DU FONDEMENT DE LA MORALE
gions immenses et profondes où la vie circule presque sans se particulariser, l’implacable nécessité qui enveloppe tous les êtres emporte, indifférente et sourde, leurs colères et leurs douleurs, et l’écho étouffé n’en n’arrive même pas jusqu’à nous.
L’homme finit par se bronzer en face de telles scènes. Le monde physique se déroule devant lui sans autre signification que l’ordre abstrait de ses rapports et la beauté de ses tableaux; il détourne encore une fois la tête; il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait.
La morale, en effet, ne réside ni dans les spéculations illusoires de la transcendance, ni dans l’ordre extérieur des phénomènes physiques : elle réside dans l’homme, et dans l’homme seul.
Que l’homme rentre donc en lui-même, qu’il se recueille, qu’il s’étudie, et, dans le silence et l’immobilité de la vie extérieure, une nouvelle scèno d’activité s’ouvrira devant lui. Les mouvements qui l’agitent, les forces qui l’attirent, les raisons qui le déterminent deviennent autant d’objets d’analyse, obscurs d’abord et confus au milieu desquels la lumière se fait peu à peu, lui permettant d’en distinguer les caractères respectifs. Un premier fait général le frappe. Dans la longue série des phéno-
mènes visibles, il occupe une place tout à fait exceptionnelle et à part.
Tandis que tous les objets et tous les êtres forment au-dessous de lui une chaîne indéfinie, et se conditionnent mutuellement, lui seul occupe un sommet *, il n’est point un passage, il est une tête. Avec lui commence une série de phénomènes nouveaux qui n’iront pas en se développant dans des espèces supérieures, mais qui, en s’arrêtant à lui, ouvriront devant ses efforts un champ sans limite de perfectibilité et de travail.
Seul dans la nature, l’homme est libre, et seul il a conscience de sa liberté. Or, la liberté consciente d’elle-même, telle est la source initiale d’une série de phénomènes qui prendront le nom de moraux et qui constitueront pour l’homme une sphère d’activité inconnue au reste de la nature.
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DIVERSES SORTES DE LIBERTÉ. LIBERTl MÉTAPHYSIQUE ET LIBERTÉ NATURELLE.
Il est une sorte de liberté qui consiste dans la conformité à un ordre général dont la morale fait partie.
La liberté, dans cette conception, n’est point un fait primitif, c’est un fait dérivé ; elle ne représente point une faculté active, mais un moyen passif, l’absence d’obstacles à la réalisation de l’ordre. Elle ne fonde pas la morale, c’est au contraire, la morale qui la détermine.
Les métaphysiciens et les naturalistes admettent également cette conception de la liberté, seulement ils diffèrent par la nature de l’ordre auquel il la rattache.
Pour les premiers, cet ordre est rationnel ou divin ; pour les seconds, il est physique, mais dans l’un et l’autre cas, il ravit à l’individualité humaine le principe de la morale pour le ramener soit à des entités abstraites, soit à des forces générales.
LA MOKALE INDEPENDANTE
La métaphysique, absorbant le inonde visible dans le monde invisible, place l'origine de la morale dans la raison divine, absolue, immuable, dont la raison humaine est le reflet.
La raison humaine existe par participation à la raison divine.
Lien mystérieux qui rattache l’homme à Dieu et la terre au ciel, la raison humaine possède les concepts des idées premières qui subsistent dans la raison divine comme d’éternelles réalités. Elle possède entre autres le concept de l’idée de justice, source de la morale, et c’est par la contemplation de celle idée qu’elle arrivera à la science.
La raison, selon cette théorie, n’est donc ni le pouvoir d’analyser, ni la faculté de concevoir, c’est une vue intérieure qui nous met en communication avec l’universel et nous fait saisir la vérité à sa source mystique. La science n’est point une conquête de l’homme, c’est une propriété de Dieu ; la sagesse n’est point un fruit de l’expérience ou de la réflexion, c’est une céleste lumière ; la vertu n’est point un effort de la volonté, c’est un culte, et le dernier mot de toute métaphysique conséquente à elle-même, c’est une religion.
Aussi le système de métaphysique le plus complet
que nous connaissions est celui qui, poussant les principes à leurs dernières conséquences, reconnaît aux idées premières une expression déterminée dans la vie et une manifestation visible : c’est le catholicisme.
L’Église catholique est une institution d’en haut qui reproduit sur la terre tous les linéaments du ciel. Elle enveloppe la vie humaine de la naissance à la tombe, et la constitue par anticipation dans l’éternité; elle nousdonne un guide pour chaque voie, un appui pour chaque défaillance, une explication pour chaque obscurité, une solution pour chaque doute, et elle nous donne avec la vérité les moyens de l’accomplir, la grâce ou la force de Dieu.
Le catholicisme ramène la liberté à l’assentiment donné par l’homme au gouvernement de Dieu, représenté par l'Église. Son idéal c’est le cloître, et s’il consent, en dehors du cloître, à hiérarchiser la vie humaine dans un cadre plus large et dans des rapports plus variés que ceux du monachisme, c’est qu’il est des nécessités de la nature avec lesquelles il faut transiger. Mais la perfection individuelle n’en reste pas moins l’asservissement de l’individu. La société modèle, c’est l’édifice de foi où tous les hommes se servent et s’appuient sous un chef unique,
unis par l’obéissance et l’amour et où règne la seule vraie liberté des enfants de Dieu.
La liberté pour le catholique est donc essentiellement un moyen donné en vue d’une fin , et elle n’est respectable que comme telle. Quand elle se détourne de cette fin, quand l’obéissance se transforme en révolte, la liberté, devenant un pouvoir de Satan, perd tout droit au respect; elle n’est plus qu’excès à réprimer et abus à détruire.
La liberté naturelle occupe dans la raison une place analogue à celle de la liberté métaphysique, elle exerce à peu près la même fonction, mais elle diffère de celle-ci par la nature de l’ordre auquel elle se rapporte.
L’ordre métaphysique, en effet, sépare l’homme du monde irrationnel en ouvrant devant lui la sphère de l’idéal réalisé, tandis que l’ordre naturel, au contraire, l’y ramène tout entier par l’unité des lois primitives.
Si la véritable liberté, pour le catholique, c’est l’obéissance à l’Église, la véritable liberté, pour le naturaliste, c’est l’obéissance aux instincts.
L’ordre naturel étant donné, l’instinct est sa révélation. L’instinct est inconscient dans les espèces
inférieures, et devient conscient chez l’homme, grâce à la réflexion qui s’y joint. Il est libre quand il se développe sans obstacle, et trouve dans les conditions extérieures sa satisfaction. La liberté est donc l’absence d’entraves, le moyen de réaliser l’ordre en satisfaisant l’instinct.
Or, comme l’ordre n’est point exclusif à l’homme, mais s’étend à l’ensemble de l’univers, de même la liberté, qui est la marque de sa réalisation, s’étend à tous les phénomènes visibles.
On dira donc que l’oiseau est libre dans l’espace ouvert où il peut exercer ses ailes sans autre loi que sa propre impulsion, et qu’il ne l’est pas dans la cage étroite où son essor se trouve arrêté par d’impitoyables barreaux. De même, le poisson est libre dans l’eau vive, il ne l’est pas dans le réservoir enclos. La plante, elle-même, est libre quand rien n’arrête le développement régulier de sa racine et de sa lige, et elle ne l’est plus quand, dans un but artificiel ou par le fait d’un accident involontaire, elle se trouve forcée de prendre une direction à laquelle elle ne tend pas. Et, si nous descendons plus bas encore dans les couches obscures de la géologie, nous pourrons dire que les pierres et les métaux sont libres quand, abandonnés aux lentes compositions du
temps, ils se combinent selon les attractions et la proximité de leurs molécules, et qu’ils ne le sont plus quand, extraits de leur demeure profonde, ils deviennent entre nos mains des instruments de luxe ou de bien-être.
Dans la théorie naturaliste, la liberté est donc, comme dans la théorie métaphysique, un moyen de la morale, elle ne la fonde pas, et si, dans le premier ras, la morale est donnée par la raison universelle et divine, dans le second, elle est donnée par l’ensemble des lois qui régissent la matière et plus spécialement les êtres vivants.
Dans l’ordre de la nature, en effet, chaque espèce poursuit la réalisation d’un type qui, ébauché dans la plante et l’animal, va en s’élevant et se complétant jusqu’à l’homme. Ce type dans chaque espèce doit servir de modèle aux individus, et la morale consiste dans sa plus parfaite réalisation. Le développement de l'individu en vue du type, peut avorter ou réussir; il peut être normal ou anormal, régulier ou troublé. L’individu est sujet à des déviations de sentiments et d’instincts, à des perturbations de l’être appelées vices, maladies, infirmités. Mais il possède en même temps pour les combattre le sentiment intérieur de l’équilibre de a santé, du bien. Ce senti-
ment s’appelle sens moral. C’est un instinct qui l’avertit quand il va tomber dans quelque faute, qui le punit par le malaise et la tristesse quand il succombe, qui le récompense par le bien-être et la joie quand il résiste. C’est* un attrait aussi et un mobile, mais le plus noble de tous, car il a pour objet non quelques satisfactions exclusives et passagères, mais l’harmonie de toutes les satisfactions, le maintien de l’ordre et la conservation de l’être.
Au milieu de l’obscurité et du trouble de la vie, l’homme est donc incessamment attiré par des forces diverses. Les unes partent des régions inférieures et grossières de ses instincts et de ses appétits ; les autres viennent d’affections, de sentiments naturels, mais excessifs; les autres enfin du sens moral, seul harmonieux et juste. Or, selon la noblesse de sa nature, il s’élèvera en cédant à celles-ci, ou il s’abaissera graduellement en obéissant aux autres.
La morale, fondée sur ces principes, n’est donc pas plus que la liberté exclusive à l’homme, elle s’étend à tous les êtres vivants et dépend de leur conformation respective. Seulement chez l’homme, les organes s’étant perfectionnés et les facultés ayant pris une extension plus grande, la morale présentera des ca-
ractères plus complets et plus élevés, et c’est là qu’on doit en faire l’étude.
L’animal étant purement instinctif, la morale restera chez lui à l’état instinctif et rudimentaire : ce sera l’instinct de conservation. Mais l’homme étant réfléchi et raisonné, la morale chez lui deviendra consciente ; elle se rattachera à une vue d’ensemble et pourra former une science.
L’animal est solitaire; il ne counaît ni les affections suivies ni les liens constants ; sa morale ne se rapportera donc qu’à lui seul. L’homme, au contraire, est sociable ; il vit en famille et en association. Sa morale s’étendra donc de l’individu au groupe et présentera une catégorie tout à fait spéciale de lois, de préceptes et d’obligations. Cette nouvelle catégorie prendra le nom d’ordre collectif.
L’ordre collectif est une sorte de dédoublement de l’ordre individuel ; il a la même origine ; il est soumis à des lois aussi fixes, aussi constantes, aussi certaines. Étant donnés des individus en groupe, les rapports qui doivent les unir sont déterminés par la nature des choses d’une façon aussi précise que les éléments matériels d’un être physique, et la morale consiste à établir ces rapports dans leur vérité naturelle et à en formuler la loi. La morale collective est
la continuation de la morale individuelle; toutes deux ont la même origine, et s’édifient l’une sur l’autre.
Le développement de l’individu est inséparable de celui du milieu, car c’est du milieu qu’il tire son alimentation incessante. Les privations, les douleurs, les discordes, les tyrannies inhérentes à un mauvais milieu, entravent le développement de l’individu et le jettent dans des déviations involontaires et dans des fautes inévitables, tandis que, au contraire, le bien-être, la justice, la régularité d’un milieu normal, non-seulement favorisent son extension, mais l’appuient et la maintiennent.
Or, de celte correspondance entre la moralité de l’individu et la moralité du milieu fondée sur les lois de la vie, naîtront nécessairement toutes les libertés individuelles et toutes les libertés collectives, c’est-àdire la satisfaction des besoins, des appétits, des désirs, le développement des facultés, l’application des aptitudes. Et ces libertés, loin de se manifester comme elles le font souvent aujourd’hui d’une façon égoïste et exclusive, équilibrées dans un milieu qui les embrasse toutes en les utilisant, contribueront au bien de la généralité comme à celui de l’individu ; elles s’étendront simultanément en réagissant l’une sur l’autre
ho LA MORALE INDÉPENDANTE.
et augmenteront les forces et l’activité sociales dans une proportion sans mesure.
Telle est la donnée naturaliste qu’on peut considérer comme suivant parallèlement la donnée métaphysique, dans ses conséquences morales. Ni dans l’une ni dans l’autre de ces théories, en effet, la morale n’est, à proprement parler, la science de l’homme fondée dans l’indépendance, et l’autonomie de l’individu. Dans les deux cas, c’est une science qui dépasse l’individu et qui s’impose à lui du dehors, soit qu’elle le rattache à l’ordre spéculatif conçu à priori par la raison abstraite, soit qu’elle le ramène à l’ordre physique reconnu dans les phénomènes de la nature. Ainsi, elle représente, d’une part, une section de la transcendance applicable exclusivement aux êtres rationnels; de l’autre, une section de la physique applicable exclusivement aux êtres vivants. Et la liberté qui en dérive se résume, dans le premier cas, en une soumission volontaire aux ordres de Dieu exprimés par l’Église; dans le second, en une hygiène qui s’étend des organes aux facultés et dont les préceptes et les lois sont déterminés pour chaque espèce par sa conformation organique.
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La liberté métaphysique et la liberté naturelle, n’étant l’une et l’autre que le moyen de se conformer à un ordre supérieur à l’individualité, ne peuvent constituer l’individualité elle-même, en tant qu’autonome et responsable.
En effet, prenons l’hypothèse métaphysique. Tout vient de Dieu et tout retourne à Dieu. La liberté humaine dérive de la liberté divine; elle se résume dans l’assentiment de la créalure au gouvernement du Créateur, et, à cet assentiment même, la grâce ne reste point étrangère. Non-seulement c’est Dieu qui nous donne le pardon, mais c’est lui qui incline nos cœurs à l’humilité et qui les dispose à la repentance; il prépare le terrain, il laisse tomber la semence et il la fait fructifier. Quelle part nous reste donc dans la croissance? Plus on approfondit le dogme et la vie mystique dans leurs détours obscurs,