I.A MOH ALITÉ HUMAINE
Un tel sujet peut sembler rebattu. Il ne Test pas autant qu'on le pourrait croire, eu égard au grand nombre de ceux qui l'ont abordé. Car les théologiens des diverses communions chrétiennes l'ont considéré en fonction de ce qui est pour eux la révélation mosaïque et évangélique, c'est-à-dire comme une sorte de valeur absolue, qui aurait été introduite par intervention miraculeuse dans le courant de l'histoire humaine : conception irréahsable pour un esprit positif, à moins qu'on ne l'interprète symboliquement ; c'est la société, en effet, qui révèle à l'homme ce qu'il est, ou plutôt ce qu'il doit être. D'autre part, beaucoup de ceux qui ont prétendu instituer une morale selon la raison ou selon la science, ont volontiers confondu
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la moralité huniaiiie avec les préceptes moraux, et ceux-là semblent s'être complètement trompés en faisant de la moralité une affaire de connaissance purement rationnelle pu scientifique. Nous ne pouvons, en ce point de départ, que nous arrêter à une notion commune de la moralité, tout en montrant ce que cette notion comporte de réalité. Bien que nous n'ayons pas le droit de faire entière abstraction des morales théologiques, philosophiques et scientifiques, ce n'est point ici le lieu de les dédire (M1 diMiiil, ni de les disculer, ni den nicnnh'i" fhisluiie.
Par morale on entend généralement, si Ton en considère l'objet, un ensemble d'obligations ([ui, dans uni» société donnée, sont censées s'imposer l\ l<»us les membres de cette société, selon la jUace qu'ils y occupeid el le rôle qu'ils sont appelés à y jouer. Ainsi conipiise, la morale est un sysième de |)res('fiplions, qui n'est pas tout à fait invariable dans la société même où il est reçu, et qui n'est pas non plus, tant s'en faut, idenlicfue daus les différentes sociétés. Il y a lieu néanmoins de cons-
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tater que, partout, sous des formes diverses, en rapport avec les variétés de la culture humaine et le degré de leur développement, un tel système existe, s'accompagnant d'un sens plus ou moins net de l'obligation morale, c'est-à-dire du devoir. Telles choses se font, et telles ne se font pas ; telles sont interdites, et telles autres sont de pratique nécessaire. On n'a considération d'homme en son milieu que si l'on s'acquitte de celles-ci et si l'on s'abstient de celles-là. La question n'est pas, pour l'instant, de mesurer la portée réelle et significative de ce fait ; il nous suffit d'en reconnaître l'universalité. Notre tache est de vérifier ce qui existe, et notre prétention ne va pas à découvrir une vérité qui soit étrangère à ce qui est.
Ainsi donc les hommes, en tout temps et partout, se sont fait et ils se font des règles qui ne sont point de simple technique. et par lesquelles vSe gouvernent leurs rapports mutuels de société. Ils considèrent ces règles avec un certain respect, même quand il leur arrive de ne s'y point conformer comme il faut. Il va sans dire que toutes les règles n'ont pas la môme importance. Nous parlons de celles qui sont regardées comme essentielles dans une société doimée, celles dont l'observation constitue une sorte d'honneur social, et dont la violation amène après soi une sorte d'indignité.
Ces règles, en effet, môme chez les peuples les moins cultivés, sont objet de considération mystique. La même considération, plus rmement sentie, subsiste chez les civilisés, nonobstant la diversité des observances. C'est ce sentiment mystique du devoir social qui inspire l'obéissance aux règles, autant que la fragilité humaine se peut accommoder de règlements, et qui, par l'observation des règles, maintient ce qu'on peut appeler la moralité publique, moralité qui est aussi bien l'ordre intérieur sans lecpiel aucune société me pourrait subsister. Kt le sens moral, étant de lui-même mystique, s'identifie au sens religieux. Car la religion est le respect mystique, en pensée et en acte, des choses vénérables.
Or, tout cela s'est produit et subsiste, dans toutes les sociétés humaines, indépendannnent de toute philosophie savante, on pourrait presque dire de toute théorie consciente, par une sorte de nécessité naturelle, comme par un instinct humain de la société, grrice auquel celle-ci pourvoit à sa propre conservation, consacrant à cet effet les coutumes régulatrices de l'existence individuelle, de la famille, des relations entre les membres de la communauté, des rapports avec les étrangers. Nulle part la conduite humaine n'est abandonnée au caprice des particuliers ; dans
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chaque société, pour tous et pour chacun, il y a des choses qui sont d'obligation positive, des actes à pratiquer, et des choses qui sont d'obligation négative, des actes à éviter, parce qu'ils sont défendus. Il est honorable d'accomplir les uns ; il est honteux de se permettre les autres. Les uns sont le bien, les autres sont le mal. Fondées ou non dans le détail en expérience et en raison, ces prescriptions et ces distinctions font loi. On peut dire que, depuis qu'il y a des hommes et jusqu'à présent, les sociétés humaines ont été instituées sur cette base : le caractère sacré du devoir positif et de l'interdit.
Mais tant s'en faut que la morale soit tout entière contenue dans ses prescriptions ; elle est premièrement dans l'esprit qui les dicte et qui en suggère l'accomplissement ; elle est dans le sentiment profond du devoir à remplir et dans la volonté de faire le bien, d'éviter le mal. Il est une considération subjective de la moralité qui, au degré d'humanité où nous sommes parvenus, apparaît comme la plus importante. Elle Test devenue à mesure que la valeur personnelle de l'individu a compté davantage dans les sociétés humaines. Les premières sociétés, menant l'existence de horde vagabonde ou de tribu plus ou moins fixée au sol,nous paraissent assujetties à une
discipline tout extérieure, imposée par la tradition et autorisée par elle, rigoureuse dans ses sanctions, qui la dispensent de donner ses raisons, nullement soucieuse, du moins à ce qu'il nous semble, de faire appel aux sentiments intérieurs de ceux qui doivent lui être soumis. On peut croire qu'ils s'y conforment sans y mettre beaucoup de sentiment, c'est-à-dire sans avoir un sens très affiné de la perfection morale, mais plutôt, d'après notre manière de juger, la superstition craintive des préceptes à observer. Gardons-nous toutefois de mépriser cette forme rudimentaire de la moralité humaine : elle contient le germe de la conscience morale. Mais, dans les sociétés dites primitives, la vie de l'individu est presque toute mêlée à celle du groupe humain dont il fait partie ; sa moralité consiste à marcher au pas de sa bande. Il en est encore ainsi, remarquons-le bien, pour quantité de gens dans les sociétés dites civilisées, et même, en quelque mesure, pour tous ; seulement, dans les sociétés qui se sont élevées à un certain degré de civilisation et de culture morale, la conscience de chacun tend à prendre une plus grande part et même une part essentielle et dominante dans la direction de sa conduite. Là, si la règle morale n'a rien perdu de son prestige, elle a perdu ses terreurs, au moins pour une élite, et ce sont
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les sentiments intimes de rindividu qui viennent au premier plan de sa moralité.
De ce point de vue subjectif, la morale est la conscience du devoir et la bonne volonté de Taccomplir. La réalisation essentielle de la morale est dans la perfection intérieure de l'homme. Sous cet aspect, la morale est quelque chose d'aussi indéfinissable et d'aussi variable qu'au point de vue objectif ; elle est môme plus indéfinissable et plus variable ; car c'est chaque individu, avec la forme et le degré de sa valeur morale, avec les variations de cette forme et de ce degré, qui devient un monde moral, et ce n'est plus seulement la forme commune d'un groupe, plus aisée à reconnaître, par laquelle ce groupe est caractérisé à l'égard des autres sociétés humaines. Cependant l'on peut encore, par rapport à un milieu social donné, soit Eglise, soit nation, parler d'un type commun de moralité, type qui est plus ou moins réalisé dans les individus, bien qu'il puisse être, sur certains points, contesté ou discuté théoriquement par quelques-uns. Car, si l'on peut parler de monde moral à propos d'une conscience individuelle, ce n'est pas à dire que ce petit monde soit indépendant de l'univers moral qu'est toute société organisée. Il n'est pas d'individu moral qui ne soit membre d'une so-
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ciété humaine et qui ne soit moral précisément en tant que membre de la société dont il s'agit, c'est-à-dire en tant que réalisant en lui-même et pour celle société l'idéal moral dont celte société vit. A tous les degrés de l'évolulion des sociétés, c'est la moralité qui donne prix à la vie humaine ; mais le progrès de celte vie spirituelle, «lui est le progrès de la moralité même, consiste en ce que le sens moral s'afOne, pénétrant de pins on plus profondément soit la vie intéri«Mire des individus, soit l'esprit de la société, et constitue, pour ainsi dire, à celle-ci comme à ceux-là, une personnalité de plus en plus consciente et maîtresse d'elle-même, de plus en plus lihie, au sens vrai du mot, à mesure qu'elle s'attache davantage à l'idéal moral, qui va lui-même s'élargissant et sapprofondissant avec la moralité des hommes et de la société qui le portent.
Ces définitions de la morale humaine ne sont pas puivnienl logiques ou verbales ; elles correspondonl ù des réalités vi\7inles dans les sociétés humaines. Réalités el délinilions sont en quelque
manière un produit spontané de ces sociétés et des individus qui les composent. Il va de soi que le mot « spontané » s'entend ici par rapport à l'ensemble, et en ce sens, que le régime d'une société peut être considéré comme étant sorti d'elle-même par des initiatives graduées qu'ont sollicitées de façon ou d'autre les conditions dans lesquelles cette société se trouvait appelée à vivre. Eu égard à l'état présent et à la vie courante d'une société, rien n'est moins spontané que son régime de vie morale et sociale ; car ce régime lui est imposé tel quel par son propre passé, c'est-à-dire qu'il s'impose avant tout examen ou discussion aux individus qui lout partie de cette société. Quand on s'avise de le corriger, ce ne peut être que sur certains points et progressivement, non radicalement et d'un seul coup, la réforme totale d'un état social donné n'étant point chose réalisable ni seulement concevable. Un tel changement n'est pas plus exécutable dans Tordre moral et social que dans Tordre physiologique : le résultat fatal et immédiat serait la mort.
Les réformes qui sont susceptibles de réalisation plus ou moins effective consistent à éliminer les contradictions et les incohérences qui se remarquent en toute œuvre complexe d'humanité.
ciété humaine et qui ne soit moral précisément en tant que membre de la société dont il s'a-it c'est-à-dire en tant que réalisant en lui-méme°ei pour celle société l'idéal moral doiit cette société vit. A tous les degrés de l'évolution des sociétés c'est la moralité qui donne prix à la vie humame ; mais le progrès de celte vie spirituelle qui est le progrés de la moralité même, cnsi.lè en ce que le sens moral s'affine, pénétrant de PH.S on plus profondément soit la vie inlé- . '"'"re des individus, soit l'esprit de la société et consIKue, pour ainsi dire, à celle-ci comme à ccux-la, une personnalité de plus en plus consciente et maîtresse d'elle-même, de plus en plus 'bre, au sens vrai du mot, à mesure qu'elle s'atfnche davantage à l'idéal moral, qui va lui-nu'.me 1^ ciargissant et s'approfondissant avec la moralité des hommes et de la société qui le portent
Ces dénnilions de la morale humaine ne sont pas purement logiques ou verbales ; elles correspondent à des réalités vivanles dans les sociétés humâmes. Réalités et définitions sont en quelque
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manière un produit spontané de ces sociétés et des individus qui les composent. Il va de soi que le mot ({ spontané » s'entend ici par rapport à l'ensemble, et en ce sens, que le régime d'une société peut être considéré comme étant sorti d'elle-même par des initiatives graduées qu'ont sollicitées de façon ou d'autre les conditions dans lesquelles cette société se trouvait appelée à vivre. Eu égard à l'état présent et à la vie courante d'une société, rien n'est moins spontané (lue son régime de vie morale et sociale ; car ce régime lui est imposé tel quel par son propre passé, c'est-à-dire qu'il s'impose avant tout examen ou discussion aux individus qui lont partie de cette société. Quand on s'avise de le coriiger, ce ne peut être que sur certains points et progressivement, non radicalement et d'un seul coup, la réforme totale d'un état social donné n'étant point chose réalisable ni seulement concevable. Vn tel changement n'est pas plus exécutable dans l'ordre moral et social que dans l'ordre physiologique : le résultat fatal et immédiat serait la mort.
Les réformes qui sont susceptibles de réalisation plus ou moins effective consistent à éliminer les contradictions et les incohérences qui se remarquent en toute œuvre complexe d'humanité,
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lorsque le cours des événements et le développement de la vie sociale font ressortir ces défauts et les rendent moralement insupportables. Alors c es en s'appuyant sur les parties saines et vivantes du régime social et en en favorisant le progrès, que l'on redresse ou supprime les parles devenues caduques. Quant à l'initiative propre des individus dans ce travail de conservaiion et de réformes sociales, elle apparaît d'ordinaire
J sei Kleal commun,- plus rarement dans la part directe que certains peuvent prendre aux modifcations du régime tradilionnellement institué Du reste chacun peut avoir aussi sa part dan it dépravat.on d'un régime social, soit simplemen par une conduite désordonnée, soit en 'con^ri-
?éaui ihrf r ''''"™'''' 'î"' '^«'"promettent éqmhbre moral de la société. Toujours est-il que
le développement normal et complet d'une vï humame comporte ce double aspect : continua t.on dans l'individu, acceptation 'par lui d uiré gune de vie sociale qui se trouve déjà confirmé par cette accep.ation agissante ; réac on plus ou moms considérable de l'activité individuel suï 1 évolution collective du régime. Et comme 1 „
être, son activité personnelle et son influence
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sur la vie de la communauté peuvent être nuisibles au progrès de celle-ci, comme elles peuvent lui être utiles.
Ce sont là phénomènes vitaux de qualité parliculière et que Ton peut dire spécifiquement humains. Que cette évolution des sociétés, cette activité des individus soient en elles-mêmes clioses aussi fatales, aussi mécaniquement conditionnées que nous paraît l'être révolution du monde physique, aussi peu libre, que nous paraît l'être l'évolution du règne végétal sur notre terre, ou bien que celle du règne animal en dehors de l'homme, — quoique, pour ce qui est de cette dernière, chez quantité d'espèces, un rudiment d'initiative, d'activité non nécessitée, appartienne aux individus, — on ne saurait l'affirmer sans se mettre en contradiction avec l'évidence des faits. Il est, certes, évident aussi que toute l'activité de l'homme est cojnme encadrée, emprisonnée, enserrée, engagée dans finexorable fatalité des lois physiques, qui ne relèvent aucunement de lui. Cependant, même <lans cet ordre où il n'est pas maître, l'homme jouit d'une initiative qui se montre de plus en plus large et efficace en ce qui regarde les applications particulières de ces lois, dont il fait pour ainsi dire les instruments de son action sur les
Choses. Le cas est remarquable, et nous avons tout droit d'y reconnaître l'indice d'une certaine supériorité relativement à cet ordre physique où l'on croirait, à première vue, que l'homme est comme lié par des chaînes de fer. Dans cet ordre où semble régner la nécessité, l'homme apparaît comme une valeur, une force de direction, intelligente et libre, et cette valeur, pour être secondaire, disons infiniment accessoire, infinitésimale dans l'immensité de l'univers, ne laisse pas (Ifire appréciable en elle-même, infiniment appréciable dans sa nature propre, étant irréductible ù l'ordre de la nécessité, sur lequel nous voyons qu'elle e.xerce un corlain contrôle.
La même irréduclibililé doit être affirmée à plus forte raison, pour i'aclivité morale, laquelle hun que pareillement encadrée ■ dans l'ordre physique et conditionnée par lui. s'en dégage pour la majeure partie et en est relativement indépendante. Le régne humain est caractérisé par une organisation de la vie sociafe, qui est autre chose et beaucoup plus qu'une organisation de notre animalité spécifique, qu'une adaptation collective des groupes humains aux conditions de leur nabitat, adaptation par laquelle se trouveraient assurées leur subsistance et leur reproduction. Cette organisation des sociétés humaines
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se présente bien plutôt comme une discipline, une sorte de contrainte délibérément imposée à Tanimalité dans Thomme. La contrainte est appliquée en vue d'un bien supérieur, pour le développement d'une vie qui n'est pas celle de la chair, mais celle de l'esprit, si humbles qu'aient été les début-s de cette vie, si incertain qu'en soit le progros, si fragiles qu'en puissent paraître les acquisitions. Les sociétés humaines ont été le berceau de la religion et de la science, de l'industrie et des arts ; elles ont connu la moralité, la sainteté. Elles ont été aussi le théâtre de mille lolies et d'horreurs innombrables ; mais une lumière s'y est levée qui s'appelle vérité, un foyer s'y est allumé qui s'appelle amour et charité. Ces liaits sont supérieurs à ce qui se rencontre dans la commune physiologie des espèces animales, et ils sont d'un autre ordre que les combinaisons chimiques.
Il importe assez peu pour la direction de notre conduite que la pensée systématique des métaphysiciens ou des savants postule un seul principe des choses, lequel serait l'esprit, ou bien la matière, à moins qu'il ne soit ni l'un ni l'autre, ou l'un et l'autre à la fois. Les mots « esprit » et (( matière )> perdent de plus en plus leur signification originelle, qui les opposait l'un à l'autre,
et l'on pourrait presque se demander s'ils n'en viennent pas à signifier la même chose. On les emploie ici comme termes usuels et commodes pour désiq-ner les manifestations générales de l'être dans ce nous appelons l'inanimé et l'animé, comme deux aspects du réel, deux catégories de nos expériences, sans préjudice de l'unité qui, sans doute, appartient au monde, objet de nos connaissances, et à notre perception même, où toutes cea connaissances ont leur définition. LVvoIution mondiale ne comporte ni fissure, ni arrêt, ni surcharge ; la vie et l'esprit en sont des éléments aussi normaux que les combinaisons chimiques et que les mouvements des astres. Mais celte poussée de l'être co.nporte, en ce qui nous concerne, et en tant que nous en pouvons juger, un épanouissement gradué qui, pour nous, culmine dans une conscience d'intelligence et de liberté, phénomène bien distinct de ceux que, par ailleurs, il nous est donné de constater dans le monde accessible à notre observation.
Si donc les ind^viius humains ne sont pas entièrement libres à l'égard de l'organisation sociale qui s'empare d'eux sans leur demander leur avis, et qui, par conséquent, oriente plutôt souverainement leur activité qu'elle ne fait appel à
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leur volonté libre, il n'en est pas moins vrai que l'ordre social est déjà par lui-même une sorte d'émancipation, un effort de libération à l'égard de la fatalité physique et de la nécessité animale. C'est un essai déjà réalisé pour instituer l'homme 011 maître de la nature et de ses propres appétits. Inutile de dire que l'essai, d'abord presque inconscient, fut aussi de modeste envergure, et que non moins modestes en furent les résultats. Ces résultats, d'ailleurs, petits ou grands, ont toujours eu, ils auront toujours besoin d'être t^arantis par la persévérance de l'effort. Engagés dans cette voie royale et laborieuse par la volonté collective de nos ancêtres les plus lointains et les plus proches, autant dire par l'élan supérieur de la vie qui fut en eux, nous n'avons pas lieu de nous en plaindre, puisque nous bénéficions de tout ce qui s'est fait avant nous dans l'ordre de l'humanité, puisque nous sommes portés nous-mêmes par la force qui a créé ces biens éminents.
Au surplus, la sphère de la vie sociale, qui est celle de l'activité morale et qui est comme telle toujours susceptible d'élargissement, est proprement celle où fleurit la liberté. Une liberté relative, limitée dans son pouvoir et dans ses réalisations, presque infinie dans ses aspirations, de
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plus en plus consciente d'elle-même, grandissant dans cette conscience, et par le désir, et par reflort, ainsi affermie dans la sorte d'autonomie qui lui revient, c'est-à-dire dans son exercice mtérieur. Spontanéité réfléchie de Faction ; vouloir conditionné mais personnel ; assertion'de la personnalité même, ni plus ni moins consistante que cette personnalité dont on pourrait dire qu'elle est l'acte principal et constitutif, pas plus absolue que la personnalité mais aussi réelle • faculté d'opération libre en tant que et parce quj maîtrise de soi.
Que cotte liberté ne soit qu'une apparence beaucoup de penseurs et même certains théolo^ giens, que frappaient ses limitations et ses défaillances, l'ont professé ouvertement. Tl y aurait lieu peut-être de se demander pourquoi ces négateurs de la liberté humaine nont pas témoigné le même scepticisme par rapport aux acquisitions ce leur intelligence. Car la mesure de liberté ^''>"t, nous jouissons a grande chance d'être proportionnée à la mesure de vérité dont nous sommes capables ; et si notre intelligence est apte à quelque initiative utile dans l'investigation du vrai, tout porte à croire que la même initiative personnelle, d'ailleurs limitée et conditionnée comme est notre initiative dans l'ordre de la
connaissance, nous appartient aussi dans l'ordre de la réalisation.
C'est, nous dit-on, l'imprévu qui nous donne lillusion de la liberté, parce que nous considérons comme simplement possible ce qui s'offre ainsi à la considération de notre esprit, et que nous pensons ensuite l'avoir réalisé de notre propre choix, quand nous aurions été, en fait, très empêchés de ne l'accomplir point. Mais, dans l'hypothèse, la connaissance même pourrait être regardée, à aussi bon droit, comme un (iffet de lanterne magique, pris naïvement par nous comme une série d'événements réels et dont nous aurions sûre connaissance. Une philosophie si peu équilibrée n'attesterait-elle pas que les hommes en général aiment mieux être vains de leur intelligence que de leur vertu, quoique la plus élémentaire sagesse leur eût conseillé de n'être pas plus fiers de l'une que de l'autre et de s'appliquer plutôt à les réaliser de moins en moins imparfaitement l'une et l'autre ?
Le phénomène psychique de la liberté morale exislepournouscomme les révolutions des astres, les combinaisons naturelles des éléments dits matériels, et toutes les manifestations de la vie sur la terre ; il a pour nous autant de réalité. Que cette réalité soit limitée, relative, nous l'enteii-
ta
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dons bien. Mais, en ce sens-là, toutes nos connaissances aussi sont limitées, et le travail de notre intelligence a le môme caractère de relativité. A qui s'en offusquerait Ton pourrait demander sll aurait par hasard la prétention d'incarner l'absolu. Notons seulement que la relativité ne signifie point ici une fantaisie sans objet, mais un manque de plénitude, un défaut d'accomplissèment. Nos connaissances et notre faculté de libre action sont relatives en tant que se rapportant à un objet qui de toute part les dépasse et qu'elles ne sauraient ni pénétrer ni modifier à fond ; mais cet objet, qu'elles ne peuvent embrasser, elles le touchent et l'atteignent réellement, elles en sont impressionnées, et elles réagissent sur lui ; elles prennent conscience d'elles-mêmes dans cetle réaction, et cette conscience fait partie de l'universelle réalité.
En somme, la vie morale de l'individu, toute sa vie spirituelle, forme personnelle de sa vie sociale, introduit l'homme dans un monde qui n'est pas celui de la fatalité, de la nécessité ; elle l'introduit dans un monde de liberté consciente, dans un ordre de perfection intérieure, non sensible mais réelle, dans l'ordre de la vérité vraie, plus profonde que la vérité phénoménale, dans 1 urdru de l'amour désintéressé. Cet ordre invi-
sible, plus réellement vrai que l'ordre visible des choses, nous pouvons l'appeler, faute de terme mieux approprié, l'ordre de l'esprit. Le progrès humain peut résulter d'une sorte de nécessité in- UM'ne, mais celte nécessité n'est pas celle d'un mécanisme, producteur violent de mouvement, c'est celle d'une \ie consciente aspirant à grandir ; c'est une nécessilé si)irituelle, qui se veut elle-même ; c'est la \olonté de la vie en sa plénitude, la volonté détre dans la vérité et dans le l)ion. Et c'est cela (lui est la moralité humaine.
Ainsi, la moralité humaine n'est pas, à propremont parler, un fait déjà tout acquis, une réalité iiuiiiuable, c'est une chose qui est toujours en tiiiiu de se faire. L'homme n'est pas intelligent, <lrs longtemps conllrmé dans la connaissance de la vérité ; il le devient, il est' toujours en train de h' devenir. L'homme n'est pas non plus libre, lit" maîti'e de lui-même et de l'univers ; il s'essaie à le devenir et il n'a jamais fini d'acquérir cette iiiiiîlrise. (Vesl chimère de le prendre pour une liiison suprême, une intelligence infaillible, une It'crté souveraine, dominant sur tout parce qii'elle se posséderait pleinement elle-même. Par II. on ne réussit qu'à faire de l'homme un faux • li'U, ridicule idole. Hegardons-le plutôt s'avan- <• r depuis des siècles et des siècles, à pas incer-
tains et difficiles, sur le chemin de la connaissance et de la liberté, de la science et de la moralité. S'il y a un terme à sa démarche, il Tignore ; et quel est ce terme, il ne le sait pas ; peut-être ne le saura-t-il jamais ; le point qu'il atteint maintenant lui est un terme provisoire. Ses progrès sont lents, mais, dans le cours d'une vie humaine, ils peuvent être réels et appréciables ; ils le paraissent, ils le sont dans l'histoire de l'humanité. Si ces progrès ne dépendent pas uniquement de lui, ils en dépendent néanmoins de façon essentielle ; et s'il est insensé, immoral, dangereux, d'exalter à l'infini le pouvoir d'intelligence et de liberté qui est actuellement dans Thomme, sans doute ne serait-il pas moins absurde ni moins funeste de prétendre imposer une limite au développement toujours possible de cette intelligence et de cette liberté.