‹ La morale merveilleuseChapitre 26 sur 27 · I.K LAC. 1)K Ml AIU.KM. ^O'I · texte numérisé non relu

I.K LAC. 1)K Ml AIU.KM. ^O'I

— Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, et vois si elle est vn mon pouvoir.

Le roi re*:5arda du côté qu'elle lui indi({uait, et vit la reine et sa fille dans* le château de cristal, (|iii voirnait sans rames et sans gouvernail, comme une galère, sur le vif-argent.

Il pensa mourir de joie à cette vue.

Pendant qu'il cherchait le moyen de les joindre, la fée Lionne disparut.

Sans cesse il courait le long des bords du lac; mais, quand il était d'un côté, le palais transparent s'éloignait avec une vitesse incroyable, et les espérances du pauvre roi étaient toujours ainsi déçues. La reine, qui craignait qu'à la fin il ne se lassât, lui criait de ne point perdre patience; que la fée Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un véritable courage ne peut être rebuté par aucunes difficultés.

Là-dessus, elle et Mouffette lui tendaient les mains d'un air suppliant. Le roi se sentait pénétré de compassion; il jurait par le Styx et l'Âchéron de passer le reste de sa vie dans ces tristes lieux, plutôt que d'en partir sans elles. Jamais persévérance ne fut mise à une plus cruelle épreuve.

La terre pleine de ronces et couverte d'épines lui servait de lit ; il ne mangeait que des fruits sauvages plus amers que le fiel, et il avait chaque jour des combats à soutenir contre les monstres du lac.

Trois années s'écoulèrent ainsi sans ([uc le roi eût lieu

de se promettre aucun avantage. Enfin, un dragon affreux l'appela un jour, et lui dit :

— Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par votre manteau royal, par votre femme et par votre fille, de me donner un certain morceau à manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgré tous les monstres qui couvrent ce lac et qui gardent ce château de cristal, je vous promets que nous délivrerons la reine et la princesse Mouffette.

— Ah î cher dragon de mon âme, s'écria le roi, je vous jure, ainsi qu'à toute votre dragonienne espèce, que je vous donnerai à manger tous les morceaux du monde, et que je resterai à jamais votre humble serviteur.

— Ne vous engagez pas, répliqua le dragon, si vous n'avez pas envie de me tenir parole ; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en souviendriez le reste de votre vie.

Le roi redoubla ses j)rotestations, mourant d'impatience de délivrer sa chère reine.

Il monta donc sur le dos du dragon , comme il aurait monté sur le plus beau cheval du monde. Aussitôt les monstres se précipitent audevant de lui pour l'arrêter au passage : Ton n'entend que le sifflement aigu des ser])ents, le rugissement des

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bêtes féroces; mais leur rage est impuissante, et le roi arrive au cliâteau. Là, de nouveaux ol)stacles se j)résentent: des chauves-souris, des liiboux, des corbeaux, en défendent l'entrée ; mais le dragon avec ses griffes, ses dents et sa queue, met en pièces les plus hardis. La reine, de son côté, brise les murailles de cristal à coups de pieds, et des morceaux, elle se fait des armes pour aider son cher époux; ils sont enfin victorieux. Alors l'enchantement cesse à l'instant par un coup de tonnerre qui tombe dans le lac, et qui le met à sec. L'officieux dragon avait disparu comme tous les autres.

Sans que le roi pût deviner par quel moyen il avait été transporté dans sa ville capitale, il s'y trouva avec la reine et Mouffette, assis dans un salon magnifique, vis-à-vis d'une table délicieusement servie. Tous leurs sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse.

Il est aisé d imaginer que tous les plaisirs occupèrent cette belle cour : Ton y faisait des mascarades, des courses de bagues, des tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde. Entre ceux qui parurent les mieux faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage : il n'y avait d'applaudissements que j)our lui; chacun l'admirait, et la jeune Mouffette ne put s'em|)èchei' de rendre justice au mérite de Moufy.

Le roi dit à ce prince, qui lui demanda la main de s.i fille, que Mouffette était maîtresse de se choisir un mari, el qu'il ne la voulait contraindre en rien; mais (]u'il Iravaillàt à hii plaire, que c'était l'unique moyen d'être heureux. Le

prince fut ravi de cette réponse ; il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui était pas indifférent, et s'en étant enfin expliqué avec elle, elle lui dit que s'il n'était pas son époux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy, transporté de joie, se jeta à ses pieds, et la conjura dans les termes les plus tendres de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.

Il courut aussitôt à l'appartement du roi et de la reine, leur rendit compte de cet aveu de Mouffette, et les supplia de ne plus différer son bonheur. Ils y consentirent avec plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait être seul digne de posséder la merveilleuse Mouffette. Le roi voulut bien les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, où il était obligé d'aller donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutôt jamais parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à son retour. La princesse Mouffette ne put lui dire adieu sans répandre beaucoup de larmes : elle avait je ne sais quels pressentiments qui l'affligeaient. La reine voyant le prince accablé de douleur, lui donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, de revenir bientôt. Il lui dit :

— Madame, je n'aurai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que dans cette occasion : moji cœur y est trop intéressé pour que je néglige ce qui peut me rendre heureux.

Il partit en poste ; et la princesse Mouffette, en attendant son retour, s'occupait de la musique et des instru-

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inents qu elle avait a[)pi'is depuis quelques mois, cherchant ainsi à se distraire de son clia<:rin.

Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra, le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras :

— 0 mon enfant! s'écria-l-il; ô père infortuné ! ô malheureux roi !

Il n'en put dire davantage; la reine et la princesse, épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait; enfin il leur dit qu'il venait d'arriver à la cour un géant, se disant ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les monstres, venait demander la princesse Mouffette, afin de la manger en pâté; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables à lui donner tout ce qu'il voudrait ; et en ce temps-là on ne savait pas manquer à sa parole.

La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, et serra la princesse entre ses bras.

— L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer ma fille à ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous possédons. Père dénaturé, pourriez-vous donner les mains à une si grande barbarie.* Ah! je n'en peux soutenir la pensée : envovez-nioi ce féroce andjassadeur, peut-être que mon atlliclion le touchera.

Le roi ne répliqua rien : il fut parler au géant et l amena ensuite à la reine, qui se jeta à. ses pieds ainsi que sa fille, le conjurant d'avoir pitié délies, et de [)ersuader au dia-

gon de prendre tout ce qu'elles avaient et de sauver la vie à Mouffette; mais il leur répondit que cela ne dépendait point de lui, et que le dragon était trop opiniâtre et trop friand ; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie; qu'il leur conseillait en ami de faire la cho^e de bonne grâce, parce qu'il en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. A ces mots, la reine s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu qu'elle secourût sa mère.

Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais et dans la ville, que l'on n'entendit que des pleurs et des gémissements, car Mouffette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au géant, et celui-ci , qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à se lasser, et adressait des menaces terribles. Cependant le roi et la reine disaient :

— Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous dévorer, nous ne serions pas plus affligés; si l'on met notre Mouffette en pâté, nous sommes perdus !

Là-dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il consentait à la laisser vivre ; qu'au reste, ce neveu était beau et bien fait, (juil était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec lui.

Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés. La reine parla à la princesse ; mais elle la trouva

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t'riiillc (It^ rose : on soniVIanl dessus, jeu lais un cheval (|iii va vous transporter près d'elle.

Il parut aussitôt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois tètes; Tune jetait du feu , l'autre des bombes, et l'autre des boulets de canon. I^a Grenouille donna au prince une épée qui avait dixhuit aunes de long, et qui était plus légère qu'une plume ; elle le revêtit d'un seul diamant dans lequel il entra

comme dans un habit, et bien qu'il fut i)lus dur qu'un rocher, il était si flexible qu'il ne le gênait en rien.

— Parlez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez; quand vous aurez délivré la princesse, faites-lui savoir la part que j'ai prise à son salut.

— Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner toute ma reconnaissam-e; mais je me déclare pour jamais votre esclave très fidèle.

II monta sur le cheval aux trois tètes, cpii aussitôt se mit à galoper de ses douze pieds, et faisait plus de diligence (|ue trois des meilleurs chevaux, de sorte (jue ce prince arriva en peu de temps au haut de la montagne, où il \ii sa chère princesse toute seule et TalTreux dragon prèl à la dévorer. Alors le cheval vert se mit à jeter du feu, des bombes et des boulets de canon , qui déconcerlèreiit le monstre ; vingl coups de ces boulets lui enlamènMil un [nu

les écailles, et les bombes lui crevèrent un furieux, et voulut se jeter sur le prince; n dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, maniait comme il voulait, la lui enfonçai jusqu'à la garde, ou s'en servant comme d prince n'aurait pourtant pas laissé de sent sans l'habit de diamant qui était impénétrab Le roi et la reine commencèrent à sentir d quelques rayons d'espérance , car il était f naire de voir un cheval à trois têtes, à doi jetait feu et flammes, et un prince dans m mants, armé d'une épée formidable, venir ment si nécessaire , et combattre avec tant roi mit son chapeau sur sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d^un bâton, pour faire des signes au prince et l'encourager. Toute leur suite en fit autant. En vérité, il n'en avait pas besoin; son cœur tout seul et le péril où il voyait Mouffette suflisî nimer.

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vîintable blessure; fnais, ce qu'on aura peine i. ce qui est pourtant aussi vrai que le reste de ce ( qu'il sortit, par cette large blessure, un prir beau et le plus charmant que l'on ait jamai habit était de velours bleu à fond d'or, toutbrod< il avait sur la tête un petit morion à la grecqu( de plumes blanches. Il accourut aussitôt les b pour embrasser le prince Moufy.

— Que ne vous dois-je pas, mon généreux lui dit-il. Vous venez de me délivrer de la pli prison oii jamais un souverain puisse être ren avais été condamné par la fée Lionne, et il y que j'y languis. Son pouvoir était tel, que, propre volonté, elle me forçait à dévorer cette cesse; menez-moi à ses pieds, pour que je h mon malheur.

Le prince Moufy, surpris et charmé d'une ; étonnante, ne voulut céder en rien aux civi prince ; ils se hâtèrent de joindre la belle Moi rendait de son côté mille grâces aux dieux poi heur si inespéré.

Le roi, la reine et toute la cour étaient déjà au chacun narlait à la fois . Dcrsonne ne s'entci

l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la Grenouille était aussi belle que Taurore.

La reine s'avança vers elle, et la prit par une de ses petites pattes. Aussitôt la sage Grenouille se métamorphosa, et parut sous les traits d'une belle reine.

— Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse Mouffette. Son exemple est rare dans le siècle où nous sommes ; mais il le sera bien davantage dans les siècles à venir.

Elle prit aussitôt deux couronnes de myrthe qu'elle mit sur la tête des deux futurs époux, et, frappant trois coups de sa baguette, tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de triomphe , en mémoire du grand événement qui venait de se passer.

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