DE FLEUH DE LYS
ineiil à sa suite
u temps des Fées, 1111 puissant roi du nord avait été vaincu à la i2;ueil'eparl'empereui' d'Allenui<>ne, son voisin. Le vainqueur fit transporter dans sa capitale les richesses les plus précieuses (pu* la concpiete a\ait fait loniber en son pomoii'. Il eniinena éi>al(^les nieilU'urs soldatïî dn roi détrôné, el
un grand nombre d'habitants qui furent contraints d'abandonner leur patrie et leurs propriétés, pour aller vivre dans les états de leur nouveau maître
Le pauvre roi vaincu n'avait pourtant pas perdu courage. Il réunit les débris de ses sujets, pour former une petite armée, avec laquelle il voulait reconquérir ses trésors ou mourir glorieusement. Avant de se remettre en campagne, il fit publier une ordonnance pour appeler autour de lui tous les, seigneurs qui avaient survécu à sa défaite et qui pouvaient encore le servir de leur personne et de leur fortune, si mieux ils n'aimaient lui fournir un de leurs enfants avec un certain nombre d'hommes et de chevaux tout équipés.
Il y avait sur la frontière du royaume un vieux seigneur âgé de quatre-vingts ans, mais si mal partagé des faveurs delà fortune, qu'après avoir possédé beaucoup, il se voyait réduit à la pauvreté, avec trois filles qui lui restaient. Elles avaient tant de raison , qu'elles ne murmuraient pas de leurs disgrâces, et si par hasard elles en parlaient à leur père , c'était })lutot pour le consoler, que pour rien ajouter à ses peines.
Lorsque l'ordonnance du roi parvint aux oreilles du vieillard, il appela ses filles , et les regardant tristement : — Qu'allons-nous faire? leur dit-il. Le roi ordonne à loutes les personnes distinguées de son royaiune de se rendre près de lui, pour le servir contre l'empereur, ou il les condamne à une très grosse amende, si elles y man- (|uent. Je ne suis point en état de pavei' la taxe : M)ilà de
LKS AVKÎNTl'UKS DK FLKLK UK LYS. .)
Lorribles extrémités, elles renfenneiit ma mort ou notre ruine.
Ses trois filles s'aflligèrent avec lui; mais elles ne laissèrent pas de le prier de prendre un peu de courage, parce ({u'elles étaient persuadées qu'elles pourraient trouver quelque remède à son affliction.
En effet, le lendemain matin, l'aînée fut trouver son père, qui se promenait tristement dans un verger, dont il |)renait lui-même le soin.
— Seigneur, lui dit-elle, je viens vous supplier de me [)ermettre de partir pour Tannée. Je suis d'une taille avantageuse , et assez robuste ; je m'habillerai en homme, et je [)asserai pour votre lils. Si je ne fais pas des actions héroïques, tout au moins je vous épargnerai le voyage ou la taxe, et c'est beaucoup en l'état où nous sommes.
Le comte l'embrassa tendrement, et voulut d'abord s'op- |)0ser à un dessein si extraordinaire ; mais elle lui dit avec tant de fermeté qu'elle n'envisageait point d'autre expédient, qu enfin il y consentit.
Son père lui donna des armes, et le meilleur cheval des quatre qui servaient à labourer. Les adieux et les regrets furent tendres de part et d'autre.
Après quelques journées de chemin, elle passa le long d'un pré bordé de haies vives. Elle vit une bergère bien affligée, qui tâchait de retirer un de ses moutons d un fossé où il était tombé.
— Que faites-vous là, bonne bergère? lui dit-elle.
— Hélas! ré[)li([UM la bergère, j'essaie dv san\er mon
4 LES AVEMUUKS DE FLELU DE LYS.
mouloii qui est presque noyé, et je suis si faible que je n'ai pas la force de le retirer.
— Je vous plains, dit- elle. Et sans lui offrir son secours, elle s'éloigna. La bergère aussitôt lui cria :
— Adieu , belle déguisée !
La surprise de notre belle héroïne ne se peut exprimer.
— Comment, dit-elle, est-il possible que je sois si reconnaissable? Cette vieille bergère m'a vue à peine un moment, et elle sait que je suis travestie : où veux -je donc aller? Je serai reconnue de tout le monde; et si je le suis du roi, quelle sera ma honte et sa colère? Il croira que mon père est un lâche, qu'il n'ose paraître dans les périls.
Après toutes ces réflexions , elle conclut qu'il fallait retourner sur ses pas.
Le comte et ses lilles parlaient d'elle , et comptaient les jours de son absence, lorsqu'ils la virent entrer. Elle leur apprit son aventure : le bonhomme lui dit qu'il l'avait bien prévu, que si elle avait voulu le croire, elle ne serait point partie, parce qu'il est impossible qu'on ne connaisse pas une lille déguisée. Toute cette petite famille se trouvait dans un nouvel embarras, ne sachant comment faire, quand la seconde fille vint à son tour trouver le comte.
— Ma sœur, lui dit-elle , n'avait jamais monté à cheval, il n (st point surprenant qu'on l'ait reconnue ; mais si vous me permettez d'aller à sa place, j'ose me promettre que vous eu serez content.
Quoi (pu» le vieillard put Uii dire pour combattre sou ilesseiii, il uvw pul \euir ;i bout : il fallut (pTil cousentît
LKS AVK.NTl RKS hK ILKl 15 DK L^S. .)
à la voir partir; elle prit un autre liahit, (raiiti'cs aiincs , et un autre cheval.
Ainsi équipée, elle embrassa mille fois son père et ses sœurs , résolue de bien servir le roi ; mais en passant par le même pré où sa sœur avait vu la bergère et le mouton, elle le trouva au fond du fossé , et la bergère occupée à le retirer.
— Malheureuse! s'écriait-elle, la moitié de mon troupeau a péri de cette manière; si quelqu'un m'aidait, je pourrais sauver ce pauvre animal ; mais tout le monde me fuit.
— Hé quoi! bergère, avez-vous si peu de soin de vos moutons, que vous les laissiez tous tomber dans l'eau .^
Et sans lui donner d'autre consolation, elle piqua son cheval.
La vieille lui cria de toute sa force :
— Adieu, belle déguisée !
Ce peu de mots n'alTligea pas médiocrement notre amazone. — Quelle fatalité ! dit-elle, me voilà aussi reconnue; ce qui est arrivé à ma sœur m'arrive ; je ne suis pas plus heureuse qu'elle, et ce serait une chose ridicule que j'allasse à l'armée avec un air si efféminé que tout le monde me reconnût. Elle retourna donc sur-le-champ à la maison de son père , fort triste du mauvais succès de son voyage.
Il la reçut tendrement, et la loua d'avoir eu la prudence de revenir; mais cela n'empêcha pas que le chagrin ne recommençât. Le bon vieillard sedésolail en secret, ]n\vvc qu'il ne voulait pas monlrer toule sa donliMirà ses lilles..
LK8 AVKNTLHES DK FLKUR DE LYS.
b^iitiii sa cadette vint le prier, avec les dernières instances, de lui accorder la même grâce qu'à ses sœurs.
— Peut-être, dit-elle, que c'est une présomption d'espérer réussir mieux qu'elles; cependant je ne laisserai pas de tenter l'aventure; et le désir extrême que j'ai de vous soulager dans vos peines, m'inspire un courage extraordinaire.
Le comte l'aimait beaucoup plus que ses deux autres sœurs; elle avait tant de soin de lui, qu'il la regardai! comme son unique consolation.
— Voulez-vous me quitter, ma chère fille? lui dit-il. Voire ahsence mo c'ausera la mort; (juand il serait vrai <)ii<' la roiiimc raNui'isàl votn» voyage, et (pie vous revins-
LKS AVKNTURKS DK ILI.l K 1)1, LVS. /
siez couverte de lauriers, je n'aurais pas le j)laisii' d Cn être témoin : mon âge avancé et votre absence termineront ma vie.
— Non, mon père, lui disait Fleur de Lvs (c'est ainsi qu'il l'avait nommée); ne croyez pas que je tarde loniitemps : il faudra bien que la i2;uerre finisse ; et si je voyais quelque autre moyen de satisfaire aux ordres du roi , je ne le négligerais pas; car j'ose vous dire que si mon éloiiînement vous cause de la peine, il m'en fait encore plus qu'à vous.
11 consentit enfin à ce qu'elle désirait. Elle se fit faire un habit très simple : ceux de ses sœurs avaient trop coûté , et les finances du pauvre comte n'y pouvaient suffire. Elle fut obligée de prendre un fort mauvais cheval , parce que ses deux sœurs avaient presque estropié les deux autres; mais tout cela ne la découragea point. Elle embrassa son père, reçut sa l)énédiction, et après avoir mêlé se^ larmes à celles de ses sœurs, elle ])artit.
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1 t^PvtUi^,
lail cil rclinM- un
LEUR del.vs, en passant par le pré dont j'ai déjà parlé, Ir on va lavieillel)eriièi'eqni n a- \ ait point encore relire son mouton, on qui vonaiili'c (lu inilicn d un fossé profond.
IJ:s AVKMll'.KS I)K ILKLIS l)K LYS. <}
— Ouo faitos-voiis là, heriîrre? dit Fleur de; Lvs en s "arrêtant.
— Je ne fais plus rien, seigneur, répondit la bergère; depuis qu'il est jour, je suis occupée après ce mouton; mes peines ont été inutiles; je suis si lasse que je ne puis respirer. Il n'y a guère de jours qu il nem'arrive quelque nouveau malheur, et je ne trouve personne qui y prenne part.
— Je vous plains, dit Fleur de Lys, et pour vous marquer ma pitié, je veux vous aidei*.
Elle descendit aussitôt de son cheval, qui était si docile qu'elle ne prit pas la peine de l'attacher pour rempècher de s'enfuir; et sautant par dessus la haie, après avoir essuyé quelques égratignures , elle se jeta dans le fossé et retira le bien-aimé mouton.
— Ne pleurez j)lus, ma bonne mère, dit-elle à la bergère : voilà votre mouton, et pour avoir été si longlemj)s dans l'eau, je le trouve encore bien gai.
— Vous n'avez pas obligé une ingrate, dit la bergère. Je vous connais, cliarmante Fleur de Lys; je sais où vous aUez, et Ions vos desseins. Vos sœurs ont passé par ce pré; je les connaissais bien aussi, et je n ignore ])as ce qu'(dles avaient dans l esprit; mais elles m Ont ])aru si dures, el leur procédé avec moi a été si j)eu gracieux, que j'ai IrouAé le moyen d'interrompre leur vovage. La chose esl l'oiM différente à votre égard; vous répi'ou\erez. Fleur de Lvs, car je suis fée, et mon inclinalion me porte à coud)lei* (h^ biens ceux qui le méritent. Vous av(v. là un chexal dont la maigreiu' elTra\e ; je \(mi\ xous en donn(M* un aiiii'c
Aussitôt elle toucha la terre de sa houlette, et sur-leehauip Fleur de Lys entendit hennir derrière un buisson : elle reji;arda promptement, elle aperçut le plus beau cheval du monde, qui se mit à courir et à sauter dans le pré. Fleur de Lys qui aimait les chevaux, était ravie d'en voir un si parfait, lorsque la fée ap])ela ce beau coursier, et le touchant de sa houlette, elle dit :
— Fidèle Camarade, sois mieux harnaché que le meilleur cheval de rempereur Matapa.
Sur-le-champ Camarade eut une housse de velours vert, hrodée de diamants et de rubis, une selle de même, et ime bride toute de perles, avec les bossettes et le mors en or ; enfin Ion ne pouvait rien trouver de plus magnifique.
— Ce que vous voyez, dit la fée, est la moindre chose que l'on doive admirer dans ce cheval, il a bien d'autres talents, dont je veux vous parler. Premièrement il ne mange qu'une fois en Imit jours; il ne faut point prendre la peine de le panser; il sait le passé, le présent et l'avenir. Il est à mon service depuis longtemps, je l'ai façonné comme pour moi. Lorsque vous souhaiterez d'être informée de quelque alTaire, ou ([ue vous aurez besoin de conseils, il ne faut que vous adresser à lui, il vous donnera de si bons avis, que les souverains seraient bien heureux d avoir des conseillei's (pii lui ressemblassent. H faut donc que vous le regardiez plutôt comme votre ami que comme votre che- \i\\. Voire habil n'est j)()int non plus à mon gré, je veux \oiis (Ml dorniei' un ipii vous siéra fort bien.
LKS AVKMUKKS l)K FLKLli l)K LYS. M
l£lle IVîippa la lorre de sa hoiilelle, il en sorlil mi ^land eoiîre couvert de inaro(|iiin du Levant, «jçarni de clous d'or : les chiffres de Fleur de Lys étaient dessus. La fée cherclia parmi les herbes une clef d'or, elle ouvrit le coffre : il était doublé de peau d'Espagne; il y avait dedans douze habits, douze cravates, douze é])ées, douze plumets, et ainsi de tout par douzaine. Les habits étaient si couverts de broderie et de diamants, que Fleur de Lys avait de la peine à les soulever.
— Choisissez celui qui vous plaît davantage, lui dit la fée, et pour les autres, ils vous suivront partout; vous n'aurez qu'à frapper du pied, en disant : Coffre de maroquin, viens à moi plein d'habits ; coffre de maroquin, viens à moi plein de linge et de dentelles ; coffre de maroquin, viens à moi plein de pierreries et d'argent; aussitôt vous le verrez ou dans la campagne, ou dans votre chambre. Il faut aussi que vous choisissiez un nom, car Fleur de Lys ne convient pas au métier que vous allez faire; il me sembhî que vous pouvez vous appeler le chevalier Fortuné. Mais il est bien juste encore que vous me connaissiez, je vais prendre ma ligure ordinaire devant vous.
En même temps elU^ laissa tomber sa vieille peau, cl parut si merveilleuse qu'elle éblouit les yeux de Fleur de Lys.
Son nouvel habit était de velours bleu, doublé d hermine; ses cheveux étaient nattés avec des perles, et sur sa lete brillait une superbe couronne.
Fleur de Lys, transportée d'admiration, se jeta à s(\s
12 ij:s AVtMLUES ni: flelii de lys.
pieds, et s'y prosterna avec un respect et une reconnaissance inexprimal)les. La fée la releva et l'embrassa tendre-
Cti.NiPs»; i t yi
mcnl; puis lui dil de prendre un habil de ])rocart or cl \crl. Fleur de Lys ohéil à ses ordres, cl nioulanl à cheval,
ij;s a\i;miki-:s di; t-Mîi i; i.i: i.vs. \'A
(il le conliiuiîi son V()y;i<2;e, si j)énétrée de touLes les chost's cxlraorcliiuiires ([iii ^ellaient de se ])asser, (Qu'elle ne pensait plus qu'à eehi.
En elîet, elle se demandait à elle-même par quel bonheur inespéré elle avait pu s'attirer la bienveillance d'une fée si puissante; car enlln, disait-elle, je ne lui étais pas nécessaire pour retirer son mouton, puisqu'un seul couj) de sa baguette pourrait faire revenir un troupean tout entier des antipodes, s'il y était allé. J'ai été bien heureuse de me trouver si disposée à l'obliger : ce rien que j'ai fait l)our elle est cause de tout ce qu'elle a fait pour moi; elle a connu mon cœur, et mes sentiments lui ont été agréables. Ah ! si mon père me voyait à présent si magnifique et si riche, quelle joie pour lui! Mais tout au moins j'aurai le plaisir de partager avec ma famille les biens qu'elle m'a l)rodigués.
Er achevant ces diverses réflexions, elle arriva dans une ])elle ville fort peuplée; elle s'attira les regards de tout le monde; on la suivait, on l'entoui'ait, et chacun disait: S'est-il jamais vu un chevalier })lus beau, mieux fait, et plus richement habillé.^ Qu'il a de grâce à manier ce superbe cheval!
Le gouverneur, qui se promenait et qui l'avait admiré en passant, envoya un gentilhomme lui dire qu'il le priait de venir en son château.
Le chevalier Fortuné (car enfin il faut l'appeler ainsi} répli([uaque, n'ayant point l honneur d'être comui de lui, il n'aurait ])as osé [)rendre cette li!)erlé; (pi il irait le voir^
14 LES AVENTUllES UE FLEUR DE LYS.
et qu'il le suppliait de lui donner un de ses gens, auquel il pût confier quelque chose de conséquence pour porter à son père.
11 s'enferma dans sa chambre, puis, frappant du pied, il dit : Coffre de maroquin, viens à moi plein de diamants et de pistoles. Aussitôt le coffre parut, mais il n'y avait point de clef; et où la trouver? Quel dommage de rompre une serrure toute d'or, émaillée de mille couleurs! De plus, que n'aurait-il pas eu à craindre de l'indiscrétion d'un serrurier? A peine aurait-il parlé de ses trésors que les voleurs se seraient assemblés pour le voler, et peut-être qu'ils l'auraient tué.
Le voilà donc à chercher la clef d or partout; et plus il la cherchait, et moins il la trouvait. — Quelle désolation! s'écriait-il. Je ne pourrai faire part à mon père du bien que m'a fait la fée. En rêvant ainsi, il pensa que le meilleur ])arti à prendre était de consulter son cheval; il descendit dans l'écurie, et lui dit tout bas :
— Camarade, apprends-moi où je pourrai trouver la clef du coffre de maroquin?
— Dans mon oreille, réj)ondit-iL
Fortuné regarde dans l'oreille de son cheval, il aperçoit un l'uhan vert, le tire, et voit la clef. Il ouvrit le coffre de maroquin, où il y avait plus de diamants et plus de pistoles (piil n'en pourrait tenir dans un muid. Le chevalier (Ml reuq)lit trois cassettes, une pour son père, et les deux autres pour ses sœurs; il en chargea l'homme ([ue le gouverneur lui avait envoyé, et le i)ria de ne s'ar-
LKS AVENTL'HKS DK FLKLU DK LYS. 1,")
relor ni jour ni nuit, jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez le comte.
Ce messager fit (lili^ijence, et quand il dit au bon vieillard qu'il venait de la part de son fils le chevalier, et qu'il lui apportait une cassette bien lourde, le père demeura curieux de savoir ce qui pouvait être dedans, car son prétendu fils était parti avec si peu d'argent, qu'il ne le croyait ])as en état d'acheter quelque chose, ni même de payer le voyage de celui qu'il avait chargé de son présent. Il ouvrit d'abord sa lettre, et lorsqu'il vit ce que sa chère fdle lui mandait, il pensa expirer de joie; la vue des pierreries et de l'or lui confirmait encore la vérité de ses paroles.
(le qu'il y eut d'extraordinaire, c'est que les deux sœurs de Fleur de Lys ayaut ouvert leurs boîtes , ne trouvèrent que des verrines au lieu de diamants, et des pistoles fausses, la fée ne voulant pas qu'elles se ressentissent de ses bienfaits; de sorte qu'elles s'imaginèrent que leur sœur avait voulu se moquer d'elles, et elles en conçurent un dépil inexprimable; mais le comte les voyant fâchées, leur donna la plus grande })artie des bijoux qu'il venait de recevoir; et sitôt qu'elles les touchèl'ent, ils se changèrent comme les autres.. Elles jugèrent par là qu'un pouvoir inconnu agissait contre elles, et prièrent leur j)ère de garder ce qui restait pour lui seul.
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K l)eai] Fortnnr n'ai tond il ])as lo relonr de son messager, il j)artit. Son voyac:e était très pressé, il l'ail ail se ren- -m?&^fe> dre anx ordres '0^^ dn roi.
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A oir. sa personne
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LES AVEMTURKS I)K FI>iaK DK LYS. I /
pêcher de Tadmirer et de le chérir. Il ne disait rien qui ne fît plaisir à entendre, et la foule était si grande autour de lui, qu'il ne savait à quoi attribuer un empressement si extraordinaire.
Il continua son chemin sur son excellent cheval, qui Tentretenait agréablement de mille nouvelles, ou de ce qu'il y avait de plus remarquable dans les histoires anciennes et modernes.
— Mon cher maître, disait-il, je suis ravi d'être à vous : je sais que vous avez beaucoup de franchise et d'honneur, et j'étais rebuté de certaines gens avec lesquels j'ai vécu longtemps, et qui me faisaient haïr la vie, tant leur société était insupportable. Il y avait entre autres un homme qui me faisait mille amitiés, qui m'élevait au-dessus de Pégase et de Encéphale, lorsqu'il parlait devant moi; mais aussitôt qu'il ne me voyait plus, il me traitait de rosse et de mazette ; il afYectait de me louer sur mes défauts pour me donner lieu d'en contracter de plus grands. Il est vrai qu'étant un jour fatigué de ses caresses, qui étaient à proprement parler des trahisons, je lui donnai un si terrible coup de pied, que j'eus le plaisir de lui casser presque toutes les dents, et je ne le vois jamais depuis, que je ne lui dise avec beaucoup de sincérité : Il ne serait pas juste qu'une bouche qui s'ouvre si souvent pour déchirer ceux qui ne vous font aucun chagrin, fût aussi agréable que celle d'un autre.
— Ho, ho! s'écria le chevalier, tu es bien vif; ne craignais-tu point que cet homme en colère ne te passât son épée au travers du corps ?
IS Li:S VVKMLlîKS Di: FLKIH DE LYS.
— 11 m'importait peu, seigneur, reprit Camarade, car j'aurais su son dessein, dès qu'il l'aurait formé.
Ils parlaient ainsi, lorsqu'ils arrivèrent dans une vaste forêt. Camarade dit au chevalier :
— Mon maître, il y a ici un homme qui nous peut être d'une grande utilité : c'est un hûcheron; il a été doué.
— Qu'entends-tu par ce terme? interrompit Fortuné.
— Doué veut dire qu'il a reçu un ou plusieurs dons des fées, ajouta le cheval; il faut que vous l'engagiez à venir avec vous.
Kn même temps il fut dans l'endroit où le bûcheron tra-
Naillail. \.v j(Minr clicNalier s'apj)roclia (Tnii air (h)n.\ cl
ij:s AVKMiKKS in; 11.1:111 i)i; i.^s. \\)
iiisiniiaiil, et lui lit plusieurs questions sur le lieu où ils étaient; s'il y avait des betes sauvages dans la foret, et s'il était permis d'y chasser. Le bûcheron répondit à tout en homme de bon sens. Fortuné lui demanda encore où étaient allés ceux qui l'avaient aidé à jeter tant d'arbres par terre ; le bûcheron dit qu'il les avait abattus tout seul, que c'était l'ouvrage de quelques heures, et qu'il fallait qu'il en abattît bien d'autres pour se charger un peu.
— Quoi ! vous prétendez emporter aujourd'hui tout ce bois? dit le chevalier.
— 0 seigneur, répliqua Forte-Échine (c'est ainsi qu'on le nommait), je ne suis pas d'une force ordinaire.
— Vous gagnez donc beaucoup, dit Fortuné?
— Très peu, répondit le bûcheron; car l'on est pauvre dans ce lieu : ici chacun fait son ouvrage, sans prier le voisin de le faire.
— Puis([ue vous êtes dans un pays si peu opulent, ajouta le clievalier, il ne tiendra qu'à vous de passer ailleurs; venez avec moi , rien ne vous manquera; et quand ^ous ^oudrez revenir, je vous donnerai de l'argent pour voire voyage.
Le bûcheron crut ne pouvoir mieux faire : il abandoima sa coignée, et suivit son nouveau maître.
Dès qu'il eut traversé la forêt. Fortuné vit un homme dans la plaine, qui tenait des rubans avec lesquels il s'attachait les jambes, laissant si peu d'espace entre elles qu'il semblait ne devoir pas pouvoir marcher. Camarade s'arrêta, et dit à son maître :
— Seigneur, voici encore un doué; vous en aurez besoin, il faut l'emmener.
Fortuné s'approcha , et avec sa grâce naturelle il lui demanda pourquoi il attachait ainsi ses jambes.
— C'est, répondit-il, que je me prépare pour la chasse.
— Comment, dit le chevalier en souriant, prétendez-vous mieux courir quand vous êtes ainsi o;arrotté?
— Non, seigneur, reprit-il, je suis persuadé que ma course sera moins rapide; mais c'est aussi mon dessein; car il n'y a point de cerf, de chevreuil ni de lièvre que je ne devance de beaucoup quand mes jambes sont libres, de sorte que les laissant toujours derrière moi, ils m'échappent; et je n'ai presque jamais le plaisir d'en prendre.
— Vous me paraissez un homme rare, dit Fortuné; comment vous nommez-vous?
— L'on m'a nommé Léger, dit le chasseur, et je suis connu dans cette contrée.
— Si vous en vouliez voir une autre, ajouta le chevalier, je serais très aise que vous vinssiez avec moi; vous n'auriez pas tant de peine, et je vous traiterais fort bien.
Léger était médiocrement heureux: il accepta volontiers le parti qui lui était proposé. Ainsi Fortuné, suivi de son non veau domestique, continua son voyage.
ll:s aveistl'hi:s dk FLiitu ui: lvs. 21
Il trouva le lendemain un homme sur le bord d'un marais, qui se bandait les yeux. Le cheval dit à son maître :
— Seigneur, je vous conseille de prendre encore cet homme à votre service.
Fortuné lui demanda aussitôt par quelle raison il se bandait les yeux.
— C'est, dit-il, que je vois trop clair : j'aperçois le gibier à plus de quatre lieues de moi, et je ne tire aucun coup sans en tuer plus que je n'en veux : je suis donc obli2;éde me bander les veux; et bien que je ne fasse qu'en- ^ trevoir, je dépeuple un pays de perdreaux et d'autres volatiles en moins de deux heures.
— Vous êtes bien adroit, repartit Fortuné. •
— L'on m'appelle aussi le bon Tireur, dit cet homme, et je ne quitterais pas cette occupation pour aucune chose du monde.
— J'ai pourtant grande envie de vous proposer celle de voyager avec moi, dit le chevalier ; cela ne vous empêchera pas d'exercer votre talent.
Le bon Tireur lit quelque difficulté, et le chevalier eut plus de peine à le gagner que les autres; cependant il en vint à bout, et s'éloigna ensuite du marais où il s'était arrêté.
ij:s AVKMiiits i)K ruaii dk lys.
A quelques journées de là, passant le long- d'un pré , il aperçut un homme qui était couché sur le côté. Camarade lui dit :
— Mon maître, cet homme est doué : je prévois qu'il vous sera très nécessaire.
Fortuné entra dans le ])ré, et le pria de lui dire t — :
ce qu'il y faisait.
— J'ai besoin de quelques sinq)les, répondit-il, et j'écoute l'herbe qui va sortir, pour voir s'il n'y en aura point de celles qu'il me faut.
— Quoi! dit le chevalier, vous avez l'ouïe assez subtile pour entendre Therbe sous la terre, et pour deviner celle qui va paraître?
— (^est par cette raison, dit l'écouteur, que Ton m'appelle Fine-Oreille.
— Hé bien! Fine-Oreille, continua Fortuné, seriezvous d'humeur à me suivre? Je vous donnerai d'assez tî;ros i^aiics pour que vous ayez lieu d'en être content.
Cet homme, charmé d'une si agréable proposition, n'hésita point à se mettre au nombre de ses autres domesli(pies.
Ce chevalier continuant sa route, vit près d un grand chemin un homme dont les joues enllées faisaient un assez plaisant elVel : il était debout, tourné vers une haute nu)nlagiu'. éloignée (h- denv lieues, surlaipielle il y a\ait rin-
Li:s AVKMUHiùs i)i: i lkiu I)i: i.vs.
(juiinte ou soixante moulins à vent. Le cheval dit à sou maître :
— Voici un de nos doués; gardez-vous de manquer l'occasion de Temmener avec vous.
Fortuné , qui savait tout engager dès qu'il paraissait ou qu'il parlait, aborde cet homme, lui demande ce qu'il Taisait là.
— Je souffle un peu , seigneur, lui dit-il, pour faire moudre tous ces moulins.
— H me semble que vous en êtes bien éloigné, reprit le chevalier.
— Au contraire, répliqua le A^< souffleur ; je trouve que j'en suis trop près, et si je ne retenais la moitié de mon haleine, j'aurais déjà renversé les moulins, et peut-être la montagne où ils
sont : j'ai causé de cette manière mille maux sans le vouloir, et l'on ne m'appelle dans ce canton que l'Impétueux.
— Si quelqu'un a de la peine à vous voir, dit Fortuné, et que vous veuilliez venir avec moi , voici des gens qui vous tiendront compagnie : ils ont aussi des talents extraordinaires.
— J'ai une curiosité si naturelle pour toutes les choses qui ne sont pas communes, répliqua Thupétueux, que j'accepte \otre proposition.
LES AVE>TURKS DK FLKLR 1)K LYS.
Fortuné , très content, s'éloigna de ce lieu. Dès qu'il eut traversé un pays assez ouvert, il vit un grand étang où plusieurs sources tombaient; il y avait au bord un homme qui regardait l'eau attentivement.
Seigneur, dit Camarade à son maître, voici un homme qui manque à votre équipage : si vous pouviez l'engager à vous suivre , cela ne serait pas mal.
Le chevalier s'approcha de lui.
— Voulez-vous bien m'apprendre, lui dit-il, ce que vous faites là?
— Seigneur, répondit cet homme, vous allez le voir; dès que cet étang sera plein , je le boirai d'un trait; car j'ai encore soif, bien que je l'aie déjà vidé deux fois.
En effet , il se baissa, et ne laissa pas de quoi régaler le plus petit poisson.
Fortuné ne demeura pas moins surpris que toute sa troupe.
— Eh quoi! dit-il, êtes-vous toujours aussi altéré?
— Non, dit le buveur d'eau ; je bois seulement de cette manière quand j'ai mangé trop salé, ou qu'il s'agit de quelque gageure; je suis connu depuis ce temps-là sous le nom de Trinquet, qu'on me donne.
LKS AVENTUUKS l)K M, Kl 15 DK LYS.
— Venez avec moi , Trinquet, je vous ferai lrinqu(3r du vin qui vous semblera meilleur que l'eau d'un étang.
Cette promesse plut beaucoup àcelui à qui elle était faite, et sur-le-champ il se mit à marcher avec les autres.
Le chevalier voyait déjà le lieu du rendez-vous, où tous les sujets du roi devaient s'assembler, lorsqu'il aperçut un liomme qui mangeait si avidement, qu'encore qu'il ei\\ plus de soixante mille pains devant lui il' paraissait résolu de n'en pas laisser un seul petit
morceau. Camarade dit à son iimm»>-^^^^^^^>^o \ .. maître : . — . .
— Seigneur, il ne vous man- |^ que plus que cet homme-ci; de grâce obligez-le de venir avec
vous.
Le chevalier l'aborda , et lui dit en souriant :
— Avez-vous résolu de manger tout ce pain à votre déjeuner?
— Oui, répliqua-t-il; tout mon regret, c'est qu'il y en ait si peu; mais les boulangers sont de francs paresseux, qui ne se mettent guère en peine que l'on ait faim ou non.
— S'il vous en faut tous les jours autant , ajouta Fortuné, il n'y a pas de pays que vous ne soyez en état d'affamer.
— Oh ! seigneur, repartit Grugeon (c'est ainsi qu'on l'appelait), je serais bien fâché d'avoir tant d'appétit : ni
2^ LES AVEiNTLKES DE FLEUR DE LYS.
mon bien ni celui de mes voisins n'y suffiraient : il est vrai que de temps en temps je suis bien aise de me régaler de cette manière.
— Mon ami Grugeon , dit Fortuné , attachez-vous à moi, ie vous ferai faire bonne chère, et vous ne serez pas mécontent de m'avoir choisi pour maître.
Camarade, qui ne manquait ni d'esprit ni de prévoyance, avertit le chevalier qu'il était bon de défendre à tous ses gens de se vanter des dons extraordinaires qu'ils avaient. Il ne différa point à les appeler, et leur dit :
— Écoutez, Forte-Échine, Léger, le bon Tireur, Fine- Oreille, Trinquet et Grugeon : je vous avertis que si vous voulez me plaire, vous garderez un secret inviolable sur les talents que vous avez; et je vous assure que j'aurai tant de soin de vous rendre heureux, que vous serez contents.
Chacun lui promit avec serment d'être fidèle à ses ordres ; et peu après le chevalier, plus paré de sa beauté et de sa bonne mine que de son magnifique habit, entra dans la ville capitale, monté sur son excellent cheval, et suivi des gens du monde les mieux faits. Il ne tarda pas à leur faire faire des habits de livrée, tout chamarrés d'or et d'argent; il leur donna des chevaux, et s'étant logé dans la meilleure auberge, il attendit le jour marqué pour paraître à la revue. Mais Ton ne parlait plus que de lui dans la ville, et le roi, prévenu de sa réputation, avait fort envie (le \v \()ii*.
lY
oLTEs les troupes s'assemblèrent dans une grande plaine. Le roi y vint avec la reine douairière, sa sœur, et toute leur cour qui ne laissait pas d'être encore pompeuse, malgré les malheurs qui étaient arrivés à l'état : aussi Fortuné fut ébloui de tant de richesses. Mais si elles attirèrent ses regards , son incomparable beauté n'attira pas moins ceux de cette brillante réunion; chacun demandait quel était ce jeune chevalier
si bien fait et de si bon air, et le roi, passant proche du
lieu où il était, lui fit signe de s'approcher.
Fortuné descendit aussitôt de cheval , pour faire une
profonde révérence au roi ; il ne put s'empêcher de rougir,
28 LKS AVENTURES DE FLELK DE LYS.
voyant avec quelle attention on le regardait : cette nouvelle couleur releva encore l'éclat de son teint.
— Je suis bien aise, lui dit le roi, d'apprendre par vousmême qui vous êtes.
— Sire, répliqua-t-il, on m'appelle Fortuné, sans que j'aie eu jusqu'à présent aucune raison de porter ce nom, car mon père, qui est comte de la Frontière, passe sa vie dans une grande pauvreté, quoiqu'il soit né avec autant de biens que de naissance.
— La fortune , répondit le roi , n'a pas mal fait pour vos intérêts, de vous amener ici : je me sens une affection particulière pour vous , et je me souviens maintenant que votre père a rendu au mien de grands services; je veux les reconnaître en votre personne.
— C'est une chose juste, ajouta la reine douairière; et comme je suis votre aînée, et que je sais plus particulièrement que vous tout ce que le comte de la Frontière a fait pendant plusieurs années pour le service de l'état, je vous prie de vous reposer sur moi du soin de récompenser ce jeune chevalier.
Fortuné, ravi de l'accueil qu'on lui faisait, ne pouvait assez remercier le roi et la reine; il n'osait cependant s'étendre beaucoup sur les sentiments de sa reconnaissance, croyant qu'il était plus respectueux de se taire que de parler trop. Le peu qu'il dit parut si juste et si à propos, que chacun l'applaudit; ensuite il remonta à cheval, et se mêla parmi les seigneurs qui accompagnaient le roi.
Le roi lui dit après la revue , qu'il craignait que la guerre
LKS AVENTURES DE FEEl i; DE EYS.
ne fût sanglante, et qu'il avait résolu de rattacher à sa personne. La reine douairière, qui était présente, s'écria qu'elle avait eu la même pensée ; qu'il ne fallait point l'exposer au péril d'une longue campagne; que la charge de premier maître d'hôtel était vacante dans sa maison , et qu'elle la lui donnait.
— Non, dit le roi, j'en veux faire mon grand écuyer.
Us se disputaient ainsi l'un et l'autre le plaisir d'avancer Fortuné.
Il n'y avait guère de jours que Fortuné n'appelât son coffre de maroquin ' et ne prît dedans un habit neuf.
La reine lui demandait quelquefois par quel moyen son père fournissait à une si grande dépense.
Fortuné rougissait et répondait respectueusement aux différentes questions que lui faisai
reine. D'ailleurs il s'acquittait admirablement bien de sa charge; son cœur, sensible au mérite du roi, l'attachait plus à sa personne qu'il n'aurait voulu.
— Quelle est ma destinée? disait-il ; j'aime un grand roi, sans pouvoir espérer qu'il m'aime.
Le roi , de son côté , le comblait de faveurs : il ne trouvait rien de bien fait que ce que faisait le beau chevalier.
Un jour, le roi dit à la reine : — Vous savez qu'il y a un mois, on vint me donner avis qu'un dragon d'une grandeur prodigieuse ravageait toute la contrée. Je croyais qu'on pourrait le tuer, et j'avais donné là-dessus les ordres nécessaires; mais on a tout tenté inutilement. Il dévore mes sujets, leurs troupeaux , et tout ce qu'il rencontre; il empoisonne les rivières et les fontaines où il se désaltère , et fait sécher les herbes et les plantes sur lesquelles il se repose.
— .le n'ignorepas, répliqua lareine, les mauvaises nouvelles que vous avez reçues; Fortuné, que vous avez vu auprès de moi, venait de m'en rendre compte : il vous prie, avec la dernière instance, de lui permettre d'aller combattre l'affreux dragon. 11 est vrai qu'il a une adresse si merveilleuse, et qu'il manie, si bien ses armes, que je ne suis point surprise qu'il présume beaucoup de lui ' ajoutez à cela, qu'il m'a dit avoir un secret pour endormir les dragons les plus éveillés; mais il n'en faut point parler, parce qu'il ne paraîtrait pas assez de valeur dans son action.
— I)<* (piel(|uo manière (pi'il la fît, réj)li(pia le roi, elle
LES AVENTLKKS DE FLEUK DE LVS. 31
serait bien glorieuse pour lui, et bien utile pour nous, s'il pouvait y réussir; cependant je crains que ce ne soit l'effet d'un zèle indiscret, et qu'il ne lui en coûte la vie.
— Non, mon frère, ajouta la reine : il m'a conté làdessus des choses surprenantes ; vous savez qu'il est naturellement fort sincère, et puis, quel honneur pourrait-il espérer de mourir en étourdi? Enfin, continua-t-elle, je lui ai promis d'obtenir ce qu'il désire avec tant d'ardeur : si vous le lui refusez, il en mourra.
— Je consens à ce que vous voulez, dit le roi. Je vous avoue, malgré cela, que j'y ai de la répugnance ; mais appelons-le.
Aussitôt il fit signe à Fortuné de s'approcher, et lui dit d'un air obligeant. — • Je viens d'apprendre par la reine le désir que vous avez de combattre le dragon qui nous désole; c'est une résolution si hardie, que je ne peux croire que vous en envisagiez tout le péril. Allez donc, allez où la gloire vous appelle ; je sais que vous avez tant d'adresse dans toutes les choses que vous faites, et particulièrement dans l'exercice des armes, que ce monstre aura peut-être de la peine à éviter vos coups.
— Sire, répliqua le chevalier, de quelque manière que je me tire du combat, je serai satisfait : je vous délivrerai d'un fléau terrible, ou je mourrai pour vous ; mais honorezmoi d'une faveur qui me sera infiniment chère.
— Demandez tout ce que vous voudrez, dit le roi.
— J'ose, continua-t-il, demander votre portrait.
Le roi lui sut beaucoup de gré de songer à son portrait
dans un temps où il avait lieu de s'occuper de bien d'autres choses.
Le roi retourné dans son palais, et la reine dans le sien, Fortuné fut trouver son cheval, et lui dit : — Mon cher Camarade, il y a bien des nouvelles.
— Je les sais déjà, seigneur, répliqua-t-il.
— Que ferons-nous donc? ajouta Fortuné.
— Il faut partir au plus tôt, répondit le cheval. Prenez un ordre du roi, par lequel il vous ordonne d'aller combattre le dragon; nous ferons ensuite notre devoir.
Ce peu de mots encouragea notre jeune chevalier. Il ne manqua pas de se rendre le lendemain de bonne heure chez le roi, avec un habit de campagne aussi bien entendu que tous les autres qu'il avait pris dans le coffre de maroquin.
Aussitôt que le roi l'aperçut, il s'écria : — Quoi ! vous êtes prêt à partir ?
— L'on ne peut avoir trop de diligence pour exécuter vos commandements. Sire, je viens prendre congé de vous.
Le roi ne put s'empêcher de s'attendrir, voyant un chevalier si jeune, si beau , si parfait , sur le point de s'exposer au plus grand péril où un homme pouvait jamais se mettre.
Il l'embrassa, et lui donna son portrait enrichi de gros diamants. Fortuné le reçut avec une joie extraordinaire : les grandes (|ualités du roi l'avaient touché à tel point, qu'il n'imaginait rien ;;u monck» de plus aimal)le que lui, et s'il
LKS AVENTLRKS 1)K FLEUU DK LYS. ',V,\
soufîrait en le quittant, c'était bien moins par la crainte d'être dévoré par le dragon, rpie par la privation d'iinr présence si chère.
Le roi voulut que l'ordre délivré à Fortuné d'aller combattre renfermât la recommandation à tous ses sujets de l'aider, et de lui donner les secours dont il pourrait avoir besoin. Fortuné ayant pris congé du roi alla chez la reine, qui était à sa toilette, entourée de plusieurs dames. Il la salua respectueusement, et lui demanda si elle voulait l'honorer de ses ordres, vu qu'il allait partir. .
— Je prie les dieux, dit la reine, de vous faire vaincre, et de vous ramener triomphant.
— Madame, répliqua le chevalier, votre majesté me fait trop d'honneur : elle sait assez le péril où je m'expose, je ne l'ignore pas non plus ,• cependant je suis tout plein de confiance.
Enfin, le chevalier se rendit chez lui ; il ordonna à ses sept excellents domestiques de monter à cheval et de le suivre, parce que le temps était venu d'éprouver ce qu'ils savaient faire. Il n'y en eut aucun qui ne témoignât de la joie de pouvoir le servir. Ils ne furent pas une heure à mettre tout en ordre, et ils partirent avec lui, l'assurant qu'ils ne négligeraient rien pour sa satisfaction. En effet, quand ils se trouvaient seuls dans la campagne, et qu'ils ne craignaient point d'être vus, chacun faisait preuve de son adresse. Trinquet buvait l'eau des étangs et péchait le plus beau poisson pour le dîner de son maître. Léger, de son côté, attrapait les cerfs à la course, et prenait un lièvre par
les oreilles, quelque rusé qu'il fût. Le bon Tireur ne faisait quartier ni aux perdreaux, ni aux faisans ; et quand le gibier était tué d'un côté, la venaison de l'autre, et le poisson hors de l'eau, Forte-Échine s'en chargeait gaiement. Il n'y avait pas jusqu'à Fine-Oreille, qui ne se rendît utile : il écoutait sortir de la terre les truffes, les morilles, les champignons, les salades, les herbes fines ; aussi Fortuné n'avait presque pas besoin de mettre la main à la bourse pour faire les frais de son voyage.
L marchait abîmé dans une profonde rêverie, quand il en fut tiré par les cris perçants de plusieurs personnes; c'étaient de pauvres paysans que le dragon dévorait. Il en vit quelques-uns qui, s'étant échappés, fuyaient de toutes leurs forces, il les appela sans qu'ils voulussent s'arrêter. Il les suivit et leur parla, et sut par eux que le monstre n'était pas éloigné. Leur ayant demandé comment ils faisaient pour s'en garantir, ils lui dirent que l'eau était rare dans le pays, que l'on ne buvau que Teau des pluies, et que pour la conserver, ils avaient fait un étang; que le dragon, après bien des courses, y venait
boire; qu'il faisait alors de si grands cris, qu'on les entendait d'une lieue; qu'alors tout le monde effrayé se cachait, fermant les fenêtres et les portes des maisons.
Le chevalier entra dans une hôtellerie, bien moins pour se reposer que pour prendre les bons avis de son joli cheval. Quand chacun se
fut retiré, il descendit dans l'écurie, et lui dit :
— Camarade, que ferons-nous pour vaincre le dragon?
— Seigneur , lui dit-il, j'y rêverai cette nuit, et je vous en rendrai compte demain matin.
Il lui dit, lors- (]u'il y retourna : - Je suis d'avis que Fine-Oreille écoute si le dragon est proche.
Aussitôt Fine-Oreille se coucha par terre ; il entendit les cris du dragon qui était encore à sept lieues de là. Quand le cheval le sut, il dit à Fortuné : — Commandez à Trin- ([uet d'aller boire toute l'eau du grand étang, et ([ue Forte- Fchine y porte assez de vin pour le remplir ; il faudra mettre autour (K's laisins secs, dn poivre, et plusieurs choses qui
altèrent; commandez aussi que les habitants se renlerment tous dans leurs maisons, et vous-même, seigneur, ne sortez pas de celle que vous choisirez avec tous vos gens ;
le dragon ne tardera pas à venir boire à l'étang; le vin lui semblera bon, et vous verrez qu'on en viendra à bout.
Dès que Camarade eut achevé de régler ce qu'on devait faire, chacun s'employa à ce qui lui était ordonné.
Le chevalier entra dans une maison
■ dont la vue
donnait sur l'étang. Il y était à peine, que l'affreux dragon arriva; le monstre but un
peu, ensuite il mangea le déjeuner qu'on lui avait préparé, et puis il but
___^ tant et tant
qu il s'enivra. Il ne pouvait plus se remuer; il était couche
sur le côté, sa tête penchée et ses yeux fermés. Quand Fortuné le vit ainsi, il jugea bien qu'il n'y avait pas un moment à perdre; il sortit l'épée à la main, et l'attaqua avec un courage merveilleux. Le dragon se sentant percé de tous côtés voulait se dresser et fondre sur le chevalier; mais il n'en avait pas la force et perdait tout son sang. Le chevalier, ravi de l'avoir réduit à cette extrémité, appela ses gens pour lier ce monstre avec des cordes et des chaînes, voulant ménager au roi le plaisir et la gloire de lui donner la mort; de sorte que n'ayant plus rien à craindre, ils le traînèrent jusqu'à la ville.
Fortuné marchait à la tête de son petit cortège. En approchant du palais, il envoya Léger, pour apprendre au roi la bonne nouvelle d'un succès si avantageux; mais cela paraissait presque incroyable, jusqu'à ce que l'on vît paraître le monstre sur une machine faite exprès, où il était garrotté.
Le roi descendit et embrassa Fortuné. — Les dieux vous réservaient cette victoire, lui dit-il, et je ressens moins la joie de contempler cet horrible dragon dans l'état oii vous l'avez réduit, que de vous revoir, mon cher chevalier.
— Sire, répliqua celui-ci, votre majesté peut lui donner les derniers coups : je ne l'ai amené que pour les recevoir de votre main. Le roi tira son épée et acheva de tuer le plus cruel de ses ennemis. Tout le monde jetait des cris de joie et poussait des acclamations pour un succès si inespéré.
Le roi, im])alient de raconter à la reine l'heureux succès d'une aventure si exlraordinaire, entra dans sa chambre,
appuyé sur le chevalier : — Voici le vainqueur du draj^on, dit-il à la reine, qui vient de me rendre le service le plus signalé que je pusse souhaiter d'un fidèle sujet. C'est à vous, madame, qu'il a parle la première de l'envie qu'il avait de combattre ce monstre; j'espère que vous lui tiendrez compte du péril où il s'est exposé.
La reine honora Fortuné d'un accueil gracieux et de mille louanges ; elle le trouva encore plus aimable que lorsqu'il partit.
Un jour qu'elle était à la chasse avec le roi, elle ne suivit pas les chiens, feignant d'être incommodée. Alors se tournant vers le jeune chevalier, qui était près d'elle : — Vous me ferez le plaisir, lui dit-elle, de rester auprès de moi, je suis souffrante et veux me reposer un peu. Allez, ajouta-t-elle à ceux qui l'accompagnaient, ne quittez pas mon frère.
Aussitôt elle mit pied à terre, et s'assit au bord d'un ruisseau, où elle demeura quelque temps dans un profond silence.
Enfin levant les yeux, elle les attacha sur le chevalier, et lui dit : — Comme les bonnes intentions ne se manifestent pas toujours, je crains que vous n'ayez point pénétré les motifs qui m'engagèrent à presser le roi de vous envoyer combattre le dragon : j'étais sûre, par un pressentiment qui ne m'a jamais trompée, que vous en sortiriez en homme de courage ; et vos envieux parlaient si mal du vôtre, parce que vous n'êtes point allé à l'armée, qu'il ftdlait une action aussi éclatante que celle-ci pour leur fermer
la bouche. Vous voyez à présent, chevalier, conlinua-t-ellé, que j'ai pris intérêt à tout ce qui vous est arrivé de glorieux, et que vous auriez grand tort d'en juger d'une autre manière.
— La distance qui nous sépare est si grande, madame, répondit-il modestement, que je ne suis pas digne de l'éclaircissement que vous voulez bien me donner, ni du soin que vous avez pris de hasarder ma vie pour sauver mon honneur. Le ciel m'a protégé avec plus de bonté que mes ennemis ne le souhaitaient; et je m'estimerai toujours heureux d'employer , pour le service du roi et le vôtre, une vie dont la perte m'est plus indifférente qu'on ne pense.
La reine se fit redire avec quelle adresse il avait vaincu le dragon. Fortuné n'avait garde d'apprendre à personne que c'était par le secours de ses gens : il se vantait d'être
LKS AVKNTLRKS i)K FLEUK l)K LVS. 41
allé au-devant de ce redoutable ennemi, et disait que son adresse et sa témérité l'avaient seules tiré d'afîaire; mais la reine, ne songeant presque plus à ce qu'il lui racontait, l'interrompit pour lui demander s'il était à présent bien convaincu de la part qu'elle prenait dans tout ce qui le regardait. Cette conversation allait être poussée plus loin , lorsqu'il lui dit :
— Madame, je viens d'entendre le son du cor : le roi approche; votre majesté ne veut-elle ])as monter à cheval pour aller au-devant de lui ?
En ce moment, le roi parut au bout d'une allée ; Fortuné le joignit, et lui apprit que la reine s'était trouvée mal, et hii avait ord(mné de rester auprès d'elle.
— Il me semble, dit le roi en souriant, que vous êtes assez bien dans ses bonnes grâces , et c'est à' elle que vous ouvrez votre cœur préférablement à moi ; car enfin je n'ai point oublié que vous la priâtes de vous procurer la gloire d'aller cond)attre le drai>on.
— Sire, répliqua le chevalier, je n'ose me détendre de ce que vous dites ; mais je peux assurer votre majesté que je mets une grande dilTérence entre vos bonnes i^râces et celles de la reine; et s'il était permis à un sujet d'avoii* son souverain pour confident, je me ferais une joie bien sincère de vous déclarer tous les sentiments de mon cœur.
Le roi l'interrompit pour lui demander où il avait laissé la reine, et alla la rejoindre.
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Es que le roi t'iit auprès d'elle, et qu'il lui eut témoisué son inquiétude pour sa santé, elle lui dit :
— Je vous avoue que je me trouvais assez mal; mais il est diflicile de ne pas guéi'ir avec Fortuné : il est réjouissant, ses visions sont plaisantes. Vous saurez, continua-t-elle, qu'il m'a priée d'obtenir une nouvelle grâce de votre majesté. Il la demande avec la dernière confiance de réussir dans l'entreprise {\\\ monde la plus téméraire.
— Quoi.' m;i sœnr, s'écria le roi; veut-il aller combaltre qnebpie iioiincmli drai>on.^
Li:S AVENTUllES DK l'LKlK DK LYS. '|i>
— Ce sont d'autres ennemis qu'il veut vaincre, répon- (lil-elle. Vous le dirai-je? il se vante d'obliger l'ennpereur à nous rendre tous nos trésors, et que pour cela, dit-il, il ne lui faut point d'armée.
— Quel dommage, répliqua le roi , que ce pauvre garçon soit tombé dans une folie si extraordinaire!
— Son combat contre le monstre , ajouta la reine , ne lui laisse plus concevoir que de grands desseins; et que hasardez-vous en lui donnant la permission de s'exposer encore pour votre service?
— Je hasarde sa vie qui m'est chère, répliqua le roi; j'aurais une peine extrême de causer sa mort par un ordre imprudent.
— De quelque manière que la chose tourne, il est donc infaillible qu'il mourra, dit-elle, car je vous assure qu'il a une si forte envie d'aller recouvrer vos trésors, qu'il ne fera plus que languir, si vous lui en refusez la permission.
Le roi tomba dans une profonde tristesse.
— Je ne puis imaginer, dit-il, ce qui peut lui remplir la tête de toutes ces chimères, je soulfre de le voir en cet état.
— Eniin, répliqua la reine, il a combattu le dragon, il l'a vaincu; peut-être réussirait-il de même. J'ai quelquefois des pressentiments justes, et le cœur me dit que son entreprise sera heureuse : de grâce , mon frère , ne vous opposez point à son zèle.
— Il faut l'appeler, ajouta le roi , et lui représenter tout au moins ce (|u il hasarde.
— Voilà justement le moyen de le désespérer, répliqua la reine; il croira que vous ne voulez pas qu'il parte, et je vous assure que quant à le retenir par aucune considération qui le concerne, on n'y parviendra pas; car je lui ai déjà dit tout ce qui se peut imaginer dans une telle occasion.
— Hé bien, s'écria le roi, qu'il parte! j'y consens. La reine appela Fortuné :
— Chevalier, lui dit-elle, remerciez le roi : il vous accorde la permission, que vous désirez tant, d'aller trouver l'empereur Matapa, et de lui faire rendre de gré ou de force nos trésors qu'il a enlevés; préparez-vous-y avec la même diligence que vous mîtes pour aller combattre le dragon.
Fortuné surpris reconnut à ce trait la méchanceté jalouse de la reine contre lui ; cependant il sentit du plaisir à pouvoir donner sa vie pour un roi qui lui était si cher; et, sans se défendre de cette extraordinaire mission, il mit un genou en terre, et baisa la main du roi, qui était de son côté très attendri.
Fortuné accompagna le roi jusqu'au bout de la forêt; puis y rentrant pour entretenir son cheval, il lui dit :
— Mon fidèle Camarade, c'en est fait; il faut que je périsse : la reine vient de m'en ménager une occasion à laquelle je ne me serais jamais attendu de sa part.
— Mon cher maître, répliqua le cheval, cessez de vous alarmer. Wivw cpie je n'aie pas été présent à ce qui s'est passé, je le savais il y a longtemps; l'ambassade n'est pas si tel ribl(> qnr ao.is \ons riinagiuez.
LKS AVENTLUES l)K li.Kl 15 l)K \AS. 45
— Tu ne sais donc pas, continua le chevalier, (pic ccl empereur est le plus colère de tous les hommes, et fpie, si je lui propose de rendre tout ce qu'il a pris au roi, pour toute réponse il me fera attacher une corde au cou et jeteidans la rivière.
— Je suis informé de ses violences, dit Camarade ; mais que cela ne vous empêche pas de prendre vos gens avec vous, et de partir : si vous y périssez, nous périrons tous ; ■j'espère cependant un meilleur succès.
Le chevalier un peu consolé revint chez lui, donna les ordres nécessaires , et alla ensuite prendre ceux du roi et ses lettres de créance.
— Vous direz de ma part à l'empereur, lui dit-il, que je redemande mes sujets qu'il retient en esclavage, mes soldats prisonniers, mes chevaux dont il se sert, mes meuhles, ainsi que mes trésors.
— Que lui offrirai -je pour toutes ces choses? dit Fortuné.
— Rien, répliqua le roi, que mon amitié.
Le jeune ambassadeur ne fit pas un graïul eiVort de mémoire pour retenir son instruction; il partit sans voir la reine.
Fortuné prit dans le coffre de maroquin tout ce qui lui était nécessaire pour son voyage : il ne se contenta pas de s'habiller magnifiquement ; il voulut que ses sept hommes qui l'accompagnaient fussent très bien mis : et comme ils avaient tous des chevaux excellents, et que Camarade semblait plutôt voler que courir, ils arrivèrent en peu de temps
à la ville capitale où demeurait l'empereur Matapa. Elle était plus grande que Paris, Constantinople et Rome ensemble, et si peuplée, que les caves, les greniers et les toits étaient habités.
Fortuné demeura bien surpris de voir une ville d'une si prodigieuse étendue. Il fit demander audience à Tempereur, et l'obtint sans peine; mais quand il lui eut déclaré le sujet de son ambassade, bien que ce fût avec une grâce qui ajoutait beaucoup à ses raisons, l'empereur ne put s'empêcher d'en sourire.
— Si vous étiez à la tête de cinq cent mille hommes, lui dit-il, l'on pourrait
vous écouter; mais l'on m'a dit que vous n'en aviez que sept.
— Je n'ai pas entrepris, seigneur, lui dit Fortuné, de vous faire rendre ce que mon maître souhaite par la force , mais par mes très humbles remontrances.
— Par quelle voie que ce soit , ajouta l'empereur, vous n'en viendrez point à bout que vous n'exécutiez une pensée qui vient de me venir; c'est que vous trouviez un homme qui ait assez bon appétit pour
LES AVENTURAS DK llJUIt DK LVS. M
manger à son déjeuner tout le pain chaiid ((h'imi ania cuit pour les liaf)itants de cette grande ville.
Le chevalier à ces paroles demeura surpris de joie; et comme il ne répondait pas assez promptement, l'empereur éclata de rire en disant :
— Trouvez- vous donc que ma proposition soit plus (extravagante que celle que vous venez de me faire?
— Non, seigneur, dit Fortuné, et j'accepte ce que vous me proposez; j'amènerai demain un homme qui mangera tout le pain tendre, et même tout le pain dur de cette ville; commandez qu'on l'apporte dans la grande place ; vous aurez le plaisir de lui voir mettre à profit jusqu'aux miettes.
L'empereur répliqua qu'il y consentait. 11 ne fut question le reste du jour que de la folie du nouvel ambassadeur, et Matapa jura qu'il le ferait mourir s'il ne tenait sa parole.
Fortuné étant revenu à l'hôtel des ambassadeurs où il logeait, appela Grugeon, et lui dit :
— C'est cette fois-ci qu'il faut te préparer à manger des milliers de pains ; il y va de tout pour nous.
Il lui apprit là-dessus ce qu'il avait promis à l'empereur.
— Ne vous inquiétez pas, mon maître, lui dit Grugeon, je mangerai tant qu'ils en seront plus las que moi.
Fortuné ne laissait pas de craindre qu'il n'en pût venir à bout; il défendit qu'on lui donnât à souper, afin cpi'il déjeunât mieux; mais cette précaution était inutile.
L'empereur, rinq)ératrice et la princesse se placèrent snr un balcon pour voii' mieux ce qui allail se [)asser.
/|S LKS AVKNTLUES 1)K KLIUR UK LYS.
Fortuné arriva avec son petit cortège; et lorsqu'il apej'ciit dans la tj;rande place six montagnes de pains, plus hautes ([ue les Pyrénées, il ne put s'empêcher de pâlir. Grugeon n'en fit pas de même; car l'espérance de manger tant de hon pain lui faisait grand plaisir; il pria qu'on n'en réservât pas le plus petit morceau, disant qu'il voulait même avoir le reste des souris.
L'empereur plaisantait avec toute sa cour de Textrava- 2;ance de Fortuné et de ses gens; mais Grugeon impatient demanda le signal pour commencer. On le lui donna par le hruit des trompettes et des tamhours; en même temps, il se jeta sur une des montagnes de pains, qu'il mangea en moins d'un quart d'heure, et toutes les autres furent avalées de même.
Il n'a jamais été un étonnement pareil; tout le monde demandait s'il n'avait point fasciné leurs yeux , et l'on allait toucher l'endroit où les pains avaient é(é apportés : il fallut que ce jour-là, depuis rem])ereur jusqu'au chat, tout dînât sans pain.
Fortuné, infiniment content de ce hon succès, s'approche de l'empereur, et lui demande avec heaucoup de respect s'il avait pour agréable de lui tenir sa parole. L'empereur, un peu irrité d'avoir été pris pour dupe, lui dit :
— Monsieur l'ambassadeur, c'est trop manger sans boire; il faut que vous ou quelqu'un de vos gens buviez toute l'eau des fontaines, des aqueducs et des réservoirs de cette \ille, ainsi que le vin (jui se trouvera dans les caves de ses lijd)it,inls.
— Sei<2;neiir, dit Fortuné, vous voulez me mettre dans rinij)ossil)ilité (rol)éir à vos ordres; mais au fond, je ne laisserais pas de tenter l'aventure, si je pouvais me tlatler que vous rendrez au roi mon maître ce que je vous ai demandé de sa part.
— Je le ferai, dit l'empereur, si vous pouvez réussir dans votre entreprise.
Le chevalier demanda à l'empereur s'il v serait présent. Il répliqua que la chose était assez rare pour mériter sa curiosité; et montant dans un chariot map^nifîque, il fut à la fontaine des lions. Il y en avait sept en marbre, qui jetaient par la gueule des torrents d'eau, dont se formait une rivière sur laquelle on traversait la ville en iiondole.
Trinquet s'approcha du grand bassin, et, sans reprendre haleine, il rendit cette source aussi sèche que s'il n'y avait jamais eu d'eau. Les poissons de la rivière criaient vengeance contre lui, car ils ne savaient que devenir. H en fit de même pour toutes les autres fontaines, les aqueducs et les réservoirs; enfm, il aurait bu la mer, tant il était altéré.
Après une telle expérience, l'empereur ne pouvait guère douter qu'il ne bût le vin aussi bien que Teau, et personne n'avait guère envie de lui donner le sien; mais Trinquet se plaignit hautement de Tinjustice qu'on lui faisait : il dit qu'il aurait mal à l'estomac, et qu'il ne prétendait pas seulement avoii* le ^ill, mais que les liqueurs étaient aussi de son marché; de sorte que ^ïatapa, crai-
gnant de paraître trop ménager, consentit à ce qne Trinquet lui demandait.
Fortuné, prenant son temps, supplia l'empereur de se souvenir de ce qu'il lui avait promis. A ces paroles, il prit un air sévère, et lui dit qu'il y penserait.
En efYet, il assembla son conseil pour lui déclarer le chagrin extrême où il était d'avoir promis de rendre à ce jeune ambassadeur tout ce qu'il avait gagné sur son maître; il ajouta qu'il y avait mis des conditions dont il avait cru l'exécution impossible, mais qu'il ne savait maintenant comment éviter une chose si préjudiciable. La princesse, sa fille, l'ayant entendu parler ainsi, lui dit :
— Seigneur, vous savez que jusqu'à présent j'ai vaincu tous ceux qui ont osé me disputer le prix de la course; il faut dire à l'ambassadeur que, s'il peut arriver avant moi au but, vous promettez de ne plus éluder la parole que vous lui avez donnée.
L'empereur embrassa sa fdle, trouvant son conseil merveilleux, et le lendemain il reçut agréablement les devoirs de Fortuné.
— J'ai encore une chose à exiger, lui dit-il, c'est que vous, ou quelqu'un de vos gens, couriez contre la princesse ma fdle; je vous jure par tous les éléments que, si l'on remporte le prix sur elle, je donnerai toutes sortes de satisractions à voire maître.
Fortuué ne refusa poiut ce défi; il dit à renq)ereur qu'il l'acceptait, et sur-l(M'hanq) Mata|)a ajouta que l'épreuve se ferait dans deux heures. Il eiivova dire à sa lillc de se
LKS AVKNTimKS l)K KLKl lî DK lAi^.
préparer : c'élail un exercice auquel elle était accouluiuée (lès sa plus tendre jeunesse.
Klle parut dans une ii;rande allée d'oran<>ers, qui a\ail trois lieues ^^ ..^ ^v*». ,#>oo^(i=
de lonu, et qui était si bien sablée, que l'on n'y \ oyait pas l^ une pierre
grosse com-
me la tète d'une épiu- f^^
gle. Elle avait une robe légère de tatïetas, couleur de rose, semée de petites étoiles brodées d'or et d'argent; ses beaux cheveux étaient attachés avec un ruban par derrière, et tombaient négligemment sur ses épaules; elle portait de petits souliers sans talons, extrêmement jolis, et une ceinture de pierreries, qui marquait assez sa taille pour laisser voir qu'il n'y en eut jamais une plus belle.
Fortuné vint, suivi du fidèle Léger et de ses autres domestiques. L'empereur s'étant placé avec toute sa cour, l'ambassadeur lui dit que Léger aurait l'honneur de courir contre la princesse. Le cotïre de maroquin lui a\ait fourni un habit de toile de Hollande tout garni de dentelles d'Angleterre, des bas de soie, couleur de feu, des plumes de même nuance et de beau lin^e.
Lu cet état, il axait fort bonne mine : la j)riiRTi?t^e Tac-
52 LES AVENTLUES DE FLELU DE LYS.
cepta pour courir avec elle; mais avant de partir, ou lui apporta une liqueur qui aidait encore à la rendre plus légère et à lui donner de la force. Le coureur s'écria qu'il fallait qu'on lui en donnât aussi, pour que l'avantage fût égal.
— Très volontiers, dit-elle, je suis trop juste pour vous en refuser.
Aussitôt elle lui en lit verser; mais comme il n'était point accoutumé à cette eau, qui était très forte, elle lui monta tout d'un coup à la tête; il fit deux ou trois tours, et se laissant tomber au pied d'un oranger, il s'endormit nrofondément.
KPENDANT on (Ion liai ( le signal pour ])ai'lii' :
on l'avait déjà recommencé trois fois ; la ~^" princesse attendait g- ^ bonnement que I.éiiei* ^Clt?^^"~~ s'éveillât; elle pensa /\.f\j enfin qu'il lui était d'une grande conséquence de tirer son père de l'embarras où il était, de sorte qu'elle partit avec une grâce et une léiïèreté merveilleuses. Comme Fortuné se tenait au bout (le l'allée avec tous ses gens, il ne savait rien de ce qui se passait, lorsqu'il vit la princesse qui courait toute s*euU\ et qui n'était plus guère qu'à une demi-lieue du luil.
54 LKS AVENTURES DE FLEl H DE LYS.
— Dieux ! s'écria-t-il en parlant à son cheval , nous sommes perdus; je n'aperçois point Léger!
— Seigneur, dit Camarade, il faut que Fine-Oreille écoute; peut-être il nous apprendra ce qu'il fait.
Fine-Oreille se jeta par terre; et bien qu'il fût à deux lieues de Léger, il l'entendit ronfler.
— Vraiment, dit-il, il n'a garde de venir; il dort comme s'il était dans son lit.
— Hé! que ferons-nous donc? s'écria encore Fortuné.
— Mon maître, dit Camarade, il faut que bon Tireur lui décoche une flèche dans le petit bout de Toreille, alin de le réveiller.
Le bon Tireur prit son arc et frappa si juste, qu'il perça l'oreille de Léger. La douleur qu'il ressentit le tira de son assoupissement; il ouvrit les yeux, il aperçut la princesse qui touchait presque au but, et il n'entendit derrière lui que des cris de joie et d'applaudissement. Il s'étonna d'abord; mais il regagna bien vite ce que le sommeil lui avait fait perdre. Il semblait poussé par les vents, et les yeux ne le pouvaient suivre; enfin, il arriva le j)remier au but, ayant encore la flèche dans l'oreille, car il ne s'était pas donné le temps de l'ôter.
L'empereur demeura si surpris des trois événements qui s'étaient passés depuis l'arrivée de Tambassadeur, qu'il crut que les dieux s'intéressaient pour lui, et qu'il ne j)ou- \ait plus différer de tenir sa parole.
— Approchez, lui dit-il, afin d'entendre par ma bouche (|ue je |)ermcts que vous preniez ici ce que \ous ou
LKS AVENTLUKS I)K FLIA li 1)K I.VS. .)7)
l'un (le vos liommes pourrez emporter des trésors de votre maître; car il ne fant pas que vous pensiez que je veuille jamais vous en donner davantapçe, ni que je laisse aller ses soldats, ses sujets et ses chevaux. L'ambassadeur lui fit une profonde révérence, lui disant qu'il lui faisait encore beaucoup de n;râce, et qu'il le suppliait de donner ses ordres à ce sujet.
Mataj)a, tout plein de dépit, parla au gardien de ses trésors, et s'en alla à une maison de plaisance qu'il avait près de la ville. Aussitôt Fortuné et ses gens demandèrent l'entrée de tous les lieux où les meubles, les raretés, l'aroent et les bijoux du roi étaient enfermés. On ne lui cacha rien ; mais ce fut à condition qu'il n'y aurait qu'un seul homme qui pût s'en charger. Forte-Échine se présenta, et avec son secours l'ambassadeur emporta tous les meubles qui étaient dans les palais de l'empereur, cinq cents statues d'or plus hautes que des géants, des carrosses, des chariots, et toutes sortes de choses précieuses. Avec cela Forte- Échine marchait si légèrement, qu'il ne semblait pas qu'il eût une livre sur son dos.
Lorsque les ministres de l'empereur virent que ses palais étaient démeublés à tel point qu'il n'y restait ni chaises, ni coffres, ni marmites, ni lits pour se coucher, ils allèrent en diligence l'en avertir, et l'on peut juger de son étonnement quand il sut qu'un seul homme emportait tout. Il s'écria qu'il ne le souffrirait pas, et commanda à ses gardes et à ses mousquetaires de monter à cheval et de suivre en diligence les ravisseurs de ses trésors.
Hien que Fortuné fût à plus de dix lieues, Fine-Oreille Tavertit qu'il entendait un gros de cavalerie qui venait à toute bride, et le bon Tireur, qui avait la vue excellente, aperçut cette petite armée. Les fugitifs étaient alors au bord d'une rivière.
Fortuné dit à Trinquet : — Nous n'avons point de bateau; si tu pouvais boire une partie de cette eau, nous passerions.
Trinquet fit aussitôt son devoir. L'ambassadeur voulait profiter du temps pour s'éloigner; mais son clieval lui dit :
— Ne vous inquiétez pas, laissez approcber nos ennemis.
Us parurent au bord de la rivière , et sachant où les pêcheurs mettaient leurs bateaux, ils s'embarquèrent promptement, et ramaient de toutes leurs forces, lorsque^ l'Impétueux enfla ses joues et commença à souffler. La
rivière s'agita, les bateaux furent renversés, et la petite ai'uiée (le rempereur périt, sans qu'il se sauvât un seul homme poui' hii en aller dire des nonvc^lles.
LES AVENTUKKS HK I I.Kl U l>K LVS. 7} i
Chacun, joyeux d'un événement si favorable, ne songea plus qu'à demander la récompense qu'il croyait avoir méritée : ils voulaient se rendre maîtres de tous les trésors qu'ils emportaient, lorsqu'il s'éleva une jurande dispute entre eux sur le partage.
— Si je n'avais pas gagné le prix, disait le coureur, vous n'auriez rien.
— F^t si je ne t'avais pas entendu rontïer, dit Fine- Oreille, où en étions-nous?
— Qui t'aurait réveillé sans moi ? repartit le bon Tireur.
— En vérité, ajouta Forte-Échine, je vous admire avec vos contestations ! Quelqu'un me doit-il disputer l'avantage de choisir, puisque j ai eu la peine de porter tout.' Sans mon secours, vous ne seriez point dans l'embarras de partager.
— Dites plutôt sans le mien, repartit Trinquet : la rivière ^[ue j ai bue comme un verre de limonade vous aurait un peu embarrassés.
— On l'aurait été bien autrement, si je n'avais pas renversé les bateaux, dit l'Impétueux.
— J'ai gardé le silence jusqu'à présent, interrompit Grugeon; mais je ne puis m'empêcher de représenter que c'est moi qui ai ouvert la scène aux grands événements qui se sont passés, et que si j'avais laissé seulement une croûte de pain, tout était perdu.
— Mes amis, dit Fortuné d'un air absolu, vous avez tous fait des merveilles; mais nous devons laisser au roi le soin (\c reconnaître nos services. Je serais bien fâche
d'être récompensé d'une autre main que de la sienne : croyez-moi, remettons tout à sa volonté. Il nous a envoyés pour rapporter ses trésors et non pour les voler; cette pensée est même si honteuse, que je suis d'avis que l'on n'en parle jamais, et je vous assure qu'en mon particulier je vous ferai tant de bien, que vous n'aurez rien à regretter, quand bien même il serait possible que le roi vous négligeât.
Les sept doués se sentirent pénétrés de la remontrance de leur maître; ils se jetèrent à ses pieds, et lui promirent de n'avoir point d'autre volonté que la sienne. Ainsi ils achevèrent leur voyage.
Mais l'aimable Fortuné, en approchant de la ville, se sentait agité de mille troubles différents : la joie d'avoir rendu un service considérable à son roi, à celui pour qui il ressentait un attachement si tendre; l'espérance de le voir, d'en être favorablement reçu, tout cela le flattari agréablement. Le peuple, ravi de voir tant de richesses qu'il rapportait, le suivait avec mille acclamations.
Le roi ne put croire une chose si extraordinaire; il courut chez la reine pour l'en informer. Elle demeura d'abord tout éperdue; mais ensuite se remettant un peu :
— Vous voyez, dit-elle, que les dieux le protègent; il a heureusement réussi, et je ne suis pas surprise qu'il entreprenne ce qui paraît impossible aux autres.
En achevant ces mots, elle vit entrer Fortuné; il informa leurs majestés du succès de son voyage, ajoutant que les trésors étaient dans le parc, parce qu'il y avait
F.i.s A m: NT lui; S i)i: klelk di: lys.
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tant (Toi', (le pierreries el de meubles, qu'un n'avait, [)oint d'endroits assez grands pour les mettre. ^ Lorsque la paix fut consolidée, le roi, ^^g reconnaissant des services de Fortuné, lui offrit le commandement en chef de toutes les troupes de son royaume. Ce fut alors que le beau chevalier fut obligé de ré- ") vêler son secret et son véritable ^nom de Flel'r de Lys.
Le roi, enchanté d'une découverte aussi peu atir' tendue, offrit son trône et sa main à cette belle personne qui était sortie victorieuse de tant d'épreuves
\.'V.UU *\\v\ A(VHSC, \u Vowwwc l\VU c\\^v\\\(! c\ VOUcu^v (\vv'\ A\\ \ou\,
LEAU QUI DAiSE, LA POMME OUI CHAMTE. ET L'OISEAU QUI DIT TOUT.
l u temps des fées, il y avait une |)rincesse à laquelle il ne restait plus rien de ses grandeurs passées qu'un dais et un cotTret :
l'un était de velours , en broderies de perles, et l'autre dor, enrichi de diamants. Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se trouvait réduite, l obligeait
G'i l'eau qui danse, la pomme qui chante
(le temps en temps à détacher une perle, un diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son équipage.
Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient davantage, dans la suite, de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses trois filles, s'établir dans quelque maison de campagne, où elles feraient une dépense en rapport avec leur petite fortune.
En passant dans une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la bonne chère et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin.
Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour subsister. Elle s'arrêta près d'une grande ville, dans une maison fort jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux : l'on était friand dans ce pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. On ne parlait que de la bonne fricasseuse; à peine lui donnait-on le temps de respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes, et leur beauté n'aurait pas fait moins do bruit que les sauces
i<:t l'oiseau qui dit tout. (VA
(1(3 l;i princesse', si elle no les jivail cacli(^^es dans mie chambre, d'où elles sortaient très rarement
Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une [)etite vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'apj)uyait sur un bâton, son corps était tout courbé, et son visage plein de rides.
— Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir me régaler en celui-ci.
Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu, et dit à la princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela ses trois filles : l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à la troisième de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services.
Le vin était bon, la glace n'y manquait pas, les verres étaient rincés à tous moments par les plus belles mains du monde ; tout cela donnait de l'appétit à la vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. Elle se mit en pointe de vin : elle disait mille choses, où
64 LEAl Qll DA?JSE, LA POMME QUI CHANTE
la princesse, qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup d'esprit.
Le repas fini aussi gaiement qu'il avait commencé, la vieille se leva et dit à la princesse :
— Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous payerais; mais il y a longtemps que je suis ruinée. J'avais besoin de vous trouver pour faire si bonne chère. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous envoyer de meilleures pratiques que la mienne.
La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement :
— Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point : je suis toujours assez payée, quand je fais quelque plaisir.
— Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez souper ici, nous ferions encore mieux.
— Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on fait preuve d'un cœur si bienfaisant ! Mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense? Soyez certaines, continua-telle, que le premier souhait que vous ferez sans songer à moi, sera accompli.
En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce ne fût une fée.
Cette aventure les étonna, de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne réussissait, et elles étaient fortement en colère contre la fée.
Mais un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la l)onne frioasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on le disait; et comme il approchait du jardin avec
KT I, OISKAU gLI DIT TOIT. i\i')
«^rand hiuil, 1rs trois sœurs (|ui cueillaient des fraises l'entendirent.
— Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille tant de (il, et de ce fd tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en acheter pour les voiles de ses navires.
— Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille je lui ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.
— Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait, j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille; que leurs cbeveux tomberaient par anneaux, répandant des pierres fines, avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche chaîne d'or.
Un des favoris du roi, (pii s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun bruit, et fut bien surpris de 1.» conversation de ces trois belles lilles. Il alla promptemeni la redire au roi pour le réjouir; il en ril en cITt^t, el commanda qu'on les fît venir devant lui.
Elles [)arurent aussitôt d'un air et d'une grâce nici veilleuse. Elles saluèrent h» roi avec beaucoup de respcci et de modestie; et lorstpi'il leur demanda s'il ctail Nrai ([u'elles venaient de s'entretenir des époux qu elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux. Il les pressa
GG
L EAU QUI DANSE, LA POMME QUI CHAiNTE
encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria aussitôt :
— Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine.
— Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier avec cette jolie Brunette.
— Accordez-moi la même grâce, ajouta ramiral,car la Rousse me plaît infiniment.
ï.e roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur dit qu'il approuvait leur cboix, et demanda à leur mère si elle le voulait bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle put jamais avoir. Le roi l'embrassa; le prince et l'amiral l'embrassèrent aussi.
Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cbeminée une table de sept couverts d'or et tout ce qu'on peut imaginer de plus délicat pour faire un bon repas.
Cependant le roi liésil.iil à manger; il craiguait <|ue Ion uv\\\ nccommodé les viandes au sabat , car
KT l/olSKAU Ql!l DIT lOLI. T»?
celle Miaiiièio de servir par la cheminée lui éluil un [xmi suspecte.
Le buffet s arrangea : on ne voyait que bassins et \ases d or dont le travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique qui se [)uisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans ({u un seul osât se noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline étonnantes.
La princesse et ses filles devinaient assez que tout ce qui se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille : elles bénissaient Theure où elles l'avaient connue.
Après le repas, ([ui l'ut si long ([ue la nuit surprit la compagnie à table (ce dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il semblait ([ue dans cet hymen Bacchus avait pris la place de (^upidon), le roi se leva et dit :
— Achevons la fête par où elle devait commencer.
Il lira une bague de son doigt et la mil au doigt de hlondine; le prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles ledoublèrent leurs chants. On dansa, on se réjouit, et tous ceux qui avaient i^uivi le roi vinrent saluer la reine et la princesse. Poui' lamirale, ou ue lui faisait pas tant de cérémonies, et elle s'en désespérait, car elle était laine»*
08 LEAl QUI DANSE, LA POMME QUI CHANTE
de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.
Le roi envoya son grand écuyer pour apprendre à la reine sa mère ce qui venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots, afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux sœurs.
La reine-mère était la plus cruelle de toutes les femmes et la plus emportée. Quand elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait autant, elle entra dans une telle colère qu'elle effraya toute la cour. Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un si indigne mariage ? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au cou, et que des choses si rares l'avaient charmé.
La reine-mère sourit dédaigneusement de la crédulité de son fils ; elle dit là-dessus bien des choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.
Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec toutes sortes de distinction. Mais elle pensa que la cour était une mer toujours agitée.
— Sire, lui dit-elle, j'ai trop d expérience des choses du monde ])our quitter le repos qui* je n ai acquis qu avec beaucoup de [)ein'^.
KT L OISKAL Ql I lUT KH I
— Quoi! réplicpui le roi, voulez-vous conlinuer ;ï Icuir hôtellerie?
— Non, dit-elle, vous me ferez quelque l)icn [)our \ ivic.
— SouiTrez au moins, ujouta-t-il, que je vous donne un équipage et des ofliciers.
— Je vous en rends grâce, dit-elle ; quand je suis seule, je n'ai point d'ennemis qui me tourmentent; mais si j avais des domestiques, je craindrais d'en trouver en eux.
Le roi admira
1 es[)rit f^/jL^J^^^ et la
modération d'une femme qui pensait et qui parlait comme un [)hilosoplie.
Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui , l'amirale Rousse
faisait cacher au fond de son chaiiol
il\ tous les beaux bassins et les vases d oi du buffet, voulant en proliter sans rien laisser; mais la fée qui vovail tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de terre. Lorsqu'elle fut arrivée et qu'elle voulut les emporter dans son cabinet, elle ne Irouva rien qui en valut la peine.
Le roi et la reine endjrassèrenl leiidrement la sage princesse el rassurèrent (|u elle [»ourrail dis[)Osei' à s.»
70 l'eau qui danse, la pomme qui chante
volonté de tout ce qu'ils avaient. Ils quittèrent son champêtre séjour et vinrent à la ville, précédés des trompettes, des hautbois, des tymbales et des tambours qui faisaient entendre les plus brillantes fanfares.
La reine-mère, qui les attendait à la porte du palais, les reçut avec toutes les démonstrations d'une amitié feinte, qui n'était qu'un moyen de mieux dissimuler ses mauvaises intentions.
t^ ïTOT que la reine-mère Inl rentrée dans son palais, elle fit appeler ses confidents et Jenr fît part du déj)it qu'elle avait ressenti du mariage du roi. Tous lui conseillèrenl de cacher sa mauvaise liumeur, parce que le roi s'en offenserait et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses. Elle se contraignit donc et ne fit paraître que de l'amitié à ses deux helles-filles, leur donnant des louanges indilïéi'enj-
nient sur tout ce qu'elles faisaienl, hien ou mal.
U reine Blonde el la princesse Hrunelte étaient elroi-
72 l'eau qui danse, la pomme qui chante
lement unies; mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.
— Vovez , disait-elle, la bonne fortune de mes deux sœurs : l'une est reine, l'autre princesse du sang; leurs maris les adorent, et moi, qui suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles , je n'ai qu'un amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais l'être.
La jalousie qu'elle avait contre ses sœurs la rangea du parti de la reine-mère, car on savait bien que la tendresse que témoignait celle-ci à ses belles-fdles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec plaisir l'occasion de leur faire du mal.
Par malheur une grande guerre étant survenue, il fallut que le roi partît à la tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de rester sous le pouvoir de la reine-mère, prièrent le roi de trouver bon qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle d'une si cruelle absence.
Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme de rester au palais; il l'assura que sa mère en userait bien. En effel, il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille el <ren avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement.
Cette méchante reine, enchantée que son lils Ini cou iiàl sa femme, lui promit de ne songer qu à sa conser\a lion, el l'assura qu'il pouvait partir av(H' un eiilier icpns d i^sprit.
KT l/oiSEAL (,H I DIT KHT. 7 .'{
Ainsi il s'en ;illa dans une si l'urte envie» de rcNonir Inentùt, (ju'il hasardait ses tronpes en tonles rencoiilres ; et son l)()idieur faisait non senlenient (jne sa témérité lui rénssissail tonjonrs, mais encore ([u il avançait fort ses artaires.
Nenf mois après son mariap;e, la reine «Mil denx fils et et une lille. La princesse, sa sceur, eut le même jonr un l)(*au garçon, uiais elle mourut aussitôt.
L'amirale Rousse était fort occupée des uioyens de nuire à la jeune reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, tandis qu'elle n'en avait point, sa fureur augmenta; elle j)rit la résolution de parler prouiptement à la reiiu^-mére, car il n'y avait pas de temps à perdre.
— Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur ([ue votre uiajesté ma fait en me doiuianl ([uehiuc part dans ses honnes grâces, que je me dépouille volontiers de mes propi'cs intérêts pour ménager les vôtres. Je comj)rends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les indignes mariages du roi et du prince. Voilà (jualre enfants cpii xonl éterniser la faute (pi ils ont commise. Notre mère est une pauvre villageoise tpii n'avait j)as de |)ain, ([uaïul elle s'est avisée de devenir fricasseuse. (Iroyez-uu)i, madame, faisons une fricassée aussi de tons ces petits marmots, et les otous du monde avant qu ils vous fassent rougir.
— Ah! ma chérie amirale, dit la reine en rtMnl)rassant, que je t'ainu^ de partager, comme tu le fais, nu's justes déplaisirs! J'a\ais déjà résolu d'exécuter ce (pie lu me
74 l'eau qui danse, la pomme qui chante
proposes ; il ii y a que le moyen qui m'embarrasse.
— Que cela ne vous mette point en peine, reprit la Rousse: ma (]o2;uine vient de faire deux chiens et une cliienne; ils ont chacun une étoile sur le front, avec une marque autour du cou qui fait une espèce de chaîne. Il faut faire croire à la reine qu'elle a donné le jour à trois petites bêtes, et prendre ses deux fils et sa fille que l'on fera mourir avec le fils de la princesse.
— Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle; j'ai déjà donné des ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur; de sorte qu'il faut avoir les petits chiens.
— Les voilà, dit l'amirale; je les ai apportés.
Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son côté; elle en tira les trois chiens, que la reine et elle emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû l'être, en les ornant de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrano;èrent dans une corbeille couverte; puis cette méchante reine, suivie de la Rousse, se rendit auprès de Blondine.
— Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous donnez à mon fils ; voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux et des chaînes d'or au cou.
La pauvre l'eine pensa mourir de douleur, quand elle aperçut les trois bêtes. Elle se mita ])l(Mirer amèrement; puis , joignant ses mains :
KT L OISKAt QLI lUT TOIT. t.)
— Ilélas! niadaiiuî, (lit-elle; iiîijoiile/ point de. reproches à mon îillliction : elle ne [»enl ;issni*énient être pins «•l'iinde. Si les dieux avaient permis m,i niorl a\aiil (pic j'eusse reçu l'alTront de me voir mère de ces [)etits monstres, je me serais estiuK'e trop heureuse. Hélas î (pie lerai-je? Le roi va me haïr autant qu'il nTa aimée.
Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix; elle n'eut plus de forée pour parler, et la reine-mère continua à lui dire des injures durant plusieurs heures.
Elle s'en alla ensuite, et la Rousse, qui semhlait j)arta- »;er les déplaisirs de sa sœur, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui send)lahle malheur était arrivé; qu'on voyait hien (|ue c'était là un tour de cette vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais (jue, comme il serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui conseillait de s'en aller chez leur [)auvre mère avec ses trois petits monstres.
Lu reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir le cœur bien dur pour n'être j)as touché de l'état où on la réduisait.
La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de Blondine, avec le lilsde la princesse, de les étrangler, et de les enterrer si profondément cpi'on n'en sût jamais rien. Comme celle-ci était sur le point d't^xécuter cet ordre, elle jeta les yeux sur eux, et les trouva si merveilleusement heaux, et vit qu'ils niar([uaient tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur Iront, (pielle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si auguste.
LtAL QUI DANSK, LA POMMIO QLl CHANTI":
Elle lit amener une chaloupe au bord de la nier; elle y mil les quatre (^nfants dans un même berceau avec quelques chaînes de f)ierreries, al'in que si la fortune les conduisait euUv les mains d'une personne assez charitable poui' les vouloir nourrir, elle trouvât aussitôt la récom- ])ense de sa bonne aclion.
La chaloupe, poussée j)ar un grand \enl, s'éloigna si \îte du rivage, (jue Feintise la j)erdit bientôt de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrenl, et le soleil se cacha; les nu(>s se fondirent eu eau; mille éclats de tonnerre firent retentir tous les environs. Elle ne douta point que la petite hanjue uv IVil submergée, et que ces |)auNres innocents Il eusseul péri.
ccLPÉ sans cesse de sa chère épouse, le roi, ayant une trêve de quelque lenq)s, se liâta de retourner dans ses éla(s.
Quand la reine-mère sut son retour, elle alla au-devant de lui avec uii air composé de douleur; elle le linl l()ii<i;temps seri'é entre ses hras lui mouillant le visai^e de larmes; il semblait que son cliîiiirin rempéchal de parler.
\r roi, tout Iremhlaul, n'osait demander ce (pii était arrivé, car il ne doutait pas (pu* ce ne lussent de très grands malheurs. Knlin, ellr lit un elToil |»()ni" lui raconter que sa reimni" a\ail donne le jour à li(>i>
78 LEAL QUI DANSE, LA l>OMME QUI IHANTE
chiens. Aussitôt P'eintise les lui présenta , et l'amirale tout en pleurs, se jetant aux pieds du roi, le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la renvoyer chez sa mère, ajoutant qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle recevrait ce traitement comme une grande «frâce.
Le roi était si éperdu qu il pouvait à peine respirer : il regardait les doguins et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au milieu du front, et l'espèce de chaîne qui faisait le tour de leur cou. 11 se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reinemère le pressa si fort, qu il prononça lexil de l'innocente reine. ^
Aussitôt on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucun égard pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque morte.
Les dieux avaient regardé d'un œil de pitié la barque où les trois princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber, au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches : ils ne souffrirent donc point de l'orage épouvantable qui s'était élevé si promptement.
Enfin ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin, du brillanl éclal des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la chaloupe, pei'suadé (ju'elle était |)leine de pierreric^s. Il y «mi Irouxa
Kl L (HSKAl Qll DIT TOIT. 7'.)
('?! cilVt ; innis 00 qui le loiiclia (l;i\;uit«i<5e, oo fui l:i hoaiilr (l(;s qiialro inorveilloux onfants. Lo dosir do les consenor rono;a»:jea à retonrnor cliez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en souliaitait (]o{)uis loiii:tenq)s.
Kilo s'inquiéta fort de le voir revenir si promptemeni, car il allait faire un vovai^e de loni^ cours; mais elle fut transportée de joie quand il remit entre ses mains les quatre petits enfants. Ils admirèrent ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque cette femme les peigna, car il tombait de leur tête des perles, des rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes ])arfaites : elle en parla à son mari qui ne s'en étonna pas moins qu'elle.
— Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de ces chers enfants continuent à nous donner dos trésors, je ne veux plus courir les mers, et mon l)ien sera aussi considérable que celui de nos ])lus grands capitaines.
La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fui ravie de la résolution de son mari ; elle on aima davantage ces quatre enfants. Elle nomma la princesse, Bolle- Ktoile; son frère aîné, Petit-Soleil; le cadet. Heureux; lo fils de la princesse Brunette fut appelé Chéri. Ce donner était si fort au-dessus des deux autres par sa beauté, qu'encore ([u il n'eut ni étoile, ni chaîne, Corsini* l'aiinail plus que les autres.
80 l'eau QLl DANSK, LA POMMK QUI CHANTE
Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des faons tout petits; il en trouva le moyen, car la foret où ils demeuraient était fort spacieuse. Corsine ayant exposé ces jeunes faons du coté du vent, les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur donner à tetter. Corsine mit à leur place les enfants, qui s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Deux fois par jour, quatre biches venaient de compagnie jusque chez Corsine chercher les princes et L'i princesse, qu'elles prenaient pour des faons.
C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes.
Le corsaire et sa femme les aimaient si passionnément, qu'ils leur donnaient tous leurs soins. Cet homme avait été bien élevé : c'était moins par inclination que par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait épousé Corsine à la cour d'une princesse on son espi'it s'était heureusement cultivé : elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de désert, où ils ne subsistaient ([ue des larcins qu'il faisait dans ses courses, elle n'nvnit point encore oublié l'usage dn monde.
Ils ressentaient une grande joie de n'être plus dans l'obligation de s'ex})oser à tous les périls attachés au métier de corsaire; ils devenaient assez riches sans cela. De trois en trois jours il tombait, comme je l'ai déjà dit, des cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, (|ue Corsine allait vendre à la ville la pins j)roche, et elh^ en raj)portait indle gentillesses |)()iir ses quah'e marmots.
KT L OISEAl QUI IHT TOIT. SI
Quand ils turent sortis de la première enfance, le (Corsaire s'appliqua sérieusennent à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères dans leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut reconnaître par leur éducation ce présent des dieux, de sorte qu'après avoir rendu sa maison plus logeable, il attira cbez lui des personnes de mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui surprenait tous ces maîtres.
Le Corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre.
Ils étaient très unis entre eux; mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des sentiments plus vifs que les deux autres : dès qu'elle soubaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la satisfaire. Il ne la quittait presque jamais : lorsqu'elle allait à la chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et Heureux, qui étaient ses frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de respect. Klle remaripia celle dilTérence; elle en tint compte à Chéri, et l'aima plus (pie les autres.
A mesure qu'ils avançaient en Age, leur nuiluelle tendresse augmentait; ils n'en eurent d'abord (pu* du plaisir.
— Mon tendre frère, lui disait lîelle-Ktoile, si mes di'»sirs suffisaient pour vous rendre henreiix, sons seriez un (les plus grands rois de la \vv\v.
8*2 l'eau qli danse , la pomme qui chante
— Hélas! ma sœur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je goûte auprès de vous; je préférerais le plaisir de passer une heure où vous êtes, à toute l'élévation que vous me souhaitez.
Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient naturellement qu'ils en seraient ravis ; et pour les éprouver davantage, elle ajoutait :
— Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, dussè-je ne vous voir jamais.
Ils disaient aussitôt : — Vous avez raison, ma sœur, l'un vaudrait bien mieux que Tautre.
— Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne plus me voir?
— Sans doute, disaient-ils; il nous suffirait d'apprendre quelquefois de vos nouvelles.
Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières d'aimer, et elle sentait son cœur disposé comme les leurs : car encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait point de rester avec eux toute sa vie ; mais à l'égard de Chéri, elle fondait en larmes, quand elle pensait que leur père renverrait peutêtre parcourir les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée.
A quatorze ans, Belle -Étoile commença à se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères, de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les caresses de Chéri en étaient la cause ; elle lui défendit do chercher davantage les moyens de se faire aimer.
— Vous ne les avez que trop trouvés, hii disait-elle
KT l/oiSEAU QUI I>IT KHI. K,'?
iigréahloinenl, cl vous cHcs parvciui ;i me laiic inc.Un' iinr grande dilTércnce entre vous et eux.
Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui j>ailaii ainsi! Bien loin de diniinuer son empressement, elle raufï;mentail : il lui faisait chaciue jour une galanterie nouvelle.
Ils ignoraient encore jus(iu'où allait leur tendresse , lorsqu'un jour on apporta à lîelle-litoile plusieurs livres nouveaux. Elle prit le premier qui tomba sous sa niaiu ; cr'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé tandis qu'ils se croyaient frère et sœur; ensuite ils avaient été reconnus par leurs proches, et après des peines infinies, ils s'étaient épousés. Comme Chéri lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout linement, cl qu'il se faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle.
Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande in(|uiétude qu'il y vit une peinture naïve de tous ses sentiments; Belle-Étoile n'était pas moins surprise : il semblait que l'auteur avait deviné tout ce qui se passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la [)rincesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque elVort qu'elle pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était couvert. Chéri se faisait de son coté une violence inutile; il palissait, il changeait de couleur et de son de voix : ils soulTraieut l'un et l'autre tout ce que Ton peut soulïrir.
— Ah ! ma sceur, s'éeria-t-il eu la regardant Irisleuienl,