Le bien et le mal en face de la lai
La définition du bien varie singulièrement à eause de l'ambiguité des acceptions du mot, qui se prend à la fois dans le sens de juste et dans celui d'agréable.*
On a dit : Est bien ce qui fait plaisir. Mais chacun voit que ce bien là n'a rien de- commun avec la morale sérieuse.
LA MORALIC. !*S
Le bien et le mal, c est le sar<'ë8 ou l*^rlier dans la poursuite des fins auxquelles notre nature as* pire, dit un penseur aussi inj^énieux que profond. Le plaisir est donc la conséquence, le signe de la réalisation du bien en nous; la douleur, la conséquence et le signe de la privation du birn. (Jouffroy, Ihmt naturel, i, 36, 37; CL n,152.)
Cela est très-vrai; mais si cela seul était vrai, la morale tiendrait uniquement à notre organisa* tion, à notre sensibilité, et en changeant cette organisation, où le plaisir et la douleur jouent un si grand rôle, on changerait la morale elio-même. Or la morale est assise sur un bien indépendant de lorganisme humain, indépendant de tou* organisme, un bien absolu et éternel : la définition qui en fait autre chose n est donc pas acceptable.
On en a donné de plus erronées, quand on a dit qu'il n est pas d'autre bien pour Thomme que le bien personnel, que son bonheur ou son intérêt. Même dans le sens le plus étendu, ni Tintérêt, ni le bonheur ne sont le bien.
On a été moins éloigné du vrai, quand on a dit que le bien moral est la bonté morale, le dévouaient d'un être pur à ce qui n'est pas lui: qu'il est pour l'homme un bien supérieur à son intérêt et à son bonheur personnel, celui de ses semblables, le bien social. C'est dire vrai; mais ce n'est pas indiquer le bien suprême, c'est substituer un intérêt
humain et même un simple intérêt national à un intérêt universel. Ce n est plus, il est vrai, faire de la morale une affaire personnelle, mais c'est la réduire à une institution politique.
Il est des philosophes qui disent Tidée du bien indéfinissable, irréductible. « Le nommer, c'est en donner une notion plus claire que ne Test toute autre qui essaie de le traduire. Il ne faut pas définir du tout une chose que sou nom expUque lui-même et que chacun entend parfaitement. D'ailleurs, voulût-on définir le bien, on ne le pourrait pas. Dire qu'il est le bien, c'est tout dire. » Sans doute, mais cela n'explique rien; ce raisonnement ne s'applique pas plus à ce terme qu'à d'autres, et on rejetterait à ce titre toutes les définitions. La meilleure définition ne livre pas la chose définie; elle n'en donne qu'une idée, cela est vrai, mais celle du bien n'est pas difficile à donner : elle n imphque que l'idée de la perfection dans la pensée,, d^ la pureté et de la clarté dans la conception, de la fermeté dans la résolution et de la constance dans l'exécution de nos desseins. L'idée de la satisfaction, du plaisir ou du bonheur, effet certain d'une bonne œuvre, est inséparable de la notion du bien, et peut être considérée comme un élément dont elle se compose, puisqu'elle n' y fait jamais défaut; mais elle levferait toujours, que son absen^^e ne changerait rien à la vérité.
On a cru ne pouvoir se tromper eu disant : Il y a bien en nous toutes les fois que n^us obéissons de bonne volonté à ce qui nous upparait comme la loi, et mal toutes les fois que nous désobéissons volontairement à ce qui se présente avec le caractère du devoir. Mais cela peut n*étre qu'une apparence de bien et qu'une apparence de mal, et non pas le véritable bit?n, le mal absolu. Le bien est la perfection. O qui nous parait le bien peut ne Fêtre pas.
Ou a dit : Est bien ce qui est à la fois la beauté et la félicité suprême, la vertu absolue. Mais c'est le bien suprême, ou le bien absolu, et non pas le bien à réaliser par tout être moral qu'on a défini là. Le bien humain ou la vertu n'est pas le bien suprême, qui n'est que dans le suprême. Dieu a des perfections et n'a point de vertus. L'homme a des vertus et n'a pas de perfections.
On a dit : Est bien ce qui est bon et beau. Cela est juste, si l'on entend non pas ce qui est bon et beau à nos yeux, mais ce qui l'est en soi, par sa nature ou son essence, et non pas seulement par ses attributs.
On a dit : Est bien relatif la réalisation de la fia de chaque être. Le bien de l'homme, c'est le bien pour lequel il est fait, la fin pour laquelle Dieu l'a créé et l'a doté. Est bien absolu la réalisation de la fin de la création entière. Le bien de l'homme,
c'est de s'associera l'œuvre Je Dieu, à la réalisation des Gj^s de la création, dans la mesure de ses moyens et d'après le type du bien suprême. Dieu qui se réfléchit en son être et en qui il Vit et se meut. Ed effet, l'idée du bien relatif est inséparable de l'idée de Dieu,* qui est le bien absolu.
On est donc dans l'aberration pure, et non pas dans l'abstraction vraie, quand on dit que le bien est le bien et le mal, le mal, sans aucun rapport à Dieu et à une loi existant en sa nature ou en la nôtre, sans aucune idée d'offense ou d'amour, sans aucun égard pour les suites de l'un ou de l'autre. Pour que cela fût vrai, il faudrait d'abord changer la nature de Dieu, puis celle de l'homme, et enfin tout ce qui se fait <Ians l'univers; car tout y révèle une loi divine et un ordre moral.
Mentionnerons-nous une dernière théorie qui convertit la morale tout entière en un appendice des beaux-arts ? On dit que le bien est bien, parce qu'il est beau^ que le mal est mal^ parce quilest laid; que Vun est la beauté. Vautre la laideur par eœceU l&ace. En apparence, c'est là subordonner la morale à l'esthétique, et la rayer du catalogue des sciences. Toutefois, en dernière analyse, toutes les voies mènent à la vérité, et on n'a, pour compléter cette théorie, qu'à y ajouter une étude approfondie du beau.
En effet, si le beau dont on parle est le beau
par excellence^ le beau absolu et suprême, il n'est pas seulement de Dieu et en Dieu, il est Diewlni-même, Or c'est revenir en d'autres lermes et par un détour à la vraie théorie qu» de voir le bien dans l'être moral par excellence, dans celui dont la volonté règne dans le monde moral tout entier. C'est en lui seul qu*il faut chercher le bien; sans lui l'expression, la formule du bien est vide. Pleine de lui, elle est pleine de puissance et de vérité. Il est le bien et la loi du bien.
Est donc bien en nous ce qui est conforme à la loi morale, et mal ce qui est contraire à cette loi.
Là se trouve la solution définitive du problème qui se présente au début de toute étude morale, à savoir pourquoi l'un est bien, l'autre mal. Toute théorie sur le bien qui ne va pas jusque-là peut contenir du vrai, mais ne contient pas le vrai : et elle n'aboutit pas. Eclairée parles plus hautes de nos idées et les plus parfaits de nos sentiments. cette question l'est donc bien plus encore par la nature de celui qui est la loi. En effet, ce n'est pas ce que nous faisons naturellement , instinctivement, qui est bien ou mal, mais ce que nous faisons avec réflexion, avec l'intention de bien faire ou la conscience de mal faire. Car est bien seulement ce qu'on fait uniquement parce qu'il est bien, conforme au bien absolu, (l'accord avec la volonté qui est la loi du monde
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moral, et qui nous a faits, non pas pour le bien rencontré de hasard , mais pour le bien voulu et recherché. Ce qui est simple accident de l'existence, ou pur produit de la nature des choses, n est pas le bien moral. Le caractère essentiel du bien est dans le but, dans les motifs et dans les sacrifices. Le bien naît dans le travail, jamais dans le simple laisser-aller. Jamais la morale ne dit : fais ce qui te plaît; toujours elle dit : fais ce que tu dois. Ce qui plaît tout simplement n'a aucun mérite, aucun caractère éthique. Non certes que, pour être bonne, une œuvre doive nous déplaire; le bien, pour être bien, n a nul besoin de nous être antipathique; loin de là, il peut avoir toutes nos sympathies; mais il soulèverait toutes nos résistances qu il n'aurait pas moins de droits à notre dévoûment.