CHAPITRE VII
Nous avons conduit l'analyse du bien jusqu'au point oA la morale se relie à la métaphysique. Comme l'esprit humain est toujours libre d'arrêter sa curiosité au point où il lui plaît, on pourra convenir qu'arrivé là on ne recherchera plus rien, et se dispenser ainsi d'une analyse pénible; mais ceux qui pensent qu'il n'y a rien de fait tant qu'il reste quelque chose à faire, et qui ne consentent pas volontiers à couper court aux questions par des fins de non-recevoir décourageantes, s'apercevront bientôt que le problème moral les portera plus loin qu'ils n'ont cru, et qu'il va se confondre avec le problème métaphysique luimême.
Il n'y a qu'un seul moyen de fonder une morale absolument indépendante de toute métaphysique : c'est de proclamer la doctrine du plaisir ou de l'utilité.
Si vous vous bornez, en effet, à constater qu'il y a un fait que l'on appelle le plaisir, un autre que l'on appelle la douleur, qu'il y a plusieurs espèces déplaisirs, que le plaisir a plusieurs qualités, la vivacité, la durée^. la sécurité; et si, comparant les plaisirs et les douleurs, vous remarquez que tel plaisir amène infailliblement telle douleur,
que telle douleur est la condition nécessaire de tel plaisir, vous pouvez, en combinant tous ces éléments, en en tirant des lois, en compensant le présent par l'avenir, ou en dirigeant le présent d'après les avertissements du passé, vous pouvez, dis-je, fonder une sorte de science que Platon, nous l'avons vu, appelait déjà la métrique du plaisir ^, et que Bentham a essayé de constituer. La morale devient alors une technique, une industrie : elle consiste à gouverner et à diriger les phénomènes conformément à un but donné, qui est le plus grand plaisir possible de l'individu; de même que tous les arts industriels combinent et dirigent les phénomènes, conformément aux lois naturelles, chacun vers telle fin déterminée. L'observation, l'expérience et le calcul sont alors les méthodes de la morale comme de la physique, et tout élément supra-sensible disparaît entièrement. Ainsi transformée en industrie^ en art voluptueux^ en prudence pratique, la morale est évidemment aussi indépendante de la métaphysique que tout autre métier.
Mais la morale n'est pas une industrie; elle est un art, non pas un art mécanique, au service du plaisir; c'est un art libéral, au service du beao. Elle ne sert pas; elle commande, ainsi qu'Aristote l'a dit excellemment de la métaphysique elle-même. Elle distingue, nous l'avons vu, les plaisirs, non-seulement par la quantité, mais par la qualité; et par là même elle s'élève au-dessus, du plaisir et pénètre jusqu'à l'idée du bien. Le plaisir n'est plus la mesure du bien ; c'est le bien qui est la mesure du plaisir,