorité quelconque soit fondée à lui interdire de voir ce qui est, à lui imposer une opinion que démentirait son expérience ; mais
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LA MORALK HUMAINE
ccst uuss. bioi. poui- Cl l.uinnie iii(clli=.ent lobli- &a(.oi. ,lc „e se point Umnev d'opinions à la légère, ,1e ne se ren,l.e ,lupe d'aucun préjugé personnel ou coiunuMi. ,1. se dé.vaKer de loule pas- Sion. de (OUI inlérèl propre, d'èlre prem.èieinenl sineere envers Uu-n.ènie, afin de pouvoir l'élre ensuite, en (ouïe hounèlelé, dans la profession de ses opinions, sans d'ailleurs s'exagérer ni la cerhh.de de celles-ci, n, leur importance. Llioinme n est aucunement libre, en droit, à lY-ard de 1^1 vente ; il peut pécl.er contre lu vérité en s'empechant de la voir, comme il peut commettre un mensonge en la niant consciemment et délibérément ; mais il doit l'admellre selon qu'il la voit • Il doit se laisser conduire par l'évidence à la vente, et non fuir la vérité en se dérobant à l'évidence. Il doit pareillement .^ souvenir .,ue lu vél'ile nioialc, sociale, humaine, c'est-à-dire le bien, se leeommande à lu considération de chacun, savant ou ignorant, tout autant (jue la venté simplement dite, la vérité de laison commune ou d expérience matérielle, la vénilé proprement scient.lk.ue. Uc la vérité morale et humaine le savant aussi doit tenir compte, bien qu'il soit libre a l'égard de tout dogme qui voudrait s'imposer à la science. Si libre qu'elle soit dans l'ordre de ses recherches, la science ne l'est pas autant
LA MORALE ET LA CIVILISATION
dans ses applicalions pratiques à rordrc de la vie humaine, ni par rapport à sa propre lin. Car la science n'est pas la fin de rhoninie. elle a riiunianité pour lin. elle n'est qu'un service de Tliumanité ; elle doit donc scî rt^garder connue telle et s'inspirer de sens humain dans rutifisation de ses découvertes. L'honmie, ainsi (jue nous lavons déjà remarqué, n'étant pas une béte à l'élevage ou à reui.'-rais, mais un être moral et social, un membre de l'humanité, est à prendre humainement dans la considération et le traitiMuent scientifiques tant de la société que des individus, Oi\ constater cette obligation, c'est constater pour la science le devoir de faire œuvre d'humanilé en s'encadrani, pour ainsi dire, dans un grand idéal humain. C'est assurément ce qu'elle fait déjà dans une large mesure ; c'est ce (ju'elle devra faire de plus en plus. L'écueil des sciences particulières est de ramener tout à elles ; le devoir de toute science est de se ramener à la vérité totale, pour l'avancement de tout l'honnne et de tous les honnnes vers la perfection de l'idéal humain. La science n'est pas plus dispensée de se subordonner à cet idéal que le savant lui-même ne peut être dispensé de le servir.
Il n'est pas davantage question d'arreler le progrès de Tinduslrie, mais de subordonner lin'*
duslne coiiiiue iu .cieace à Tidéal iiumain à la saille morale des individus, au respect de la personne lunnaine, à la fraternité des peuples. Autre chose est de multiplier indéiiniment la pro- ^iNctirm sans souci de lavenir, et autre chose de la perlectionner en la proportionnant aux 'besoins normaux de la consommation. Déjà une corlainr tendance, que la nécessité impose, est à 1 internationaliser; ainsi, sans doute, en sera-til de plus en plus ; mais rintcriiationalisalion ne se cungoit pas sans un équilibre voulu et maintenu entre la production et liitilisation régulière des produits. L'objet linal de Inidustrie ainsi pratiquée, dans la réciprocité des échanges et la solid.irité générale du travail productif, ne pourra «'fiv runiichissement éguiste de sociétés particulières aux dépens des autres, i)as plus qu'elle ne pourra être rexploitation des masses laborieuses au i)rulit dune classe (pu monopohserait à son usage le ])ien-étre et les jouissances de la vie, mais ce sera partout Tamélioration progressive! amélioration matérielle et amélioration morale,' de toutes les conditions d'existence. iXul besoin de supprimer ou de gêner quelque part l'industrie, mais nécessité, comprise en obligation, de la perfectionner matériellement pour la perfectionner humainement, pour l'avantage spirituel des
LA MORALE ET LA CIVILISATION
hommes en môme temps que pour leur avantage temporel. Il s'agit, en réalité, de sauver l'industrie elle-même en la moralisant. L'on garantit sa liberté et l'on assure son avenir en limitant ses ambitions, en domptant ses convoitises, en réglant la concurrence internationale d'après la loi d'une collaboration indispensable, en faisant passer l'intérêt spirituel de l'humanité, la paix dans le droit et dans une activité d'autant plus féconde qu'elle sera mieux ordonnée, avant la satisfaction d'intérêts particuliers, égoïstes et mal compris. C'est alors seulement que le socialisme pourra devenir une vérité.
La liberté de l'art ne sera point anéantie ou diminuée par le fait qu'il subira l'influence et le contrôle d'un haut esprit de moralité humaine. C'est lui-même, au fond, qui devra se contrôler et qui se contrôlera en prenant son inspiration plus haut que dans les passions vulgaires et let, jouissances purement sensibles. Qu'il ne se croie pas destiné seulement à interpréter et à flatter les désirs de l'animalité ; qu'il traduise et serve l'esprit, l'esprit de l'humanité, qui est un sens de moralité, l'élément transcendant de la beauté. Ce n'est point plaider l'asservissement de l'art que de l'inviter à ne se point asservir lui-même aux appétits inférieurs de l'homme et à ne se transît
LA MORALE HUMALXE
LA MORALE ET LA CIVILISATION
former point en agent de corruption. L'humanité nouvelle réclame un art qui réponde à son besoin d'élargissement, à ses aspirations, à son idéal. Elle saura bien se le donner. L'antiquité, dira-ton, nous a légué des modèles que l'on peut bien et que l'on doit imiter, mais que Ton ne dépassera jamais. Pour le fmi de l'expression, pour rachèvement de la forme, peut-être, en certains arts, comme la sculpture. Mais, dans l'ensemble de la culture artistique et pour la hauteur dé l'inspiration, certainement non. A cet égard déjà l'art chrétien l'a emporté sur l'art antique. L'art humain devia se montrer supérieur ;\ l'art chrétien. Il n'est point d'art indépendant de la culfnre générale dans une société donnée. L'ait humain entrera dans l'esprit de la culture humaine, et il s'en trouvera garanti, non diminué ; il s'en trouvera plus libre et même plus hardi, non contraint ni rabaissé. Et après tout, l'art est pour servir aux fms de l'homme, à ses fuis supérieures surtout, et non Thomme pour servir aux caprices de l'art.
Ce qui est vrai de l'art en général est vrai en particulier de la littérature. On s'est trop accoutumé à régarder celle-ci comme un amusement d'oisifs, un exercice de raffmés, qui satisfait le goût d'autres raffmés. Musique de mots, jeu de
pensées, chatoiement d'images, excitant pour la fantaisie et pour certains sentiments ou appétits. Le langage humain peut être tout cela. Ce n'est pas précisément ni uniquement pour cela, osons le dire, qu'il a été inventé. Le langage est le grand instrument de la communication humaine, de la communion sociale ; c'est le langage, en un sens, qui a fait l'humaniLé ; c'est lui qui a comme en dépôt la raison et tous les biens spiiiiuels de la tradition humaine. On pourrait prcs- (jue avancer qu'il est né religieux, ayant acquis des formes régulières dans les exercices des cultes primitifs, et qu'il retient de ces origines quelque chose de sacré. Encore aujourd'hui l'homme s'engage lui-môme en donnant sa parole. C'est donc, en quelque façon, rabaisser le langage que d'en faire un simple instrument de plaisir. Il est de lui-même, par nature et institution, instrument d'intelligence, de sociabilité, d'humanité. (?Li'il le reste, qu'il le devienne de plus en plus. Il est la définition de toute connaissance, la forme naturelle de toute science. Il est l'interprète de tous nos sentiments avoués, le transmetteur de l'esprit que nous portons en nous. Qu'il transmette donc de l'intelligence, de rame, de l'esprit. Le langage non plus n'est pas à traiter comme une fm en soi, une idole à parer
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LA MORALE IIUMAIXE
et a servir ; il sert et il doit servir aux fins de ^ Mnnianilé. La littérature est faite pour l'honime et non riiomrne pour la littérature. Les vrais chefs-d'œuvre littéraires sont ceux qui contienn^Mit une parole d'humanité ; ce ne sont pas les Juii8leries des dilettantes, ni les déclamations des Hu'teurs, ni les descriptions qui ne vont qu a réveillpret alToler la sensualité.
«>n ne peut g-uère se dissimuler qu'il existe h ^les degrés divers, dans nos sociétés contemporaines, un certain dévergondage de la littérature qui la met trop souvent au service de (outes les folies et de tous les vices. L(.n ne réclame pas son asservissement en protestant contre ces abus ; Ton demande plutcM son émancipation, sa réhabilitation. Ce qu'on appelle liberté de' la presse est devenu, en princii)e et jus(|u a un certain nojiii, une nécessité, comme la liberté de pcuber ; mais il n'est rien non plus dont il soit plus f.icilc d'abuser, rien dont, 'en réalité, Ton n'ai! accoutumé d'abuser plus larg-ement. Gomme il devient nécessaire, et d'une nécessité de plus eu plus urgente, que la liberté de penser ne soit pns comprise comme une licence accordée à toutes les insnnilés, il importe de plus on plus que la liberté de la presse ne soit pas comprise comme un droit de mettre en imi)rinié toutes les aber-
LA MORALE ET LA CIVILLSATI0
rations, lous les mensonges et toutes les turpitudes. Le langag-e, disons-nous, a été inventé à lin d'humanité ; rimi)rimerie aussi ; et il n'est pas plus permis d'employer l'une ,que l'autre à la perversion de l'homme. Si l'on prend la peine de considérer combien faible est, en g-énéral, rintellig-ence humaine, combien elle est facile à décevoir, môme chez les hommes les mieux doués et les plus cultivés, et combien elle est lente à revenir d'une illusion, coml)ien excitables sont chez la plupart des hommes l'imaginalion, la sensibilité, les appétits égoïstes, combien fragile et inconstante est notre volonté, l'on ne pourra manquer de reconnaître qu'on ne met Ira jamais trop de circonspection, de conscience, de mesure et d'exactitude dans les pensées qu'on livre à la publicité, dans les sentiments que l'on exi)riine pour les propager, dans les intentions que l'on suggère et que l'on voudrait faire accepter. Kn regard de la réalité présente, parler de fairt; servir la lil(é['ature commune, et la presse d'abord, à l'éducation de la nouvelle humanilé, pourrait sembler un paradoxe des plus ironiques ou un témoignage de la plus extraor<linaire naïveté. Il faut pourlant que cela soit, et dans l'intérêt de l'humanité à naître, qui aura besoin de nourriture saine, et dans l'intérêt de la littérature
LA MORALE ET LA CIVILISATION
même, qui s'avilit si elle n'est morale, qui est nuisible socialement si elle n'est socialement utile, qui n'a pas le droit d'être frivole quand la tâche de l'homme est si lourde, qui n'est pas vraiment libre si elle ne se met au service de l'idéal humain.
Ainsi la morale humaine n'est point ennemie de la civilisation humaine ; elle est pour cette civilisation même la condition indispensable de la conservation et du progrès. Aucune opposition n'existe entre l'humanité et la civilisation. L'humanité a besoin de la civilisation, et la civilisa- . tion a besoin de rhumaiiité. L'une ne saurait exister sans l'autre. Mais l'humanité prime la civilisation. L'idéal humain est le couronnement de toute culture. La perfection morale de l'homme et de l'humanité est le but ultime de tout effort humain. Si des civilisations partielles et relativement peu durables ont été jadis réalisées dans des humanités particulières, aucune civilisation n'est désormais réalisable que dans la communion de l'humanité universelle, et une telle civilisation aura des chances de durée, dans un perfectionnement indéfini, que n'ont pas eues ses devancières. Mais la condition de son existence et de la formation même de l'humanité dont elle sera solidaire, c'est l'institution morale du genre
humain dans laquelle s'intégrera cette civilisation. C'est parce que l'humanité grandit, parce qu'elle veut être la société des nations, l'humanité réalisée dans la communion des peuples, parce qu'un idéal moral plus large, plus efficace, plus exigeant, s'impose à cette humainté nouvelle comme raison et loi de son être, que la civilisation de cette humanité doit être aussi pénétrée du même idéal, moralement plus haut et plus intimement pénétrant, plus véritablement libérateur et réalisateur dans tous les ordres de l'humaine activité. En plaidant pour une profonde moralisaiion de la pulture humaine nous ne plaidons pas contre la civilisation ni contre son progrès, nous plaidons pour l'avènement d'une culture supérieure moyennant laquelle l'humanité pourra vivre, travailler et progresser en tout dans la paix, afin que lui soit assurée la mesure de félicité que comporte sa condition dans le monde.
ClIAPITHK Xir
LA ivron vf.K i:r i.e komielr
Le bonheur est la satisfaction et lagrément qui se peuvent trouver pour nous dans la vie. Mais il y a bonheur et bonheur. Un élément spirituel entre dans tout bonheur humain, puisque le bonheur serait pour nous inconcevable sans une certaine conscience de la satisfaction éprouvée. Aussi bien certains sages ont-ils estimé que le grand art de lexistence consisterait à tirer de celle-ci le maximum de jouissances et à réduire au minimum les misères que Ton ne saurait écarter. Cependant les jouissances mêmes sont de différents ordres et de valeurs différentes. Sans doute n'en est-il point où nos sens ne soient «'u quelque manière intéressés ; mais les joies propres des sens, pour être les plus tangibles et les plus vives, — peut-être faudrait-il dire les plus violentes, — ne sont pas néanmoins les plus '
réelles ni les plus considérables. Ces dernières qualités appartiendraient plutôt aux joies propres de Tesprit, à celles que procure l'exercice d'une pensée profonde, l'évolution intime de sentiments nobles, les succès de l'effort moral, de l'action bienfaisante et désintéressée. Encore estil que le bonheur, quel qu'il soit, est objet de recherche plutôt que de possession. Essayons d'en percevoir un peu plus nettement la véritable nature et les conditions.
C'est chose très significative que les grandes religions, tout en paraissant désespérer, ou peu s'en faut, du bonheur humain, aient apporté un soulagement appréciable à nos misères, tandis que les sages, ou prétendus tels, qui se sont flattés de réaliser le bonheur dans la possession de soi-même, comme les stoïciens, ou dans un bon équilibre des jouissances matérielles que notre existence peut comporter, comme les épicuriens et quantité de modernes sociologues ou socialistes, n'ont pas beaucoup avancé les affaires de l'humanité.
LA MORALK HUMAINE
Les deux grandes religions du monde, le bouddhisme et le christianisme, ont posé en principe que le bonheur n'est aucunement réalisable dans ^ les conditions et limites de notre existence terrestre. Toutes les deux ont pensé constater l'infiiue misère, physique et morale, de l'homme. La première a donné, pour s'en retirer, une reculle malaisément praticable, moins praticable micuie pour le commun des mortels que l'alaraxie stoïcienne, et de résultat beaucoup plus incorlain ; car la maîtrise de soi est chose réalisable en quelque mesure, et l'entrée dans le nirvana est une conclusion quelque peu imaginaire et mythique de l'effort humain. La seconde se résigne à toutes les misères physiques, considérées dans •len.semble comme un juste châtiment du • péché, une rançon des misères morales, censées punissables, que Dieu pardonne à la foi repenl^mte, et elle promet au croyant la possession d'une \ie bienheureuse dans l'éternité, garantie non moins problématique en elle-même que la possibilité du nirvana. Si puissante qu'ait été l'action de ces religions dans l'ordre moral, leur programme nous paraît maintenant consister dans un effort démesuré, illusoire, pour échapper au combat de la vie. Elles se sont donné un idéal qui n'était pas tout à fait moral, parce qu'elles
LA MORALE ET LE BONHEUR
ont voulu contester presque toute valeur à Texistence humaine daus ses conditions normales, et qu'elles ont prescrit un idéal de renoncement dont la stricte application aurait amené à bref délai la disparition, non le perfectionnement de la société humaine. Leur mérite est dans le sentiment juste et profond qu'elles ont eu de l'humaine misère, et dans la bonne volonté qu'elles ont apportée à y remédier ; elles ont eu l'une et l'autre du genre humain toute la pitié qui convient. 11 leur a manqué, à Tune et à l'autre, un sens exact de la vie et de s.is possibilités, matérielles et spirituelles, d'amélioration. Car on ne peut pas beaucoup améliorer la société des hommes en s'en retirant. Pratiquement elles n'en pouvaient tout à fait sortir, et elles n'ont pas tardé même à s'y acclimater ; mais elles n'ont pas réalisé leurs programmes respectifs, et elles n'y ont pas non plus renoncé théoriquement, en sorte qu'elles n'ont jamais été bien adaptées aux conditions véritables du progrès humain. Elles n'en marquent pas moins un avancement considérable dans l'appréciation morale de l'existence et elles ont rendu à l'humanité un service capital en montrant que la valeur substantielle de l'existence humaine ne pouvait pas être dans sa réalité matérielle et sensible, sujette à trop d'acci-
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LA .MORALE ET LE BONHEUR
^«••iHs, précaire un elle-iuèiiie et lu.-iUve \l-,k
rable ^ala,^ quelque chose par le seul fait qu'on y pouvait intésrrer ou'il v faiinii ■ .- . «MiPi(„.,r, ■ , u ^ ^'^ iiifegrer la haute
sP'n'u.,hte, la haute moralité dont elles avaient ie pressentiment.
Certains économistes, certains socialistes, certnn,s.st,ciolo.nesontconcH des paradis qui ne pecluuent point par excès d'idéalisme et qni nV va.ent rien de transcendant, mais qui, en lenr é^em-e, n étaient guère moins imaginantes et n'ont pas cessé d être aussi peu réalisables que les paradis religieux d'immortalité bienheureuse ou de repos éternel. C'est au miroitement de ces non- ' veaux paradis que s'amusent et s'abusent les honiiu.s (le notre temps. Pauvres paradis, renouvelés d'Kpicure, mais en des conditions tout antres que celles de la société antique, et avec Hiu. ])hilos(H)liie moins souriante, quand on y Hitroduit encore un i)eu de philosophie. On vou- ^J''»'f- ^'' ce qu'il semble, transformer les sociétés innnaines en troupeaux gras, qui seraient logés dans de bons parcs, richement pourvus, bien hygiéiu.iues et pleins d'agrément. Mais les parcs ne se trouvent jamais aménagés aussi parfaitement qu'on 1(^ voudrait, et les troupeaux mêmes répugnent à s'y laisser enfermer ; ils ne se sen-
tent pas aussi heureux qu'on l'avait espéré ; ils mangent leur provende, qu'on ne réussit pas à leur faire trouver assez abondante et assez succulente ; ils s'impatientent volontiers contre le travail, dont on n'a pu les dispenser entièroment ; ces animaux p(ni dociles, et dont on ne se lasse pas d'excitei" la tierté, ne peuvent maniiuer de ressentir le travjul comme une contrainte impo- ' sée à la liberté de leurs mouvements, comme un lourd fardeau qu'on am'ait jeté sur leur existence, comme une corvée dont les sociétés ont nndtiplié la peine. Le malaise provient de ce qu'on a voulu ou alïeclé de vouloir réaliser d'un seul coui) le bonheur des masses par une sorte de messianisme à rebouis, de salut par en bas, de l)éatilu(le par la vulgarité. De vulgarité l'on obtient tant et plus, mais la béatitude se fait attendni ; les jouissances inférieures provoipient des appétits grandissants ; i)our grossière que la chimère soit, elle n'en reste pas moins chimère, et la félicité promise ne cesse pas d'échapper à ceux (jui la \eulcnl saisir.
Tout le mondi3 maintenant regarde un grand peuple, à l'est de rKiu'ope, que des conducteurs inli'épides ont voulu rendre heureux en bloc et subitement : organisntion collective du troupeau national dans la plus parfaite égalité, socialisa-
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LA MORALE IIUMALNE
tion générale de la propriété, du travail, et pour finir, cessation ou bouleversement du travail désorganisation des services sociaux, despotisme inouï, régime de terreur, avec la famine la hideuse famine. Les peuples contemplent avec stupeur ces gens qui se sont condamnés euxmômes à mourir de faim sur une terre capable de les nourrir et qui restent pris dans cet engrenage de la mort. Si toute plaisanterie n était pas déplacée devant un pareil spectacle, on pourrait tronvnr qu'il n'est pas prudent à Thomme das- Pi'-^M- au bonheur, et que mieux lui vaudrait se 'It'f.er de ceux qui veulent trop énergiquement sa l.-hcté. Une lamenfation sur Tinsondable bé- «i--e du .enre humain serait plutôt de saison si les lamentations servaient à quelque chose r.onsfatons seulement que la chimère d'un bonheur tout matériel est bien plus dangereuse en elle-même, plus funeste en ses résultats, même en ce qui regarde le côté malériel de Texistence Iiumame, que Tidéal spirituel le plus éloigné de la v.e (errestre. La faillite du socialisme à réaliser un Idéal trop bas n'est pas moins constante que celle des grandes religions à réaliser leur rêve insaisissable.
Le bonheur lui-même serait-il donc une ciiimère ? Certainement, tous les bonheurs qu'on
LA MOR.ALE ET LE BONHEUR
nous a jusqu'à présent offerts étaient en partie chimériques. Mais il n'est pas indifférent de noter que les plus grossiers se sont trouvés, à l'expérience, les plus chimériques, osons dire les plus pernicieux de tous. C'est le bonheur absolu qui est pour nous une chimère. Ce qui est vmiment chimérique est la prétention de se reposer dans une jouissance qui remplirait toute notre vie et qui comblerait tous nos besoins, tous nos désirs ; une telle jouissance n'existe pas dans la réalité ; elle n'est aucunement réalisable pour nous. L'homme est dupe des illusions que luimême se crée ; c'est lui qui se prépare les déceptions dont il souffre. Il n'est pas, tant s'en faut, un pur esprit ; il n'est pas non plus un vulgaire animal. Prétendre le faire vivre et lui faire trouver son bonheur dans la spiritualité pure est une chimère ; prétendre le faire vivre et lui faire trouver son bonheur uniquement dans les satisfactions que comporte son animalité n'est pas une moindre chimère ; cette chimère est seulement plus lourde que l'autre et plus fâcheuse en ses conséquences. Si nous admettons qu'il y ait un bonheur animal et un bonheur humain, force nous sera d'avouer en même temps que Thomme n'a su jusqu'à présent réaliser ni l'un ni l'autre. Mais le bonheur animal est une jouissance
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passoo-ère ; ce ivest pas un bonheur pour Thomn^e, qui ne peut trouver une jouissance durable dans un plaisir sensible, et qui, en multipliant ces plaisirs, a généralement conscience de s amuser, plutôt qu'il ne se sent véritablement heureux '^eux-là mêmes qui sont incapables de s'élever à une meilleure félicité trouvent le moven de n'être jaiiiais rassasiés de ces joies sensibles, et ils ne sonoent pas à s'enfermer dans la mesure que leur conseillerait une sagesse épicurienne, ni à s'imposer les précautions qu'une hygiène de jour en jour mieux instruite voudrait leur dicter. L'homme qui court après le bonheur animal ne l'attemt pas, parce que son appétit ne cesse pas de s allonger au-delà de la satisfaction acquise. Cet ^"v <iévoyé ressemble fort à une béte que l'ins- »'net ne règle plus, et qui ne sait pas davantage ^'J»''"' ■• la raison. Son bonheur animal le laisse in((niet, avec le sentiment au moins vague de sa tlceliéance ; faute de sens social, de sens moral Il ne connaît guère de bonheur humain. Nous I avons dit, répétons-le : l'homme ne jouit pas véritablement, humainement, de son bonheur PliysKfue, s'il ne le colore, s'il ne l'inspire de moralité.
Beaucoup de gens professent, nous le savons que les perfectionnements réels de la vie sociale,'
LA MORALE ET LE RONHEUR
en ce qui regarde les conditions matérielles de l'existence, sont pour fournir une liberté plus grande à la vie de l'esprit, non seulement à l'entretien de la vie intellectuelle, mais à celui de la vie morale, de la vie familiale, de la culture sociale. C'est reconnaître la subordination naturelle du point de vue physique au point de vue moral, de la vie animale à la vie spirituelle, du bonheur sensible au bonheur humain. Il est fâcheux que la reconnaissance soit plutôt théorique et officielle qu'efficace et pratique. Encore est-il que là se trouve la solution du problème qui nous occupe. Il n'est de félicité individuelle, domestique, sociale, nationale et internationale, que dans cette subordination de l'intérêt matériel à l'intérêt spirituel, des appétits naturels au sens de la moralité, de la vie sensible et animale à la vie morale et à ses lois. Telle sera certainement la condition prédominante de la vie spirituelle dans l'humanité, quand une telle vie se réalisera sur la planète, si toutefois cette merveille doit se produire avant que la planète elle-même soit devenue inhabitable.
Autant dire que la condition essentielle du bonheur humain n'est pas dans la jouissance, dans le repos, dans l'inaction, dans l'inertie. Ce serait plutôt le contraire. Le bonheur consiste pour
LA MORALE HUMALNE
nous dans la satisfaction qui accompagne Texercice normal d'une activité féconde. Plaisir et bonheur ne sont point synonymes, comme on l'admet trop facilement. Le plaisir est un supplément, une forme secondaire et accessoire du bonheur, à moins qu'il n'en soit, conmie il arrive assez souvent, une sorte de contrefaçon. Tout bien considéré, le bonheur est une chose morale, et il importe de le comprendre ainsi, pour n'en point désespérer. Car il n'est pas de médiocre conséquence que le bonheur soit lié au caractère moral de l'action, de notre mouvement vital ; quMl résulte de l'activité d'un sujet libre, dont la liberté même provient de ce que cette activité est moralement conduite ; que le bonheur ne soif pas un simple effet de passivité, une sorte d'inertie béatifiante, une déliquescence de la volonté dans la satisfaction des appétits. Ces choses-là peuvent être des joies ou des plaisirs, elles peuvent, en l'occasion, accompai^ner le bonheur, elles ne sont pas lé bonheur et elles ne le constituent pas. Le mot de « plaisir » fait presque équivoque pour caractériser la joie morale et l'espèce de quiétude supérieure où s'épanouit une volonté fixée dans le bien.
Mais si nous plaçons le bonheur dans le déroulement d'une action moralement bonne, d'une
LA MORALE ET LE RONHEUR
activité générale moralement dirigée, le bonheur est à notre portée ; le bonheur n'est pas un butin facile comme l'imaginent ceux qui le cherchent dans les satisfactions matérielles, mais il n'est pas non plus une récompense lointaine, l'acquisition fmale d'un repos absolu dans l'infini du néant ou dans celui d'une gloire qui défie la pensée. L'erreur des religions apparaît en toute clarté : suspendre le bonheur à une espérance invérifiable, comme fait le christianisme, ou bien à un état impossible à réaliser, comme fait le bouddhisme, c'est nier en fait la réalité du bonheur pour l'homme, c'est méconnaître le caractère éminent de la moralité humaine, laquelle est ennoblissement, et gloire, et bonheur. Le bonheur est dans la moralisation, dans la moralité de l'existence humaine ; il n'est pas dans le nuage d'un au-delà indéterminé ; il est réel, il est vivant, parce qu'il est la moralité même de la vie. La moralisation de notre activité humaine est donc le condiment qui fait cette vie heureuse. Ainsi nos plus humbles actions, à commencer par la satisfaction normale de nos appétits naturels, en subordination consciente aux fins supérieures de notre existence, deviennent une part de notre félicité. Ainsi le travail, quel qu'il soit, par lequel noua satisfaisons à notre fonction so-
LA MOR.VLE HUMAINE
ciale, devient noble, et glorieux, et heureux, pourvu qu'il soit accompli dans des conditions morales. Qui donc a présenté le travail comme une peine ? Qui donc a prétendu que Fhomme avait été condamné au travail parce qu'il avait péché ? Qui donc a pensé instruire les hommes en leur donnant à croire que l'oisiveté était la condition normale du bonheur humain ? L'homme s'est livré au travail pour son besoin, dans son intérêt. Son animalité s'en est bien trouvée. Sa sociabilité l'a exigé. Toutes les civilisations en sont sorties. Les sociétés humaines en ont lait trop souvent une forme d'oppresion, et le langage chrétien connaît même encore des œuvres serviles. Mais, en soi, l'organisation du travail est le moyen normal par lequel une société pourvoit à l'entretien et à la conservation de tous ses membres. Le travail, étant un service social, est une action morale ; il suffit pour le trouver honorable et glorieux de le prendre pour ce qu'il est ; et le prenant ainsi, au lieu de le trouver affligeant, on le trouvera consolant, béatifiant. Le travail est l'acte humain par excellence, étant par excellence un acte social. Un travail normalement conditionné, moralement conduit, est un élément essentiel du bonheur humain.
Il est aisé de voir, sans qu'il soit nécessaire
LA MORALE ET LE nONHEUR
d'entrer dans le détail, comment la moralisation de notre vie est une sève qui la pénètre tout entière de noblesse et de bonheur, qu'il s'agisse de la vie individuelle, qu'il s'agisse de la vie familiale, qu'il s'agisse de la vie sociale et de la vie nationale. 11 en sera de même pour la vie internationale le jour où les rapports internationaux seront inspirés de moralité. Cette équation de la morale et du bonheur est chose si simple et si claire qu'on s'étonnerait de la trouver encore si peu comprise, n'était l'infirmité de notre nature, lente à percevoir les clartés de l'esprit. Il n'est pas moins vrai que cette équation a été vaguement entrevue et pressentie depuis les premières origines de la culture humaine. C'est en vertu do cette intuition confuse que l'homme, depuis le commencement et tout en regimbant, s'est imposé le joug d'une certaine moralité, qu'il a perfectionné ce joug, qu'il veut le perfectionner encore, qu'il rêve de se constituer définitivement en humanité. Il a l'air de multiplier autour de lui les contraintes, mais il a bien conscience de libérer lui-même en s'améliorant et de se rendre plus heureux en se libérant par cette amélioration. Ce ne sera pas toutefois pour lui un médiocre avantage que de prendre une conscience nette de ce dont il n'a guère eu jusqu'ici que le
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LA MOR.VLE HUMAINE
ciale, devient noble, et glorieux, et heureux, pourvu qu'il soit accompli dans des conditions morales. Qui donc a présenté le travail comme une peine ? Qui donc a prétendu que l'homme avait été condamné au travail parce qu'il avait péché ? Qui donc a pensé instruire les hommes en leur donnant à croire que l'oisiveté était la condition normale du bonheur humain ? L'homme s'est livré au travail pour son besoin, dans son intérêt. Son animalité s'en est bien trouvée. Sa sociabilité Ta exigé. Toutes les civilisations en sont sorties. Les sociétés humaines en ont Fait trop souvent une forme d'oppresion, et le langage chrétien connaît môme encore des œuvies serviles. Mais, en soi, l'organisation du travail est le moyen normal par lequel une société pourvoit à l'entretien et à la conservation de tous ses membres. Le travail, étant un service social, est une action morale ; il suffit pour le trouver honorable et glorieux de le prendre pour ce qu'il est ; et le prenant ainsi, au lieu de le trouver affligeant, on le trouvera consolant, béatifiant. Le travail est l'acte humain par excellence, étant par excellence un acte social. Un travail normalement conditionné, moralement conduit, est un élément essentiel du bonheur humain.
Il est aisé de voir, sans qu'il soit nécessaire
d'entrer dans le détail, comment la moralisation de notre vie est une sève qui la pénètre tout entière de noblesse et de bonheur, qu'il s'agisse de la vie individuelle, qu'il s'agisse de la vie familiale, qu'il s'agisse de la vie sociale et de la vie nationale. 11 en sera de même pour la vie internationale le jour où les rapports internationaux seront inspirés de moralité. Cette équation de la morale et du bonheur est chose si simple et si claire qu'on s'étonnerait de la trouver encore si peu comprise, n'était l'infirmité de notre nature, lente à percevoir les clartés de l'esprit. Il n'est pas moins vrai que cette équation a été vaguement entrevue et pressentie depuis les premières origines de la culture humaine. C'est en vertu de cette intuition confuse que l'homme, depuis le commencement et tout en regimbant, s'est imposé le joug d'une certaine moralité, qu'il a perfectionné ce joug, qu'il veut le perfectionner encore, qu'il rêve de se constituer définitivement en humanité. Il a l'air de multiplier autour de lui les contraintes, mais il a bien conscience de libérer lui-môme en s'améliorant et de se rendre plus heureux en se libérant par cette amélioration. Ce ne sera pas toutefois pour lui un médiocre avantage que de prendre une conscience nette de ce dont il n'a guère eu jusqu'ici que le
pressentiment, et de s'encourager plus énergiquenient au bien par la claire vue du bonheur humain qui est dans la moralité humaine.
Ce que les religions ont procuré de félicité réelle aux hommes est la confiance morale quelles leur ont donnée parmi les difficultés de lexistence. Peu importe que cette confiance nous semble maintenant, à distance, avoir comporté une certaine part d'illusion ; eu égard au résultat de cette confiance et au plein sens de la vie humaine, l'illusion était partielle et accessoire ; elle était dans le symbole religieux qui figurait l'économie de la vie humaine, la véritable économie du salut. Mais le sentiment de confiance correspond à une nécessité profonde de la vie ; il y a donc bien des chances pour qu'il en pressente la vérité. Presque fatalement aussi, vu la constitution de notre esprit, les définitions de l'espérance ont été défectueuses, enfantines même ; elles le sont encore, et chez les plus émancipés des vieilles croyances. Nous sommes tourmentés de rêves nouveaux, qui présagent des réalisations meilleures que celles du passé ; à l'égard des
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réalisations actuelles et des possibilités immédiates de réalisation, ce sont bien encore des rêves, non parce que c'est l'idéal, — car, en soi, l'idéal n'est pas rêve, c'est le programme de l'avenir, — mais parce que nous voyons presque toujours, par une illusion qu'il ne nous serait peut-être pas très difticile d'éviter, que cependant la plupart d'entre nous aiment mieux garder, la réalisation ' plus proche qu'elle n'est, que normalement elle ne peut êti'e. Encore est-il que cette part d'illusion quasi naturelle correspond à une vérité, à une réalité : les possibilités de perfectionnement sont en grande partie dans l'avenir, et leurs chances de réalisation sont plus ou moins dépendantes de notre libre effort. C'est donc la conscience de cette vérité qu'il importe d'éclaircir ; c'est cet effort qu'il importe d'exciter, de soutenir et de régler.
Les religions ont institué des disciplines, posant en principe que le bon ordre, la paix, la joie de la vie humaine sont ainsi obtenus, garantis et perpétués. Une discipline est toujours nécessaire, d'autant plus nécessaire et d'autant plus strictement obligatoire que sont plus parfaits l'ordre, la paix et la joie qu'il s'agit de réaliser et de protéger. Les disciplines se précisent à mesure que l'idéal se définit plus exactement ;
elles deviennent plus larges à mesure que Fidéal s'élève et s'étend ; niais si elles sont moins dure^ de forme, elles n'en sont que plus compréhcnsives et plus intimement exigeantes. La disciplinr^ des individus, des familles, des nations, du irenro humain ne se fait pas plus étroite en ses précpptes à mesure que les hommes s'avancent dans la Voie de rhumanité, mais elle se fait plus >V'vère et plus pénétrante, elle développe ses exigences essentielles, ses prescriptions spirituelles, en laissant tomber comme de vieilles superstitions les observances périmées. Elle se fait de plus en 1)1 us morale et de moins en moins mécaniqu-?. ; elle est de plus en. plus vertu personnelle et de moins en moins contrainte extérieure. Pom- ce Ko raison môme elle est la source de joies pi:;s jh'ofondes, plus réelles parce qu'elles sont plus spirituelles ; elle est condition et source de bonheur.
A peine est-il besoin de dire que les hommes trouvent plus de véritable joie dans la pratique de cette discipline indéHniment perfectible, qu'ils n'en trouveraient et qu'ils n'en trouvent dans la négligence et l'abandon d'une telle discipline. Les retours vers l'animalité ne sont pas pour eux des retours i\ la félicité. L'âge d'or n'est pas derrière nous ; derrière nous est la barbarie, dont
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les générations humaines sont peu à peu et péniblement 'sorties, où ne nous ne sommes toujours que trop prêts à retomber. Une part de notre bonheur est dans l'espoir que l'avenir garde à ceux qui viendront après nous un meilleur ordre, une meilleure paix, une joie plus complète que l'ordre, la paix et la joie qui nous ont été si difficilement acquis, si parcimonieusement attribués. Cette part est de désintéressement ; mais nous n'en sommes plus à apprendre que le désintéressement est un élément essentiel de la félicité morale.
Il n'est pas de désintéressement absolu, parce que l'individu lui-même n'est pas un absolu qui puisse jouir ou renoncer dans l'infuii ; il n'est pas un tout qui puisse rapporter tout à lui ni s'abandonner pleinement ; mais, partie d'un tout, il jouit en communiant au bien de tous dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Il ne peut ni ne doit rien s'attribuer en propre de ce qui est à son prochain ; encore moins peut-il confisquer à son profit les biens et les joies des hommes à venir : mais, membre de l'humanité, il jouit d'une certaine manière, et il souffre pareillement de ce dont jouit et souffre l'humanité actuelle, plus spécialement l'humanité qui l'environne ; de même il jouit par anticipation, et il souffre de ce
dont jouira et soulTrira rhunianilé qui vient. Il prend aussi part aux joi*es des humanités passées, et il compatit à leurs douleurs ; mais de ces douleurs écoulées, dont plusieurs ont cessé, il éprouve le soulagement. Les douleurs de l'avenir seront moindres, il l'espère, que celles du présent, et les joies plus grandes. Il souffrira moins dans cet avenir, et il jouira davantage ; lui, c'està-dire les autres ; mais, en vérité, que ce soit lui ou les autres, c'est tout un.
La vie de l'esprit porte en elle-même sa récompense. Cette vie toutefois, nous le savons, n'est complète que dans, la perfection de la vie morale. Car il peut exister un égoïsme de la vie intellectuelle et de la vie esthétique par lequel ne sont point favorisés mais compromis le bonheur des individus et celui de la société dont ces individus font partie. Des intellectuels et des artistes qui s'admirent et qui se recherchent eux-mêmes sont d'ornement plus que d'utilité ; au moins, si leur œuvre peut, dans la mesure où elle n'est point gâtée par leur égoïsme, servir aux lins de la société, leur personne y est moins utile. Hommes et œuvres ont besoin d'être animés par un esprit d'humanité, ou bien les hommes corrompent eux-mêmes leurs œuvres, et leur propre bonheur, et celui de la société où ils viveiU.
LA MORALE ET LE BONHEUR
Joie dans l'activité, activité dans la paix, paix dans l'ordre, telle paraît être la meilleure définition du bonheur et de ses conditions. Activité de plus en plus féconde, paix croissante, ordre toujours perfectionné, tel est' l'idéal, tel le pro gramme, telle l'espérance. Le bonheur, nous venons de le dire, est fait aussi d'espérance. C'est en espérance que Ton agit, et comme laction n'atteint jamais son terme définitif, c'est toujours en espérance que Ton vit. Une sorte de messianisme entre dans les conditions normales de notre existence. Nous avons mis notre espoir plus près de nous, et l'objet de notre attente est conçu selon des possibilités, non selon des fantaisies. Encore est-il que nous vivons beaucoup dans l'avenir, si nous ne nous risquons plus trop à vivre dans l'éternité. Cet élan vers l'avenir est la poussée de l'esprit en nous ; c'est le mouvement vers l'être ; quand ce mouvement se ralentit dans les individus et dans les sociétés, c'est la mort qui vient, c'est qu'individus et sociétés vont être versés aux déchets que le courant de la vie abandonne sur ses bords. Ainsi le bonheur est composé d'activité satisfaite, d'un sentiment de plénilude acquis par une réalisation de vie spirituelle, de vie naturelle spiritualisée, et d'un sentiment d'espérance, de la foi en des réalisations
spirituelles plus complètes, par nous ou par d^autres, dans lavenir. Il serait vain actuellement et sans doute le sera-t-il longtemps encore de spéculer sur ce qui adviendra dans les derniers jours de l'espèce, lorsque la terre sera devenue inhabitable et que l'humanité, que la vie seront condamnées à disparaître de notre planète. Si ces jours arrivent, il sera beau encore que les derniers humains meurent en communion d'amour et de paix, sans désespérer de l'univers.
Car le bonheur humain ne sera jamais, nous ne voyons pas du moins qu'il puisse être une jouissance passive, éternellement garantie contre toute lin, toute décadence, tout danger. Nous sommes dans la vie comme dans une ville assiéëée, jamais prise, où la garnison se renouvelle et a besoin de se renouveler perpétuellement, parce que sans cesse elle est sur la brèche, contenant l'ennemi, mais succombant à la lutte. Ce n'est pas sans effort que l'ordre est maintenu à l'intérieur de la cité, du petit monde qu'est l'individu, du monde plus grand qu'est toute société ; ce ne sera pas non plus sans peine que cet ordre sera gardé dans l'immense communauté que sera sans doute un jour l'humanité enfin rassemblée. Jamais ne sera conjurée la fatalité de la mort ;
peut-être celle-ci sera-t-elle considérée de moins en moins comme une énigme et perdra-t-elle toutes ses terreurs ; car ce doit être une énigme fictive, construite par notre pauvre raison ; notre mort est aussi naturelle que notre vie, et peute.tre est-ce enfantillage que de rêver au sort de notre personnalité après que nous aurons joué notre rôle sur la scène de ce monde ; c'est le lleuve de vie qui dure et non pas les vagues qu'il forme successivement. Jamais non plus sans doute ne disparaîtra tout à fait le poids de l'animalité ; la vie de l'homme restera conditionnée par ses origines ; il ne deviendra pas un pur esprit ; l'animal se domestiquera, si on le veut, s'il le veut, de plus en plus, mais il aura toujours besoin d'être ainsi domestiqué ; si sa nature s'assouplit davantage en esprit, ce ne sera que par une éducation continue, par une discipline attentive, de plus en plus perfectionnée, de mieux en mieux pratiquée. Les retours d'égoïsme individuel et collectif seront toujours possibles ; ils auront toujours besoin d'être prévenus, et quand, malgré tout, ils se produiront, ils auront besoin d'être contenus. Jamais le bonheur humain ne sera, il ne peut pas être une pure quiétude ; c'est l'entrain d'un combat perpétuel où l'allégresse est en proportion des vietoiresqu'on a remportées.
LA MORALE HmfAiXE
spirituelles plus complètes, par nous ou par d'autres, dans Tavenir. Il serait vain actuellement et sans doute le sera-l-il longtemps encore de spéculer sur ce qui adviendra dans les derniers jours de l'espèce, lorsque la terre sera devenue inhabitable et que l'humanité, que la vie seront condamnées à disparaître de notre planète. Si ces jours arrivent, il sera beau encore que les derniers humains meurent en communion damour et de paix, sans désespérer de l'univers.
Car le bonheur humain ne sera jamais, nous ne voyons pas du moins qu'il puisse être une jouissance passive, éternellement garantie contre toute tin, toute décadence, tout danger. Nous sommes dans la vie comme dans une ville assiégée, jamais prise, oii la garnison se renouvelle et a besoin de se renouveler perpétuellement, parce que sans cesse elle est sur la brèche, contenant rennemi, mais succombant à la lutte. Ce n'est pas sans effort que l'ordre est maintenu à l'intérieur de la cité, du petit monde qu^est l'individu, du monde plus grand qu'est toute société ; ce ne sera pas non ^lus sans peine que cet ordre sera gardé dans l'immense communauté que sera sans doute un jour l'humanité enfin rassemblée. Jamais ne sera conjurée la fatalité de la mort ;
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peul-ôtre celle-ci sera-t-elle considérée de moins en moins comme une énigme et perdra-t-elle toutes ses terreurs ; car ce doit être une énigme fictive, construite par notre pauvre raison ; notre mort est aussi naturelle que notre vie, et peutô.tre est-ce enfantillage que de rêver au sort de notre personnalité kprès que nous aurons joué notre rôle sur la scène de ce monde ; c'est le llcuvc de vie qui dure et non pas les vagues qu'il forme successivement. Jamais non plus sans doute ne disparaîtra tout à fait le poids de l'animalité ; la vie de l'homme restera conditionnée par ses origines ; il ne deviendra pas un pur esprit ; l'animal se domestiquera, si on le veut, s'il le veut, de plus en plus, mais il aura toujours besoin d'être ainsi domestiqué ; si sa nature s'assouplit davantage en esprit, ce ne sera que par une éducation continue, par une discipline attentive, de plus en plus perfectionnée, de mieux en mieux pratiquée. Les retours d'égoïsme individuel et collectif seront toujours possibles ; ils auront toujours besoin d'être prévenus, et quand, malgré tout, ils se produiront, ils auront besoin d'être contenus. Jamai.s le boidieur humain îic sera, il ne peut pas êtn^ une i)ure quiétude ; c'est Tentrain d'un combat perpétuel où rallégi'osse est en proportion des vicioireS((u'on a remporlérs.
LA MOR.\LE HUMAINE
Lon peut espérer que la paix ira grandissant dans les individus, dans les sociétés, dans Thunianilé ; que reffort pour le bien sera de plus en plus facililé et empiessé ; que les puissances du mnl soroni de plus en plus domptées ; qu'ainsi '^ l-an de hautes jouissances i,a saugmentant et que la part de 1 humaine faiblesse et de Thumam,. misère, de l'humaine perversité et de l'humau.o trd)ulation ira diminuant. Toutefois l'épou van table crise qui s'est récemment déchaînée paiim les peuples, et qui n'est pas encore près de s'apaise.', doit nous prémunir contre de faciles Illusions. i\ous avons vu comment les plus terribles cyclones peuvent subitement s'élever dans l'ordre humain pour des causes en apparence fortuites et légères, en réalité pour des causes profondes que les hommes en général aiment mieux- „e pas rechercher, parce qu'il ne leur plait pas (le les voir ni de réagir énergiquement contre elles. Là est le danger. Les humanités diverses entre lesquelles le genre humain s'obsline à se partager, ressemblent, dans leurs folles rivalités, à ,les masses nottanles, facilement excitables et irritables, promptes à s'illusionner, faciles à tromper, piètes à reti'ouver le goût de l'indiscipline, de la lascivité, de la cruauté, susceptibles de haine aveugle, d'avidité sans frein. Oh !
Tel range et horrible, décevante et séduisante espèce, redoutable en ses fureurs de sang et de violence, admirable aussi, mais combien fragile et incertaine, dans ses volontés d'amour, de justice et de paix !
Dans les heures troubles de ces gigantesques saturnales, beaucoup meurent sans trop savoir pourquoi, parce que le mot d'ordre est de tuer, et que, tuant. Ton est tué. D'autres ont conscience de jouer une grosse partie, mais une partie dont l'enjeu pourrait être la richesse, la puissance, l'intense satisfaction de vulgaires appétits, et les malheureux s'aveuglent sur leurs chances de gain aussi bien que sur l'inconsistance d'un tel succès. D'autres en lui savent qu'ils ont, dans ce tumulte, à soutenir des intérêts légitimes, et une discipline humaine, et l'avenir de leur foi en l'humanité ; ils s'en vont défendre contre la brutalité leur droit à la vie, contre la violence le droit de la justice, contre la haine le droit de l'amour, contre la béte le droit de l'homme. Ils meurent, hélas ! comme les autres. Après le massacre, on cherche où est le droit, où est la justice, où est l'amour, où est l'humanité. Il n'est pas plus facile de les trouver, de les réaliser, qu'avant cette grande tuerie ; il est même plus difficile de s'entendre et de se supporter. Les plus heureux peut-
LA MOR.\LE HUMAINE
ri
Lon peut espérer que la paix ira graadissant dans les individus, dans les sociétés, dans Thunianilé ; que l'effort pour le bien sera de plus en plus facilité et empressé ; que les puissances du mal seront de plus en plus domptées ; qu ainsi la part de hautes jouissances ira s'augmentant et que la part de l'humaine faiblesse et de l'hu' marne misère, de l'humaine perversité et de l'humame tribulation ira diminuant. Toutefois Fépouvantable crise qui s'est récemment déchaînée parmi les peuples, et qui n'est pas encore près de s'apaiser, doit nous prémunir contre de faciles Illusions. Nous avons vu comment les plus terribles cyclones peuvent subitement s'élever dans l'ordre humain pour des causes en apparence fortuites et légères, en réalité pour des causes profondes que les hommes en général aiment mieux ne pas rechercher, parce qu'il ne leur plaît pas de les voir ni de réagir énergiquement contre elles. Là est le danger. Les humanités diverses entre lesquelles le genre humain s'obstine à se partager, ressemblent, dans leurs folles rivalilés, à des masses llottantes, facilement excitables et irritables, promptes à s'illusionner, faciles à tromper, prêtes à retrouver le goût de l'indiscipline, de la lascivité, de la cruauté, susceptibles de haine aveugle, d'avidité sans frein. Oh I
LA MORALE ET LE BONHEUR
l'étrange et horrible, décevante et séduisante espèce, redoutable en ses fureurs de sang et de violence, admirable aussi, mais combien fragile et incertaine, dans ses volontés d'amour, de justice et de paix !
Dans les heures troubles de ces gigantesques saturnales, beaucoup meurent sans trop savoir pourquoi, parce que le mot d'ordre est de tuer, et que, tuant, l'on est tué. D'autres ont conscience de jouer une grosse partie, mais une partie dont l'enjeu pourrait être la richesse, la puissance, l'intense satisfaction de vulgaires appétits, et les malheureux s'aveuglent sur leurs chances de gain aussi bien que sur l'incolisistance d'un tel succès. D'autres enhn savent qu'ils ont, dans ce tumulte, à soutenir des intérêts légitimes, et une discipline humaine, et l'avenir de leur foi en l'humanité ; ils s'en vont défendre contre la brutalité leur droit à la vie, contre la violence le droit de la justice, contre la haine le droit de l'amour, conti-e la béte le droit de l'homme. Ils meurent, hélas ! comme les autres. Après le massacre, on cherche où est le droit, où est la justice, où est l'amour, où est l'humanité. Il n'est pas plus facile de les trouver, de les réaliser, qu'avant cette grande tuerie ; il est môme plus diftlcile de s'entendre et de se supporter. Les plus heureux peut-
LA MORALE IIUMALNE
être sont ceux qui ont péri dans la tourmente avec la persuasion de servir une grande cause et de ravoir gagnée. Ils l'ont du moins gagnée pour eux-mêmes. Aux survivants maintenant de la gagner à leur tour, au milieu de plus nombreuses difficultés, avec d'autres dangers, plus subtils mais non moins réels, par un sacrifice non sanglant mais de longue durée. Somme toute, le devoir est de se consacrer au service de la société à laquelle on appartient, afin d'en assurer l'avenir humain, non pas seulement la conservation et la prospérité temporelles, mais d'abord mais surtout la conservation et le progrès spirituels. Ainsi sert-on l'humanité. De manière ou d'autre, ce service est fait de renoncements, et c'est dans ces- renoncements, c'est dans le sacrifice qu'est le secret du bonheur.
Le sacrifice, qui semblerait être la négation même du bonheur, en est, au contraire, et la condition et la réalité. Il en est la condition, parce que, sous une forme ou sous une autre, et à des degrés divers, le sacrifice des individus est nécessaire à l'équilibre et à la conservation de la société, au bien général, au maintien de la concorde ou à son rétablissement. Il en est la réalité, parce que le sacrifice volontaire est, -pour celui qui l'accomplit, autre chose qu'un déchirement,
La MORALE ET LE BONHEUR
un renoncement, une sorte de suicide qu'il s'imposerait et qui n'aurait pas de compensation ; il est avant tout, il est essentiellement un acte d'amour dans un acte de foi ; or, étant amour, il est la vérité, morale et transcendante, de la vie, le contentement suprême. Il en est ainsi de tous les sacrifices, petits et grands. On ne peut pas dire qu'ils ne coûtent rien. S'ils ne coûtaient rien, ils seraient d'utilité nulle pour la société, de nul contentement pour ceux qui les font. Mais parce que le sacrifice coûte quelque chose, qu'il coûte souvent beaucoup, et, à l'occasion, tout, pour cela le sacrifice est utile, ressenti qu'il est en joie spirituelle par son auteur, et en avantage spirituel par la société.
Il n'est amuur plus grand que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. Ce don de soi est le tout de l'homme, la fin de toute discipline, la condition de toute société, société domestique, société civile, société humaine, la loi de la véritable humanité. Le plus difficile, après tout, et le plus nécessaire, n'est peut-être pas celui qui a été regardé jusqu'à présent comme le plus glorieux, celui qui consiste à se donner une fois poui toutes et complètement dans une occasion déter^ minée. De tels sacrifices sont relativement exceptionnels, bien que dans certains cas, ou mê-
JO
me dans telle fonction sociale, ils soient presque la règle. Le sacrifice ordinaire, indispensable à la vie commune et courante de la société, consiste dans les renoncements que, jour après jour, la discipline humaine impose à quiconque veut tenir pleinement son rôle humain dans la famille et dans la cité ; il exige un courage plus soutenu, une maîtrise de soi plus constante, une abnégation plus assidue et plus méticuleuse, que le sacrifice total et extraordinaire dont il ne faut point d'ailleurs contester la haute valeur morale. Mais le sacrifice ordinaire sera toujours le pain quotidien de la vie sociale ; il ne cessera pas de s'imposer lorsque les nations auront renoncé à cette grande absurdité, à cette grande abomination, à cette essentielle inhumanité qu'est la guerre. C'est dans la continuité, la perfection, la spontanéité croissante de ce sacrifice, que s'instituera rhumanité, et c'est dans cet exercice de famour-dévouement que les hommes trouveront la paix, la consolation, le bonheur. Le sacrifice consolidera en bonheur toutes les joies légitimes que peut leur offrir la vie, parce qu'il communiquera à toute leur existence le caractère d'un grand amour. Et ainsi la morale humaine finira par créer l'humanité.