Noms d'arbrci
là le çudra^ car tous sont des mêmes arbres. // rCy a donc
pas quatre classes, mais une seule. »
On expliquera les analogies que présente la morale chez les Perses ', les Indiens, même les Grecs, avec nos pro res opinions morales par l'identité de race, car on sait que ces différents peuples ne sont que les branches diverses d'an même tronc dont tous les peuples de l'Europe actuelle sont issus; mais cela prouverait déjà au moins un type de morale uniforme chez tous les descendants de cette race unique. Que dira-t-on, si l'on rencontre les mêmes analogies et peut-être de plus grandes encore chez les peuples de race absolument différente qui, physiologiquement, philologiquement, ethnologiquement, ne se trouvent avoir aucunes racines communes, et qui, spontanément, par le jeu naturel de la réflexion, se sont élevés à des principes communs et presque dans les mêmes termes? Sous ce rapport, quoi de plus instructif et de plus admirable que la morale du plus grand sage delà Chine, l'un des plus grands sages de l'univers, de Gonfucius, et aussi du rénovateur de sa doctrine, le courageux et spirituel Mencius?
Gonfucius s'exprime sur la loi morale et ses caractères essentiels avec une élévation, une fermeté et une clarté que l'on ne trouve que chez les philosophes grecs ou dans la philosophie moderne de l'Europe. Le caractère essentiel de cette loi est à ses yeux celui-là même dont nous débattons en ce moment la vérité, à savoir l'obligation
1. Nous avons peu de reaseignements sur la morale des anciens Perses; mais ceux que nous fournissent soit le Zend-Avesta, soit lea témoignages des anciens, nous autorisent à y reconnaître un même fonds de mora^^ que chez les Grecs et les Indiens.
immuable et absolue. « La règle de conduite morale, ditil, est telle ment obligatoire qu'on ne peut s'en écarter d'un seul point un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait pi us une règle de conduite immuable... )> — a La loi du devoir, dit-il encore admirablement, est par ellemême la loi du devoir. » Il nous peint cette loi éternelle, égale pour tous, quelle que soit leur condi ion, accessible aux plus humbles, surpassant en même temps les efforts des plus savants, si étendue qu'elle peut s'appliquer à toutes les actions des hommes, si subtile qu'elle n'est pas manifeste pour tous. Cette loi lui inspire des paroles d'un enthousiasme passionné : «Oh! que la loi de l'homme saint est grande ! c'est un océan sans rivages ! Elle produit et entretient tous les êtres! Elle touche au ciel par sa hauteur ! Oh ! qu'elle est abondante et vaste ! » Ecoutez encore cette parole touchante et noble : « Si le matin vous avez entendu la voix de la raison céleste, le soir vous pourrez
mourir *. »
La tempérance, la dignité, la possession de soi-même, la simplicité de mœurs, voilà les vertus que Confucius exige de son sage, qui ressemble au sage stoïcien, moins l'emphase et l'orgueil : « Est-il riche, comblé d'honneurs, il agit comme doit agir un homme riche et comblé d'honneurs. Est-il pauvre et méprisé, il agit comme doit agir un homme pauvre et méprisé. Le sage qui s'est identifié avec la loi conserve toujours assez d'empire sur luimême pour remplir les devoirs de son état, dans quelque
1, Voir pour tous ces textes notre Histoire de la science politique (2e édition, Paris, 1872), t. i. Introduction, p. 42 et suiv.
condition qu'il se trouve. » — u Se nourrir d'un peu de riz, n'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est, un état qui a sa douceur. » — a Etre riche et honoré par des moyens iniques est pour moi comme le nuage flottant qui passe. » °— « Fuir le monde , n'être ni vu ni connu des hommes, et n'en éprouver aucune peine, tout cela n'est possible qu'au saint, n — a L'homme supérieur s'afflige de son impuissance et est méconnu des hommes. )>
Le perfectionnement de soi-même n'est que la première partie de la morale : la seconde et la plus importante est ie perfectionnement des autres. La^ principale vertu pour Confucius est la vertu de l'humanité. Fan-tché demande ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le philosophe dit : a Aimer les hommes. » — a II doit aimer les hommes de toute la force et l'étendue de son affection. » — (( L'homme supérieur est celui qui a une bienveillance égale pour tous. » Dans quelques passages, le sentiment de la fraternité est exprimé en paroles touchantes et passionnées. Le philosophe dit : « Je voudrais procurer aux vieillards un doux repos, aux amis conserver une fidélité constante, aux femmes et aux enfants donner des soins tout maternels! » Seu-ma-mieou, afi'ecté de tristesse, dit : « Tous les hommes ont des frères, moi seul n'en ai point. » — « Que l'homme supérieur, répond le philosophe, regarde tous les hommes qui habitent dans l'intérieur des quatre mers comme ses frères. » Enfin on retrouve en propres termes dans Confucius les maximes célèbres de l'Evangile : « La doctrine de notre maître, ait Meng-tseKj consiste uniquement à avoir la droiture du cœur et à aimer son prochain comme soi-même. » -—
UNIVERSALITE DE8 PRmClPES MORAUX. 439
« Agir envers les autres comme nous voudrions qu'ils agissent envers nous-mêmes, voilà la doctrine de l'humanité. »
Nous ne voulons pas ici faire l'histoire de la morale en Cliine ; mais il ne sera pas hors de saison de rappeler encore l'opinion de Mencius, qui défendail précisément, comme nous le faisons ici, l'universalité des idées morales. « Tous les hommes, dit-il, ont le sentiment de la miséricorde et de la pitié; tous les hommes ont le sentiment àe la haine et du vice ; tous les hommes ont le sentiment de la déférence et du respect ; tous les hommes ont le sentiment de l'approbation et du blâme. » — « Comme il y a un même goût chez tous les hommes qui leur fait prendre le même plaisir aux mêmes saveurs, aux mêmes sons, aux mêmes formes, il y a aussi un même cœur chez tous les hommes, et ce qui est commun au cœur de tous les hommes, c'est l'équité. »,
Le sage Meng-tseu ne fait en général que reproduire, souvent en termes heureux, mais sans y rien changer, la doctrine morale de Confucius. Il est cependant un point très-important ou il se montre à nous avec une véritable originalité, et ou il nous révèle dans la morale de l'Orient un trait que l'on croit à tort en être entièrement absent. Nous nous représentons l'Orient, et en particulier la Chine, comme une contrée où le despotisme domine sans aucun contrôle, et qui est vouée à une servilité sans limite. C'est une erreur. Là aussi la nature humaine a su reconnaître et défendre sa dignité; là aussi le pouvoir a connu des censeurs ; là aussi les mâles conseils et les menaces n'ont pas manqué à ceux qui voulaient opprimer les peuples; peut-être même l'Occident, encore auiourd'hui, trou-
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verait-il difficilement des sages qui osassent dire en face à leurs souverains ce qu'un Chinois osait dire au temps de Mencius et de Gonfucius.
C'est Mencius surtout qui se distingue parla hardiesse de sa parole et la vive liberté de sa critique. Ce qui le caractérise, c'est l'esprit mêlé à l'audace. Un premier ministre lui annonçait l'intention de décharger les peuples, et il promettait de diminuer chaque année les impôts vexatoires, sans les supprimer entièrement. Mencius lui répond par cette ingénieuse parabole : « Il y a un homme qui, chaque jour, prend les poules de son voisin. Quelqu'un lui dit : Ce que vous faites n'est pas honnête. Il répondit : Je voudrais bien me corriger peu à peu de ce vice ; chaque mois, jusqu'à l'année prochaine, je ne prendrai qu'une poule, et ensuite je m'abstiendrai complètement de voler. » Dans une autre occasion, Meng-tseu, discutant avec le roi de Tsi, lui demande : « Que doit-on faire d'un ami qui a mal administré les affaires dont on l'a chargé? — Rompre avec lui, dit le roi. — Et d'un magistrat qui ne remplit pas bien ses fonctions ? — Le destituer, dit le roi. — Et si les provinces sont mal gouvernées, que faudra-t-il faire? Le roi (feignant de ne pas comprendre) regarda à droite et à gauche, et parla d'autre chose. )> Ainsi font tous les gouvernements quand on leur dit leurs vérités.
On est étonné de rencontrer dans un philosophe chinois des doctrines politiques fort analogues à celles que nous appelons en Occident des doctrines libérales. Comment explique-t-il le droit de souveraineté? Par une sorte d'accord entre le ciel et le peuple. Ce n'est pas l'empereur luimême qui nomme son successeur : il ne peut que le pré-
senter à l'acceptation du ciel et du peuple. Or le ciel n'exprime pas sa volonté par des paroles, mais il l'exprime par le consentement du peuple. Mencius cite à l'appui de cette doctrine ces paroles du Ghou-King, qui nous prouvent que c'était la doctrine traditionnelle de l'empire : «Le ciel voit, mais c'est par les yeux du peuple. Le ciel entend, mais c'est par les oreilles du peuple *. » Gonfucius enseignait que le mandat souverain se perd par l'indignité. Mencius professe la même doctrine avec plus d'énergie encore, et il professe ouvertement le droit d'insurrection. Le roi lui dit : (( Un ministre ou sujet a-t-il le droit de détrôner et de tuer son prince? )> Meng-Tseu répond : a Celui qui fait un vol à l'humanité est appelé voleur. Celui qui fait un vol à là justice est appelé tyran. J'ai entendu dire que Tching-Thang avait mis à mort un tyran, je n'ai pas entendu dire qu'il ait tué son prince. » Terminons enfin le résumé de cette curieuse politique par ces paroles qui seraient hardies même en Occident : « Le peuple est ce qu'il y a de plus noble dans le monde... Le prince est de la moindre importance. »
Nous avions résumé plus haut dans deux propositions l'objection sceptique : chez les peuples sauvages, point de moralité ; — chez les peuples civilisés , moralité contradictoire. A ces deux propositions nous en op-
1. Vox popuîi, vox Del. — Ces maximes, qui sont encore conservées en Chine, ont sans doute perdu toute espèce de sens avec le temps (comme dans l'empire romain les vieilles formules réiiublicaines) } mais elles ont eu une signification très-réelle à l'origine, et les Chinois ont fait usage au moins autant qu'aucun autre peuple « du droit d'en appeler au ciel, » comme Locke définit le droit d'insurrection
, posons deux autres : il n'est point de peuples sauvages où ne se rencontrent des germes de moralité; — à mesure que les peuples s'élèvent à un même niveau de civilisation, ils se forment une morale de plus en plus semblable, quelles que soient d'ailleurs les différences de race, de climats et d'habitudes. Ces deux propositions, qui sont précisément le contre-pied des précédentes, -sont et seront de plus en plus justifiées par l'étude approfondie des faits. Ce qui résulte de cette étude, c'est que les contradictions morales s'expliquent par le degré d'ignorance ou de lumières auquel les peuples sont parvenus. A mesure qu'ils s'éclairent, ils tendent de plus en plus vers une seule et même morale, et c'est là précisément ce qu'on appelle la civilisation, et l'objet principal de la saine morale est de répandre de plus en plus, et de faire mieux comprendre ces lois morales vraiment universelles, sinon dans le passé, au moins dans l'avenir. C'est ainsi qu'oii a vu peu à peu disparaître les préjugés ou vices tenant plus ou moins à l'état de barbarie. C'est ainsi, par exemple, que le sentiment du respect pour la vie humaine s'étant de plus en plus développé parmi les hommes, sous la double influence de la philosophie et de la religion, on a vu disparaître ou s'affaiblir tout ce qui pouvait porter atteinte à ce principe ; c'est ainsi que le cannibalisme, les vendettas, les guerres privées, les sacrifices humains, le tyrannicide, le suicide, le duel, la torture, après avoir été longtemps des pratiques permises et même honorées, ont peu à peu disparu, les unes des mœurs, les autres de l'opinion. C'est de même que la vraie idée de la famille s'étant répandue, on a vu soit disparaître, soit se circonscrire dans certains pays la
polygamie, le droit de vie et de mort des pères sur les enfants, le droit d'aînesse, etc. Par rapport à la propriété, on a vu aussi, à mesure que la société a été plus assurée, le pillage et le brigandage, qui à l'origine étaient le privilège des héros, devenir le refuge des malfaiteurs ; on a vu le droit de propriété de plus en plus accessible à tous, et de plus en plus garanti. Par rapport à la liberté personnelle, on a vu disparaître successivement des États civilisés l'osclavage sous toutes ses formes. Par rapport à la religion, on a vu disparaître également les violences et les cruautés exercées contre les consciences au nom de la foi religieuse. Par rapport au droit des gens, on a vu peu à peu le droit de guerre se réduire au strict nécessaire : le pillage, le massacre des vaincus, la réduction des prisonniers en esclavage, les moyens odieux défaire la guerre, tels que le poison; dans la paix, la haine de l'étranger, le droit d'aubaine «et tous ces restes de l'état Mrbare ont été successivement ou abandonnés ou flétris. En un mot, le sentiment de la dignité de l'homme et le sentiment de la fraternité humaine se répandant de plus en plus parmi les hommes, on a mieux compris et on comprendra de mieux en mieux les conséquences de ces principes. C'est ainsi que les .progrès de la conscience humaine feront de plus en plus disparaître ces contradictions si souvent opposées aux moralistes.
Mais le progrès des idées morales peut-il se concilier avec la doctrine d'une loi morale immuable et absolue ? Ce qui est absolu est-il susceptible de changement ? Celte apparente difficulté est levée par une distinction bien simple, celle de la vérité en elle-même et de la connaissance que nous en avons. La géométrie atteint certainement des
vérités immuables et absolues; et cependant la science géométrique est progressive. Chacune des vérités dont se compose la vérité géométrique se développe successivement à nos yeux; des principes noustirons les conséquences, et chaque conséquence nouvelle est une acquisition, un progrès. Ainsi, de théorèmes en théorèmes, la science se développe sans que la vérité subisse le moindre changement. Il en est de même de toutes les sciences, même des sciences expérimentales. La physique et la chimie n'ont pas pour objet de ces vérités que l'on appelle en logique absolues, c'est-à-dire nécessaires et évidentes à priori. Mais ces vérités n'en sont pas moins immuables. Elles sont toujours les mêmes depuis l'origine des choses, quoique nous n'apprenions à les connaître que peu à peu; et les erreurs dont elles ont été l'objet ne prouvent nullement; qu'elles soient en elles-mêmes chancelantes et arbitraires.
Pourquoi n'en serait-il pas de même en morale ? Il y a des lois morales comme il y a des lois physiques ; il y a des vérités morales comme il y a des vérités géométriques. En elles-mêmes, ces vérités et ces lois sont absolues, immuables, universelles ; mais elles ne nous apparaissent pas d'abord tout entières, ni toujours avec leurs vrais caractères. Nous faisons en morale de fausses hypothèses ou des hypothèses incomplètes, tout comme en physique. Enfin l'erreur ne prouve pas qu'il n'y ait pas de vérité. La morale se tire de la connaissance de plus en plus approfondie de la nature humaine. Elle a deux sources : la dignité humaine et la fraternité. A mesure que les hommes comprennent mieux la valeur de la personne humaine et l'identité de nature gui existe entre les hommes, la morale s'étend et
s'cclaire. Mais cette double connaissance exige à la fois le développement de la pensée et du sentiment. De même que les tommes n'ont pas eu tout d'abord l'idée des lois de la nature et de l'ordre de l'univers, et ne sont arrivés que lentement à cette conception, de même ils n'ont pas eu tout d'abord le sentiment de la valeur de l'homme, ni celui de la communauté d'essence ou de la solidarité qui unit les hommes entre eux.
Le progrès moral n'a donc rien d'incompatible avec l'immutabilité intrinsèque des vérités morales. On peut dire au contraire que sans l'hypothèse d'une morale absolue résidant au fond de notre conscience, c'est le progrès qui est inexplicable ; car le changement n'est pas le progrès. S'il n'y a pas quelque chose d'essentiellement bon et vrai, on ne voit pas comment^tel état social vaudrait mieux que tel autre, pourquoi le respect de la vie humaine vaudrait mieux que la cruauté sauvage, pourquoi l'égalité humaine vaudrait mieux que l'esclavage, pourquoi la tolérance religieuse vaudrait mieux que la foi sanglante du moyen âge ou la foi plus sanglante encore des vieilles superstitions antéhistoriques.
On dira enfin qu'il y a des races immobiles. Il serait plus juste de dire qu'il y a des races arrêtées; car aucune n'a été absolument immonue : toutes sont susceptibles de certains progrès; seulement elles ne s'élèvent point toutes au même niveau. Mais n'en est-il pas de même des individus ? La délicatesse et la profondeur dans les sentiments moraux ne sont pas le propre de tous les hommes : il en est qui montrent le chemin; ce sont les sages ou les saints; les autres suivent de loin. Pourquoi n'en serait-il pas de
même c'es races humaines ? Quelques-unes marchent en
avant; les autres suivent à des distances inégales.
Résumons-nous. Il y a pour l'humanité un double état comme l'a dit Spinoza, un état de nature et un état de raison : dans le premier domine la loi du plus fort, dans le second la paix et l'union. La loi de l'humanité est de passer de Tun à Fautre, ce qui ne peut avoir lieu que dans le temps, c'est-à-dire progressivement. Chaque peuple, chaque race, chaque siècle avance plus ou moins vers ce but; mais aucun peuple, aucun siècle n'a jamais été complètement plongé dans l'état de nature; aucun n'est arrivé à l'état de raison absolue. Tousse suivent à des distances différentes, mais aucun n'est au but. Il faut renverser l'ordre dans lequel se plaisait le xviii" siècle ; ce qu'il plaçait dans le passé, il faut le placer dans l'avenir. Le contrat social n'a pas été la loi des sociétés primitives, mais il est la loi idéale des sociétés futures. L'unité morale de la nature humaine ne s'est pas manifestée au berceau de notre espèce, mais elle est le terme ou elle tend, et la raison secrète de son ascension infatigable vers le mieux.