‹ La morale humaine [microform]Chapitre 2 sur 32 · PARIS EMILE NOURRY, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS EMILE NOURRY, ÉDITEUR

Ga, Hue des Ecoles, 62

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Dans un petit volume intitulé la Religion, qui a passé presque inaperçu au milieu de la grande guerre, l'auteur du présent livre a déjà touché au problème moral, l'évolution morale de l'humanité lui ayant paru essentiellement liée à son évolution relierieuse. Il est vrai pourtant que morale et religion sont deux, si ce n'est quant à leur fond le plus intime, du moins pour ce qui est de notre considération et dans nos définitions théoriques. Mais, à supposer même que la distinction communément admise entre la morale et la religion soit logique plutôt que réelle, il peut être opportun, après avoir examiné l'aspect religieux de notre vie spirituelle, d'en étudier aussi, spécialement et directement, l'aspect moral.

Qu'il y ait une moralité humaine, que

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l'homme soit un être moral, qu'il doive se regarder et se comporter comme tel, bien peu, même parmi ceux qui font profession du pins épais matérialisme ou du scientisme le plus étroit, se risqueraient à le nier absolument, qiioicjue plusieurs se fassent de la morale une idée qui correspond mal à la réalité de son objet. Du reste, la culture morale de l'humanité peut sembler à un observateur attentif assez peu consistante et profonde ; il serait même presque permis de la trouver extérieure et superficielle, si, malirré tout, ne se reconnaissait, au cours des siècles contemplé d'assez haut, un mouvement ascendant de la moralité parmi les hommes, mouvement dont la force latente doit être autant dire infinie, puisqu'elle réussit à soulever peu à peu et à dissiper dans une appréciable mesure la lourde brutalité qui fut h Torigine celle de notre espèce animale et dont celle-ci est encore loin maintenant d'être tout à fait sortie.

Ainsi le fait moral existe, et il est de première importance. Il est, de plus, fort délicat à définir et à traiter, étant en notre nature ce qu'il y a de plus finement senti et de moins facilement exprimable. Pour cela

même quelques-uns réussissent à ne pas le voir, et ils n'en construisent pas moins leurs ])rogrammes d'un ])erfectionnement humain d'où la morale est absente. D'autres entendent édifier celle-ci sur de nouvelles bases, et, sans s'en apercevoir, la vident de son objet propre. Le caractère du fait moral, sa raison d'être et sa nécessité seraient donc à déterminer d'abord au point de vue d'une expérience réelle.

L'on se propose ici d'en rechercher l'éclaircissement, non dans un intérêt purement scientifique, mais dans un intérêt pleinement humain, à la fois spéculatif etpratique^ individuel et collectif, national et universel. La morale, en effet, n'est rien si ellen'estpas l'élément le plus essentiel et le plus indispensable du véritable progrès dans l'humanité. On ne prend donc point dans ces modestes pages la question morale comme une dispute d'école, un thème de dissertations philosophiques, ou comme un beau sujet d'étude historique, mais comme une question vitale entré toutes, le point dont dépendent et la valeur propre de chacun de nous et l'avenir de l'humanité entière. Le problème n'est pas de simple curiosité, ni de science vulgaire^

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rhomme soit im être moral, qu'il doive se regaidcM' et se comporter comme tel, bien peu, même parmi ceux qui font profession du plus épais matérialisme ou du scientisme le plus étroit, se risqueraient à le nier absolument, quoi(|ue plusieurs se fassent de la morale une idée qui correspond mal à la réalité de son objet. Du reste, la culture morale de l'humanité peut sembler à un observateur attentif assez peu consistante et j)rutonde ; il serait même presque permis de la trouver extérieure et su])er(icielle, si, malgré tout, ne se reconnaissait, au cours des siècles contemplé d'assez haut, un mouvement ascendant de la moralité parmi les hommes, mouvement dont la force latente doit être autant dire infinie, puisqu'elle réussit à soulever peu à peu et à dissiper dans une appréciable mesure la lourde brutalité qui fut à Torigine celle de notre espèce animale et dont celle-ci est encore loin maintenant d'être tout à fait sortie.

Ainsi le fait moral existe, et il est de j)rcmière importance. Il est, de plus, fort délicat à définir et à traiter, étant en notre nature ce qu'il y a de plus finement senti et de moins facilement exprimable. Pour cela

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même quelques-uns réussissent à ne pas le voir, et ils n'en construisent pas moins leurs programmes d'un perfectionnement humain d'où la morale est absente. D'autres entendent édifier celle-ci sur de nouvelles bases, et, sans s'en apercevoir, la vident de son objet propre. Le caractère du fait moral, sa raison d'être et sa nécessité seraient donc à déterminer d'abord au point de vue d'une expérience réelle.

L'on se propose ici d'en rechercher l'éclair-* cissement, non dans un intérêt purement scientifique, mais dans un intérêt pleinement humain, à la fois spéculatif etpratique^ individuel et collectif, national et universel. La morale, en effet, n'est rien si ellen'estpas l'élément le plus essentiel et le plus indispensable du véritable progrès dans l'humanité. On ne prend donc point dans ces modestes pages la question morale comme une dispute d'école, un thème de dissertations philosophiques, ou ("omme un beau sujet d'étude historique, mais comme une question vitale entre toutes, le point dont dépendent et la valeur proj)re de chacun de nous et l'avenir de l'humanité entière. Le problème n'est pas de simple curiosité, ni de science vulgaire^

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ni d'utilité accessoire, il est de connaissance nécessaire, et de conséquence immédiate, profonde, générale.

L'homme, il faut bien le dire dès le commencement de ces réflexions, est comme bloqué entre deux infinis : d'un côté, l'infini réel, l'infini de l'être, l'infini des choses, l'infini des mondes, infini qui l'accable quand il a le courage de le regarder en face ; et d'autre part, l'infini du néant, c'est-à-dire celui de sa propre misère, physique et morale, qu'il tâche ordinairement de se dissimuler, dupe volontaire de sa propre suffisance et d'une raison prompte à se payer d'illusions; si bien que cet infini de pauvreté, grâce au gonflement de la fictive importance qu'il s'attribue à lui-même, se présente à une considération impartiale comme étant, en somme, l'infini de sa bêtise humaine, inépuisable source d'erreurs intéressées, de vanité aveuglante, de crimes plus ou moins conscients. Rançon singulière de l'eflbrt tenté pour réaliser notre adaptation àl'autre infini, l'infini véritable. Là est le plus grand obstacle au progrès régulier de cet effort. Ce n'est pas que manque d'intelligence, c'est étroitesse de sentiment, pesanteur d'àme.

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insuffisance de courage, le tout masqué de jactance.

Le rudiment de la sagesse, pour un être ainsi doué, serait, semble-t-il, de comprendre son infirmité, l'extrême besoin qu'il a de grandir en intelligence, pour voir ce qui est, et de s'élever moralement, pour agir comme il convient. Une discipline intellectuelle lui est indispensable pour croître effectivement en savoir ; une discipline morale ne lui est pas moins nécessaire pour croître en sociabilité, en humanité. Les deux disciplines, bien que distinctes, sont,jusqu'à un certain point, solidaires l'une de l'autre (nous avons essayé de le montrer dans le petit livre De la discipline intellectuelle), et les deux ensemble sont les parties capitales de la discipline humaine.

Notre méthode d'investigation, dans ces recherches sur les principes de la moralité ne saurait être celle d'une philosophie spéculative; ce doit être une méthode d'expérience psychologique et historique, une méthode réaliste et positive, llien n'est plus loin de notre intention que d'écrire un traité de science abstraite, logiquement construit, avec des définitions et des déductions absolues,

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une iréométrie de la morale, toute en théorèmes et en syllogismes, ou bien encore une éthique arithmétique, abondante en statistiques et rivalisant avec les plus substantielles publications des économistes et des sociologues. Nous cherchons à voir ce qu'est l'homme moral, afin de le lui dire clairement à lui mèmC, pour l'aider, si nous pouvons, à se mieux connaître. S'il se rencontre dans le présent travail quelque vérité, ce sera une vérité d'analyse et d'observation, tirée du sujet même dont nous faisons examen, non une vérité de spéculation dite rationnelle. Nous ne prétendons pas à fonder la morale par le raisonnement, sur une métaphysique transcendante, comme si la morale avait encore besoin d'être fondée, comme s'il était possible et nécessaire de la fonder par-dessus nos tètes. Le fondement de la morale, à ce qu'il nous paraît, est posé depuis longtemps dans les sociétés humaines et dans l'âme des hommes. Il n'est que de le savoir reconnaître, non précisément de le découvrir, et moins encore de l'inventer.

Par conséquent, ce nouveau petit livre ne s'adresse point aux théoriciens de la morale, qui cherchent à celle-ci une base, et qui se

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flattent de l'asseoir solidement sur quelque solennelle abstraction. Ces docteurs ne manqueraient pas de nous attribuer un système théorique analogue aux leurs, et de trouver ce système dépourvu de raison et de logique, parce qu'ils ne le verraient pas conforme à l'alignement de leur propre pensée. Leur sapience, renouvelée des Grecs, estime que le moral ne se distingue pas du rationnel ; que le rationnel n'est pas autre chose que l'abstrait ; que dans l'abstraction seule est la vérité ; que Tunique moyen d'accord entre les hommes, le principe sur lequel se pourra quelque jour établir l'union de tous les esprits^ est cette prétendue vérité, abstraite autant que rationnelle et logique. Nous avons déjà dit maintes fois le peu de confiance que nous inspire ce mythe de la raison pure, suffisante à tout. Kn un sens, les pages qu'on va lire, d'un bout à l'autre, le combattent, bien qu'elles n aient rien de polémique. Nous les offrons simplement à tous les hommes de bonne volonté qui n'ont aucun parti-pris théologique ou soidisant scientifique, mais qui ont le sens de la moralité humaine et le souci de la crise très grave et très dangereuse que cette moralité, chez nous et ailleurs, paraît traverser.

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Examinons donc, autant qu'il nous sera donné de le voir autour de nous et en nous, ce qu'est la moralité humaine, et comment, non pas dans les livres des personnes doctes qui, au nom delà philosophie ou de la science, ont spéculé sur le sujet, mais dans la réalité de la vie, elle se présente à nous ; d'où vient, autant qu'il nous est permis de le vérifier dans le passé le plus lointain et chez les hommes les moins avancés en culture, cette moralité, et dans quelle direction parait orienté son développement ; quelles, d'après la nature du fait moral et ses origines historiques, semblent être les forces, les ressources, le ressort essentiel du progrès moral ; quel rapport la science soutient avec la moralité, et si la science, au lieu d'être, à proprement parler, le principe ou l'arbitre souverain de la moralité humaine, n'en serait pas que l'auxiliaire, et un auxiliaire qui a besoin lui-même d'être moralisé ; quel rapport la vie sociale soutient de même avec la moralité humaine, et comment la vie sociale, qui est le champ où la moralité a pris naissance, est aussi bien celui où elle continue de lutter pour son avancement ; comment se réalise la formation morale de l'homme, et si la dis-

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cipline de cette éducation humaine ne se fait pas d'autant plus nécessaire et plus exigeante que le niveau moral de la société tend à s'élever ; puis, étant donné que le devoir se définit pratiquement d'après le sens et le degré d'humanité, c'est-à-dire de perfection morale, actuellement acquis dans les sociétés des hommes, comment se conçoit maintenant pour nous la loi de la personne humaine, l'idéal moral de l'individu ; comment se conçoivent, au sein de la société domestique les rapports moraux de l'homme et de la femme, des parents et des enfants, l'idéal moral de la famille ; comment, parmi les troubles, les défiances et les angoisses du temps présent, doit se concevoir la société nationale, l'idéal moral de la patrie ; comment aussi se conçoit et semble se préparer, à travers toutes les difficultés et les embûches, malgré la surexcitation des égoïsmes nationaux et les résistances ouvertes ou dissimulées, une société des peuples, qui s'efforcerait sincèrement de réaliser l'idéal moral de l'humanité ; enfin, par manière de double conclusion, quels sont les rapports de l'idéal moral avec ce que l'on est accoutumé d'appeler civilisation ; quels sont les rapports de

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Examinons donc, autant qu'il nous sera donné de le voir autour de nous et en nous, ce qu'est la moralité humaine, et comment, non pas dans les livres des personnes doctes qui, au nom delà philosophie ou de lascience, ont spéculé sur le sujet, mais dans la réalité de la vie, elle se présente à nous ; d'où vient, autant qu'il nous est permis de le vérifier dans le passé le plus lointain et chez les hommes les moins avancés en culture, cette moralité, et dans quelle direction parait orienté son développement ; quelles, d'après la nature du fait moral et ses origines historiques, semblent être les forces, les ressources, le ressort essentiel du progrès moral ; quel rapport la science soutient avec la moralité, et si la science, au lieu d'être, à proprement parler, le principe ou l'arbitre souverain de la moralité humaine, n'en serait pas que l'auxiliaire, et un auxiliaire qui a besoin lui-même d'être moralisé ; quel rapport la vie sociale soutient de même avec la moralité humaine, et comment la vie sociale, qui est le champ où la moralité a pris naissance, est aussi bien celui où elle continue de lutter pour son avancement ; comment se réalise la formation morale de l'homme, et si la dis-

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cipline de cette éducation humaine ne se fait pas d autant plus nécessaire et plus exigeante que le niveau moral de la société tend à s'élever ; puis, étant donné que le devoir se définit pratiquement d'après le sens et le degré d'humanité, c'est-à-dire de perfection morale, actuellement acquis dans les sociétés des hommes, comment se conçoit maintenant pour nous la loi de la personne humaine, l'idéal moral de l'individu ; comment se conçoivent, au sein de la société domestique les rapports moraux de l'homme et de la femme, des parents et des enfants, l'idéal moral de la famille ; comment, parmi les troubles, les défiances et les angoisses du temps présent, doit se concevoir la société nationale, l'idéal moral de la patrie ; comment aussi se conçoit et semble se préparer, à travers toutes les difficultés et les embûches, malgré la surexcitation des égoïsmes nationaux et les résistances ouvertes ou dissimulées, une société des peuples, qui s'efforcerait sincèrement de réaliser l'idéal moral de l'humanité ; enfin, par manière de double conclusion, quels sont les rapports de l'idéal moral avec ce que l'on est accoutumé d'appeler civilisation ; quels sont les rapports de

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la moralité avec ce que Ton est accoutumé d'appeler bonheur.

Nous n'ignorons pas que le simple énoncé de ce programme est déjà un essai audacieux, et que notre bonne volonté n'en pourra fournir qu'une élaboration très imparfaite.

Aous n'ignorons pas que maintes considérations qui nous semblent très positives paraîtraient à beaucoup de sages et de savants comme étant purement chimériques.

Nous n'ignorons pas non plus que de pareilles chimères Thumanité s'est jusqu'à pré» sent nourrie, et qu'elle y a puisé sa meilleure

vie.

Nous n'ignorons pas que, si ce livre renferme un grain de vérité, nous le devons à une expérience qui n'est pas la nôtre, mais celle de notre temps et de tous les temps.

Nous n'ignorons pas que ce grain de vérité, s'il existe, ne germera qu'après avoir été reconnu par beaucoup d'autres hommes, et longtemps après nous.

LA MOHâLE humaine]

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