‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

ÏÏA6U fmmiÊ^mikmmim ëe îm ««raie.

Diversité de« Uiéories,

ta première notion à établir par la philosopliie rfes niœufs, r/est celle du moral, c'est-à-dire qu'avant tout elhî doit bien définir ce qui est moral et ce qui ne l'est pas.

Cela est aisé à cette seule! condition, que la liberté humaine soit bien comprise: car est moral tout développement normal diî cette liberté ; est immoral tout développement anormal de cette même liberté.

Après cela, le premier problème à résoudre, c'est de bien dire la raison pourquoi une chose est morafe et une autre imviorale? Pourquoi l'une est qualifiée de bonne et l'autre de mauvaise? Pourquoi Tune est obligatoire et méritoire, pour- <Iuoi elle est jugée belle et honorée de Tassentiment ou de l'admiration de ceux qui savent sentir le bien , et pourquoi l'autre est à la fois un objet

d'antipathie et de colère, de oiépris et de critique?

Cela est-il une simple affaire de goût, de pure convention, un effet de l'éducation, une manière de voir que nous nous donnons , ou bien cela, vient-il d'ailleurs, par exemple, de la nature même de notre âme? Cela se borne-t-il à nous, ou bien cela est-il universel «t commua à tous les êtres intelligents? Cela est-il fondé dans la nature générale des choses et dans leurs rapports, ou même dans la nature de leur auteur? Cela im-^ porte. Gar, si cette appréciation qualifiée de mor raie était de pure convention, et si le jugement éthique était uniquement notre fait, suite d'un calcul , effet d'une éducation donnée en vertu d^ ce calcul, œuvre de mœurs quelle aurait établies en conséquence, il gérait d'une origine fort suspecte. Une éducation donnée en vertu de maximes admises par une sorte de consentement jgénéral pourrait être noble et belle encore, et régler notre existence d'une façon utile et bonor-abie ; mais, après tout, ce ne serait qu'une chose aarlxitraire, sans autre raison d'être qu'un c^oul humain. Et de plus, ce calcul pourrait être fauac. Car il se pourrait qu'une auti-e manière de réglei' les choses nous eût rendus plus heureux, et qu'à cette morale, toute de convention, quoique généralement établie et maintenue par la sanction desi

siècles, on fit bien d*ea substituer une autre, ne fût-ce que celje de Mandevillc, fondée sur oc prin* cipe : EsÉ utile et snlutaîre à TEtat ce que le monde jusqu'ici qualifiai! de mauvais, tel vice ou tel autr:e.

Si, au contraire , Tappréclation éthique est bien la pensée légitime de notre &me, et si la morale a dans la nature humaine des fondements à ce point invariables que, pour pouvoir modifier Tune, il faudrait changer l'autre, elle a un tout auti*e caractère. 11 n'y a plus alors rien d'arbitraire dans tout c/^i ensemble de sympathies on d'antipathies,.d'éloges ou de ^tiques qui s'attachent à l'esuvre d'un homme : les idées morales sont fondées dans la nature de sa raison, les sentiments dans ses idées, les actes dans les uns et dans les autres; la morale est la conséquence forcée de la psychologie et de la logique, et r homme dœné, la morale l'est aussi; rien de phis légitime qu'elle, rien 4e moins arbitraire, rien de plus certain, et la géométrie elle-même n'offre pas de plus infaillibles' axiomes.

€'est \k xmfi différence fondamentale.

Toutefois la portée d'un tel fait seraijt encore |Atu*«m^nt Jiumaine, ^t une loi à laquelle rien ne r^ofidrait en dehors de l'humanité sx» serait ^ncore que la règle d'une seule race. Ce ne serait même qu'une loi locale, l'humanité étant limitée

48 LA MORALK.

au globe leiTestre, et cette loi propre à notre planète serait si peu générale que, loin d'embrasser la totalité des êtres moraux, elle n'aurait de crédit qu'auprès d'une des espèces les moins nombreuses peut-être. Pour qu'une toi ait plus de portée, il faut qu'elle ait une origine plus haute que la raison de T homme, qu'elle soit d'un ordre supérieur. Or comme notre raison n'admet audessus d'elle que l'ordre suprême, il faut que la loi qu'elle doit reconnaître soit de cet ordre, soit celle de l'univers.

Et même la raison ne s'arrête pas là. Pour qu'elle accepte une loi supérieure, il faut encore qu'elle soit perpétuelle. Elle ne la conçoit suprême qu'autant qu'elle peut la concevoir absolue, ne s' altérant pas plus que celui qui en est le principe. Elle la veut éternelle comme lui, ayant après l'anéantiibement de notre globe et la transmigration de notre race sur tel ou tel autre point de l'univers, la même valeur, la même autorité encore qu'avant la création de la race et du globe. Car si la loi tenait à la structure de notre globe ou à l'organisme de notre race, évidemment elle changerait à son tour. Et quelle serait l'autorité d'une loi aussi provisoire? Donc, pour qu'une morale ait le caractère et la portée qui puissent la faire accepter de la raison, elle doit être fondée sur autre chose que la nature humaine; elle doit

reposer sur un ordre de fait suprême et absolu.

Ces principes établis, il est facile d'apprécier la diversité des théories qui ont cours, et d*en choisir celle qui nous offre la plus forte garantie de vérité.

On produit sur le fondement de la morale quatre théories principales.

Ce fondement, c*est la législation, la politique, lareligion, Féducaiion, dit la première.

C'est le rapport nécessaire de T universalité de» existences, dit la seconde.

C'est la nature de l'homme, dit la troisième.

C'est la nature de Dieu et l'ordre qu'il a institué dans les. êtres intelligents, cVst Tordre moral de Tunivers, dit la c|uatrième.

Or, s'D est évident ejue de la solidité du fondement dépend celle de font l'édifice . et si de la vérité du principe dépend celle de tout Icî système/ le premier devoir du moraliste est de bien examiner ce que vaut chacune de ces quatre théories, de s'assurer en -quoi elles s'éloignent ou se rapprochent de la vérité. C'est ce que nous allons entreprendre immédiatement.

i. — Première théorie. La morale née de V éducation et des inslUntions iwlitùines.

Les idées morales ne sont pas innées, a dit Locke. On peut les donner à l'homme, on peut

S9 LA IfORAUE.

les dénioiitrei% cela ne demande que du temps, des soins, de l'éducation. A la vérité, ell^s ne se suffisent pas à ellesHBêmes ; elles ont be0(Mn de l'appuî de la législation, de celai de la religion. C'est qu'elles ne sont pas évidentes par dthesmêmes. Mais elles soid; bonnes et utiles, elLes procurent le bonli£W« CWt paur cela tmème quelles sont autiies ici, autres là. En effet, les différents peuples 8«e laisant du bonheur des idées très-différentes, il faut bien 4}ue Lee idées morales s'y acfyoHimodent. .Elles s'y fa^nuisnt/le maintes manières. Une fois façonnées^, on les proclame infaillibles et inviolables ; mais touèes les idées «4: toutes les règles de OMBurs, si solennellement qu'elles soient adoptées, sont violées si jcom,munément qu'on voit par là le peu de cas qu'en font ^es hommes au fond de l'àme. C'est que rien dans la conscience n'atteste l'origine de ces règles. U est des nations entières qui rejettent ce que d'autres approuvent. S'il y avait des idées ou des règles innées, on n'aurait pas besoin d.e les .enseigner, chacun les aurait ; oa serait d'aocord âur leur compte. Eh bien ! qu'on essaie de les faire énumérer, et chaque moraliste en dressera une autre liste. Donc elles n'ont pas ri3rigine qu'on leur attribue. Loin d'être innées à l'àme ou d'être sa substan -0, toutes les règles ou idées morales viennent de ces^ trois sources : la loi divine (car

LA MOBALE. Si

Dieu avait le droit d'en donner une, et il Fa fait), la loi civile, l'autorité et Topiniên publique. Cette autorité décide de toute» nos idées avec les deux autorités précédentes. La moralité est le rapport d'une idée^d'um sentiment ou d'une action avec vvs trcûs autorités législatrices.

Ce n'est pas là une théorie immorale, il s* en faut, mais c'esi une tbéorie désastreuse coi mo^ raie, une thé^^rie qui fausse les faits au point de rejadre la nature juorale de l'homme mé4)oniiais* saUe.

En iiAet, qu cUe confondit les idée» morales avec les régies ou les lois qu'elles dictent, qu'elle pfit le terme irmé en im sens forcé, qu'elle exagévAi l'influence de la religicm, de la |>olitique et de l'éducation, ce seraient là do grandes erreui*s. co ne serait pas la desti'uction des fondements 4e la science. Mais ces fondements, *m les jette aux vents quand on iDéconnait oe Sait , que le c«i'actëre moral 4le TAine humaine éclate dans l'intelli^ gence av4»fileâ idées elles-mêmes, non }»as certes abstraction faite de toutes les circonstances, mais <ie manière, cependant, que nulle circonstance ae peut en détruire ni la spontanéité, ni l'énergie.

Dire que toutes les idées nnu^ales ne sont pas également vives et nettes daiM» toulfcs les iotelligences, f[ue leur état dépend de l'état général des mœurs, qu'elles s'affaiblissent ou se fortifient av.e^r

les progrès de la civilisation, c'est ne rien apprendre à personne; mais en induire rantériorité de l'éducation à la capacité même de la recevoir c'est assurément surprendre tout le monde.

Si fausse que fût la théorie de Locke, elle ad mettait encore trois grandes sources : la loi divine la loi civile, l'opinion publique. On Ta altérée davantage. <r C'est l'homme lui-même, a-t-on dit <[ui s'est Jait toutes ces idées du bien et du mal et il se les est faites selon ses intérêts et ses désirs. Telle a été la source unique de sa première morale. Ce code, il l'a modifié selon ses affections de famille, qui l'ont emporté sur ses intérêts personnels, et de là est venue la seconde morale. A son tour la société a modifié ce code encore selon des intérêts plus généraux et en vertu d'une situation propre à faire naître d'autres désirs : troisième morale. La religion, enfin, a modifié la morale politique selon ses intérêts, parlant au nom d'une loi" divine selon ses désirs à elle: quatrième morale.

C'est dans tous ces éléments, a-t-on ajouté, que la philosophie a pris sa théorie à elle, son monde moral, sa loi suprême, ses idées du Bien et du Mal. Dans tout cela il y a eu ascension de la part de la terre vers le ciel; il n'y a pas eu descente de Dieu vers l'homme, par la raison que Dieu n'est pas, que le monde moral est une création de notre esprit, et qu'il n'y a dans l'univers

que des lois physiques. En un mot l'ordre moral, loin d'être fonrlt» en Dieu, ne Test que dans les idées factices de Thonime, dans celles que lui donnent certaines nuances de civilisation, car il varie de climat à climat, de nation à nation.

Telle est l'expression dernière et ,1a formule nette d'une théorie prônée au siëcle passé, puis en apparence abandonnée- par le nôtre, mais qui n'a cessé de régner dans beaucoup d'esprits, si ce n est dans beaucoup d'ouvrages , qui reparait même dans ces moments avec des prétentions nouvelles et à laquelle le matériaUsme ressuscité menace de rendre sa popularité ancienne.

On nous fait un raisonnement bien superflu en faveur d'une mauvaise théorie. Pour prouver que les notions morales ne sont pas même essentielles à la nature humaine, on dit que non-seulement l'immoralité ne la blesse pas toujours, mais qu'elle lui platt souvent ; qu'il se fait des œuvres d'art où les idées morales sont insultées et qui sont néanmoins très-acceptéos, très-applaudies; que cela se voit et se fait tantôt de la part d'une minorité, tantôt de la part de la majorité, soit d'une nation entière, soit de plusieurs et des plus éclairées. Raisonnement bien superflu, d'abord, car à qui peut-on avoir besoin de prouver que l'homme incline au mal et s'y platt, qu'il y a des individus très- égarés et des nations très-corrom-

pUiCMSK? Maûs à qui faut-il dire que Taberratiou n'est pas la uature?*

Elle durerait des siècles qu'elle ne serait que ce qu'elle est, l'exception. En e£Eet, tout cela n'est ni général ni permanent.

Cela serait l'un et l'autre, et l'histoire forcerait la philosophie d'accepter des mains de la religion le fait d'une corruption universelle, suite d'une altération primitive, que ce serait encore de l'altération, de la corruption et non pas la nature morale de l'homme.

a Mais cela règne sur toute la terre et dans tous les siècles, a

Et qu'est-ce que tous les siècles de la terre auprès de l'éternité? Qu est-ce que la race humâûgie ai^ëg de l'universalité des êtres moraux?

D'ailleurs, en dépit de toutes les exceptions dcmt vous faites la règle, les idées morales implantié4»s à l'âme y demeurent et règneol souveraines ; en dépit de toutes les mauvaises îmagina*- UiHm et de toutes les mauvaises œuvrer ^ui viennent sans cesse les corrompre, rien ne peut les V anéantir. Les idées morales s' affaiblissent « s'obscurcissent, s'endorment et s'altèrent; mais, violables et altérables, elles vivent, comme là loi morale elle-même. Impérissables comme elles, ce sont des lumières qui nous guident : ce ne sont pas des anges exterminateurs de tout ce qui

Là MOHALB. 5S

uBsi f^ elles, mais ce sont des puissances qui résistent à des insultes plus redoutables que celles des arts égarés ou de la littérature facile.

La métaphysique vient s'y attaquer à son tour « et tailles conceptions d*une raison faussée fout plus de mal aux mœurs que tous les rêves d'une imagination altérée. Plus certaines théories sont graves, plus sont redoutables les coups qu'elles portent à la x^ié. Tous les systèmes £aux, W panthéisme, le scepticisme, le mysticisme, tendant aussi bien que le sensualisme, le matérialisme et l'athéisme, au renversement du principe même de toute morale. Si les idées morales naissent spontanément dans l'intelligence, toutes les idées qui y naissent ne sont pas morales, disent-ils. Sans doute, mais le fait ne change ni la nature de l'homme, ni la vérité des choses. Cellen^i on peut la naal saisir^ celle-là la mal mener, cela est évident; mais ce qui est d'ordre suprême se maintient inaltérable et tend jsans cesse à se rétablir pur en vertu de la puissance qui lui est propre et de la mission qu'il tient de plus haut.

Pour désarmer la légation , on a sacrifié l'innéité; Ce qui atteste que les idées morîdes sont, sinon innées^ du moins primordiales dans l'intelligence, a-t-on dit, c'est qu'elles éclatent dans toutes les créatures humaines avant toute instruction et s'y maintiennent à défaut de toute éduca-

tion. Cela se démontre par des preuves faites sur les plus jeunes âmes, au moyen de l'histoire ou de fictions, de récits ou de drames à leur portée. Car toutes les impressions qu'elles en reçoivent , tous les sentiments qu'elles manifestent pour les personnages, pour les actions, pour la vertu ou pour le vice, révèlent, ce qui est en elles dès leur origine et en vertu de celle-ci. Cela étant, le fait atteste la primordialité. 4^ ,

Mais d'abord une vérité ne peut pas faire de concession. Ensuite celle-là n'est qu'une substitution de termes, car entre l'innéité et la primordialité, il n'y a pas de différence pratique, et les adversaires de l'une sont nécessairement ceux de l'autre aussi.

Le sentiment moral est devenu F objet des mêmes objections que l'idée morale ; on l'a déclaré également l'œuvre de l'homme et le fruit des institutions humaines. Mais sa nature primordiale et son autorité suprême, indépendante de toute loi civile, se démontrent avec la même évidence. Le sentiment est tout aussi spontané que la perception. n en est inséparable, mais il s'en distingue. Il se développe en une double série d'émotions, les unes toutes de satisfaction, de plaisir et de joie, les autres toutes de peine, de douleur et de remords, émotions dont la pureté et la vivacité^ varient à l'infini, mais dont l'innéité ou la pri-

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mordialité, TuniversaUté et rautorilé sont à ce point éclatantes et iuipérativcs que l'homme ne saurait s'en dire Tiiuleur ni Tacquéreiir. Et eu effet, ce n est pas lui qui se donne ces sentiments, ce n'est pas d'un autre non plus qu'il les acquiert et Ton ne peut pas nous dire qu ils s'établissent en lui de leur propre autorité, car ils ne viennent pas du dehors et ne difl%rent pas de lui. Us sont lui et ils s'éveillent, s'agitent ou s'endorment dans son sein, parlant pour lui comme contre lui, le menant, mais sans être menés par lui ; car il n'en est que le serviteur, il n'en est pas le maître. Ils sont si peu à sa dévotion qu'au contraire ce sont eux qui, d'accord avec la raison, le gouvernent. Us sont ses guides et ses protecteurs, ses juges et ses vengeurs,' et suivant qu'il est docile ou indocile à leur voix, ils le conduisent au bonheur en toutes ses nuances, depuis la simple paix de l'âme jusqu'aux ravissements les plus vifs , ou au malheur sous toutes ses formes, depuis le simple regret jusqu'au désespoir le plus déchirant.

La théorie qui fait, de l'éducation et de la politique, la source de la morale, se fonde sur une observation légitime, mais incomplète. L'influence des lois, des institutions reUgieuses ou politiques sur la morale, est très-considérable, et les doctrines éthiques qu'on enseigne aux peuples, loin

d'être toujours uniformes partout, varient de pays en pays et de siècle en siècle. Mais c'est la science qui change, c'est l'éducation qui diffère, ce n'^est pas la loi morale; l'ordre moral du monde ne varie pas. On peut dire, sans nul doute, que si nous sommes ou vertueux ou vicieux, nous ne le sommes pas devenus de nous-mêmes, comme le gland devient un chêne ; on peut affirmer que c'est bien l'éducation publique ,ou privée qui nous a façonnés et nous a formés. Le fait est incontes-^ table. Mais il faut le constater avec discernement et ne pas confondre les modifications que subissent les idéeî^ et les sentiments avec les sentiments et les idées mêmes. Les modifications sont Toeuvre du temps et la part des peuples; les sentiments et les idées sont Tœuvre de la nature et la part de son auteur. En s' attachant aux modifications avec une obstination aveugle, on ferait ce qu'on ne veut pas, autant de lois éthiques qu^il y a de nations, et la morale alors serait, non plus une convention générale de l'humanité, ce que veut cette théorie, mais une convention purement nationale, ce qu'elle ne veut pas. Car elle rejette elle-même rexagération de Pascal : Vérité en deçà, erreur au delà.

xMais ce qu'elle ne voit pas, c'est que toute cette variété dan^ le détail, dans les choses secondaires, qu'on ne doit pas nier, est dominée par

LA MORALI^. tïH

Tonité fondamentale, par raccord des principes, qui est incoatosiable.

' Et d'où naîtrait cette immense harmonie qui vient contredire vos induction» tirées d'une séri(* de hàts secondaires, si ce n'est d'une vaiiié organicpte dont vons ne vouliez voir ^u^ le» variétés?

Remarquez, d'ailleurs, que s'il n'y avait que oes Buanoss, il n'y aurait pas^^de morale vériUriilo ; que, si votre théorie offre une moral» naiuhnatef elle n'est pas en étal de founnr «ne morale humaine y encore moins une morale dioinê. Si les idées morales nous sont toutes données par la pédagogie et la politique, elles n'ont aucune valeur ,.aa6iuakeEéalité par elles-mAmes. L'éducation qui les a données au nom do la religion et de la politique, est en droit de les ôter en leur nom, comment et quand il lui platt.

Mars dire que nous n'avons pas été créés et dotés par celui qui est le Bien et. de sa main, que nous y semmts façonnés pur l'éducation que vient nous donner ou le pouvoir temporel ou le pouvoir spirituel, ou tous deux ensemble, c'est risquer une assertion sans fondement . Si grande qu'on fasse Tœuvre de l'éducation, elle ne saurait faire, ni défaire, ni refaire la nature. Jamais on ne ferait de l'homme un être moi al s'il no naissait ètie moral. Et en effet, antérieurement à

toute éducation, la nature de notre àuie est essentiellement éthique. Notre intelligence est douée d'une capacité de vues, notre sensibilité d'une capacité d'émotions, notre volonté d'une capacité de résolutions morales, et son antériorité ressort de la plus simple analyse : notre raison n'est pas faite seulement de telle sorte qu'elle a des idées morales, mais de telle sorte qu'elle les a primitives, antérieures à toute éducation religieuse ou politique, innées.

Pour le» nier, il faudrait pouvoir l'impossible, prouver que l'éducation peut donner même la capacité de la recevoir.

2. — Seconde théorie, La morale expression de rapports nécessaires.

Cette théorie, ancienne aussi, renouvelée par Spinoza à l'époque où la précédente fut renouvelée par Locke,, est loin d'être abandonnée; elle est, au contraire, très-chère à notre siècle. £t elle est tout l'opposé de la' première, qui fait de la morale une chose arbitraire : elle en fait une conséquence naturelle d'un ordre, de choses où tout s'enchaîne d'une façon déterminée.

Mais d'abord il faut dépouiller cette théorie d'une panu*e qui la recommande aux esprits superficiels, et qui est fausse, j'entends la res-

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semblaiice qu'elle oflre avec la fameuse définiticm que donne Montesquieu de la loi politique, et qui est mauvaise. En effet, le grand publiciste dit les lois les' rappoFts nécessaires des choses. Or les lois, loin d'être des rapports nécessaires, sont au contraire des règles très-variables de? rapports • trés-contingents. Il n'y a donc pas lieu, de la part des moralistes sensés, à s'approprier à titre de parure ce lambeau de définition entaché d'une double erreur.

Ensuite, cette théorie qui fait de la morale la science des rapports nécessaires de la totalité des choses, de l'univers, se trompe à la fois sur la source et sur la nature de la loi morale. Elle se trompe sur la source : elle cherche l'origine de cette loi dans les choses et dans leurs rapports. Or la loi morale gouverne bien les unes et les autres, mais elle n'y a ni son oriprae, ni sa puissance, ni son siège ; car elle ne vient pas des choses, elle vient de' leur auteur, les choses ne s' étant pas plus réglées qu'elles ne se sont faites.

Elle ne tient pas sa piiissanco d'elles, car dans ce cas ce seraient les choses qui gouverneraient la loi et non pas la loi qui gouvernerait les choses.

Elle ne réside pas non plus dans les choses; elle ne réside que dans le principe des choses, que là où elle a sa source, l'origine de son existence, la raison d'être de son autorité.

La théorie des rapports nécessaires se trompe en second lieu sur la nature des choses morales. Ces choses sont des êtres, et la nature de la loi qui les gouverne tient au principe-législateur de leurs rapports. Ce législateur, qui est un être moral et libre, et non pas une cause înconscieitte de causes inconscientes forcées comme lui, est lui-môme la loi des choses morales et celle de leurs rapports.

On dit ces rapports nécessaires, c'est-à-dir© qu'ils ne pourraient pas êtres autres qu'ils ne sont , et qu'ils sont ce qu'ils sont en vertu de la nature des choses oîi ils existent. Ce qu'il y a de vrai dans cette assertion, c'est que Fauteur des choses*, leur principe, est un être nécessaire, et que la loi qu'il leur a donnée , pour régler leurs rap-* ports, est pour eux à ce point obligataire,' étant suprême, éternelle et universelle, qu elle doit nécessairement être suivie pour que soit atteint le but qui l'a motivée. Mais il n'y a de nécessaire que cela. La loi a été librement donnée, pour un dessein librement choisi', à des êtres libres appelés à y concourir en vertu d'un choix libre, dans des rapports sans cesse et librement modifiés.

Une théorie qui fait abstraction d'un principe libre, d'une volonté suprême, réglant avec une sagesse suprême le libre jeu de facultés dont la liberté est la substance ; une théorie qui suppose

LÀ MORAUC. 61

des rapports Hécessahres, tout un ensemblu de rapports nécessaires, et une bi pi^ésidant à cet ensemble, n est qu'un déterminisme panthéiste. Au contraire l'univers moral se compose essentiellement de choses libres, d'idées libres, de sentiments hbres et d'œuvres libres, d'êtres remplissant leur tâche, faisant leur jeu dans une sphère indéfinie, sous une loi aussi librement acceptée que librement donnée. Aussi c*est sur d'autres fondements que la philosophie rationnelle se platt à édifier sa morale. Le moins qu'elle veut, c*est de prendre pour fondement de ses théories l'homme tel que la création le donne, et non l'homme tel que le fait un système.

3. — Troisième théorie. La nature de Phomme ou la conscience considérée comme fondement de la morale.

C'est une théorie très-chère au rationalisme pur, que l'unique fondement de la morale est dans l'homme; qu'étant un être moral et fait poip* la morale, non-seulement il est essentiellement disposé à la recevoir, mais porté à la réaliser, et qu'il ne trouve sa fin et son bonheur qu'autant qu'il la réalise. Et assurément cette théorie tient une b^le part de la vérité. Pour apprécier cette part et l'autre, ce qu'elle a et ce qui lui

manque, il faut voir en quoi consiste la nature morale de l'homme, quels en sont les caractères et quelle en est la portée. Nous pourrons dire ensuite si elle peut ou non servir à elle seule de fondement complet à la morale.

Que rhomme est un être moral, en ce sens qu'il est susceptible d'une éducation morale, là-deiasus tout le monde est d'accord, et il faut qu'il en soit ainsi pour tous les systèmes do morale, puisque sans cela aucun n'a de raison d'être. Mais en quel sens et à quel degré l'homme est-il un être moral : l'est-il absolument ou seulement jusqu'à un certain point ? C'est ce qu'une analyse trèsprécise, si rapide ou si succincte qu'elle soit, nous apprend avec une clarté irrésistible.

L'organisme éthique, l'élément ou le fait moral dans l'homme se compose de trois phénomènes qui sont d'une richesse infinie.

D'abord nous percevons immédiate et intuitive la notion du juste et de l'injuste, sans la déduire d'aucune autre. En second lieu, cette perception du juste et de l'injuste, qui est irrésistible, est accompagnée d'un sentiment de plaisir ou de peine. Enfin, à- ce sentiment il s'en ajoute trois autres qui en sont les conséquences inséparables : un sentiment de mérite ou de démérite ; un sentiment de sympathie, d'estime et d* amour ou bien d'antipathie, de mépris et de haine

pour l'agent , et le seutiuieut (|U*il yni Aii nn*> récompense au uiérite, \n\r peine au déinéritw.

Aucun de ces faits ne peut être contesté.

Le premier, le fait, q^e nous percevons couinie immédiate et intuitive la notion du juste et de l'injuste, sans la déduire d'aucune, autre, ne demande qu'une explication de terme : c*est qu'on appelle avec raison perception intuitive tout ce qui se présente spontanémentà la pensée, toute connaissani^e (jui est antérieure à la réfle.xiou et ndt en un mot d'une simple intuition. Et il est évident qu'on doit distinguer ces sortes d'idées de celles qui naissent d'une induction, d'une déduction, d'une réflexion quelconque. S'il est de» penseurs, et Kant est du nombre, qui ne reconnaissent que l'intuition sensible , c'est à tort qu'ils nient l'intuition intellectuelle, car elle se révèle par les faits moraux comme par les faits intellectuels.

Le second des phénomènes qui révèlent la nature morale de Tliomme, le sentiment de plaisir ou de peine qui accompagne toujours la perception du juste et de l'injuste, prend autant de formes qu'il y a d'émotions morales, et si toutes t>nt leur source première dans la perception même rlu juste et de l'injuste, toutes ont leur source immédiate dans cette disposition de la sensibilité qu'on appelle morale. Cette sensibilité, qui ne

66 LA MOKALK.

S* attacha qu'au caractère du bien, est essentiellement distincte de la sensibilité esthétique, qui ne s'attache qu'au caractère du beau; toutefois, issue de la même source, ^e la sensibilité géméraie, elte lui ressemble par la vivacité et la profondeur, par l'étendue et la variété des émotîotis qu'elle donne. Ëile joue d' ailleurs dans la vie de rbomÉie un mMe bien phis considérable^ oitr 1q jua^e et l'injuste nous émeuvent plus puissimimeat Picore que le beau «t le kid. Il est peu do na^ tures très-^esthétiques, et pour que les autres le deviennent à un «ertaim degré, il faut des soilas extrêmes et des études JE^uivies, tandis qu'il n'est pas de nature humaine qui ne soit morale. £tt] était nécessaire 4fu'il en fût ansi< Pour que aous fussions «des êtres nsorau:^, il ne suffisait pas qu'une seule de nos dispositions fût morale et que la raison Jugea* bi<Hi ce qu'il /allait faire ow laisser; il était nécessaire que toutes nos facultés, et celles siirtout qui jouent un rôle si déoisif, concourussent au même but; il fallait que rame tout entière fût intéressée à notre œuvre.

Dans le troisième des phénomènes, l'intelhgeuce et la sensibilité se confondent en un ae4e commun : c'est que nous ne pouvons ni nous empêcher d'estimer et de chérir celui qui fait bien, ni nous défendre d'antipathie, de haine et dt» mépris ppur celui qui fait mal. Dès qu'il se passe

de l«t part d'un autre ce qui ue se doit pu8, nonseatement nous le blâmons et le critiquons sous toutes sortes de formes, graves ou frivoles, mais encore au fond du cœur nous le sentons soas le coup d'une véritable flétrissure.

U est des cas où, devant lui, nous nous taisons par des raisons de charité ou de (*x>nsidoration personnelle ; mais nous ne f^ardons pas le même silence devant les autres ni par devers nous.

Il est des cas où, puissamment emportés pur cette émotion morale qui nous domine, sans ménagem^t et sans égards aucuns, nous appelons sur de funestes pensées et sur de mauvais actes la vindicte des lois divines et humaines. Et, lois de nous reprocher ce manque d'indulgence, nous nous glorifions de Timpétuosité de notre parole et de l'éclat de nos jugements.

' Il est des actes conti'e lesquels les lois du pays font à tout citoyen honnête un devoir de protest^er, une obligation d'a^r. Mais ce n'est pas de ces rési^a&ees ordonnées par la loi humaine qu<' je parle, c'est de l'animad version toute spontanée. que nous ia«pire la nature et qui est d'autant plus honorable qu'edle ^est plus spontanée^ j'allais dire plus irréfléchie. Car si, par hasard, nous y réfléchissons, et si au lieu d'écouter la nature et de protester p^dur ainsi dire inslinctivemeot, aous écoutons des considérations purement persoii-

nelles et gardons le silence , nous nous accusons de lâcheté et nous méprisons en secret de n'oser pas mépriser publiquement ce qui mérite de l'être . Nous sommes bien plus malheureux encore quand, par suite d'une de ces invasions du mal que nous ne comprenons pas nous-mêmes de sang-froid, dans un moment d'oubli ou de calcul, nous nous sommes abaissés jusqu'à louer. ce qui était mal ou ne pas rendre à ce qui était louable la justice qui était due. Nous avons alors réellement et trèslégitimement horreur de nous-mêmes : nous sen-^ tons en nous un juge qui prononce et nous fait honte comme malgré nous. Ce juge, quand il n'est pas corrompu, parle toutes les fois que, d'autres ou nous, nous nous mettons en désaccord avec le Bien. Ce juge se nomme la conscience ; mais c'est nous-mêmes. Car nous nous apprécions nous-mêmes comme les autres, et s'il * s'est passé en nous autre chose que ce qui se devait, nous nous condamnons comme nous condamnerions les autres et comme ils nous condamnent. Nous éprouvons des regrets et des remords qui éclatent au dehors comme ils nous déchirent au dedans : nous rougissons «t pâlissons , nous i^émissons et pleurons de nos égarements. Nous prenons avec feu les résolutions les plus énergiques pour ne plus y retomber, ce qui prouve bien que ce juge, c'est nous.

LA MORALE. tt9

Toutefois on dirait que c est un autre encore. Car partout nous trouvons des preuves d*une puissance et d'une autorité supérieures à la nôtre : d'une part nos dissimulations , le soin que nous prenons pour cacher notre chute, afin que notre honte ne devienne pas publique et le désespoir où nous jette ce malheur, quand nous n'avons pu l'empêcher ; d'autre part, les nobles battements de cœur, les douces émotions que donne le bien<, la paix qui nous vient à la suite d'un beau combat, le glorieux enivrement qui succède à un sacrifice généreusement accompli, cette joie céleste qui vient comme pour couronner une bonne œuvre. Tout cela offre un témoignage aussi éclatant que pur d'une puissance supérieure à nousmêmes ; car tous ces faits d'appréciation et de jugement, ainsi que les regrets ou les joies qui les accompagnent, se produisent avec une égale vivacité, que nous lo voulions ou non, et s'opèrent en nous , même malgré nous. Non-seulement il nous est impossible d(» ne i)as éprouver du respect pour l'agent, si l'acte est pur, de la répulsion, s'il est impur, mais encore il nous est impossible de ne pas attribuer un véritable mérite à une bonne œuvre, un véritable démérite à une mauvaise. Et cela s'applique à l'idée, à l'intention, ne fût-elle suivie d'aucune exécution. Les textes sacrés le disent v.voc la raison, et en enseignant

70 LA MOHàLK.

Vhiimilité comme le couronnement de toutes les vertus , ils excluent si peu l'idée du mérite et du démérite, qu'ils parlent partout de récompenses et de châtiments. Et on peut le dire avec confiance, il y a réellement des cas où l'homme lutte d'une manière glorieuse, fait au nom du bien des sacrifices et supporte des privations ou des souffrances qui dépassent les exigences de la loi. II est tout simple d'en induire le droit à des récompenses^ ^ rien ne peut empêcher en nous le jugem^it, que de tels actes ont un mérite réel, ni cet autre, qu'il y a sous le soleil des choses qui crient vengeance et très-hautement. Nous croyons èi Wen aux peines qui doivent, tôt ou tard, atteindre le coupable, que si ces conséquences naturelles tardent à se présenter, nous sommes tentés de mettre en doute la justice divine, et que, si elles font entièrement défaut, nous admettons des compeaasations jusque dans le temps à venir le plus reculé. La raison, le sens moral, nous dit avec une autorité qui défie tout, que l'obéissance à une loi donnée a forcément d'autres conséquences que le mépris de cette loi.

Appliqué à nous-mêmes et à nos œuvres, le jugement de mérite ou de démérite, qui est si prompt, si spontané, si vif, et qui accompagne toute opération morale , tant qu'il n'est pas corrompu, se nomme communément la conscience

LA MOHALK. 7i

morale, avbns-nouB dit. Il passe souvent pour lo véritable fondement de la morale. Qu'en est-il?

La conscience morale est comme la oonscienrn psychologique, un véritable écho et un écho vrai. Elle n'est pas l'idée, pas le sentiment du bien ou du mal, pas la sympathie on l'antipathie pour l'agent, pas ]e jugonent du mérite ou du dém^ rite d'une action qui nous est étrangère : elle est le son que rend l'àme sous l'impression de not modifications morales, soit idées, soit œuvras. Reflétant tout, elle nous fait jouir ou rougir de nos intentions et de nos cmiceptions, suivant qu elle» sont pures ou impures, comme di» nos actes, suivant qu'ils sont bons ou mauvais. Elle implique donc la perception, le sentiment et le jugement de mérite ou de démérite. En un mot, la conscience accuse T effet que produisent sur nous les plus grandes conceptions en morale, le bien et ses attraits , le mal et ses horreurs , la loi et ses obtigations, l'ordre et ses bienfaits, les principes et leur autorité. Mais ces idées, ce n'est pas elle qui le^ conçoit, c'est la raison ; les grandes émoèions qu'elles soulèvent dans l'àme, ce n'est pas elle qui les enfante , c'est la sensibilité ; les grandes œuvres auxquelles les unes et les autres nous entraînent, ce n'est pas elle qui nous les fait résoudre, c'est la volonté. Ce n'est pas même elle qui les apprécie, c'Sst la raison aidée

de la seiisibiliié. La conscieuce n'est* que Técho de tout cela,,mais elle est un écho à ce point fidèle que le vulgaire le confond avec la chose.

Est-ce un écho pur ? Un écho n'est ni pur ni impur; il est infidèle où fidèle. It reflète distinctement ou ne reflète qu imparfaitement. Il n'est traître qu'à force d'impuissance : simple instrument, il n'est jamais coupable. Si ce qui est en nous et ce qu'il a charge de réfléchir n'est pas bon, ce n'est pas sa faute : il n'est pas la raison, pas le sentiment, pas la volonté. Si la perception du juste et de l'injuste n'est pas nette en nous ; si nos notions du bien et du mal, les lumières de la raison pratique, les idées morales en un mot, sont défectueuses ; si le sentiment moral est incomplet et le jugement du mérite où du démérite altéré, dans, tous ces cas l'écho l'est aussi. Un penseur aussi ingénieux que profond s'est donc trompé quand il a dit : « Il faut distinguer deux choses, la vue confuse et la vue claire de la loi morale. La conscience n'est autre chose que cette idée confuse de l'ordre, et de ^à vient que ses eifets ressemblenbmoins à ceux d'une conception de la raison qu'à ceux d'un instinct ou des sens*.» La conscience n'étant ni une vue, ni une perception, ne saurait être une vvfe confuse, ou une per-

1 Jouffroy. Cours d^roit nalvrol, t. i, p. 6;^.

ception confuse. Elle n^ent pas non plus un sentiment ou un jugement, elle n'est que la conscience d'un jugement, d'un sentiment, d'une perception morale. Dès qu'on veut être clair , on ne doit prendre ce terme, la conscience, que dans un sens à la fois complet et précis, embrassant la perception, l'impression et le jugement, en un mot les trois phénomènes généraux du fait moral. La conscience n'offrant de tous les trois que l'écho, on Ta souvent méconnue, trop mutilée ici, trop étendue ailleurs. Par exemple, on l'a dite naguère encore la condamnation ou l'acquittement de soi-même d'après la norme ou l'idéal de la perfection possible^ Mais pour condamner ou acquitter, il faut juger. La raison seule peut juger ; la conscience n'est que l'âme consciente de ce qui se passe en elle. C'est la voix que les perceptions , les émotions et les appréciations éthiques, font retentir ou nous : écoutez-la pour savoir ce qui se passe en vous dans Tordre moral, ne la consultez pas pour savoir si une action est bonne ou mauvaise ; elle ne peut vous le faire entendre qu'en sousordre ; elle ne rend que ce que la raison pratique, l'idée morale, le sentiment moral, le jugement moral lui font dire.

Cela établi, la solution d'une question très-

» Chalybaeus, Spéculative Ethik, i, 225.

controversée, celle de T infaillibilité de la conscience, devient facile. On aime à la dire infaillible par voie de supposition, et elle Test en principe, mais de fait elle se trompe sans cesse. Je veux dire : trompée sans cesse, elle trompe ceux qui la croient infaillible. De grandes autorités se sont prononcées en sa faveur, et Kant lui-même exagère systématiquement quand il affirme T infaillibilité de celte raison pratique qui n'est autre chose que le sens moral. Il exagère, disons-nous, car le sens moral, la faculté des idées morales , n'est pas infaillible dans l'homme, en qui rien n'est infaillible. Quand on dit la conscience morale infaillible, on parle par analogie : la conscience psychologique Test en ce sens qu'elle accuse purement et simplement ce qui a lieu dans l'âme, perceptions, affections, volitions ; mais ce n'est pas elle qui apprécie la vérité ou la fausseté, la valeur ou la portée de tout cela. Il en est de même de la conscience morale : elle reproduit ce qui est dans la perception, le sentiment et le jugement moral, mais elle n'en est pas l'appréciation suprême, et nul ne doit faire de ce témoignage subjectif le guide infaillible du bien et du mal. Ce serait mettre en avant une thèse chaque jour démentie par des faits nouveaux. Si la conscience de chacun était une autorité infaillible, nul ne serait tenu d'en écouter une autre et chacun se serait à lui-même

LA MORALK. 75

sa loi, doctrine peu soutenue, mais beaucoup pratiquée, et qui explique cette multitude de fraudes et de délits , de crimes odieux et dv spti- Hâtions raffinées qui se commettent en toute sécurité de conscience.

Non, on ne peut pas soutenir Tinfaillibilité de la conscience : i"* parce que Ton ne peut pas soutenir l'infaillibilité de ce qu'elle rend, vu que cela ne cesse de varier et de faillir, et 2" parce que les trois manifestations qu'elle réfléchit, loin d'être parfaites, sont plus ou moins défectueuses.

• On les a cherchées pures plus haut, et Ton a soutenu l'infaillibilité de la conscience publique, de la conscience générale. Notre intelligence et notre sensibilité morale sont faites à l'image de l'infaillibilité suprême, a-t-on dit : donc elles doivent être comme elle. Comme elle, oui ; mais elle, non. Nous ne sommes pas Dieu. Lapçrfection est le dernier terme de la moralité d'un être fini ; elle ne se trouve ni au départ, ni en route. La conscience générale et la raison publique faillissent comme la conscience et la raison individuelle. L'histoire des peuples l'atteste à chaque page. On peut s'épargner la peine d'énumérer les violences, les persécutions, les cruautés commises aux applaudissements de nations entières: l'histoire de chaque famille, y compris celle du peuple de Dieu, abonde en iniquités dont la conscience

publique n a pas craint de- rendre grâces à Dieu ! Mais rhistoirc atteste aussi le progrès continu et présage le progrès indéfini des idées morales et celui de leur fidèle écho, la conscience. Ce progrès est lent, mais réel et très-sensible. Sa marche est ordonnée avec ce dessein, qu'il y ait lutte pour toutes les générations pendant tout Tespace de temps que doit durer l'existence humaine ; mais quels pas immenses il s'est fait dans le monde dans le court intervalle du quinzième siècle au nôtre ^ ! La nature morale de l'homme est attestée d'ailleurs par les chutes et par les pleurs qu'elles inspirent, aussi bien que par les triomphes et par les joies qu'ils donnent. L'essence de notre âme est morale à ce point que les phénomènes moraux ont lieu en nous, que nous le voulions ou non. C'est par un fait de constitution que nous sommes une race morale, et s'il est dans l'univers une grande classe d'êtres moraux, la simple étude de nos facultés, qui met en évidence que le fait moral est inné ou implanté dans l'homme, met en évidence aussi que l'homme fait partie de cette grande classe. Cela étant, on conçoit que sa nature, sa richesse morale, sa portée primordiale et indépendante de toute éducation politique ou religieuse, ces titres légitimes d'une origine céleste

\ Voir notre Histoire des Doctrines morales et politiques.

LA MOBALE. 77

et d'une affinité divine, aient offert à la srienrH le point désiré par Achimèdc et qu'une trèssaine philosophie ait assis la morale sur rrs fondements.

Mais cette théorie est-olle complète ? Est-ce sur ce fondement seul ou sur un autre, plus solide et absolu encore, que repose la morale?

4. — Quatriènfe théorie. La nature de Dieu, le hini suprême ou Vordre moral, rontidérês comme fovdément de la morale.

11 est une chose évidente , c'est que si la nature humaine n'était pas faite pour la moralité, ce serait en vain qu'on essaierait de la changer et qu'il ne pourrait pas être question pour nous de morale : On ne trouverait pas en nous de quoi se faire comprendre. Mais, si morale que puisse être notre nature, et si richement qu'elle soit dotée pour connaître le bien et pour l'aimer, pour le réaliser même dans toute l'étendue de sa portée, cela ne suffit pas pour dire qu'elle est le vrai fondement de la morale, ('ar bien évidemment, si cela est ou se fait de notre part, c'est en raison de la conformité de notre nature avec un ordre général, un ordre supérieur, et c'est dans cet ordre, ce n'est pas en nous, qu'est le véritable fondement de la morale. En effet, même au premier aspect

et à priori^ on voit que, s'il existe un ordre moral, universel, embrassant tous les êtres, ce n'est pas lui qui a été fait conforme à la nature particulière d'une seule espèce d'êtres, c'est au contraire cette espèce, la nôtre, qui a été faite conforme à cet ordre. L'ordre moral est bien en nous, puisqu'il s'étend sur tous les êtres moraux, mais ce n'est pas nous qui sommes cet ordre, qui sommes universels et éternels.

Dès lors il apparaît donc, au début même de l'analyse de cette question, que notre nature à nous n'offre qu'une solution très-élémentaire du problème.

L'anthropologie constate fort bien que l'organisation spirituelle de l'homme est essentiellement morale, et que l'humanité tout entière est faite pour une fin morale ; maig cela ne suffit pas pour établir l'origine divine, la légitimité étemelle et la vérité universelle d'une loi morale. Et que serait celle-ci, si elle n'avait d'autre appui que l'homme, d'autre autorité que la nôtre? Il n'y a donc pas lieu du tout à restreindre le fait moral H nous, et il n'y a pas moyen de le faire si l'on cherche le vrai. L'homme n'est pas le seul être moral; il fait partie du monde moral, il n'est pas ce monde; il n'y est pas l'être moral par excellence, il s'en faut. 11 n'est pas le seul que nous y connaissions, ni celui que nous y connaissons le

mieux. En effet nous sommes plus afTirmatifs sur la nature morale de Dieu que sur la nôtre. Et c'est là, dans le principe du monde moral, dans Tètre moral par excellence, dans le Bien absolu, qu'est le vrai fondement de la morale, et qu est aussi rexplication de ce saint et merveilleux ensemble que nous appelons le monde moral et la loi qui le gouverne, Vordre.

« Mais comme c'est par nous qu'il se révèle» c'est bien en nous qu'il faut le saisir ; c'est donc en nous qu'est le fondement de la science. »

Non : puisque le suprême se fait connaître de nous comme principe, il est évident qu'il veut Atre pris pour principe.

Que le suprême seul est le vrai fondement d'un ordre absolu, cela est évident. Or, pour toute philosophie qui n'affecte pas, pour le seul plaisir d'afficber un peu d'iucrédulité, un scepticisme mille fois réfuté, le bien suprême. Dieu, nous pst parfaitement connu. Nous ne nous l'expliquons pas au même degré dans ses attributs métaphysiques que dans ses attributs moijjiux ; mais c'est précisément de ceux-ci qu'il s'agit en morale, et ces attributs étant sus, il nous est facile de nous tracer à nous-mêmes ie code qui doit constituer l'ordre et régner dans le monde spirituel. Puisque Dieu ne. se conçoit pas sans ces qualités morales : la justice, la sainteté, la bonté absolue,

VU que sans ces perfections il ne serait pas le parfait, on ne peut les mettre en doute qu'autant qu'on le met en doute lui-même. Le caractère du monde moral, le fondement de l'ordre moral et la nature des lois qui l'établissent, nous sont donc indiqués forcément et notre code est clairement écrit. Il est évident que des lois ayant leur source en Dieu, qui est le bien suprême, ne peuvent avoir pour raison, pour caractère et pour but que le bien suprême.

ce Mais le bien suprême n'est pas le nôtre ; or si le bien doit être le fondement de notre morale, ce doit au moins être le nôtre. »

Oui, si le monde moral a été fait pour nous, pour le bien individuel, et non pas pour lui-même, pour le bien général.

Il faut distinguer le bien considéré comme satisfaction soit de la totalité des hommes, soit de chacmi d'eux, soit de tel ou tel d'entre eux ou du plus grand nombre possible d'entre eux, ce qui n'est que le bien relatif, d'un bien qui peut être à la fois celui de tous les hommes et celui d'aucun d'eux, mais qui est le bien de la totalité des êtres moraux, le bien suprême, le principe et la fin du monde moral tout entier. Or, si Dieu seul est l'auteur du monde moral et de la loi qui y règne, n'est-il pas évident que^ tout y est fait pour le bien suprême, que c'est la participation

LA MORALE. 8l

au bien absolu qui est la fin de Tuniversalitt^ des êtres moraux et que c'est dans le bien universel que se trouve le bien de chacun ?

Le bien universel étant la réalisation de la (in absolue de la création, la réalisation du bien de chacun est un élément de réalisation de la fin universelle.

i( Mais d'abord le bien n est qu'une abstraction, et ensuite sa réalisation ne pouvant être que la iin des fins, elle se trouve donc ajournée indéfiniment. Or ce qui est ajourné indéfiniment, se réalisera-t-il jamais?»

Sans doute le bien est une abstraction, comme la justice, la vérité, la beauté; mais ces abstractionslà îie sont pas des êtres de raison, de pures créations de l'esprit : a) sont des idéalités tant qu'elles ne sont pas atteintes; atteintes, ce sont les réalit«'*s les plus hautes. Le bien suprême, c'est la pensée de Dieu, c'est le sentiment de Dieu, c'est la vie de Dieu. La vie, le sentiment, la pensée de Dieu, c'est Dieu lui-même. Voilà une première réalisation du bien suprême, voilà son type éternel.

C'est d'après ce type que se développent et que vont au bien supi*ême tous les êtres dont le bien est la loi, Dieu voulant et aidant. Or Dieu n'est pas un type seulement, puisqu'il est la pensée, le sentiment, la vie par excellence. Et ce qui fait la vie de notre vie, la pensée de notre pensée, le sen-

82 LA MOHALE.

linieut de notre senliment, qu'est-ce en dernière nnalyse ? Ce n'est pas nous, c'est bien lui. Car, de même que le monde physique n'existe que par lui, et n'a son principe qu'en lui, de même que Dieu est à vrai dire la substance qui le soutient, qu'il est l'intelligence qui l'a pensé et la volonté qui l'a établi, il est aussi le principe du monde moral, l'intelligence qui l'a pensé, la volonté qui l'a établi, la substance qui le soutient.

Le bien, qui est la fin du monde moral tout entier et celle de chacun, n'est ni une abstraction ni une idéalité indéfiniment ajournée. La réalisation absolue peut en être ajournée indéfiniment, les développements se succéder perpétuellement, comme se succèdent les générations; cette succession peut ne s'épuiser jamais, et le monde moral n'avoir pas plus délimites, grâces à des créations permanentes, que n'en a le monde physique, grâces aux siennes ; mais il peut y avoir en même temps réalisation indéfiniment ajournée ou plutôt continue pour les uns, et réalisation indéfiniment accomplie pour les autres.

Et quelle autre marche la pensée oserait-elle fissigner à l'ensemble des choses, si c'est Dieu qui le mène ?

Rien de plus pur ni do plus simple que cette théorie. Toutefois, rechercher le fondement suprême de la moKale paraît aux timides une chose

LA KORALE. 83

trop haule, peu accessible aux intelligences. C'est surtout la sage école d'Ecosse qui voudrait qu'au lieu de chercher l'ordre moral dans l'unirers, on se bornât à le prendre dans l'homme : « Le moyen de savoir si la morale est fondée ailleurs ou plus haut ! C'est à peine si nous pénétrons bien r homme. Ne connaissant ni la nature des choses^ ni celle de leur auteur, nous ne saurions affirmer, que ce qui nous parait moral à nous soit fondé en Dieu ou dans la nature des choses. »

Mais c'est, en d'autres termes, et non plus orgueilleusement, mais humblement, en revenir à la théorie de Locke. Or, si cette théorie est légi* time, la morale n'a aucun autre fondement certain que nos idées, nos sentiments ; c'est une science purement anthropologique, bornée à la race humaine. Elk pourraft biôn être vraie encore, mais nous n'aurions d'autre garantie de sa vérité que notre nature propre, notre constitution morale. Nous ne saurions donc affirmer ni son universalité, ni sa perfection absolue. Ces deux caractères, elle ne peut les prendre qu'autant qu'elle a pour origine et pour garantie la nature de Dieu luimême, la constitution universellç des choses. La morale n'est fine science véritable et d'une autorité absolue que du moment où elle est la règle universelle du monde spirituel par la volonté absolue. Née dans notre race et calculée pour elle seule,

8i LA MOBAUC.

elle n'est qu'une science flottante, d'une autorité purement humaine. Chacun voit done qu'il n'y a une morale qu'autant qu elle vient de haut, et nul ne peut considérer le fait moral dans l'homme comme décisif qu'autant qu'il le rattache à quelque chose de supérieure l'homme, comme une empreinte reçue, un écho dicté : écho et empreinte qui ne donnent pas un principe suprême. L'école d'Ecosse s'arrête à un principe humain qui n'en est pas un; elle ne conteste pas que Dieu est le bien suprême, l'ordre moral du monde, la loi des lois, le type de tout ce qui est bon et beau dans la création tout entière ; elle dit seulement qu'au lieu de s'élever jusque-là il vaut mieux s'arrêter au fait moral dans l'homme. Or, si cela paraît sage, cela n'est qu'une double inconséquence : on s'arrête de propos délibéré sur la voie du vrai, et on n'explique pas la nature intime de la loi morale. Cette loi ne saurait établir un ordre obligatoire pour tous, si elle n'est pas divine, ni être divine, si elle n'est pas de l'essence de Dieu.

L'ordre moral du monde n'est pas fondé dan^ l'homme; il s'y réfléchit.

Il n'est pas foqdé dans les autres intelligences de l'univers; il s'y réfléchit aussi. *

Il est fondé en Dieu, qui l'a mis dans l'univers et dans l'homme. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à examiner de plus près le monde moral, la loi qui le gouverne et l'ordre qui y règne.

LA MOnALE. 80

S. ^— t(? monde moral. La loi.

Le mondo moral ostrensemble des êtres intelligents et libres, y compris toutes leurs facultés, leurs œuvres, leur destin{»e et l'auteur lui-mAme qui a tout créé. Le monde moral est donc le monde spirituel; seulement le premier de ces deux termes en indique le caractère éthique, le second, le caractère métaphysique : Mais, lui, existe-t-il?

Ce n est pas à la morale à en démontrer Texistence; elle ne démontre pas même celle du monde purement humain* qui n'en est que la moindre partie. Partie et totalité, elle accepte tout des mains de la métaphysique, et ne s'occupe que des lois et des rapports auxquels elh» préside. Toutefois, science pratique, elle va droit au fait, ne s'occupe que des rapports connus, acceptant toute la lumière qui se répand chaque jour plus pure sur les relations entre les diverses fractions du genre humain, mais ne prétendant pas déchirer lès voiles qui couvrent les rapports préparés outre les fractions plus nombreuses du monde spirituel qui nous sont jusqu'ici dérobées complètement. La morale n'affecte pas d'exclusion à leur égard. Au contraire, elle accepte le principe. que nous pouvons avoir des rapports avec d'autres êtres que des hommes. Lorsqu'un moraliste

célèbre (Schleierinacher) nous dit que « le monde des esprits est en dehors du domaine de toute morale, même de celle du christiansme, » ou il no dit pas ce qu'il veut dire, ou il oublie qu'un monde d'esprits étranger à la morale est un nonsens.

Ce qui peut se dire parfaitement, c'est que, même selon la morale évangolique, nous n'avons pas de devoirs à remplir envers les esprits ou les anges; cela est vrai, puisqu'il n'y a de devoirs réels que là où il y a des^fapports connus. Mais dire que nos relations avec .les messagers de Dieu n'étant pas clairement vues, ce^ esprits sont on dehors de l'empire de la morale, ce serait borner on philosophie le monde moral à la race humaine;* ce serait offrir un pendant à une astroiîomie qui bornerait le monde physique au globe terrestre.

Mais y a-t-il une loi morale qui soit autre chose qu'une abstraction, et n'y en a-t-il qu'une pour le monde spirituel tout entier ?

Le code de la nature, dont il est souvent question dans les livres, n'est d'ordinaire qu'une conception poétiquTî, c'est du moins uifcode qui n'est écrit nulle part dans la nature. Ceux qu'on a présentés au nom de la science, ne sont que des tissus d'erreurs ou des systèmes mêlés d'erreurs et de quelques vérités. Mais il en est un qui est vrai, qui est non-seulement une belle

LA MORALE. n/

conception de la physique, uiais qui, écrit partout, est un ensemble de loi» parfaitement ohservable dans les phénomènes de Tunivers.

n en est de même du code du monde moral. Il en est un tout imaginaire dont il est benucou]i parlé poétiquement, mais qui n* est jamais défini. et qu'il serait aussi impossible qu'inutile de vouloir bien définir. Il en est d'autres sérieusement conçus et entendus, mais faux ou mêlés d'erreurs et de vérités. Quand on dit, par exemple, que la loi qui dq^t présider à la vie de l'homme et k mx conduite, ne peut être que sa raison même, que c'est elle qui est nécessairement la norme de sa volonté et que la législation morale tout entière * doit être une véritable autonomie, on se fait un code de self'legislatiœi^ un code d(» self-govememmi^ qui peut paraître très-séduisant, mais qui est évidemment faux, si grands que soient les noms qui le décorent.

En effet, il est évident, à pnnnière vue, que si la loi n'est paslimiléeànous, elle n'esl pas émanée de nous. On l'a senti, et on a créé un autre code. On a dit li loi une puissance éternelle qui règne sur le monde phénoménal des volilions. Et sans doute, bien entendue, et s' appliquant au législateur suprême, cette formule seçait acceptable; mais si l'on n'entend sous cette puissance qu'une sorte de force inconsciente, de destin menant la

nature et tous les êtres, ce qu'on appelle loi du monde moral, loin d'offrir la pensée d'une intelligence supérieure, de la divinité, en un mot, ne serait qu'une abstraction stérile.

On a été plus obscur encore et plus dans le faux. On a dit : à la vérité la nature physique a des lois qui la gouvernent, mais l'esprit est luimême sa loi ; il est le sujet-objet se retrouvant lui-même dans sa loi; sa volonté n'est pas un accident; elle est un attribut de sa personne, et là gisent à la fois le vrai caractère du devq^r, la loi, otsa nature véritable.

Sans doute la volonté est en nous, non pas un accident, mais un attribut, puisque l'homme ne se conçoit pas tel qu'il est sans la volonté. Ce n'est donc pas nous surprendre que d'affirmer que nous sommes ce que nous sommes. Mais la volonté n'est pas la loi, et si notre raison connaît celle-ci, où est la preuve qu'elle la crée ? Nous sommes nous : l'homme n'est pas la loi. L'esprit lui est donné dans sa nature; il y trouve la loi. C'est le sujet trouvant l'objet, soit. Mais s'il n'est pas plus Tautcur et le principe de la loi qu'il n'est l'auteur et le jirincipe de lui-même, que devient ce code du .sujet-objet? Que chacun soit lui-même sa loi, n'y m aura-t-il qu'une et spra-ce la loi morale par excellence? Ce sera celle de notre conduite, soit; mais sera-ce la règle de conduite de tous les êtres

moraux? En ce cas, ve n'est pas notre esprit qui en est Tauteur; il en est Técho^ Sans doute une loi parfaite et universelle est trouvée dans notre nature, mais si elle ne Tétait que là, et si la volonté humaine en était le seul principe, cette autorité, qui est si dépendante de la raison, si modifiable par le sentiment et si variable au milieu des influences qu elle subit de toutes parts, nous donnerait un code très- varié, sans cesse modifié. A moins de trouver une volonté qui ne se détermine que par elle-même, qu'en vertu de sa nature propre, unevolonté souveraine, indépendante de toute autre volonté, de toute autre influence et de toute autorité que- la sienne, on ne saurait en faire un législateur. Et s'il n yapas de volonté de ce genre ailleurs que dans l'humanité, il n'y a pas de loi.

On a dit, en sens contraire, que la volonté est arbitraire, mais que la loi est une nécessité impérative, et l'on est arrivé à ce code des rapports nécessaires que nous avons repoussé plus haut.

Nous l'avons dit, au-dessus de ces rodes, imaginaires ou faux, il en est un vrai et positif, comme le code du mondephysique. En effet, la loi morale est un ensemble de règles destinées à gouverner tous les phénomènes du monde moral, tous ses développements et toute sa destinée en son vaste ensemble, comme le code du monde physique gouverne l'ensemble des phénomènes, des déve-

loppements et de la destinée de Tunivers sensible. Il y a mém(^ plus que de F analogie entre les deux lois et les deux mondes : le monde physique, copie qui répond plus ou moins à son type, forme ' externe qui réfléchit une réalité interne, n'est que l'image- du monde moral. Cela est de toute évidence. Car si la loi morale est parfaite, comme la loi physique, elle est de Dieu. Or il ne s* en conçoit pas d'autre, et toutes deux ont nécessairement pour auteur celui de l'univers lui-même. Mais si cela est, il n'est pas concevable qu'il ait fait deux lois. Ou elles seraient d'accord, ou en opposition. Ep opposition, impossible; donc d'accord, c'est-à-dire la même, ou du moins en harmonie à ce point que toutes deux aboutissent aux mêmes desseins.

En effet, on doit les distinguer, elles président à deux mondes différents et il y a de grandes différences entre elles. La loi morale, donnée à des intelligences et gouvernant des libertés, des êtres, est toute spirituelle. Forces spirituelles, ces êtres conçoivent un but, le veulent et en délitèrent, raisonnent les moyens d'y atteindre et pèsent les difficultés de le réaliser, changent de voies et ont toujours, avec la conscience de leurs desseins, le sentiment de la responsabilité de leurs œuvres. La ioi physique, donnée à des choses, est un peu mécanique. En vertu d'un ordre imprimé à la

nature des choses, elles agissent sur elles sans que les forces matérielles qui leur obéissent aient ridée de leur but ou la conscience de leur oMivn».

Ce sont là des différences réelles et cju'il fant signaler au lieu de les voiler. On le» a niées. On a dit que ces forces morales si libres et si volontaires obéissent, elles aussi, h une loi qui les gouverne, comme font les forces physiques ; que nous agissons instinctivement, spontanément: que nos apparences de délibération, de réflexion et de volilion n' ont au fond rien de réel ; que tous h»s êtres se rapprochent, dans leur marche des existences du monde physique, des corps. (Test à tort. Puisque ce paradoxe est chaque jour démenti par chacun de nos actes, par chacune de nos pensées, il ne s<Tt plus qu'à mettre en un jour plus pur la différence entre la loi donnée aux êtres conscients et la loi faite aux choses inconscientes. Elle est fondamentale. Et pourtant les deux lois s'harmonient, l'unp servant l'autre, et toutes deux émanées de lamème pensée réalisent ensemble cette pensée en vertu d'une mission commune.

Les caractères de Tune ou de l'autre dans leur conception la plus haute sont les mêmes.

En effet. Dieu en étant la source et le principe, c^s caractères réfléchissent les attributs divins t toute loi de Dieu est universelle, étemelle, immuable, absolue ou parfaite.

Universelle, la loi morale embrasse toutes les existences intelligentes et libres sur quelque sphère ou sous quelque forme qu'elles existent. Ce qui est moral en Orient Test en Occident ; ce qui Test pour le système solaire Test aussi pour ceux de la voie lactée, pour tous ceux qui se trouvent en deçà ou au delà. On peut objecter que les facultés intellectuelles varient, que les facultés morales doivent varier aussi, et que les unes et les autres difîèrent nécessairement de sphère en sphère, en vertu des organismes qui se nuancent sur le même globe, le nôtre, où ils varient deméridien en méridien ; qu'organisme, facultés intellectuelles et facultés morales variant, la même loi ne peut convenir à des êtres aussi divers que le sont évidemment ceux du monde moral, si toute la multitude des sphères en^st peuplée. La diversité des organismes moraux implique nécessairement la diversité des lois morales. Pour être justes et observables, elles doivent changer selon la nature des êtres, et chacune de leurs formes s'accommoder aux conditions d'existence de chaque famille, être circonscrite par conséquent chacune à une seule sphère, c'est-à-dire offrir autant de codes qu'il y a de globes habités.

- Mais y a-t-il autant de codes de lo'is physiques que de globes? La même loi préside à tous, La même loi, la volonté divine est aussi la loi du

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monde spirituel, Tune aussi universelle que l'autre.

Et universelles toutes deux, elles sont toutes deux éternelles. On n'en saurait concevoir le commencement ni la fin. Elles sont immuables.

Si Tune des deux pouvait s'altérer, elle ne serait ni divine, ni parfaite. Elles sont au contraire aussi inaltérables l'une que l'autre, et Ton ne peut pas plus modifier le jeu divin du monde moral qu'arrêter le mouvement imprimé aux sphères de la main de Dieu. Il faut distinguer l'immutabilité de la variabilité; il faut distinguer aussi l'immutabilité de l'inviolabilité; cela est trop évident pour qu'on le dise. Mais cela s'est peu fait, et il est résulté de grandes erreurs d*une négligence aussi grave. Les lois de Dieu sont immuables : on ne peut les changer. Elles ne sont pas inviolables : on peut les violer. On peut le faire au nom de la liberté, qui est le caractère distinctif de tout être moral; mais on ne saurait le faire légitimement, puisqu'elles sont obligatoires, ni impunément, puisqu'elles se vengent de ceux qui osent les enfreindre.

En ce sens, aussi les deux grandes formes sont une seule et même loi.

Tous les attributs de la loi se résument en un seul comme ceux de son auteur : elle est parfaite.

La perfection, qui est la nature de Dieu, devant présider nécessairement à l'œuvre de sa main, la

9i LA MORALE.

loi suprême de toutes -les existences ne pouvait être imparfaite. D'abord, quant à Dieu, comment aurait-il fait et donné à sa création une autre loi que celle qui est la plus conforme à lui-même, et comment cette loi, si elle est en lui-même, seraitelle autre que sa nature et ses attributs? Puis, supposer qu'il aurait fait des êtres libres pour un ordre moi'al autre que celui dont sa pensée est le type,, serait absurde. Enfin, Tabsurde même admis, comment ses créatures pourraient-elles atteindre au but auquel elles doivent aboutir en vertu de sa volonté, si elles n'étaient menées par la volonté la plus absolue, la plus parfaite ?

(rest doncàuncode parfait quelles appai'tiennent toutes ; et soit qu on l'appelle le code de la raison, ou le code delà nature, c'est toujours le code de Dieu qui est ce qu'on se plaît à nommer le code de l'humanité.

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