La morale philosophique
L^ morale philosophique est-elle nécessairement ennemie de toute morak religieuse ?
Oui, si elle croit toutes les reli'gions égaleineat fausses; non, si elle en connaft une vraie pour elle : car il est évident que, dans ce cas, eBe voudra être d'accord avec cette religion, et qu'elW sera religieuse dans le sens le plus positif.
Dans un sens plus large encore, on doit qualifier de religieuse toute morale qui se fonde sur un ordre de choses voulu de l'Etre moral par excellence, sur le bien suprême, ou l'idéalité pure et absolue. Si indépendante qu'une philosophie se dise de toute religion positive, du moment où elle fonde sa morale sur Dieu, elle ne saurait, sans une inconséquence extrême, ne pas se subordonner tout entière au point de vue religieux. Or c'est là ce que doit faire la morale la plus jalouse de la pureté de son caractère philosophique,, et si elle se rattache à Dieu, elle peut à très-juste titre se dire essentiellement religieuse. Sans doute ,^ si elle est fille de \i\ raison, elle a sa sanction là où est s<^n origine. Toutefois, la raison huBOraine n'est que la
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fille de )a .raison absolue, que la raison divine manifestée et réfléchie, et à ce titre la morale philosophique est en dernière analyse de même origine et de même nature que la morale essen* tiellement religieuse.
On Ta proclamée supérieure. «Seule, a-t*on dit^ elle est F^déalité pure, la perfection absolue. Toute morale religieuse, déduite d'un système positif, est teinte des nuances de ce système ; née en un temps donné, issue d'une civilisation naiio* nale, elle ne saurait être autre chose qu'une théorie»empreinte de couleurs locales et de tendances particulières. La morale philosophique, au contraire, planant au-dessus de tous les temps, de tous les lieux et de tontes les nationalités, (.*t ne professant que ce qui est éternel, universel et absolu, est étemelle, universelle et absolue. KUe est parfaite, en un mot. »
C'est bien ainsi que nous Tentendons, et nous ne voudrions pas en enseigner une autre. Seulement nous faisons sur cette conception idéale une double profession. D'abord, c'est réellement une conception toute idéale, car noi^ seulement il se peut que la morale philosophique ne soit pas toujours parfaite, mais qu'ellt? soit souvent peu avancée, erronée et grossière. Nous sommes même obligés de dire que cela est : l'histoire de lamœ'ale le proclame sur chacune de ses pages, et aujour-
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d*hui encore il surgit des doctrines de mœurs, les unes très-fausses, les autres très-pauvres. Ensuite, il peut y avoir une morale religieuse aussi parfaite et aussi pure que la morale philosophique, puisqu'elle peut être prise à la source suprême. Et comme de fait celle qui gouverne la portion civilisée de notre race s'attribue cette -origine, il faudrait, avant de pouvoir la dire inférieure, prouver qu'elle se trompe, et avant de pouvoir dire la morale philosophique supérieure, prouver encore qu elle ne se trompe pas : deux preuves, dont Tune est aussi difficile à fournir que l'autre.
En effet , l'opinion que la morale philosophique est non-seulement supérieure à la morale religieuse,^ mais parfaite en tant qu'éternelle, universelle et absolue, est, je ne dis pas une illusion, mais une espèce de conception idéale.
La morale rationnelle est éternelle, sans doute, mais elle fait son apparition dans le temps, comme la morale religieuse, et il ne serait pas difficile de prouver que presque partout celle-ci a paru la première. Il n'est donc pas juste de dire qu'elle n'est pas éternelle au même sens que la morale philosophique.
On dit, en second lieu, la morale philosophique plus universelle que la loi religieuse, et celle-ci toujours limitée à une nation ou à un certain
nombre de nations. Cela est vrai île certaines formes, mais ne Test pas d'autres. La morale chrétienne, par exemple, non-seulement plaît à la diversité des nations et des rares de l'espèce humaine, mais elle présente tous les caractères de l'universalité. Dans ses préceptes, elle fait si complètement abstraction des temps et des lieux, qu'elle se pose, non pas seulement comme loi de l'humanité, mais de tous les êtres moraux du monde.
On dit enfin que la morale philosophique est seule absolue.
Est-ce dans le sens de l'indépendance ou dans le sens de la perfection qu'on entend le root?
D'abord, la morale philosophique n'est indépendante ni des temps, ni des lieux, ni de la morale religieuse, puisqu'elle n'est jamais indépendante de l'état où se trouve la théologie. La science positive de Dieu est la plus grande puissance spirituelle qui se trouve dans le sein d'une nation ; elle y exerce toujours une influence profonde sur la philosophie des mœurs. Cela est si vrai que la morale du philosophe musulman est musulmane ; celle du philosophe juif, juive ; celle du philosophe chrétien, chrétienne. Et elle porte ces empreintes lors même qu'elle veut en offrir une autre : la morale du Télémaqtie est celle d'un docteur de l'Eglise, malgré le langage antique et
les fictions polythéistes dont elle s'enveloppe avec tant d'art. Sans doute la morale philosophique se conçoit très-indépendante en théorie, mais en fait, et partout où il y a des religions acceptées, elle subit de leur part Tinfluence la plus profonde,
Kant, qu'on cite comme le type du pur métaphysicien des mœurs, 6»t hri-même moi*aliste chrétien ; si hostile qu'il soit au dogme, il v«ut que tous les textes sacrés reçoivent «ne interprétation morale.
11 y a plus. Le juif Spinoza est càrétien dans son éthique plus qu'il ne sait.
Si indépendante que se croie donc la philosophie des mœurs, aujourd'hui encore la morale religieuse, la morale théologique la domine généralement, et non j^as seulement dans les habitudes ordinaires, mais dans les théories scientifiques ; et non pas seulement dans certains pays, mais partout, là même oii, dans la spéculation, la philosophie morale se pose imdépendante de la théo- *logie. A lairéritéyil se présente des apparences contraires là où tout parait dominé par la philosophie, même la morale et la religion; mais dans les mœurs comme dans la littérature, les idées religieuses exercent le véritable empire. Ce sont elles qui inspirent la philosophie, et la morale qui règne en puissance souveraine est celle de l'Evangile. La France est peut-être le pays où ce
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phénomène se présente d'une manière plus frappante; car^ plus en théorie la philosophie sy dessine indépendante dans la région éclairée, plus, en fait, dans toutes les régions, la science des mœurs est gouvernée par la religion. Il esi très-vrai que le monde marche dans le sens du développement philosophique, et les notions fournies par la raison, évidentes pour toutes les intelligences, sacrées pour toutes, prennent une autorité toujours plus grande, un attrait supérieur. Cela n'a lieu néanmoins que dans des limites très-restreintes, dans l'élite de l'humanité et sans que s'en affaibhsse l'empire des idées reli^ gieuses. Dans l'immense majorité, les idées rationnelles n'acquièrent et ne conservent de crédit que par la religion. Où celle-ci ne subsiste plus, ceUes-là cessent d'exercer leur ascendant, leur évidence n'est plus recc^nnue, leur valeur n'est plus comprise. Mais la même assistance de la part de la philosophie est une nécessité pour la morale religieuse. Les lumières de la raison el les échos de la conscience sont toujours l'appui le plus efficace de cet enseignement. Qu'on ne le nie pas. Elles lui rendent des services plus considérables. Ï31es l'empêchent de s'altérer. Elles lui servent de contrôle, de critérium. Et que d'époques où, sans elles, dans toutes les couches de la société, la morale religieuse serait incertaine.
obscure et faible, égarée par le fanatisme, faussée par la superstition ! Cela est si vrai que partout où règne une bonne philosophie morale, règne aussi une bonne théologie. Et réciproquement, si exclusive que paraisse ou la morale philosophique ou la morale religieuse, partout où se trouvent de véritables lumières de foi et de philosophie, les deux rivales sont des sœurs faciles à distinguer Tune de l'autre, mais difficiles à séparer. Cela est tout simple. Le moraliste, si décidé quil soit comme théologien à ne puiser qu'aux sources religieuses, ne saurait faire abstraction de son éducation, de F esprit de son temps. De même le philosophe, si métaphysicien et si décidé qu'il soit à ne puiser qu'aux sources rationnelles, ne pourrait faire abstraction des traces que laisse dans l'esprit humain le travail de dix-huit, siècles. Le christianisme et la philosophie sont mêlés et confondus au point qu'il est désormais difficile de les séparer en théorie, impossible en pratique. L'auteur des deux, qui nous a faits chrétiens, comme il nous a faits philosophes, n'en a pas voulu la séparation. Il nous a même donné la raison avant de nous donner la révélation, et pour recevoir celle-ci. Si la philosophie s'est accrue de beaucoup d'idées religieuses, la morale religieuse à son tour s'est enrichie de beaucoup d'idées de la philosophie.
Tel qui combat la première et croit Tiiumoler à sa pensée pieuse, en est tout plein. La même raison étant donnée à l'homme pour la morale naturelle et la morale révélée, et cette raison étant un seul et même reflet de la raison suprèlne, rindépendance proclamée au nom de Tune ou de l'autre ne saurait être qu'une abstraction. L'homme est essentiellement religieux dans la nature de son être, et le moraliste est l'homme par excellence : la séparation de sa pensée philosophique d'avec sa pensée religieuse est une abstraction. ËS4-C0 quant à la perfection qu'on dit la morale philosophique absolue ? ^ On dit que longtemps imparfaite elle est aujourd'hui plus avancée que la morale religieuse. On croit le montrer dans l'histoire des beaux siècles d'Athènes et de Rome, dans celle des Etats modernes pendant les trois derniers siècles; car on se plaît à dire que ces beaux âges sont dus au règne de la morale rationnelle, que les plus grands progrès de l'humanité sont nés de son émancipation et de la suprématie conquise au nom de ses lumières. Souvent même on nous présente l'histoire des derniers temps comme une sorte d'insurrection contre la morale et la politique religieuse, comme le glorieux triomphe des principes de la morale philosophique sur l'abas, la tradition et le despotisme.
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Mais ou l'on sait mal, ou Ton s'expli^jae mal. Les principes qui commencent à se faire jour à Forigine de ces siècles et à triompher sur leur fin, sont précisément ceux du christianisme entendu comme il doit l'être, et s'ils sont aujourd'hui ceux de la raison, la morale chrétienne y a plus fait que tout le reste. Depuis longtemps inscrits dans les eod<ed chrétiens, la raison les voit avec plus de clarté de nos jours ; ce n'est pas, toutefois, qu'elle les ait découvertes, c'est qu'enfin elle les eompi^nd, grâces aux effets d'ensemble du christianisme, le promoteur le plus patient et le plu» irrésistible du progrès moral. N^a^moins, ne disons pas que la raison moderne a puisé tous cgs grands principes dans les saints codes ; qu'avant l'Evangile ils étaient inconnus, même chez les -nations les plus éclairées. Cela peut être affirmé de quelques-unes de ces théories, de l'illégitimité de l'esclavage, du droit de tout être moral à la liberté de sa volonté et à la responsabilité de sa personne, du droit non moins sacré de la manifestation des convictions religieuses et de la pratique de tous les cultes ; ces principes sont enfants de la foi chrétienne; mais d'autres ont été professés ou entrevus ailleurs aussi. Ce serait un tort de vouloir les revendiquer à l'Evangile seul, mais c'en serait un j3lus grand que de vouloir lui disputer ses mérites incontestables, de prétendre,.
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par i^sempie, qu* avant lui on a proclamé la Hberié ëe eoaseienco. Sans doute la conscience humaine a toujours pressenti ce droit, puisqu'elle y a toujours aspiré; mais nul ne Ta formulé avant les moralistes chrétiens, nul ne Ta proclamé. Les plus beaux droits de 1* humanité ont commencé par ckoquer, ont choqué longtemps la civilisation et ne B&ai devenus populaires que par le chrutîanism«. Cela est si vrai que, s'iheùt été assez heureux pour se faire accepter tout entier dès sa naissance, ces droits^ qui n'ont pas encore pré* valu partout, auraient triomphé il y a longtemps.
FautHil oonchnre de cela que la morale pliilosophique doit cesser d'exister là où le christianisme est compris dans toute sa pureté ?
La philosophie, forte de sou droit, repousserait toute conséquence qui viehdrait à le nier, et l'histoire la repousserait avec elle en montrant que, partout , la morale de la raison est nécessaire au sein de la religion. Et elle a toujours existé plus ou mmns libre comme la pensée humaine ; partout à côté de la morale sacerdotale se trouve une morale philosophique plus mobile, plus spontanée, et partout elle est plus pure , sinon mieux pratiquée. Les morales religieuses de l'antiquité sont toutes plus imparfaites que les morales philosophiques du temps ; et malgré la supériorité de la morale chrétienne, l'obscurité se reproduirait encore
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si, ce qui est impossible, la morale philosophique venait à faire défaut dans l'ensemble de nos lumières, de nos richesses spirituelles.
On a trop exalté la philosophie, on peut trop rabaisser. On Fa souvent fait et on le fait encore; mais les déclamations, qu'elles soient dirigées contre la morale philosophique ou contre la morale religieuse, se valent parfaitement les unes les autres. Elles ne ^portent d'ordinaire que sur des torts qu'on crée. C'est ainsi qu'on a dit que la morale philosophique , même émanée de la raison suprême, manque de cette sanction que donne la foi positive, de l'autorité qu'elle confère. Et, si l'on veut dire tout simplement que la religion fait accomplir des sacrifices que la philosophie n'oserait pas même prescrire , cela n'est pas contesté. Mais si l'on veut dire que la morale philosophique manque de toute autre sanction que la sienne propre, et nier qu elle a son enthousiasme et ses sacrifices à elle, on ignore deux grands* faits. D'abord, une science qui émane du sein de Dieu, qui prend en lui toutes ses lois, qui n'est que la science de l'ordre du monde imposé à tous les êtres moraux , et qui ne trouve que dans cet ordre, la solution des plus graves énigmes, ne saurait manquer elle-même de cette autorité divine qu'elle constate partout ailleurs. Ensuite, la morale philosophique a pour elle l'autorité et
Tempire qu'exercent sur Thomnie les plu» vive», les plus saintes et les plus irrésistibles inspirations de l'àme , l'enthousiasme qu'inspire le bien et l'énergie que donnent des passions noblement conduites et saintement satisfaites.
On objecte encore que la morale philosophique n'est accessible qu'aux intelligences d'élite. Mais s'il est peu d'élus, il est beaucoup d'appelés, et toutes les intelligences normales sont en état de saisir ce qui est parfaitement clair. Or dans la règle les intelligences sont normales et la morale philosophique est claire. Car ce n'est pas la morale des philosophes, c'est celle de la nature humaine. On a dit , il est vrai , au sujet de la morale d'un philosophe, de Platon, qu'elle est une morale pour les philosophes , l'auteur affirroant qu'eux seuls sont capables de la véritable vertu. Il est encore vrai que, selon Platon, on ne peut pas être vertueux sans l'intuition pure du bien. Mais d'abord toute saine intelligence peut concevoir cette idée ; en second lieu, la morale d'un philosophe , celle de Platon même , n'est pas la morale philosophique.
On a fait contre la philosophie morale l'objection contraire. Elle a vieilli; elle est restée en route ; elle est dépassée. « Elle n'est pas encore parfaite dit M. Manzoni, tandis que la morale chrétienne est parfaite. Imaginez un sentiment de perfec-
tion quelconque, il se trouve dans TEvangile : exaltez les désirs de Tânie, la plus pure des passions personnelles , jusqu'à l'idéal lé plus sublime du beau moral, ces désirs ne dépasseront pas la région de l'Evangile. » Et cela est vrai ; mais la morale philosophique est-elle justement appréciée quand cet écrivain l'accuse de reposer tout entière sur une base fausse, la conviction morale ? Une simple conviction serait assurément une base fausse ; la conviction est individuelle, relative, variable ; rien de cette nature , de ce caractère ne peut faire la base d'une théorie éthique : mais ce n'est pas celle de la morale philosophique. C'est à tort qiie, pour faire honneur à la philosophie morale , un écrivain qui, d'ailleurs, n'est pas philosophe, Sismondi , affirme « qu'elle a ses bases dans la raison et dans la conscience ; qu'elle porte avec elle sa propre conviction , et qu'après avoir développé l'esprit par la recherche de ses principes , elle satisfait le cœur par la découverte de ce qui est vraiment beau, juste et convenable. » Ce n'est point parce qu'elle développe l'esprit ou satisfait le cœur que la morale philosophique est convaincante, c'est parcf» qu'elle est l'expression scientifique de hi loi du bien. Ce n'est point parce qu'elle a ses bases dans la raison et dans la conscience humaine qu'elle est vraie et pure, c'est parce qu'elle est de par Dieu, Nous
Favons déjà dit , la raison qui est la source de la morale , ce n est ni la raison individuelle , ni même la raison impersonnelle qui se révèle dans l'universalité des intelligences au sein des nations le» plus éclairées, c'est la raison divine. Déclamer contre la morale philosophique, parce qu'entre ses formes nombreuses il en est de tr^s-imparfaites, ce qui prouve tout au plus que des moralistes se sont trompés , est aussi insensé que de déclamer contre la morale chrétienne, par la raison qu elle a souvent été altérée profondément. M. Manzoni le sait bien, puisqu'en dépit de cette sortie de pur entraînement, il en appelle hii-méme à la philosophie morale, et à cet idéal, ce type du beau éthique qui est l'œuvre de la raison.
En général il est d'autant plus facile d'être injuste pour la morale philosophique, que sa conception idéale n'étant pas encore réalisée, la diversité de ses formes et de ses systèmes est plus grande. Elle a cela de commun avec la morale religieuse comme avec la morale populaire.