‹ La moraleChapitre 66 sur 67 · Critique de la raison pratique, trad. fr., p · texte numérisé non relu

Critique de la raison pratique, trad. fr., p

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jours être des singes ou des tigres, voués à des' instincts bas et féroces, comme le pensent quelques philosophes pessimistes ou misanthropes, croit-on qu'une fois persuadé de. cette triste vérité, Thomme le mieux doué sous le rapport moral et le plus convaincu de l'obligation de la loi du devoir aurait la force nécessaire pour continuer d'accomplir le bien, qui ne devrait produire que des résultats inappréciables et imperceptibles? Croire à la vertu est la première condition pour devenir ou pour demeurer un homme vertueux. Mais croire à la vertu, c'est croire qu'il peut y en avoir dans le monde, et qu'elle peut y faire du bien ; c'est croire, en d'autres termes, que l'espèce humaine est faite pour le bien; c'est croire que la nature doit pouvoir ctrc transformée selon la loi du bien; enfin c'est croire que l'univers obéit au principe du bien, et non au principe du mal, à Ormuz et non à Ahriman. Quant à une nature indirrérente, qui ne serait ni bonne ni mauvaise, elle nous laisserait tout aussi incertains sur le succès possible de nos efforts, aussi défiants sur la valeur de nos croyances morales.

En un mot, et pour finir, si Dieu est un« illusion, pourquoi la vertu ne serait-elle pas aussi une illusion ? Pour que je croie à la dignité et à l'excellenœ de mon âme et da celle des autres hommes , mes frères , il faut que je croia à un principe suprême de dignité et d'excellence. Rien ne vient de rien. S'il n'y a nul être qui aime les hommes, et qui m'aime moi-même, pourquoi suis-je tenu de les aimer? si le monde n'est pas bon, s'il n'est pas fait pour le bien, si le bien n'est pas son origine et sa fin qu'ai-je à taire ici-bas , et que m'importe cette fourmilière

dont je fais partie? Qu'elle se tire d'affaire comme elle pourra ! Pourquoi me donner tant de mal pour si peu d'effet? Supposez un sage citoyen, ami de la liberté civile et politique, et prêt à tout souffrir pour la procurer à son pays. Tant qu'il croira cette œuvre possible, la sagesse aussi bien que la vertu lui commandera de s'y consacrer tout entier. Mais que l'expérience vienne à lui démontrer qu'une telle œuvre est une chimère, que ses concitoyens sont trop lâches ou trop vicieux pour être dignes et capables du bien qu'il veut leur assurer; supposez qu'il ne voie partout autour de lui que cupidité , servilité, passions effrénées et odieuses, enfin qu'il arrive à la conviction que la liberté, parmi les hommes ou du moins chez un tel peuple, est une illusion, croit-on qu'il pourra, croit-on même qu'il devra continuer de consumer ses forces à une œuvre impossible? Encore une fois, je puis et je dois m'oublier moi-même et laisser à l'éternelle justice ou à la divine bonté le soin de veiller à mes destinées; mais ce que je ne puis oublier, ce qui ne peut me laisser indifférent, c'est le règne de la justice dans le monde. Il faut que je puisse dire : Adveniat regnum tuum. Comment le pourrai-je, s'il n'y a pas un Père qui, en nous confiant le soin de faire arriver son règne, l'a rendu au moins possible en faisant le monde? Et comment dois-je croire que de ce grand vide oii l'on veut nous réduire il puisse sortir un règne de volontés saintes et justes, hées entre elles par les lois du respect et de l'amour? Kant, le grand stoïcien, a plus fermement que personne décrit la nécessité de ce règne de la loi, sans rien emprunter aux raisons théologiques; mais il a compris que cet ordre abstrait et idéal resterait une pure couoep-

tion, sMl ne s'y joignait ce qu'il appelle avec raison « la foi pratique, la foi morale » à l'existence de Dieu. Celle foi morale est la seule que nous ayons à revendiquer ici, la démonstration théorique des principes dé la théologie naturelle étant en dehors de noire recherche.

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