CHAPITRE VI
Nous arrivons à une des questions les plus difficiles de la morale, et îl est vraisemblable que c'est la difficulté même qui explique que la plupart des moralistes l'aient trop souvent négligée. Si vous ouvrez, en efTet, tous les grands traités de morale anciens et modernes, vous ne trouverez presque nulle part discuté le problème dont nous parlons \ Les pliilosophes ont abandonné ce problème aux théologiens. Ceux-ci en ont formé une science spéciale, la science des cas de conscience ou casuistique, qui a été fort déconsidérée auprès des mondains (toujours très- rigoristes à l'égard de ceux qui les prêchent), à cause de la réputation de relâchement que l'on a faite à ceux qui cultivaient cette science. Il a dû arriver, en effet, qu'à force d'examiner si subtilement et d'une manière trop abstraite des hypothèses
1. Il faut excepter, chez les anciens, Cicéron, dans son De Officiis, liv. 111. Les stoïciens s'étaient beaucoup occupés de casuistique. Chez les modernes, Wolf, dans sa Philosophia practica univo'salis^ §§ 210 et 211, a essayé de donner quelques règles pour les cas de collision, mais très-insuffisantes; par exemple, les suivantes ;
Article l^"", c. 2, § 210. Si lex prieceptiva et prohibitiva colUduri' tui\ pronibiiiou vincit. § 2. Si lex prœceptiva et prohibitiva cum yeimissiva colliduntur^ permissiva cedit, etc.
arbitraires et difficiles, le sens moral se soit quelquefois émoussé, et qu'il ait trop donné à la complaisance. Il est certain aussi que les casuistes ont trop insisté (beaucoup plus qu'il n'était nécessaire) sur certains cas honteux qu'une morale délicate ne mentionne même pas*. De là le discrédit de la casuistique ; discrédit légitmie dans une certaine mesure par l'abus qui en a été fait, mais qui néanmoins o eu ses inconvénients en écartant de la morale pratique précisément toutes les difficultés, pour ne laisser subsister que les choses évidentes, qui n'ont presque pas besoin d'être démontrées. Kant cependant, dont la rare finesse n'a jamais laissé perdre aucune idée utile, n'a pas négligé d'mtroduire dans la Doctrine de la vertu des questions casuistiques; mais il s'est contenté de les présenter comme problèmes, sans nous donner de règles pour les résoudre.
Un éminent moraliste " a dit que la morale n'avait que faire de la casuistique, et que c'est à la conscience à se décider dans tous les cas particuliers. Mais, à prendre cette raison à la rigueur, ce n'est pas la casuistique que l'on condamnera, c'est la morale pratique toute entière, car toute question de morale est en définitive un cas de conscience. La discussion du suicide, du duel, de l'homicide par droit de défense, toutes ces questions et mille autres sont
1. L'argument tiré des nécessités de la confession est très-mauvais, car il est tout à fait inutile au confesseur d'être prévenu d'avance de toutes les combinaisons ignominieuses que l'appétit sensuel peut inventer; et il faut lui supposer une bien pauvre conscience pGur croire qu'en présence de l'un de ces cas il ne saurait pas découvrir lui-même le degré d'immoralité qu'il suppose.