‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 10 sur 42 · DES PROGRÈS DE LA MORALE DANS L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

DES PROGRÈS DE LA MORALE DANS L’HISTOIRE

Si la morale se rapproche de la mathématique par la nature subjective de son fondement, elle ne s’en rapproche pas moins par la nature de ses progrès dans l’histoire, qui s’opèrent par la juxtaposition des vérités, et non par la révolution des théories.

Habitués que nous sommes à considérer la morale comme indissolublement liée à la religion, nous avons longtemps cru qu’au commencement de notre ère le christianisme avait opéré une révolution dans la conscience aussi bien qu’une révolution dans la foi, et que nos idées actuelles sur le bien et le mal étaient à l’extrême opposé de celles des anciens. Les prédicateurs avaient, d’ailleurs, l’usage de représenter le paganisme comme la religion du plaisir et des sens. Ils nous montraient les vices de la décadence grecque et les sanglantes orgies de l’empire comme ses conséquences immédiates, presque ses commandements, et il semblait, à les entendre, qu’avant la venue du

Christ on n’eût jamais prêché au monde que les jouissances effrénées, les passions honteuses, l’égoïsme, la cruauté et l’abandon de soi. Cette théorie avait pour but de justifier la divinité d’origine attribuée au christianisme, car, au milieu d’un pareil débordement de la vie animale, le triomphe d’une religion qui venait relever la conscience et l’esprit et rendre à la raison son empire, ne pouvait s’expliquer que par un miracle. Mais aujourd’hui une connaissance plus approfondie et plus désintéressée des origines autiques a transformé notre point de vue sur cette civilisation, et ces raisonnements de l’ignorance et de la foi aveugle sont tombés dans la désuétude. Aujourd’hui, nous savons, d'une part, que les excès et les hontes ne dépendent point d’une religion particulière, car la cour de nos rois très-chrétiens n’a pas grand’chose à reprendre à celle des césars; de l’autre, nous savons que la science et la morale peuvent être constituées indépendamment delà religion, et si nous étudions leurs courants dans l’histoire sans en préjuger les rapports, nous trouverons que notre inspiration et notre thèse, au xix e siècle, relèvent bien plus directement de l’antiquité que du moyen âge.

Dans l’antiquité, en effet, la religion n’ayant aucun caractère universel, n’a jamais prétendu asservir la

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