I.K LAC DE MF AUGEKT
— Quels sont donc les hommes ou les dieux qui vous protègent? lui dit-elle. Cette terre, toujours arrosée d'une pluie de soufre et de feu, n'a jamais rien produit qui vaille une feuille de sauge; j'apprends, malgré cela, que des herbes odoriférantes croissent sous vos pas! L'envie me prend d'avoir un bouquet des fleurs les plus rares; songez à me le procurer au plus tôt, sinon.. ..
La reine se prit à pleurer : l'impossibilité de trouver des fleurs la mettait au désespoir.
Elle s en retourna dans sa maisonnette; son amie la Grenouille y vint :
— Que vous êtes triste! dit-elle à la reine.
— Hélas! ma chère, qui ne le serait? La fée veut un bouquet des plus belles fleurs : où les trouverai-je? H y va cependant de ma vie, si je ne la satisfais.
— Aimable princesse, dit gracieusement la Grenouille, il faut tâcher de vous tirer de l'embarras où vous êtes. Il y a ici une chauve-souris, qui est la seule créature avec {[ui j'aie lié commerce; c'est une bonne personne; elle va plus vite que moi, je lui donnerai mon chaperon de feuilles de roses ; avec ce secours, elle vous trouvera des Heurs.
La reine lui fit une profonde révérence, car il n'y axait pas moyen d'embrasser Grenouillette.
Gelle-ci alla aussitôt parler à la chauve-souris, ([ui, (pielques heures après, arriva cachant sous ses ailes des ileurs admirables. La reine les porta bien vite à hi mauvaise fée, qui demeura encore plus surprise qu'elle ne
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l'avait été, n<; pouvant comprendrf |)ar (\uv.\ îiiiiacle la reine était si bien servie.
Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper. Elle communiqua son envie à la bonne drenouille, qui lui dit :
— Madame, permettez-moi, avant toutes choses, que je consulte mon petit chaperon , et nous agirons ensuite selon ses conseils.
Elle le prit, et l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins de c^enièvre, des câpres et deux petits pois verts ; elle coassa cinq fois, puis la cérémonie finie, remettant le chapeau de roses, elle commença de parler comme un oracle.
— Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de soitir de ces lieux; vous y donnerez le jour à une princesse charmante. Ne vous mettez point en peine du reste : le temps seul peut vous soulager.
— Tout au moins, lui dit la reine, ne m'abandonnez pas. L'honnête Grenouille la consola le mieux qu'elle put et
lui promit son assistance.
Mais il est temps de parler du roi.
Pendant que ses ennemis le tenaient assiégé dans sa capitale, il ne pouvait envoyer des courriers à la reine : cependant ayant fait plusieurs sorties, il les obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cette victoire, que celui de pouvoir aller quérir la reine sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses olViciers n'ayant osé l'en avertir.
Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi qu'elle était morte subitement. A ces funestes nouvelles, il pensa mourir lui-même de douleur.
EPENDANT le Ciel (loiina g^/;>^ à la reine une petite
^^^^^t princesse qui fut nom- ^E:^ mée MoulTette par la bonne Grenouille, sa marraine, i;;^ Celte enfant, mer-
/\ [\) veille de beauté, avait à peine six mois, lorsque sa mère, en la refi^ardant un jour avec une tendresse mêlée de pitié, s'écria :
— Ah ! si le roi te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de joie! que tu lui serais chère! Mais peut-être, en ce moment même, commence-t-il à m'oublier; il me cioil perdue à jamais.
La Grenouille, la voyant pleurer ainsi, lui dit :
— Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux; le voyage est long et je chemine lentement; mais enfin un peu plus tôt ou un peu plus tard, j'espère arriver.
Cette proposition fut agréée avec empressement et avec reconnaissance.
La reine écrivit avec son sang sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre, ni papier. Elle priait le roi de croire en toutes choses la bonne Grenouille qui allai I l informer de ses nouvelles.
Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y avait depuis la plaine noire, où elle laissait la reine, jusqu'au monde, et elle demeura une autre année à faire confectionner son équipage, car elle était trop fi ère pour vouloir paraître à la cour comme une méchante grenouille de marécages. Elle fit construire une litière assez
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grande pour mettre commodément deux œufs ; ce carrosse était couvert d'écaillé de tortue en dehors et doublé en peau de lézard. Notre voyageuse avait pris pour filles d'honneur cinquante de ces petites grenouilles vertes qui sautillent dans les prés ; chacune était montée sur un escargot; plu-
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sieurs rats d'eau, vêtus en [)a}^es, précédaient les limaçons, auxquels elle avait confié la ^arde d(^ sa personne. Comme elle était un peu coquette de son naturel, elle se crut ohli- ^ée de mettre du rouge et des mouches ; l'on dit même qu'elle était fardée; mais ce qu'il y a de certain, c est q^ie rien n'était plus joli que son petit chaperon de roses, toujours fraîches et épanouies.
Elle demeura sept ans à faire son voyage ; enfin elle arriva proche de la ville où le roi faisait son séjour. Elle fut bien surprise de ne voir partout que des danses et des festins; on riait, on chantait; et plus elle approchait de l;i capitale, plus elle trouvait de joie et de jubilation. Son équipage singulier surprenait tout le monde : chacun la suivait, et la foule devint si grande lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à parvenii' jusqu'au palais.
Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé iléchir par les prières de ses sujets, et il allait se remarier à une princesse moins belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort agréable.
La l)Oime Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi, suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience : le monarque, sa liancée et tous les princes avaient trop d'envie de savoir 1»* sujet de sa venue poui' ne pas l'accueillir avec empressement.
— Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je \ous apporte vous donnera de la joie ou de la peine : je \ iciis nous parler de la reine, que aous senddez as oii- oubliée.
/iOO LE LAC DE VIF ARGENT.
— Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi en versant quelques larmes qu'il ne put retenir; mais il faut que vous sachiez, gentille Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent : il y a neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier , il a fallu céder à leurs vœux et j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me paraît digne de partager mon trône.
— Mais la reine n'est pas morte, reprit vivement Grenouillette; voici une lettre écrite de son sang, qu'elle m'a chargée de vous remettre , en vous annonçant que vous avez une fille plus belle que le jour.
Le roi prit le billet, le couvrit de baisers et l'arrosa de ses larmes; puis il le fit voir à toute l'assemblée.
La princesse liancée , et les ambassadeurs chargés de voir célébrer son mariage, faisaient triste contenance.
— Comment, sire, dit un de ceux-ci, pouvez-vous sur les paroles d'une petite crapaudine rompre un hymen si solennel?
— Monsieur l'ambassadeur, répliqua la Grenouille, cessez vos insultes, et puisqu'il faut ici me faire connaître, allons, fées et génies, paraissez.
Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lézards, et elle à leur tête, parurent en effet ; mais ils n'avaient plus la ligure de ces petits vilains animaux : leur taille était haute et majestueuse, leur visage agréable, leurs yeux plus brillants que les étoiles ; chacun portait une couronne de pierreries sur sa tête, et sur ses épaules un manteau de velours, doublé d'hermine.
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— J« VOUS {ivoiic, madaiiu* la (ii'eiiouillc, dil le roj, iun-^ si je ne croyais pas ma reiiiiiie iiiort(f, il n'y a licii an inonde que je ne fisse pour la revoir.
— Eh bien î voici une bague qui vous fournira les niovens (le parvenir jusqu'à elle, et de parler à la fée Lionne qui la retient prisonnière.
Le roi partit sans vouloir être accompagné de personne, et fit des présents très considérables à la Grenouille.
— INe vous découragez point, lui dit celle-ci : vous aurez de terribles dilïicultés à surmonter; mais j'espère que vous réussirez dans votre entreprise.
Le roi, consolé par ces promesses, ne prit point (Vautre guide que sa bague pour aller trouver sa femme.
L'officieuse bague le conduisit dans l'obscur séjour où la reine languissait depuis tant d'années : il ne fut pas médiocrement surpris de descendre jusqu'au centre de la terre; mais tout cf^ qu'il y vit f étonna bien davantage. La fée Lionne, ipii n ignorait lien , savait le
jour et riieure qu'il devait arriver : que n'aurait-elle pas fait pour que le destin, d'intelligence avec elle, en eût ordonné autrement? Mais elle résolut au moins de combattre son pouvoir à l'aide de la magie.
Elle bâtit au milieu du lac de vif argent un palais de cristal, y renferma la pauvre reine et sa fille; ensuite, elle harangua tous les monstres de cet affreux séjour.
— Vous perdrez cette belle princesse, leur dit-elle, si vous ne vous intéressez avec moi à la défendre contre un chevalier qui vient pour l'enlever.
Les monstres promirent de ne rien négliger de ce qu'ils pouvaient faire : ils entourèrent le palais de cristal; les plus légers se placèrent sur le toit et sur les murs; les autres aux portes, et le reste dans le lac.
Le roi, étant conseillé par sa fidèle bague, alla d'abord à la caverne de la fée; elle l'attendait sous sa fio;ure de lionne. Dès qu'il parut, elle se jeta sur lui; mais il mit l'épée à la main avec une bravoure qu'elle n'avait pas prévue; et, comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la lui coupa d'un seul coup. Elle poussa un grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, lui mit le pied sur la gorge, et lui jura qu'il fallait tuer.
Malgré son indomptable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.
— Que me veux-tu? lui dit-elle; que me demandes-tu?
— Je veux te punir, répliqua-t-il lièrement, d'avoir enlevé ma femme; et je veux t'obliger à me la rendre, ou je t'étranglerai tout à l'heure.