LB CONTRAT SOCIAL
renl ou qui sauraient le mieux les féconder, et dans leur distribution arbitraire, nous les voyons le plus souvent échoir à ceux qui les négligent ou qui les gaspillent.
Ainsi, l’homme ne se trouve pas seulement en face du monde, mais en face de sa propre organisation comme en face d’une force qui ne relève pas de son acceptation volontaire, et dont l’origine échappe à sa connaissance et à son contrôle. Dès son apparition sur la terre, il est donc soumis à un double esclavage, extérieur par la nature et la force du monde, intérieur par la nature et la force de ses propres passions; et, de ce premier et double esclavage, il va en naître un second por le passage de la vie individuelle à la vie collective.
La première des sociétés, en effet, la famille a une origine purement physiologique. Ce groupe se forme sous l’impulsion d’un attrait de nature qui, dépouillé de tout but supérieur dans la conscience et dans la raison, conduit au pur règne de la force. Aussi la famille primitive est -elle fondée sur une hiérarchie de pouvoirs exclusivement matériels, et c’est sous ce caractère qu’elle s’accentue et se développe dans toutes les premières périodes de l’histoire.
Peu à peu cependant les familles se groupent, de
LA Molt a LE LNüKl'ENÜAM E.
nouvelles relations naissent de leur rapprochement ; les peuplades se déterminent et leurs gouvernements élémentaires se constituent à l’image de la famille, dont ils reproduisent la hiérarchie. I's affectent dans le pouvoir le même principe de force brutale qui mène aux mêmes résultats do tyrannie et de violence. Toutefois, une différence essentielle sépare le gouvernement de la famille de celui de la peuplade, c’est que dans celte dernière l'instinct physiologique est remplacé par un mobile d’intérêt commun. Or, le mobile de l’intérêt, sans être en soi-même plus noble que celui de l’instinct, est bien moins aveugle, et, par le fait de son développement dans la vie collective, il produit un certain équilibre entre les personnes et les pouvoirs, et détermine la constitution de certaines garanties générales.
C’est la voie qui nous fera passer de l’état de nature à la barbarie, et de la barbarie à la civilisation.
Quand l’idée d’obligation, au moins dans son motif intéressé, prend un caractère public $ quand la tradition verbale se change en loi écrite, et qu’une force consentie est instituée à sa garJe, nous scmblons avoir une première aurore de la justice. Néanmoins, celle justice n’est qu’apparente, car l’équilibre collectif étant fondé sur la salisfuc-
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lion des intérêts el non sur la dignité des personnes,peut conduire il est vrai à l’accroissement des sociétés, mais non ù la réalisation de la justice, et, sous son influence, une corruption plus cachée, mais aussi plus radicale et plus profonde, peut s’incarner dans les institutions. Les tyrannies, les inégalités, le privilège, compliqués de mille liens qui les fortifient, affectent alors les formes les plus trompeuses. Ils creusent le terrain social au moyen de racines cachées, ils l’enlacent des rameaux inaperçus, et, appelant à leur aide une hypocrisie savante, ils se font justifier par les philosophies el les religions officielles, ils ont leur drapeau dressé et défendu par la force publique.
On peut donc dire que si l’étal de nature est le premier de tous les esclavages, l’état social greffé sur l’état de nature est le second, car il est une force que l’individu n’a pas plus à discuter que la première et'qui, dès le commencement, s’impose à lui avec la souveraine autorité du fait.
L’individu, en effet, ne choisit pas le siècle dans lequel il est appelé à vivre. Il ne choisit ni l’heure de sa naissance, ni les conditions particulières de la société qui l’environne. 11 ne choisit pas" la formé de son gouvernement, le caractère de sa nation, le
LA MuHALK INDÉPENDANTE.
rang de sa classe. Il ne choisit pas sa famille, l’esprit qui y règne, les opinions qui y prédominent ; le caractère particulier de ses parents, l’éducation qu’ils lui donnent, les mobiles extérieurs qu’ils lui présentent, la religion qu’ils lui imposent et dont il subit d’ordinaire les premières cérémonies bien avant l’àge de la réflexion et de la conscience.
Antérieurement à sa naissance, il y a des siècles à l’activité desquels il n'a pas contribué, et qui chacun pourtant dans la tradition ou dans la loi lui impose un héritage. 11 y a autour de lui tout un ensemble d’institutions qu’il n’a pas faites, et qui l’enlacent de leur filet serré depuis la naissance jusqu’à la mort; qui toutes lui apportent tantôt une série de mobiles, et tantôt une série d’obstacle, dont l’action est incessante et involontaire.
Et pourtant, parmi les chaînes si nombreuses et parfois si lourdes qui s’accumulent sur la personne humaine, nous apercevons un point qui y échappe, point d’abord vague et obscur, vacillant dans la lueur qu’il jette, mais qui ira en s’étendant et s’illuminant de plus en plus. C’est la liberté morale.
Si, en effet, on n’étudie pas seulement l’homme dans le côté extérieur de son existence, l’enchaînement apparent des forces sociales, ou leurs rapports