‹ La moraleChapitre 55 sur 67 · Ibid., V · texte numérisé non relu

Ibid., V

6. Ibid., V, 157. — On voit qu'il n'est pas fait mention ici de la coutume barbare qu'ont les femmes indiennes de se brûler sur le

divinités sont satisfaites. » — « Renfermées sous la garde des hommes, les femmes ne sont pas en sûreté : celles-là seulement sont en sûreté, qui se gardent elles-mêmes de leur propre volonté. » — « Le mari ne fait qu'une seule et même personne avec son épouse. )) Quoi de plus charmant que cette définition du mariage d'inclination : « L'union d'une jeune fille et d'un jeune homme résultant d'un vœu mutuel est dit le mariage des musiciens célestes. »

11 faut reconnaître sans doute les vices de la morale brahmanique. Les principaux sont : l'accablante multitude des prescriptions religieuses, la plupart aussi bizarres qu'inutiles; — l'abus de l'ascétisme et de la vie contemplative ; — enfin le régime des castes, et un despotisme sacerdotal qui n'a jamais eu son pareil dans le monde. En voici quelques exemples : « Entre un kchatrya (guerrier) de cent ans et un brahmane de dix ans il y a un rapport de père et de fils ; mais c'est le brahmane qui est le père, et le kchatrya qui est le fils. » — u Si le roi trouve un trésor, qu'il en donne la moitié aux brahmanes ; si le brahmane trouve un trésor, qu'il le garde tout entier. » — « Le brahmane est le roi de l'atmosphère ; tous les autres ho<nmes ne jouissent des biens de la terre que par la permission du brahmane.))

Quant à la multitude des rites et des pratiques religieuses, c'est là un des caractères des vieilles religions ; sous ce rapport, la religion mosaïque n'a rien à reprocher à la

bûcher de leur époux. C'est un fanatisme dont quelque femme exaltée aura donné l'exemple, et qui, communiqué par la contagion et imr la mode, est devenu une pratique universelle. N'imputoQi pas cela à la diversité des races.

religion de Bra^ ma. L'excès de l'ascétisme coritemplatil pourrait être à meilleur titre considéré comme constituant une morale propre à la race indienne. Pour elle, c'est la contemplation qui semble être le souverain bien; pour nous, c'est l'action. Il y aurait donc bien réellement une morale de l'Orient et une morale de l'Occident. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà !

Je ferai remarquer que le conflit entre la contemplation et l'action n'existe pas seulement entre l'Orient et l'Occident, qu'il n'est pas seulement un conflit de race et de climat. Il a existé dans l'Occident même entre les mystiques et les moralistes, entre les partisans de la vie monastique et les défenseurs de la vie active et politique; enfin, dans le clergé même, entre les séculiers et les réguliers. Ce conflit a sa raison dans la nature humaine elle-même, pour qui le souverain bien paraît être tantôt dans le travail et dans l'action, tantôt dans le repos. N'oublions pas qu'Aristote lui-même, le plus Grec des Grecs et le plus pratique des philosophes, place dans la vie contemplative le plus haut et le plus parfait bonheur K Supposons enfin qu'il y ait là un problème qui ne soit pas résolu, la morale est-elle la seule science qui ait des problèmes non résolus?

Pour en revenir à l'Inde, il ne faut pas croire que les sages de ce pays, malgré les propensions naturelles de leur race, s'abandonnent sans aucune réserve à l'entraînement de la vie contemplative et n'en aperçoivent pas les abus. Aussi voit-on, par exemple, les lois de Manou n au-

1. Il est vrai de dire que, pour Aristote, il ne s'agit guère que déjà contemplatioii seientificj^ue ; mais, à cette hauteur, religion et scieuce s'ideutilieul

toriser ïe chef de famille à se livrer à la vie solitaire « que lorsqu'il a vu ses cheveux blanchir, et qu'il a sous les yeux les fils de ses fils. » Nous voyons encore pair l'un des plus beaux monuments de la philosophie indienne, par laBhagavad-Gita, que le conflit signalé plus haut entre lu contemplation et l'action existait dans l'Inde comme parmi nous. « Il y a deux doctrines, est-il dit dans la Bhagavad-Gita, la doctrine de la spéculation et la doctrine de la pratique. » L'auteur de ce livre voudrait les concilier toutes deux. (( Il n'y a que les enfants et les ignorants, dit-il, qui parlent de la doctrine spéculative et de la doctrine pratique comme de deux doctrines; elles ne sont qu'une seule science. » Plusieurs passages de cet admirable poëme philosophique, le chef-d'œuvre du génie indien, sont explicites pour établir la supériorité de la vie active. (( Le renoncement et la pratique des œuvres sont deux routes qui conduisent à la souveraine félicité; mais la pratique est au-dessus du renoncement. » — ((L'action est supérieure à l'inaction... Le dépouillement de la forme mortelle ne peut s'accomplir dans l'inaction. » — a Être sannyasa ou solitaire sans appHcation, c'est avoir de la peine et de l'inquiétude; tandis que le mouni occupé à la pratique des devoirs est déjà uni à Brahma, le tout-puissant.» Enfin, pour ajouter à l'autorité de ces paroles, le dieu même qui expose la doctrine au jeune prince qui l'écoute s'écrie dans un admirable mouvement d'éloquence: a Moimême, ô A.rjouna, je n'ai rien à faire, rien à désirer dans ces trois parties du monde; et cependant Je vis dans Vexer^ cice de mes devoirs moraux. »

On voit que le conflit entre la contemplation et l'action

^^i LA MORALE.

n'est propre nî k l'Occident ni à l'Orient, mais est coaimun à l'un et à l'autre. Plus de contemplation d'un côté, plus d'afî" tion de l'autre, je le veux bien; mais les sages de l'Inde recommandent l'action, et les hommes pieux de l'Occident vantent la contemplation : il n'y a peut-être là qu'un différence de degré *. Il reste donc, comme caractérisant la morale brahmanique, le régime des castes, et la division impitoyable du peuple en quatre classes séparées par des barrières infranchissables : les prêtres, les soldats, les laboureurs et commerçants, les serviteurs ou esclaves; sans compter qu'au-dessous de ces quatre classes légales se trouvent encore des classes sans nom, des tchandalas, comme les appelle Manou, qui n'ont pas même l'honneur d'(?Kre légalement esclaves. Jamais l'inégalité humaine n'a été consacrée d'une manière plus odieuse et plus brutale. Jamais elle n'a été exprimée en termes plus repoussants : «Les quatre classes ont pour cause première Brahma; mais il les produisit chacune d'une partie différente de lui-même : la classe du brahmane de sa bouche, celle du kchatrya de son bras, celle du vaicya de sa cuisse, celle du soudra de son pied. » Chaque classe a ses devoirs propres: «Le devoir du brahmane, c'est la paix, la modération; le devoir du kchatrya, c'est la bravoure; le devoir du vaicya

1. Ce sont les mêmes races, dira-t-on; car on sait que nous sommes des Indiens. SoiL; mais le même conflit existe dans la Chine, Lao-tseu, philosophe chinois, est un contemplatif; Confacius est un philosophe pratique. La Chine est exclusivement pratique, dit-on. Comment se fait-il donc que le bouddhisme s'y soit répandu plus que partout ailleurs en Asie ? Ils n'en ont pris, dira-t-on, que la superstition. Mais, dan-.î l'Inde même, le peuple a-t-il pris du brahmanisme autre chose que des superstitions? Partout les vrais contemplatifs sont une exception; les Fénelons sont partout en minorité.

est la culture de la terre et le trafic; le devoir du soudras est la servitude. » Ainsi la vertu semble un privilège; les plus hautes vertus appartiennent aux brahtnanes, les plus brillantes aux guerriers; quant aux dernières classes, elles n'ont plus, à proprement parler, ni devoirs ni vertus; elles ont des fonctions, et la dernière de toutes a pour fonction unique de servir les autres. Enfin nous avons vu plus haut à quel degré d'orgueil sacerdotal était montée la classe des brahmanes, à laquelle cependant les lois de Manou recommandent l'humilité, les invitant à a rechercher le mépris à l'égal de l'ambroisie, » la feinte humihté n'ayant jamais manqué d'accompagner l'insolence théocratique *.

Cependant, quoique jamais peut-être l'inégalité des hommes n'ait été proclamée en termes plus insolents que dans la législation et dans la religion brahmaniques, il est vrai de dire que les préjugés de caste ne sont nullement l'erreur privilégiée des races orientales. Théoriquement, l'apologie de 'l'esclavage dans Aristote n'a rien à envier pour la brutahté des expressions aux lois de Manou : « Si la navette tissait toute seule, dit Aristote, on n'aurait que faire d'esclaves... L'esclave est V homme d'un autre homme, Existe-t-il des hommes aussi inférieurs aux autres hommes que la brute elle-même? S'il en existe, ceux-là sont destinés à servir. Or il y a des hommes qui n'ont que juste ce qu'il faut de raison pour comprendre la raison des autres. Ce sont ceux dont le travail corporel est le seul emploi utile : ceux-là sont esclaves par nature. » Quant'au despotisme

1. C'est ainsi que les papes du moyen âge se proclamaient les siT^ tfiteurs des serviteurs de Dieu.

sacerdotal, l'Europe l'a connu aussi bien que l'Inde, pinon au même degré : « Que tous les princes de la terre, est-il dit dans les Fausses Décrétales, et tous les hommes obéissent aux prêtres et courbent la tête devant eux M »

L'Occident n'a donc rien à reprocher à l'Orient pour ce \ qui est du principe des castes, et, réciproquement, il est permis de dire que l'Orient n'a pas eu besoin de la sagesse de l'Occident pour s'élever au principe de l'égalité des hommes. C'est spontanément, et sans sortir de l'Inde, que l'âme humaine a eu la force de comprendre dans toute sa force le principe de la fraternité humaine : c'est la gloire du bouddhisme, comme du christianisme, d'avoir proclamé ce principe. On ne peut certainement pas affirmer que le secondl'ait emprunté au premier ; mais, à coup sûr, le premier ne le tient pas du second, puisqu'il lui est de beaucoup antérieur. On a pu sans doute, avec des motifs plan- i sibles et spécieux, combattre la métaphysique bouddhiste ^ ; quant à la morale du bouddhisme, elle est d'une beauté incomparable et qui ne le cède à aucune autre, pas même à la morale chrétienne.

Dans le brahmanisme, la dévotion et le salut étaient en quelque sorte le privilège des brahmanes. Çakia, le saint fondateur du bouddhisme, ouvrait le ciel à tous : «Ma loi,

1. Pseudo-îndorus (éditiDn de Genève, 1628), lettre i, attribuée au pape Clément 1°^.

2. M. Barlliélemy Samt-Hilaire,dans son livre sur le Bouddha, est Irès-sévère contre le bouddhisme, qu'il proclame une religio?i athée Ce n'est pas le lien d'examiner ici la fameuse question du nirvana; qu'il nous suffise de dire que nous sommes sur ce^oir d'un avis absolument opposé à celui du savant critique, malgté la haute auiorité d'Eugène Burnouf.

UNIVERSALITÉ DES PRINCIPES MORAUX. 4a5

disait-il , est une loi de grâce pour tous. » Ainsi saint Paul et les apôtres n'ont jamais attaqué l'institution civile de l'esclavage, mais ils disaient : « Il n'y a plus de maîtres, il n'y a plus d'esclaves; il n'y a plus de riches, il n'y a plus de pauvres : nous sommes tous frères en Jésus-Christ *. »

Le principe de l'égalité religieuse une fois proclamé, il n'était pas difficile d'en tirer le principe de l'égalité naturelle. Aussi voyons-nous beaucoup plus tard la philosophie bouddhique attaquer l'institution des castes par des arguments que l'on pourrait croire empruntés à notre philosophie du XVIII® siècle. « Il n'y a point, est-il dit' dans une légende bouddhique, entre un brahmane et un homme des autres castes la différence qui existe entre la pierre et l'or, entre la lumière et les ténèbres. Le brahmane, en effet, n'est sorti ni de l'éther, ni du vent : il n'a pas fondu la terre pour paraître au jour. Le brahmane est né d'une matrice de femme, tout comme le tchandala. Le brahmane, quand il est mort, est abandonné comme vil et impur; il en est de lui comme des autres castes : ou donc est la différence ?» Dans un traité plus moderne, l'auteur s'exprime plus hardiment encore :

« Uunumbora et le parasa ^ produisent des fruits qui naissent des branches, de la tige, des articulations et des racines; et cependant ces fruits ne sont pas distincts les uns des autres, et l'on ne peut pas dire : ceci est le fruit brahmane, cela, le fruit kchatrya, celui-ci, le vaicya, celui-

l.Ceux qui d'après ce texte ont pensé que les apôtres ont nié l'e* clavage doivent soutenir en même temps qu'ils ont nié la propriété, puisqu il n'y a plus de riches ni de Dau^»^" *»»' *4sus-Gliriat.

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