‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 6 sur 42 · U LA MORALE INDÉPENDANTE · texte numérisé non relu

U LA MORALE INDÉPENDANTE

contribuer è accroître l’autre. La vie, le progrès ne résident pas en tel ou tel point particulier, ils résident dans l’ensemble, et la façon dont se comporte la nature nous donne un parfait modèle pour la société. Regardons autour de nous sur la terre, dans les airs, et admirons la foule des êtres qui tombent sans cesse moissonnés par les nécessités de l’ensemble. Il y a là des espèces entières destinées à la nourriture d’autres espèces, comme si le seul objet de la vie était seulement de contribuer à la vie, et la fécondité même de la nature est fondée sur le carnage et la destruction. Telle est la loi. Or cette loi nous ne l’avons point faite, mais nous devons l’accepter silencieusement de la puissance universelle indifférente à nos rêves de justice et de pitié. L’homme sans doute est élevé d’un échelon audessus des espèces animales, mais il relève de la même force, il est régi par les mêmes lois, et dans l’humanité comme dans le reste de la nature l’ordre va à son but par les mêmes moyens. S’il tient plus de compte de l’individualité humaine que de celle des animaux ou des plantes, c’est qu’elle a plus d’importance et d’utilité ; mais du moment que cette individualité, au lieu d’un aide, devient un obstacle, du moment qu’elle nuit à l’harmonie de l’ensemble

au lieu d’y conlribuer, elle doit disparaître comme le brin d’herbe du pré, comme le moucheron ou l’abeille, elle destin renverra ses débris à la grande mère nature qui se charge de faire tout fructifier.

Telle est la conséquence nécessaire de toute doctrine qui ne puise pas exclusivement dans l’homme la loi de l’humanité. En l’assujettissant à un ordre qui le dépasse, on fait de lui un esclave au lieu d’un roi, et sa liberté disparaît dans cet ordre avec sa personnalité même.

En admettant donc que le naturalisme passât comme le catholicisme de l’état de théorie à l’état d’institution, il deviendrait logiquement tout aussi despotique, parce que, pas plus dans cette théorie que dans l’autre, le respect de l’individu n’est considéré comme la base de la moralité et du droit.

La liberté, en effet, n’ayant en elle-même ni sa cause, ni sa fin, l’individualité ne possédant aucun principe propre, la responsabilité disparaît avec le droit; le devoir seul reste, et la morale est ramenée, pour le catholique, à un code de commandements et d’obéissance imposé par une autorité supérieure à v l’homme et dont il dérive; pour le naturaliste, à une collection de forces et d’intérêts ralliée à un ensemble de lois supérieures à l’humanité et qui la gouvernent.

LA LIBERTÉ MORALE

La liberté, comme nous l’entendons, n’est ni la liberté du catholique, ni celle du naturaliste.

La liberté morale n’est point un moyen donné en vue d’une fin, c’est une cause active qui contient en elle-même sa propre fin. Elle ne se rapporte point à un ordre antérieur et ultérieur à l’homme, qu’on appelle : la volonté de Dieu ou la loi universelle du monde; mais elle constitue elle-même l’ordre humain, indépendamment de la métaphysique et du naturalisme, et à un autre point de vue.

L’homme moral n’est point libre parce qu’il est entré dans le cadre divin de la sagesse éternelle, parce qu’il peut s’unir à Dieu en se soumettant à l’Église; il n’est pas libre parce qu’il peut manger quand il a faim, boire quand il a soif, se réchauffer ou se rafraîchir, exercer ses membres ouïes reposer selon le besoin du moment. Il est libre parce qu’en-

clavé dans un système de forces et de lois qu’on appelle la nature, il entrevoit un but que la nature ne lui donne pas, il pose lui-même ce but et il le réalise.

L’homme est libre parce qu’il est la cause créatrice et l’agent responsable d’une fin qui lui est propre, et qu’il fait servir à celte fin leséléments mêmes de la nature. Tandis que la plante et l’animal travaillent sur un plan qu’ils n’ont pas tracé et en vertu d’une force involontaire, lui, cause, fin, et agent de sa propre fin, lire son plan laborieusement de luimême, et le remplit par son propre effort. Au milieu du déterminisme de la nature, de cet ordre nécessaire en vertu duquel les phénomènes sensibles s’enchaînent et se conditionnent mutuellement, l’homme commence un ordre nouveau, l’ordre des libertés individuelles et responsables. Dans sa personne, la série des causes libres s’élève au milieu de la série des conditions dépendantes, comme un nouveau système de rapports, comme un monde enté sur un autre monde, et, malgré la permanence de leurs relations, ces deux mondes se développeront dans l’indépendance de leur principe.

La personne humaine , la personne libre et responsable, la personne respectable et obligée au res -

LA LIBERTÉ MORALE

pect, tel est le fondement de la morale pris tout entier dans la réalité. En se saisissant lui-même entant que cause, en se reconnaissant comme tel, l’homme revêt dans la nature une dignité et une grandeur uniques, il ne peut plus servir de moyen.

La liberté morale constitue donc l’inviolabilité de la personne humaine; elle constitue le droit individuel, droit que la nature ignore, elle qui va à ses fins par le sacrifice permanent des individualités à l’ensemble.

Or, le droit implique le devoir comme une autre face de la liberté ; le droit, en effet, étant inviolable de sa nature, implique l’obligation du respect de cette inviolabilité. 11 n’y a donc pas plus de droit sans devoir que de devoir sans droit, et si nous posons l’antériorité de l’un par rapport à l’autre, c’est au point de vue de la raison pure, non pas au point de vue du fait.

Les métaphysiciens, en effet, qui prétendent fonder la morale sur le devoir antérieur au droit, supposent toujours un droit antérieur au devoir, celui d’un Dieu créateur qui a donné à l’homme l'existence, et qui est l’objet de son adoration. Ainsi, le droit divin est toujours antérieur au devoir humain; il le précède, non-seulement dans la raison, mais dans le

temps et dans l’être, et cette situation crée un rapport particulier d’inégalité, un rapport de supérieur à inférieur, qui, transporté dans les sociétés humaines, les fonde sur une hiérarchie d’autorité.

Pour nous, le droit et le devoir étant confondus dans le même être, l’antériorité de l’un par rapport à l’autre est purement logique. Le droit est l’objet nécessaire de l’obligation, et l’obligation est la condition nécessaire du droit.

Le droit sans l’obligation ne serait que l’orgueil et la violence du maître ; l’obligation sans le droit ne serait que l’abaissement et la servilité de l’esclave, c’est-à-dire que le droit ne serait plus le droit, et que l’obligation ne serait plus l’obligation.

Tous deux sont donc inséparables, inhérents à la liberté morale, et le droit précède si peu le devoir, que c’est la présence du devoir qui signale l’avénenement du droit, le passage de la vie instinctive à la vie morale.

L’élément constitutif de l’individualité animale, en effet, c’est la force brutale concentrée dans un moi égoïste, c’est le sentiment de conservation. Cette force devient morale en devenant libre, c’est-à-dire

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responsable et obligée. Le droit se révèle donc à nous par le devoir.

Or cette affirmation primitive, souveraine, qui ne dérive pas d’une opinion ou d’un intérêt particulier, mais qui est donnée par la conscience, ne saurait avoir seulement notre droit pour objet, elle a le droit d’autrui au même titre que le nôtre. L’identité de conscience et de raison est le fondement de l’égalité morale entre tous les hommes, et étend le droit et le devoir de l’individu à la société.

La morale n’est donc pas une condition du droit, comme on l’a parfois prétendu, car le droit est antérieur à la société, mais elle en est une conséquence, ce qui est très-différent. Le droit et le devoir relevant de l’individu sont absolus et inconditionnels de jeur nature; ils enveloppent les hommes parce qu’ils enveloppent l’homme ; ils ne font pas d’acception et nous obligent à reconnaître la grandeur morale et la liberté, même chez ceux qui nous les refusent.

Nous sommes également tenus au respect envers ce qui est également respectable, cette formule est d’une application universelle.

Or, le droit reconnu, le devoir accompli enfantent la justice, qui se trouve ainsi comprise dans la liberté. La justice est la fin de la liberté, mais une fin qui

sort du principe même, et que la raison élève à l’idéal par la perfection.

Le droit le devoir et la justice idéale sont donc des faces diverses de la liberté, et ils ne constituent pas seulement la personne humaine dans une dignité et une grandeur uniques, mais ils constituent l’égalité de toutes les personnes humaines, parce qu’ils sont identiques en chacune d’elles. La vie collective ne sera donc qu’une extension de la vie individuelle; elle aura la même base et la même raison.

Ainsi, tandis que la liberté, considérée comme moyen, n’est respectable que conditionnellement et si elle réalise sa fin, la liberté, considérée comme cause, est respectable en elle-même. Le seul droit de contrainte de la société est un droit de défense, et ce qu’elle défend encore en contraignant la liberté, c’est la liberté même. La liberté, en effet, n’étant pas la réalisation de l’ordre, mais l’ordre étant le respect de la liberté, il se trouve que la liberté est cause et fin d’elle-même, et agent de sa propre fin.

Tout part donc de la personne humaine, c’esML dire de la personne libre, et tout retourne à elle, et la société n’a pas d’autre objet que de la reconnaître, de la garantir et de la développer.

DISTINCTION DBS PHÉNOMÈNBS MORAUX ET DES PHÉNO- MÈNES INSTINCTIFS.

La cause morale étant donnée, le caractère distinctif des phénomènes qui en découlent , c’est la responsabilité.

Tout acte dont le mérite ou le démérite peut être imputé à celui qui l’accomplit, est un acte moral. La partie de nous-même purement passive et instinctive, celle qui ne se rattache pas à notre activité volontaire, reste en dehors de la morale.

Ainsi, nous ne sommes responsables ni de la nature et de l’énergie de nos passions, ni delà mesure de nos facultés ; nous sommes seulement responsables de l’action que nous exerçons sur les unes et les autres.

Nos dispositions naturelles ne sont donc ni morales ni immorales en elles-mêmes, elles sont plus ou moins favorables ou contraires à la morale, et peuvent lui servir ainsi ou d’appui ou d’obstacle.

Les affections de famille, par exemple, les amitiés, les dispositions à la bienveillance et à la sociabilité, sont des appuis pour la vertu, tandis que l’àpreté des instincts égoïstes, le caractère envahissant des passions personnelles, peuvent lui faire obstacle. Mais néanmoins la règle du bien et du mal ne se trouve ni dans les tendances affectueuses, ni dans les tendances égoïstes.

Les premières, si elles n’ont d’autre règle qu’ellesmêmes, peuvent nous entraîner à toutes sortes de fautes et d’excès, tandis que les secondes, sous l’empire d’une règle, peuvent se transformer en activité bienfaisante.

La grandeur morale ne se mesure donc, en aucun cas, à la qualité de nos inclinations naturelles, mais à la lutte intérieure de la conscience, aux victoires que nous pouvons librement remporter, et aux forces que nous pouvons librement acquérir.

Certains êtres doués de natures souples et faciles et d’individualités peu accentuées sont très-accessibles à la discipline extérieure de l’éducation et du monde. Si nous les supposons d’ailleurs entourés de circonstances heureuses, ils traverseront la vie aisément et dans une grande conformité à la loi du devoir. Pourtant, la valeur morale chez eux est faible, parce que

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