‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 5 sur 42 · Û2 LA MORALE INDÉPENDANTE · texte numérisé non relu

Û2 LA MORALE INDÉPENDANTE

plus il est impossible de saisir le point où la liberté divine finit, et où la liberté humaine commence.

Et pourtant, par un bizarre retour, l’homme, qu’on a représenté comme si faible et si impuissant pour accomplir le bien, devient tout à coup, quand il s’agit du mal, un abîme de souillures. Écoutons les objurgations de la théologie catholique, et frémissons d’horreur devant les iniquités du plus juste. Tous les châtiments et toutes les colères ne sauraient dans le temps suffire à racheter ses crimes, et il ne faudrait pas moins pour les expier qu’une éternité de supplices, si une intervention suprême ne venait en conjurer les fatales conséquences.

Il a été nécessaire qu’un Dieu mourût sur la croix pour nous sauver de la damnation éternelle, et ce sont ses mérites, appliqués à notre justification, qui seuls peuvent nous ouvrir la voie du salut.

Mais du moins dans cette profondeur d’iniquités où plonge la nature humaine, le principe du mal estil en elle tout entier ? Si nous n’avons pas le mérite de nos bonnes actions, avons-nous la responsabilité pleine et entière de nos fautes? Si la récompense est une grâce, la punition est-elle une justice? Nullement. Satan est le principe du mal comme Dieu est le principe du bien. Le péché est antérieur à nous.

LIBERTÉ MÉTAPHYSIQUE ET LIBERTÉ NATURELLE, k'i

Bien avant la création de l’homme et de la terre, la révolte a commencé dans le ciel parmi les Anges, et de celte région supérieure elle s’impose à l’ignornce de notre premier Père. C’est l’influence de Satan qui détermine la chute et qui fait déchoir en Adam toute sa descendance. Après la chute même, cette influence persiste et l’œuvre de ténèbres continue dans les générations qui se succèdent. Elle nous poursuit du berceau à la tombe, s’acharnant â stériliser dans nos âmes la semence divine.

Ainsi, l’homme n’est l’origine ni du mal ni du bien, et, entre les deux pouvoirs qui se disputent sa possession, sa personnalité disparaît tout entière. Ou cherche vainement son activité propre, sa force, sa virtualité, dans cette terrible lutte, on ne rencontre que son impuissance. Son âme battue par les plus douloureuses contradictions est le théâtre passif où les deux grands ennemis jouent sa destinée éternelle. Un seul refuge lui reste, c’est la prière, une seule initiative lui est permise, c’est le volontaire anéan* tissement. Il abdique devant Dieu son être, sa vie ; il abdique son intelligence, ses affections, sa spontanéité, son vouloir, toute sa personne enfin, il demande à son créateur de le prendre comme l’enfant au berceau et de le porter dans ses bras au repos éternel.

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Telle est sa seule espérance devant cette double éternité ouverte devant lui et où sa place est marquée, par des décrets immuables, car la prédestination est inhérente à un dogme qui admet l’universalité de la prévision divine. Vainement l’Église s’efforce d’en repousser les conséquences; vainement, à l’aide d'une de ces argumentations captieuses, dont la subtilité ne saurait sauver l’illogisme, elle s’efforce de rétablir la responsabilité humaine, que ses prémisses ont détruite, l’édifice de ses raisonnements illusoires ne peut résister à l’analyse, et l’ensemble de son œuvre spéculative et pratique n’est que l’asservissement systématisé de la pensée et de la conscience humaines.

En nous mettant au point de vue du naturalisme, nous trouverons que cet asservissement de la pensée et de la consience n’est pas moins complet qu’au point de vue métaphysique.

Dans cette dernière donnée, en effet, la source des déterminations humaines est exclusivement ramenée aux attraits de notre nature.

Ces attraits sont de diverses sortes. Les uns, directement égoïstes, se rapportent aux satisfactions immédiates de la nature physique ; les autres, affectifs, ont pour objet des jouissances de famille, d’amitié, de sociabilité ; les autres enfin se ramènent à l’ordre

général qui nous enserre, à la justice. Or, selon que nous céderons aux uns de préférence aux autres, selon que nous serons plus affectueux qu’égoïstes et plus justes qu’affectueux, nous nous élèverons successivement dans l’échelle de la moralité. Toutefois, si, derrière cette liberté apparente, nous cherchons l’origine de notre choix, nou3 trouverons qu’il se rattache toujours à l’attrait lui-même, à la prépondérance que certains d’entre eux exercent sur certains autres. Et cette prépondérance, nous ne l’avons pas créée, nous n’en sommes pas responsables ; elle relève exclusivement des éléments physiques et de leurs combinaisons organiques, déterminées parles lois générales de la nature. C’est un ordre de faits qui embrasse l’individualité humaine en la dominant, et sur lequel elle n’a pas plus d’action que sur les essences absolues.

Qu’on retourne ou qu’on ne retourne pas à l’origine de cet ordre, le seul fait de son existence n’en n’implique pas moins la fatalité de ses développements, et au milieu du déterminisme absolu de nos attraits ou de nos mobiles, la véritable liberté humaine, la liberté créatrice de l’individu, créatrice du bien, ne saurait trouver place. On pourra sans doute encore reconnaître des degrés de moralité, comme on reconnaît des

degrés de force et de beauté dans les êtres. Mais la responsabilité, le mérite ou le démérite, en seront absents.

Chez tel individu, les attraits élevés sont en prédominance, et nous le verrons depuis la première enfance accomplir presque en chaque chose, ce qui est le mieux. Chez tel autre, au contraire, les attraits élevés sont faibles, et les passions inférieures sont prédominantes ; il obéira 5 ces dernières passions. Chez celui-ci encore, il y a mélange, il y a conflit d’attraits, et il obéira tantôt aux uns, tantôt aux autres, suivant que les uns et les autres seront successivement plus forts ou plus faibles.

En envisageant ces trois individus en euxmêmes, on pourra dire que l’un est bon, le second mauvais, et le troisième médiocre ; mais on ne pourra pas plus leur imputer la responsabilité de leur plus ou moins de vertu, que celle de la conformation qu’ils auront reçue à la naissance, et le dernier des criminels pourra toujours invoquer la toute-puissance de ses attraits contre l’arrêt du juge. C’est en réalité le rétablissement sous une forme nouvelle du fatum des anciens. Le destin n’est plus ce fantôme gigantesque et aveugle qui pesait autrefois, non-seulement sur les hommes, mais sur les dieux de la Fable. Le destin, ce sont les fibres invisibles, les réactions

obscures, les combinaisons inaperçues qui s’opèrent au plus profond de notre organisme. C’est tout un déterminisme secret dont les combinaisons et l'enchaînement nous échappent, mais qui n’en n’agit p^s moins sur notre volonté d’une façon aussi sûre, aussi décisive que le déterminisme des phénomènes extérieurs. Dans ce vaste cadre de la nature, l'homme occupe sa place comme le grain de sable inerte, comme la plante ou la pierre ; il n’y a entre-eux qu’une différence de mesure, et la question du droit et du devoir, du juste et de l’injuste, sont de purs fantômes créés par l’illusion que nous nous faisons à nous-mêmes de notre propre liberté.

La métaphysique catholique et le naturalisme qu’on peut considérer comme une autre sorte de métaphysique, absorbent également la liberté individuelle, l'un dans l’ordre des essences, l’autre dans l’ordre des lois positives, et font de la morale une fraction de cet ordre.

Toutefois, il y a entre ces deux données cette différence que la première suppose un bien moral, différent du bien physique, quoiqu’elle en place la source au-dessus de r.os vouloirs et de nos responsabilités, tandis que la seconde ne reconnaît qu’une seule sorte de bien dont les différences se rapportent

à la mesure et à l’équilibre des éléments primitifs.

Pour le métaphysicien le monde moral existe, et une fois son principe admis, il peut invoquer l’autorité de la volonté divine en faveur de la justice.

* Pour le naturaliste, il n’est pas de monde moral, il n’est qu’un ordre unique, et nous ne voyons pas ce qu’il pourrait invoquer contre celui qui préférerait sciemment son instinct personnel au développement de cet ordre.

LA LIBERTÉ MÉTAPHYSIQUE ET LA LIBERTÉ MORALE NE CONSACRENT PAS LE LIBÉRALISME DANS LES FAITS.

La liberté étant considérée comme un moyen donné en vue d’une fin, n’est respectable que si elle se conforme à cette fin. Aussitôt qu’elle s’en éloigne, aussitôt que la volonté corrompue devient un élément de trouble et de désordre, la liberté se renie ellemême, elle devient l’ennemi commun, et perd tout droit au respect. Il est juste alors de la limiter, il est logique de la contraindre.

La double donnée que nous avons déterminée dans nos derniers chapitres ne confient, en effet, dans la morale aucune garantie pour les libertés individuelles ou collectives ; bien plus, elle contient la condamnation même de ces libertés.

En effet, la morale relevant d’un ordre, soit idéal, soit positif, supérieur à l’individualité humaine, l’individualité est assujettie à cet ordre comme la

partie au tout, elle 11e possède aucune véritable autonomie. L’homme moral n’exerce point une royauté, il remplit une fonction à laquelle son droit se rapporte et en dehors de laquelle il n’est point pour lui de droit.

Le catholicisme, qui ne recule devant aucune des conséquences de son point de départ, l’a bien compris ainsi. Jamais ses véritables chefs ne se sont abandonnés à l’illusion de certains de ses adhérents plus généreux et plus sincères que véritablement logiques; jamais ils n’ont admis un prétendu droit laïque en dehors du droit religieux. Quoi ! Dieu lui— môme, c’est-à-dire la perfection réalisée, a révélé la loi morale, la vérité absolue en dehors de laquelle il n’y a ni bien dans le temps, 'ni salut dans l’éternité; il a créé une institution qui reproduit sur la terre l’ordre du ciel, et vous pourrez admettre qu’un droit s’élève en face du sien, qu’une société s’organise en contradiction avec la sienne? En bonne logique, est-ce possible? Sans doute on se soumettra à la force. Partout où l’esprit du mal a triomphé, on pourra reconnaître la société laïque comme un fait; on pourra traiter avec les pouvoirs qu’elle constitue comme avec des brigands qui se sont emparés par force du sol natal ; on s’inclinera devant la force ma-

jeure comme devant une punition ou une épreuve. Mais on ne la reconnaîtra jamais comme un droit, et le non possumus de Pie IX est le principe même du catholicisme.

Au milieu du désordre intellectuel que nous présente notre siècle; au milieu de la confusion des théories, de la lâcheté des transactions, de l’incertitude et de l’impuissance, il y a, après tout, quelque grandeur dans cette vieille Rome qui se dresse majestueuse au milieu de ses propres ruines pour protester contre le monde moderne qui l’envahit de toutes parts. Les détails de la religion n’ont pas résisté au temps, et la transaction s’est introduite et généralisée dans la pratique des fidèles, mais il est un coin de terre où le moyen âge se transmet intact , où l’immuable se réalise, et la ville éternelle justifie son nom. Dans les syllabus de Pie IX nous retrouvons tous les accents de Grégoire VII , et ce sera sa gloire d’avoir tenu haut jusqu’au bout le drapeau de ses prédécesseurs. Que l’Église meure, c’est juste, et c’est inévitable. Mais il est préférable de mourir tout entier, et de résister jusque dans la mort, que de se renier soi-même, de se démembrer lentement pour continuer à vivre.

Le naturalisme jusqu’à ce jour est resté à l’état

purement spéculatif. Nous n’avons pas vu celte philosophie transportée au pouvoir et incarnée dans une institution, de sorte que nous ne pouvons demander aux faits la justification de notre théorie, mais les conséquences que nous avons indiquées ressortent toutefois rigoureusement du principe même de la philosophie naturelle.

D’après ce principe, l’ordre de la nature est universel comme l’ordre divin, il comprend la morale, c’est-à-dire le bien pour les individus , comme pour les genres et les espèces, et il l’enseigne au moyen d’un attrait propre à chaque être, et qu’on appelle l’instinct.

L’instinct est donc la révélation immédiate et primitive de la nature. La science n’a pas pour objet de modifier l’instinct, mais d’en rendre compte. Elle nous montre les rapports des attraits naturels aux fonctions organiques; elle nous montre l’ordre corrélatif des organes et leur raison dans l’être. Elle nous montre ensuite la liaison des êtres dans la famille, dans le genre et dans l’espèce, puis, la hiérarchie de ces familles, de ces genres et de ces espèces dans l’ensemble de la nature. Nous admirons alors cet ordre de l’univers dans lequel chacun de nous trouve sa juste place, et tout notre devoir

consiste à nous y conformer. Cet ordre, en effet, représenle pour nous l’arche sainte du monde, la vérité absolue. L’organisme individuel le reflète, et dans les sociétés que les hommes constitueront entre eux, ils doivent le reproduire.

Les lois naturelles de l’organisme s’étendent à la société comme aux êtres, et toutes dérivent de ce plan universel de la nature qui comprend les groupes comme les individus. Or, une fois que la société sera construite sur ce plan primitif et antérieur à tout, le seul objet de la liberté individuelle sera de faire de chaque homme un rouage volontaire de cette admirable mécanique.

Dans cette théorie comme dans la théorie catholique, la liberté est donc un moyen donné en vue d’une fin, et si elle ne remplit pas cette fin, si elle s’en détourne, elle perd tout droit au respect. Au nom de quoi, en effet, l’individu pourrait-il protester contre la contrainte^ L’indiwdu n’existe point en lui-même; il n’est qu’tin anneau dans la chaîne des êtres, il n’est qu’un terme dans une série. La loi morale n’a point à tenir compte des individualités en elles-mêmes, mais seulement par rapport à leurs fonctions et à l’importance de leur rôle. Il importe peu que l’une disparaisse si son anéantissement doit

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