‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 2 sur 30 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR

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dans rhomuie, ti'ouve en Dieu sa suprême conception.

L'étude de Tidéalité et de la loi n'est que le prodrome de la morale. Son véritable objet est la réalisation du bien ; son but essentiel e«t la perfection des êtres faits pour la réaliser.

La morale est donc pour l'homme la science d'une éducation propre ou d'une transformation volontaire qui doit aboutir à la perfection. Et puisque, pour connaître le bien et ses règles absolues, il faut puiser où se puise toute science souveraine, là où est aussi le vrai pur, où est le beau absolu ; puisque l'étude du contingent ou du relatif ne donne pas l'idéal ; puisque le parfait ne se trouve ni dans la raison subjective, ni dans la raison impersonnelle, qui ne sont que des reflets ; puisqu enfin le bien suprême ne se prend que dans l'intelligence suprême, on peut définir la morale la science des lois divines appliquées à la nature humaine.

Les définitions de la morale peuvent varier, mais elles n'affectent ni sa nature ni son objet, qui sont d'une grande évidence. Il est des moralistes qui ne s'arrêtent plus à la définir. Il est des définitious- qui éblouissent plutôt qu'elles n'éclairent, témoin celle d'un moraliste moderne pour lequel « l'éthique est, dans sa conception générale, la science de l'esprit absolu en tant

LA MORALE. l\

<}u*il réalise en une réalité infime sa ronncienct^ ai>solue. »

La morale est facile à saisir. Si sou idéalité et sa loi se trouvent en Dieu, son objet, son point de départ, sa mission et ses moyens se trouvent dans rhomme.

En effet, si la morale prend ses plus hautes conceptions dans la science de Dieu, dans la théologie, elle est eMentiellcmeat assise sur la science <1« rhomme, sur l'anthropologie.

De même qu'elle n est pas toute la science de IXeu, elle n*est pas toute la science de l'homme. Elle ne s'occupe que de nos mœurs, 'hOy}. De là le nom de Éthique, 'H6ue»}, que les écoles grecques ont donné à cette étude ; nom que des moralistes modernes donnent encore les uns à la morale spéculative, les antres à la morale pratique, d'autres encore aux àtmx réunies. Ne cherchant dans nos «MBurs 4fue notre moralité, le but ou les fins de notre mii^km morale, <et dirigeant les facilités ou les dis- ^sitîons naturelles que nous apportons à cette tipu%T«, embrassant tout ce qui est du domaine du hden, la morale écarte le reste.

Quand on oppose le monde moral au monde matériel, quand on distingue le physique et le moral de Ihommey on donne aa mot moral une étendue qui dépasse celle de la philosophie des mœurs, lielle-ci n'emhrass<' que les habitudes morales.

On fait quelquefois une objection toute scolas-^ tique, on dit que Tensemble des règles de conduite de r homme ne constitue pas une philosophie, et Ton s'appuie sur Aristote, qui combat la théorie des idées enseignées par Platon, nie ridée du souverain bien, et conteste à la morale le rang d'une science rigoureuse. Cela est étrange de la part d'un philosophe, et cela ne s'explique pas plus que l'assertion du même moraliste, qu'il ne convient pas d'enseigner la morale aux jeunes gens ni à ceux qui sont encore sous l'empire des passions, quel que soit leur âge. D'autres aussi prennent la morale pour un collier de règles de conduite, telles qu'en donnaient les sept sages, ou pour un assortiment de maximes, comme La Rochefoucauld, ou une galerie de Caractères comme Théophiraste'et La Bruyère.

Ceux qui la comprennent comme une science sont tentés de la proclamer la science des sciences.

En effet, elle traite des devoirs suprêmes de l'homme au nom des vérités suprêmes; et le^ conséquences déduites de ses principes forment un ensemble étroitement lié, une vraie science.

On y distingue deux parties.

L'une, plus »péculative, constate dans l'univers un ordre moral, et, dans l'homme, des facultés qui y correspondent. L'autre, plus pratique, considère les devoirs de l'homme comme membre de

Tunivers et dans ses rapports avec Dieu ; comme membre d*une famille, d'un Etat, de rhumanité, et dans ses rapports avec ses parents, ses concitoyens, ses frères ; comme individu ou personnalité libre ayant à remplir des devoirs généraux qu'on appelle assez singulièrement devoirs envers lui-même. L'une est la conception de Tidéalité, l'autre l'application. Seulement il s* agit, dans celleci-même, non pas de ce qui est pratiqué, mais de ce qui doit l'être; ce qui l'est, la réalité est-si défectueuse qu'elle n'est pas, il s'en faut, l'application de l'idéalité. C'est toutefois à elle qu'il faut s'attacher avec la plus énergique persévérance. L'idéalité, si absolue, si souveraine, si universelle qu'elle fût, ne serait qu'une conception illusoire, qu'une abstraction inféconde, n'était l'application. La morale ne prend corps que par la pratique. Et ceci n'est que trop vrai : les époques oh la science est la plus belle, la théorie la plus riche, ne sont presque jamais celles où les mœurs sont les plus fortes et les plus pures.

Les définitions, les divisions et les terminologies de la morale varient sans pesse, ainsi que l'importance de chacune de ses parties et les principes mêmes qui leur servent de base. Mais l'ordre moral du monde ne change pas; c'est notre connaissance de cet ordre , c'est notre science seule qui change.

Aux époques de grands développements dane le sein de Thumanité, de grandes révolutions dans la vie des peuples, on voit une grande diversité de théories se succéder rapidement. Et suivant que le développement général est plus religieux, plus philosophique, plus politique ou pkis littéraire, les théories qui prévalent port»ent tel cachet ou tel autre. Cette diversité doit fixer un instant notre attention.

Toute théorie morale, pour être acceptée de la raison, doit être d'une pureté absolue, d'une durée éternelle, d'une application universelle; telle en un mot que son autorité comme règle de conduite soit la même pouri;ous les êtres moraux, dans tous les temps, dans tous les lieux, quels que soient leur condition, la supériorité ou l'infériorité de leur rang, le degré de leur développement spirituel.

Toute doctrine morale prise à la source suprême a nécessairement ce triple caractère : elle est souveraine, universelle et éternelle, comme l'Etre absolu en qui elle vit. Prise ailleurs, elle a ces trois imperfections : elle est secondaire, et point souveraine; elle est temporaire, et point éternelle; elle est particuUère, individuelle ou nationale, et point universelle. Née dans la seule intelligence humaine, autorisée ou inspirée par elle seule, la morale est livrée aux ténèbres de

notre esprit, aux faiblesses do notre raison ; elle dépend de toutes les évolutions du développement humain au lieu de les dominer toutes. La morale n'est pure qu'autant qu'elle domine, ou en d'autres termes, qu'autant qu'elle n'est pas dominée. Pour être pure, il n'est pas indispensable que sa forme soit parfaite, mais il est nécessaire que son principe soit idéal, qu'il soit pris au sein de la vérité et de la perfection absolue, en Dieu. Le prendre dans l'homme, dans sa raison, et prétendre se l'imposer k soi-même et au monde moral tout entier. Dieu compris, c'est se tromper du tout au tout, c'est professer la morale sous une de ses formes les plus défectueuses.

La morale a trois formes générales, suivant qu'elle est prise par la philosophie au fond de la raison, ou par la théologie au cœur de la religion, ou par le sens commun des peuples au sein des lumières qui régnent.

Morale religieuse, morale philosophique, morale miste, voilà les trois grandes formes; mais chacune d'elles en embrasse plusieurs autres.

' i» ^^ La moraU religieuse.

En effet, la morale religieuse n'est qu'un nom générique; car toute morale émanée d'une religion positive est autre, empreinte des carac-

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tères d'un système donné : elle est juive ou chrétienne^ musulmane ou païenne, chvioise ou grecque.

Puis il y a des nuancées enrore dans chacune de ces nuances. La morale chrétienne, par exemple, est ou purement évangélique, c'est-à-dire prise dans TEvangile seul, ou bien biblique, c'est-à-dire prise dans la totalité des textes sacrés, y compris ceux du judaïsme. Or les nuances entre la morale de l'Ancien et celle du Nouveau- Testament sont très-sensibles, car elles constituent les unes la morale juive, les autres la morale chrétienne. Rigoureusement prise, celle-ci se borne aux textes du Nouveau-Testament, et l'on ne saurait qualifier de chrétien ce qui est antérieur à Jésus-Christ qu'autant qu'on y voit une préparation au christianisme. Il faut aussi, en sens rigoureux, distinguer la morale évangélique, qui est celle des Evangiles, de la morale chrétienne complète qui, embrassant les textes apostoliques, est plus développée que la première, si peu qu'elles diffèrent de principes.

De l'une et de l'autre se distinguent des développements ultérieurs et d<$s formes nouvelles d6 la morale chrétienne : la morale théologique ou la doctrine des mœurs systématisée par les théologiens; la morale ecclésiastique ou celle qu'on enseigne dans les écoles du clergé: la morale ca-

suistique ou celle que^ pour assurer Tédacation pratique des ministres de la religion, on puiso surtout dans les docteurs de TEglise qui ont fait' une étude spéciale des cas de conscience.

Ce n'est pas tout, la morale religieuse offre autant de nuances qu'il y a de communions diverses dans la même religion, ou de congrégations dans la même Eglise.

Ce fait se produit jusque dans le sein des communions qui attachent le plus d'importance à fondre les variétés dans l'unité ; car malgré ce soin, la morale prend des nuances dans l'enseignement de chacun des peuples, de chacune des écoles qui tiennent à ces centres.

Dans sa nature véritable, la morale religieuse est une déduction fidèle d*un système dogmatique, et c'est là ce qui la distingue essentiellement de la morale philosophique, qui reste étrangère au dogme positif d'une religion spéciale, ne relève que de la religion naturelle, et fait même abstraction sous certaines formes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'Ame, puisque les matérialistes et les athées eux-mêmes enseignent des principes de morale.

Entre la morale philosophique et la morale religieuse, il y a donc une démarcation bien tranchée. La morale religieuse, dans quelque système qu'on la prenne, professe des dogmes et donne

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par conséquent des règles de conduite que ne connaît pas la morale philosophique. Celle-ci, à son tour,^ repose sur des fondements que la religion proclame incertains et donne des règles de conduite que sa rivale déclare insuffisantes. Ce n'est pas une simple séparation de voisin, cesi une position d'adversaire. La morale chrétienne, par exemple, non-seulement reconnaît une autre autorité que la raison et agit au nom d'autres motifs, mais repose sur d'autres conditions naturelles que la morale philosophique. Loin d'admettre des facultés intègres, une intelligence pure et une volonté aidée de penchants et d'instincts légitimes, elle ne connaît qu'une pensée imparfaite, qu'une volonté qui incline au mal, que des facultés insuffisantes pour le bien. Au nom de la révélation, elle part d'un fait moral pris au déhut de l'espèce humaine, la chute primitive de l'homme et la dégénération qui s'en est suivie dans ses facultés actives. Loin d'attribuer à la nature morale de l'homme le pouvoir d'aller de perfectionnement en perfectionnement à l'idéalité de la loi suprême , elle enseigne l'homme incapable d'y atteindre, et par conséquent condamné par la loi. Sans un fait qui forme à la fois le pendant de la chute et sa réparation, apportant le pardon de la faute et le rétablissement de l'homme dans ses rapports primitifs avec

LA MORALE. Il

Dieu, sans ce fait tout mystérieux qu'elle appelle la Rédemption, elle ne saurait attribuer à ThoiunK) aucun droit au bonheur, aucun mérite réel. Toutefois, grâce à l'intervention du Fils de Dieu dans sa destinée, interventi^MQ qui est comme la a*é»lion d'une vie nouvelle dans le monde moral, la foi veut, non pas la perfection qu'enseigne la philosophie, mais une sainteté que celle-ci ne connaît pas. Elle n'y aspire que par la régénération ou le rétaUissement de la nature humaine qn sa condition primitive, qu'à l'aide de la com* munieation surnaturelle des dons de l'Esprit saint* de toute une série de grâces divines que la raison ne trouve pas indiquées dans ses lumières naturelles. Ekifin elle puise dans la théorie d'une rémunération générale à la suite d'un jugement universel des encouragements ou des mobiles qu'ignore la philosophie.

Telle est la morale chrétienne sérieusement prise. Et, on le voit, ce sont là autant de dogmes que la philosophie peut admettre, si elle le trouve bon après examen, mais qui ne sont pas de son domaine et qu'elle peut ignorer complètement, la raison ne les lui fournissant pas. De là vient (}ue la divergence est souvent de l'hostilité. Toutefois, la morale chrétienne et la morale philosophique s' étant rencontrées pendant plus de dix'huit siècles dans les meilleures écoles et les

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meilleures intelligences, elles se sont rapprochées ei quelquefois confondues de telle sorte que, malgré la différence de leurs principes, elles se distinguent souvent plus par la forme et le point de vue qui les domine que par leurs enseignements. Partout où règne le dogme chrétien, la morale philosophique est essentiellement chrétienne. Et en revanche, partout où règne la philosophie, la théologie est elle-même de la philosophie et la morale religieuse une morale philosophique. Ne pose-t-on pas sous nos yeux la question de savoir : « Si la théologie a produit ou peut se flatter de » produire une morale religieuse qui réponde » aux exigences de la science et se maintienne )) indépendante de la morale philosophique? Et » cette autre, à sautoir si la morale chrétienne, » dès quelle ces&e de revêtir la forme populaire, » ne tombe pas au pouvoir de la philosophie ? » Or à la manière dont les deux questions sont posées par les théologiens qui les élèvent, chacun pressentie résultat qu'ils établissent, c'est-à-dire la négative sur la première et l'affirmative. sur la seconde.

C'est là, en d'autres termes, proclamer la nécessité d'une absorption complète de la morale religieuse dans la morale philosophique. Or il en est de deux études qui se confondent en une seule comme de deux nations qui se mêlent :

LA MOHALE. VA

r effet du mélange est un asservissement de l*une par l'autre. Mais il est juste d'ajouter que Tahsorption dans le sens qui vient d'être dit a peu de partisans, et que celle qui marche en sens contraire, avec des torts égaux, en compte un grand nombre. Les bons esprits ne veulent ni de l'une ni de l'autre ; ni l'extinction do la morale philosophique, ni celle de la morale religieuse, ne leur sourit.

Des penseurs très-philosophiques et très-reli* gieux discutent très-librement les. avantages et les infériorités de l'une ou de l'autre, et maintiennent la distinction de toutes deux. Ces libertés, prises par la raison au nom d'un droit divin et imprescriptible, no changent rien ni à la nature de la morale religieuse, ni à celle de la morale philosophique. Différentes, ayant chacune ses calactères et ses enseignements propres, elles ont chacune sa raison d'être dans la mission providentielle qu'elles ont à remplir. Et dans cette mission, qui se traduit en œuvres comnmnes, est leur accord suprême.

Toutefois, chacun le sent, la morale issue du dogme est, de son essence même, religieuse d'une autre façon que la morale philosophique ; elle se fonde sur un ensemble d'enseignements divins. Du moins la morale chrétienne proclame ce caractère sous chacune de ses formes; et, si variées

qu'elles soient, il n'en est pas une qui ne professe des principes étrangers à la philosophie, même la moins chrétienne.

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