RAPPORT DE LA MORALB ET DE LA MATHÉMATIQUE
flexion à un effort, la conscience à un retour, et nous met en demeure de faire usage de notre liberté, soit pour satisfaire nos penchants en blessant la justice 1 , soit pour les contrarier en y adhérant. Or, quelle que soit la décision prise, l’acte qui en résulte réagit sur la cause et produit ainsi une double conséquence en nous et en dehors de nous.
Le bien engendre le bien, le mal engendre le mal.
Plus nous faisons usage de notre liberté morale, plus cetle liberté s’agrandit, plus notre conscience devient délicate et pénétrante, notre idéal lumineux; et plus aussi le bien réalisé en nous-mêmes rayonne dans le milieu de notre activité sur les institutions et sur les hommes!
De même, plus nous cédons à la fatalité de nos instincts égoïstes, moins nous avons d’énergie pour y résister. Notre conscience se trouble dans les satisfactions raffinées ou grossières de l’orgueil et de la sensualité. Nous finissons par nier notre liberté morale, afin de nous justifier d’en faire un mauvais usage, et notre abaissement intérieur réagit dans tout le milieu de noire action.
La vie individuelle, d’ailleurs, ne présentant jamais une unité complète, le même individu sert
presque toujours alternativement la cause du juste et de l’injuste. 11 entre dans la voie du bien , pour s’arrêter ; dans la voie du mal, pour se repentir ; il fait et défait, il avance et recule, et confond le plus souvent les éléments du mal et les éléments du bien dans l’œuvre journalière. Cette activité confuse détermine avec le temps des sociétés entières qui la reflètent et qui réagissent à leur tour sur les individus en sens contradictoire.
Ainsi, au milieu des fluctuations de toutes ces volontés incertaines, au milieu des obstacles et des soutiens de la nature et de la société, les progrès de la morale, vacillants, fragmentés et obscurs, ne peuvent être assimilés pour la régularité continue de leurs développements à ceux d’une science purement rationnelle comme la mathématique, dont les conditions et les éléments sont doués d’une simplicité idéale.
Si donc, la juxtaposition des vérités mathématiques nouvelles peut s’accomplir à un jour donné de l’histoire, dans le cabinet d’un savant et par le fait d’une découverte fameuse, si ces vérités une fois connues restent inébranlables, les vérités morales se produisant lentement, par fragments brisés, par lueurs incomplètes, demandent une longue et laborieuse gestation avant de prendre corps.
RAPPORT DE LA MORALE BT DK LA MATHÉMATIQUE. iUl
Dégagées d’abord dans la conscience individuelle par les victoires de la liberté intérieure, elles commencent par apparaître dans les actes isolés ; elles se fortifient en s’accumulant progressivement, elles s’étendent par le contactées hommes et la constitution dés groupes ; puis, après s’être formulées d’une façon d’abord purement empirique, elles se généralisent et s’élèvent dans des systèmes, des écoles, des philosophies, des religions.
Ce passage de l’empirisme à la théorie, de la conscience à la raison donne aux vérités morales une nouvelle puissance. Elles mûrissent et se développent dans ces hauteurs d’où nous les voyons descendre ensuite et pénétrer dans l’organisation des sociétés elles-mêmes, dans les institutions et dans les lois, tantôt par quelque grand et subit mouvement de la vie des peuples, tantôt par des transformations lentes et successives (1).
En revenant à notre point de départ, nous pourrons donc dire que si les progrès de la morale ne
(t) En France, L’époque de la grande Révolution, en Angleterre, le mouvement politique qui se fait depuis le siècle dernier, nous montrent les différentes manières dont peut s’accomplir un des plus grands progrès de la morale, l ’ égalité sociale »