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CHAPITRE PREMIER

LA CONSCIENCE MOBALE

La p'iilosophîe morale ne s'occupe guère en général que de la loi en elle-même, de ce qu'on pourrait appeler la loi objective^ telle qu'elle serait en soi pour une raison absolue capable de la connaître tout entière. Elle a un peu trop négligé peut-être la morale subjective^ c'est-àdire la /o?', en tant qu'elle est jugée, connue, interprétée, appliquée par l'agent moral. Elle a laissé à la théologie morale l'étude de ces sortes de questions, et celle-ci s'en est surtout préoccupée au point de vue pratique.

Il y a cependant ici un problème philosophir^ae d'un© extrême difficulté. On me dit que la loi morale est absolil-

ment obligatoire. Mais de quelle loi morale parle-t-on? Est-ce de celle qui existe en elle-même, indépendanfe Je moi, de mes lumières, de mon jugement personnel ? ou bien de la loi morale, telle que je la connais et la comprends? Lans le piemier cas, à quel signe reconnaître cette loi ? Où est-elle ? Comment la découvrir, si ce n'est dans ma piopre conscience? A moins d'être celte loi ellemême, je ne puis lui obéir qu'en tant que je la connais, et ie ne puis la connaître qu'avec ma propre pensée, mon propre jugement ! — Dans le second cas, si je prends pour juge ma propre conscience, qui m'assure que c'est bien à la loi elle-même que j'obéis, et non à une loi de mon invention, à une fiction de mon esprit? En un mot, il semble que toute loi, pour être obligatoire, doive être objective^ c'est-à-dire indépendante de la manière de sentir et de penser de chaque individu ; et d'un autre côté, la loi devient nécessairement subjective en tant qu'elle est connue et pratiquée par un agent particulier. Je ne suis donc jamais sûr d'obéir à la véritable loi, à la loi absolue, laquelle seule, cependant* semble avoir di'O'ît à moû obéissance.

Un grand moraliste allemand, Ficlite, a vu ce problème (qui avait échappé à Kant lui-même) dans toute sa profondeur, et il l'a tranché hardiment : « La loi formelle de la morale, dit-il, fist celle-ci: Agis toujours conformément h la conviction de ton devoir (en d'autres termes : Agis toujours suivant ta conscience). Cette règle en comprend deux autres: Cherche d'abord à te convaincre de ce qui est ton devoir dans chaque circonstance ; une fois en possession de ce que tu crois ton devoir, fais-le, par ceiie

seule raisou que lu es convaincu que c'est ton devoir. * »

Le seul critérium pratique possible de la moralité est donc la conviction actuelle, ou la conscience actuelle. Si l'on nous oppose que cette conscience doit s'éclairer en consultant la conscience des autres hommes, on répondra* que c'est ce qui est déjà compris dans la règle, car c'est ma propre conscience qui me dit qu'il faut consulter la conscience des autres. Et d'ailleurs, il peut se présenter tel cas où la conscience d'un homme se sentant moralement supérieure à celle de tous les autres (Socrate par exemple) il ne peut pas, il ne doit pas la leur sacrifier. Dira-t-on que nous devons subordonner notre conscience à la parole de Dieu ou à celle de ses ministres? Je répète que je ne me soumets à la parole de Dieu que parce que je suis convaincu que c'est mon devoir; et c'est encore ici ma conviction personnelle qui reste le dernier critérium de la loi morale.

Le principe de la conviction personnelle comme règle suprême du devoir n'exclut nullement cette pratique si recommandée par la religion, et que les philosophes euxmêmes n'ont pas ignorée, à savoir la direction de conscience * . Cette pratique est parfaitement conforme à l'expérience et au bon sens. Quoi de plus naturel que les plus sages guident et éclairent ceux qui le sont moins? De plus, nous l'avons vu, chacun de nous est naturellement disposé à se faire illusion à soi-même sur l'état de sa conscience; entraîné et plus ou moins aveuglé par ses passions, il a

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