‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 16 sur 42 · PROGRÈS DE LA MOBALE DANS L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

PROGRÈS DE LA MOBALE DANS L’HISTOIRE

elle est une association des esprits, des sentiments et des volontés en vue d’un idéal que la nationalité ne limite plus; et si elle reste la pierre fondamentale de la cité et de la patrie, elle travaille à élever un édifice plus vaste et plus noble : celui de la liberté et de la justice.

C’est ainsi que, par les progrès du temps, la morale s’est enrichie de vérités nouvelles, sans rien perdre de celles qui lui étaient antérieurement acquises, car, une fois que les lueurs de la justice ont brillé dans la conscience humaine, elles ne s’y éteignent plus.

Nous conclurons de ce qui précède, que la morale par son principe est une science subjective comme la mathématique. Toutefois, son principe se distingue de celui de la mathématique en ce qu’il relève d’une faculté différente.

La mathématique relève de la raison : la morale relève de la conscience.

Or, la raison, dans sa définition la plus précise, est une faculté qui nous permet d’attribuer au réel les concepts absolus que le réel ne comporte pas, et de créer ainsi de toute pièce une série idéale, inimitable pour l’ordre et la rigueur, et qui servira de base et de modèle à toutes les autres séries.

La conscience différente de la raison est la perception expérimentale de la liberté individuelle. Elle consiste à poser cette liberté dans la nature comme la cause irréductible d’une série de phénomènes appelés moraux, qui se distinguent des phénomènes

\ W 2 U morale indépendante.

naturels par une qualité de bien et de mal qui leur est exclusive.

La mathématique et la morale ont donc ceci de commun, qu’elles partent également d’un principe subjectif et absolu, d’où il suit que leurs progrès s’accomplissent par juxtaposition des vérités et non par révolution des théories. En effet, chacune de ces vérités, étant un rapport de la raison ou de la conscience avec elle-même, est complète de soi, tandis que les vérités de l’ordre objectif, étant des rapports de l’esprit humain avec le monde, nous échappent toujours par le côté extérieur dont nous saisissons la surface sans en pénétrer la nature.

La mathématfque et la morale, néanmoins, tout en ayant de commun la subjectivité de leur principe et l’ordre de leurs progrès, sont profondément séparées par la façon même dont le principe est saisi et dont l’ordre se manifeste.

Le principe de la mathématique est une conception abstraite donnée par la raison.

Le principe de la morale est un fait vivant donné par l’expérience.

Nous ne parlons pas sans doute ici de Y expérience au sens positif du mot, l’expérience extérieure, vérifiable par des instruments et renouvelable à la vo-

lonté de l’expérimentateur; nous parlons de l’expérience psychologique qui pose la liberté, non pas comme une notion rationnelle, mais comme une cause active. Or, c’est dans cette distinction entre la notion et la cause que résident toutes les différences qui caractérisent respectivement la mathématique et la morale.

Eh effet, tandis que la notion rationnelle, restant exclusivement dans le domaine de l’abstrait, se présente à nous avec un caractère de simplicité idéale qui la rend lumineuse et irréfragable, la cause active ne se manifestant qu’au milieu des éléments contradictoires de la nature vivante, doit être lentement dégagée par la conscience, et traverser toute une phase d’obscurité et d’incertitude, de trouble et de travail latent, avant de conquérir les éléments primitifs qui lui permettront de se constituer en science.

Les axiomes mathématiques ne rencontrent pas d’obstacle dans la vie, parce qu'ils ne s’attaquent point à la Vie. Leur sphère est l’idée pure dégagée de tout élément positif. Dans cette sphère, la raison les pose comme èn même temps nécessaires et indépendants, et elle en tire des conséquences qui vont s’étendant à l’infini dans des spéculations sans bornes.

Aussi, la mathématique, tout en servant de mo-

1 kh LA MORALE INDÉPENDANTE.

dèle et de base aux sciences d’application, se tient néanmoins, en face de ces dernières, à la distance infranchissable de l’idéal au réel; elle ne court les chances, ni de leurs expériences incomplètes, ni de leurs théories mal fondées.

La morale, au contraire, tout en ayant un principe subjectif qui est la liberté et un idéal qui est la justice, ne se manifeste réellement que dans l’application ; ses développements logiques se bornent aux éléments constitutifs de la personnalité, la dignité, la responsabilité, le droit, le devoir, etc., mais ces éléments mêmes n’ont d’intérêt dans la logique que parce qu’ils correspondent à des faits dans la réalité. L’objet de la morale n’est point un enchaînement de théorèmes qui se développent sans résistance et sans obstacle en dehors de la vie, c’est une conquête qui a pour théâtre la vie elle-même ; c’est la conquête de la liberté sur la fatalité, de la justice sur la force.

La question morale ne se pose donc point d’abord dans la raison, elle se pose dans les faits par la contradiction entre la liberté et la fatalité, entre la justice et la force.

Cette contradiction se présente comme un point d’arrêt dans la destinée individuelle ; elle force la ré-

flexion à un effort, la conscience à un retour, et nous met en demeure de faire usage de notre liberté, soit pour satisfaire nos penchants en blessant la justice, soit pour les contrarier en y adhérant. Or, quelle que soit la décision prise, l’acte qui en résulte réagit sur la cause et produit ainsi une double conséquence en nous et en dehors de nous.

Le bien engendre le bien, le mal engendre le mal.

Plus nous faisons usage de notre liberté morale, plus cette liberté s’agrandit, plus notre conscience devient délicate et pénétrante, notre idéal lumineux; et plus aussi le bien réalisé en nous-mêmes rayonne dans le milieu de notre activité sur les institutions et sur les hommes.

De même, plus nous cédons à la fatalité de nos instincts égoïstes, moins nous avons d’énergie pour y résister. Notre conscience se trouble dans les satisfactions raffinées ou grossières de l’orgueil et de la sensualité. Nous finissons par nier notre liberté morale, afin de nous justifier d’en faire un mauvais usage, et notre abaissement intérieur réagit dans tout le milieu de notre action.

La vie individuelle, d’ailleurs, ne présentant jamais une unité complète, le même individu sert

presque toujours alternativement la cause dit juste et de l’injuste. Il entre dans la voie du bien , pour s’arrêter ; dans la voie du mal, pour se repentir ; il fait et défait, il avance et recale, et confond le pins souvent les éléments du mal et les éléments du bien dans l’œuvre journalière. Cette activité confuse détermine avec le temps des sociétés entières qui la reflètent et qui réagissent à leur tour sur les individus en sens contradictoire.

Ainsi, au milieu des fluctuations de toutes ces volontés incertaines, au milieu des obstacles et des soutiens de la nature 'et de la société, les progrès de la morale, vacillants, fragmentés et obscurs, né peüveht être assimilés pour la régularité continue de leurs développements à ceux d’une science purement rationnelle comme la mathématique, dont les conditions et les éléments sont doués d’one simplicité idéale.

Si donc, la juxtaposition des vérités mathématiques nouvelles peut s’accomplir à un jour dotihé de l’histoire, dans le cabinet d’un savant et par le fait d’une découverte fameuse, si ces vérités une fois connues restent inébranlables, les vérités morales se produisant lentement, par fragments brises, par dueurs incomplètes, demandent une longue et laborieuse gestation avant de prendre corps.

RAPPORT DE U MORAL* *f DE LA MATHÉMATIQUE. 147

Dégagées d’abord dans la conscience iüdiVidùêHe par les victoires de la liberté intérieure, elles commencent par apparaîlre dans les actes isolés ; elles Se fortifient en s’accumulant progressivement, elles S’étendent par le contact des hommes et la constitution des groupes; pais, après s’être formulées d’uné façon d’abord purement empirique, elles se généralisent et s’élèvent dans des systèmes, des écoles, des philosophies, des religions.

Ce passage de l’empirisme à la théorie, dé la conscience à la raison donne aux vérités morales Oftc nouvelle puissance. Elles mûrissent et se développent dans ces hauteurs d’où nous les voyons descendre ensuite et pénétrer dans l’organisation des sociétés elles-mêmes, dans les institutions et dans les lois, tantôt par quelque grand et subit mouvement de la vie des peuples, tantôt par des transformations lentes et successives (1).

En revenant à notre point de départ, nous pourrons donc dire que si les progrès de la morale ne

(1) En France, l’époque de la grande Révolution, en Angleterre, le mouvement politique qui se fait depuis le siècle dernier, nous montrent les différentes manières dont peut s’accomplir un des plus grands progrès de la morale, l ’ égalité sociale i

s’accomplissent pas par la révolution des théories, comme dans les sciences positives, mais par la juxtaposition des vérités comme en mathématique, néanmoins les vérités de la morale, contrairement à celles de la mathématique, suscitent dans le réel et doivent y susciter des révolutions, car si la mathématique est la science de la raison pure, dont les formes sont abstraites de la vie, la morale est la science de la vie elle-même, ou plutôt de l’humanité vivante; elle lui donne une base inébranlable dans la liberté et un idéal de perfection dans la justice.

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