JAMES WALKER
(aass of 1814) PreridetU qf Banard Catttgt
LA
AlORALE POSITIVE
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Ce livre est. ^e produit des déceptions subies par les hommes de ma génération. La renaissance qui naquit de la mort du premier empire berça notre adolescence et nous fit mille promesses au nom de la religion, de la philosophie, de Tart et du sentiment. Tous nous avons entrevu la grandeur de la patrie, mais le fait nous a montré durement que Tart peut être corrupteur, que la philosophie peut servir les mauvaises causes, que le talent peut être vénal, que la théologie peut décomposer les peuples, que la France peut être avilie... Pour ma part, j'ai vu ridolàtrie envahir la religion du Christ ; j'ai vu adorer toutes les formes de la matière; j'ai vu les amulettes couvrir les poitrines et les fétiches encombrer les alcôves ; j'ai vu le culte du Dieu unique négligé pour le culte des divi-
nités secondaires et mômes des grottes et des fontaines ; puis, les peuples étant suffisamment abêtis, j'ai vu les restaurateurs de l'ordre moral vouer la France à un cœur de chair; j'ai vu écraser les âmes sous le faix des superstitions ; j'ai vu les jésuites employer une science profonde à briser les ressorts des caractères; j'ai vu façonner une génération de jeunes hommes que le sentiment populaire qualifie de petits crevés; j'ai vu ces tristes élèves peupler l'administration tout entière; j'ai vu des classes gouvernantes n'avoir de foi que dans leurs privilèges, et d'entrailles que pour leur coffre -fort; j'ai vu se former une administration sans honnêteté et sans autre souci que de plaire à qui donne l'avancement ; j'ai vu des magistrats prêts à rendre autant de services que d'arrêts; j'ai vu l'armée livrer la nation à un César de rencontre et à une bande d'hommes tarés ; j'ai vu des cardinaux prodiguer les adulations à une aventurière et la proclamer une nouvelle Blanche de Castille ; j'ai vu les gens d'Église, les détenteurs de la morale, employer un art merveilleux à décomposer la France, comme ils avaient décomposé l'Espagne, l'Italie et toute l'Amérique du Sud ; j'ai vu mettre à la tête de l'armée des généraux aussi savants dans l'art des courtisans qu'étrangers à l'art militaire ; j'ai vu des
diplomates entreprendre une guerre folle pour le seul bénéfice d'un enfant scrofuleux ; j'ai vu d'immenses armées se rendre sans combat; j'ai TU ceux qui avaient capitulé lever orgueilleusement la tête et insulter ceux qui avaient voulu se défendre; j'ai vu des concitoyens s'entre-tuer dans la douleur de l'invasion et promener des torches incendiaires sur les plus beaux édifices de la patrie ; j'ai vu, pendant les longues nuits de l'insomnie , le spectre du Désespoir veillant à mon chevet.
C'est ainsi que, goutte à goutte^ j'ai dû vider la coupe des amertumes; mais l'Espérance était au fond. La consolatrice me réconforta doucement. Elle me fit comprendre qu'un grand peuple ne succombe pas sous une défaite, que la patrie de Voltaire a des forces particulières pour résister à la décomposition cachée sous la robe des fils de Loyola. Quand on voit les plus belles fleurs tirer leur substance du fumier et les ordures accumulées, sous le règne de Loïûs XV engendrer la végétation puissante de 1789, on peut espérer que la vase de l'empire ne restera pas infertile. Pourquoi une antre renaissance ne viendrait-elle pas illustrer la France? La douleur trempe les peuples comme les hommes, elle exalte les forces, elle rappelle violemment à une nation oublieuse la
mission confiée à son génie. Sur la route du progrès, 1789 n'est qu'une étape. Il était bon alors de proclamer les droits de l'homme, et une reconnaissance éternelle est due à la philosophie qui sut accomplir cette œuvre bienfaisante. Mais rheure est venue de continuer la tâche si bien commencée. Il faut ajouter à ce succès, il faut empêcher les éternels ennemis de la liberté de tuer la liberté avec ses propres armes. Us affectent de croire que le suffrage attribué à chaque citoyen peut supprimer le suffrage d'une partie des citoyens, ils se servent du droit pour aliéner le droit; ils volent la souveraineté populaire pour la remettre aux mains d'un monarque ou d'un césar ; ils s'imaginent pouvoir faire des lois et ils en méconnaissent les caractères au point de les soumettre aux caprices d'une majorité parlementaire, quand elles ne peuvent être que les rapports nécessaires des hommes acceptant l'état social. La loi est le moyen dont use l'ancien régime pour opprimer les couches sociales de formation récente, tout en mettant les indignités commises sur le compte de la Révolution.
Cette persistance du privilège à se couvrir des principes de 89, en les faussant et corrompant de mille manières, indique bien qu'il faut compléter l'œuvre de la Révolution et démontrer
ce que sont le droit, le devoir,, la justice et la loi. Mais une seule puissance a le privilège de paralyser le mensonge et l'hypocrisie, c'est la science. Seule, elle a découvert dans les faits les caractères de la nécessité et en a chassé le miracle ; seule, elle peut donner la notion et la démonstration de la loi ; seule elle conquiert Tassentiment général sans violenter les consciences; seule elle dispose de la démonstration et de l'évidence ; seule elle se rectifie et progresse incessamment. C'est à cette puissance enfantant chaque jour des merveilles que doivent s'adresser les hommes amoureux de leur patrie et désireux de mourir en reposant leurs regards sur quelque chose d'honnête et de sain; c'est à la science et à ses créations qu'ils doivent demander ce que la théologie et même la métaphysique ont été impuissantes à formuler.
Ici se pose une question capitale. L'étude du bien, du droit et delà justice peut-elle rentrer dans la voie scientifique? Parmi les hommes capables de résoudre ce problème, Auguste Comte tient le premier rang. Il a montré les sciences soumises à un ordre déterminé par la décroissance dans la généralité des faits. Au premier rang, les mathématiques mesurant l'espace dans lequel tout se meut. Au
second rang, Tastronomie étudiant les mondes et la gravitation à laquelle nulle matière n'échappe ; puis la physique s'occupant des états de l'ensemble des corps ; puis la chimie traitant des rapports des molécules ; puis la biologie se concentrant sur les diverses formes de la vie individuelle. Enfin, la sociologie se limitant aux phénomènes de l'existence sociale.
Dans cet arrangement logique, chaque science ne se développe qu'à son rang, attendu qu'elle se fonde sur les notions fournies parles sciences qui la précèdent dans l'ordre hiérarchique.
Les études sur la sociologie doivent donc rester stériles si elles ne se fondent sur la biologie et, en particulier, sur la médecine qui en est le dernier terme. Celle-ci a mission d'étudier les fonctions ou facultés individuelles et d'en maintenir l'intégrité par les prescriptions de la thérapeutique ou de l'hygiène. Mais nulle part la médecine ne s'occupe des fonctions ou facultés sociales ; nulle part elle ne traite de là vie collective et des actes qui en sont la conséquence ; mieux que cela, il n'existe pas dans la science générale une ébauche de la physiologie des sociétés. Là cependant se trouve un ordre de faits entièrement nouveaux et distincts des faits qui relèvent de la biologie. C'est pour avoir méconnu cette distinction et les
forces ajoutées par l'état social aux forces individuelle que les philosophes se sont mis dans rimpossibilité de fonder la psychologie. Ils n'ont pas su reconnaître ce qui, dans l'àme de rhomme, naît de l'organisation individuelle et ce que peut y introduire Taction collective. Ils n'ont pas vu que dans Tordre intellectuel la langue, Tabstraction et la science sont des faits sociaux, de même que la moralité dans l'ordre affectif, de même que la liberté et la responsabilité dans ce qui concerne là volonté. L'obstination à considérer comme individuel tout ce qui apparaît dans l'individu, sans tenir compte des apports de la société, a égaré et égare encore les penseurs. Ils ne se lassent pas de^ chercher dans l'âme l'origine des forces qui lui sont prêtées, mais qu'elle ne possède pas en propre. De là l'hypothèse de la raison, de là lorigine des erreurs qui rendent la science sociale complètement impossible. Pour éviter de pareilles erreurs, je dus consacrer plusieurs années à séparer ce qui dans l'homme revient à rindividu, de ce qui revient à la société. Ce travail rectifia dans mon esprit une foule d'erreurs psychologiques, et m'expliqua toutes les différences que présentent les âmes humaines, en partant du sauvage australien dont l'existence est analogue à celle du babouin, Oet en
arrivant à rEuropéen actuel. Entre ces deux extrêmes se trouve, dans les facultés, une gradation uniquement représentée par les apports de l'état social, si bien que l'Européen soustrait dès son enfance à la société retourne immédia- . tement à la vie du babouin, s'il vit dans une société élémentaire.
Mille autres faits secondaires me firent constater la puissance des actes sociaux et me montrèrent qu'ils ont les caractères des fonctions, ce qui implique une vie sociale. Ce point bien arrêté dans mon esprit, j'entrevis la possibilité de découvrir les lois de cette vie et de sortir la morale, la jurisprudence, l'économie générale, enfin la politique entière de l'empirisme, de l'arbitraire et de l'incohérence dans lesquels on les voit aujourd'hui. Une psychologie tenant compte des facultés que l'état social apporte dans l'âme de l'homme et une hygiène se proposant de développer et de maintenir les forces humaines furent mes moyens de transition entre la biologie et la sociologie. La médecine en agrandissant et en conservant les forces de l'homme ne fait que se conformer aux tendances de tout ce qui vit dans la nature, tendances mises en relief, depuis un siècle, par tant de travaux remarquables sur l'évolution, sur le transformisme, sur la concurrence vitale
et sur la sélection. Ces travaux montrent que partout les êtres vivants doivent obéir à la loi de l'agrandissement continu, à peine de prendre fin et de s'ajouter aux fossiles que révèlent les couches terrestres. La lutte pour Texistence passe des individus aux différents groupes représentés par les races, les espèces, les variétés, les genres et les familles, les forts seuls prospèrent, et la prospérité ne persiste que par i'acoroissement continu des forces. Mais cet accroissement ne tient pas seulement à l'organisation individuelle, il tient encore à l'organisation sociale qui, au privilège d'agrandir plusieurs des facultés de Tindividu, joint le privilège de faire surgir plusieurs facultés nouvelles. Ces actes collectifs, aux yeux de tous les hommes qui étudient les sociétés humaines ou animales, attestent une vie sociale dont les conditions, pour être moins apparentes que les conditions de la vie individuelle, ne se montrent pas moins à des regards attentifs.
L'étude des divers groupes sociaux me montra bientôt que chacuu d'eux comporte une organisation déterminée dont nul ne peut s'écarter sans perdre une partie de ses forces, exactement comme l'homme devient infirme en s'écartant de sa structure normale. Cette organisation me parut continuer la série des êtres
vivants et en accepter les lois capitales qui sont dans un ordre progressif le concours, lamutua^ lité et la solidarité. Au début de la vie individuelle et collective, alors que l'organisation est élémentaire ou ne rencontre guère que le concours. Les organes se touchent, mais chacun d'eux accomplit ses fonctions à son profit et d'une façon presque indépendante. La mutualité s'affirme déjà dans les végétaux dont les racines, les feuilles, les fleurs et les organes divers, font échange de services. Enfin la solidarité apparaît surtout chez les animaux que la blessure • d'un organe peut tuer instantanément.
Ces lois de la vie s'appliquent aux différentes sociétés au point que celles-ci sont d'autant plus fortes et plus prospères que du concours elles passent à la mutualité, puis à la solidarité, dernier terme de l'organisation. On en a la preuve en comparant la famille du sauvage, d'où l'esclavage de la femme et de l'enfant exclut toute neutralité, à la famille du civilisé dont les membres ont les mêmes intérêts et la même vie ; en comparant une peuplade à un municipe, une horde à une nation. Ici la mutualité opère des merveilles; là le simple concours laisse subsister une foule d'antagonismes et de conflits qui maintiennent la lutte
prëfaCë. ai
pour Texistence où devrait s'établir la solidarité dans l'existence.
Un autre fait qu'il ne faut pas méconnaître dans l'étude des sociétés humaines, c'est leur hiérarchie et leur superposition. De même que les indiviàus sont des organes de la famille» de même les familles sont les organes de la commune , et de même les communes sont les organes de la nation. Mais, pour que le groupe supérieur «puisse résulter du concours des groupes inférieurs, il est nécessaire que ces derniers dépassent le degré d'organisation élémentaire. La famille du sauvage ne peut pas plus donner naissance au municipe que la tribu informe du nomade ne peut donner naissance à la nation.
En voyant ainsi les lois de l'organisation s'affirmer depuis le zoophyte jusqu'aux grands peuples de TEurope, en voyant partout ces lois aboutir à l'agrandissement, on est tenu d'accepter ce dernier comme le maître des destinées de l'homme, comme le bien où doivent tendre ses efforts. Le mal devient dès lors Tamoindrissement sous ses formes diverses et indique ce qu'il faut éviter à tout prix, soit dans l'existence individuelle, soit dans Texistence collective.
Ainsi compris, le bien renferme l'utile déjà
préconisé par certains philosophes , comme fondement de la loi sociale, il en précise le sens, il dérive d'un fait comprenant le monde vivant tout entier ; enfin il se rattache à la biologie frayant la voie à la science qui la suit.
Mais il ne sufiisait pas de déterminer le bien et le mal, il fallait encore en analyser les conditions, au sein de l'humanité. Ici se présentaient trois termes distincts : 1 ® l'homme individuel, le membre de l'espèce, abstraction faite de toute organisation sociale ; 2° la personne liée à l'existence d'autres personnes par les lois de concours, de mutualité et de solidarité; 3® le groupe , social offrant des fonctions et facultés distinctes.
En ce qui concerne le bien et le mal de l'individu, je trouvai la science faite par la médecine dont la mission consiste à développer les diverses fonctions, à les maintenir dans leur puissance, à faire régner l'harmonie entre elles et à les préserver de l'amoindrissement dont le dernier terme est la mort. L'hygiène se proposant de donner à l'homme la force, l'intelligence, la beauté et la longévité, marque dans la voie du bien une première étape que la science n'a pas dépassée jusqu'ici. Dès que l'on veut aller au delà, on rencontre la Personne et il faut faire pour cet être social ou moral ce que
PRÉFACE. ia*
la médecine a fait pour l'Individu, celui- ci peut agir et ne se préoccuper que de ses convenances, tandis que la Personne liée à ses voisins par la solidarité doit repousser un bien qui serait un mal pour autrui. L'hygiène ne défend nullement à un mari, en cas de faim pressante, detuer sa femme et de s'en nourrir, mais l'état social ne peut admettre qu'un membre de l'organisme soit supprimé, sans qu'un grand mal soit produit. Ce n'est donc plus par la lutte et par le triomphe du plus fort que le bien de la Personne se produit, mais par l'équivalence du fort et du faible, par le concours, la mutualité et la solidarité des intérêts. L'agrandissement résulte principalement de l'action commune et nul ne peut la troubler ou l'employer à son profit exclusif sans devenir fauteur de mal.
Dans ces conditions, chacun est tenu de rendreà autrui les services qu'il en reçoit et de prendre* l'initiative des bienfaits qu'il en espère ; chacun en repoussant la servitude qui pourrait l'amoindrir s'interdit la tyrannie à exercer sur ses voisins.
Cette notion du bien concernant les personnes avant de s'imposer à la raison, s'impose au sentiment, sous forme d*instinct, et il suffit, pour s'en convaincre, de considérer ce qui se passe dans une ruche, dans une fourmilière ou
dans le ménage d'un rossignol. On y voit des êtres se montrer, à la fois, pleins de bienveillance pour les membres de leur société, et pleins d'hostilités pour les membres des sociétés étrangères. Mais, avec le sentiment qui dérive de l'instinct et prend partout l'initiative dans la civilisation, on ne peut faire que de l'art. Voilà pourquoi les actes de la personne ont été réglementés, d'abord par les religions qui sont œuvre d'art et de sentiment, pourquoi la morale a été un ensemble de préceptes, d'aphorismes et de prescriptions, mais n'a pu devenir l'enchaînement de lois que suppose la science. Or, la logique suffit pour démontrer que la civilisation subira un temps d'arrêt, tant que la loi morale ne servira pas de base à la politique destinée à déterminer le bien et le mal des sociétés, exactement comme la morale détermine le bien et le mal des personnes.
Ces convictions venues à la suite de vingt ans d'études et de réflexions sont la raison de ce livre. Il fut commencé, laissé, repris et abandonné de nouveau. Plus d'une fois je me demandai si la morale peut vraiment donner lieu à une science positive ; si elle dérive d'un fait très-général, si elle est en état de se délimiter, si elle peut grouper dans des formules abstraites les actes qu'elle prétend régir î Pour reprendre
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courage, je dus me dire que la loi d'accroissement, chez les êtres organisés, est affirmée par la biologie tout entière ; je dus considérer que cette loi, transportée des êtres qui vivent dans rhostilité de l'état individuel, parmi les êtres qui vivent dans la mutualité de l'état social, prend le caractère du bien. Ce dernier devient ainsi le fait général et irréductible de la socio- ' logie. Appliqué à la personne qui est l'individu transformé par l'état social, le bien aboutit à la morale, tandis qu'il aboutit à la politique en s'appliquant à l'ensemble des sociétés. La morale se trouve ainsi délimitée par la médecine, d'une part ; par la politique, d'une autre part. La personne, considérée sous la forme générale et abstraite, comporte les rapports abstraits qu'exige la formule scientifique; enfin les diverses phases de l'existence humaine au sein de la société fournissent les catégories du bien et du mal.
Ces considérations firent que j'analysai les rapports des' personnes et notai avec soin en quoi rhumanité peut en être agrandie ou restreinte. Mais un tel travail ne donnait qu'une morale théorique et spéculative; je dus donc entreprendre des recherches sur la moralité pour montrer comment le bien s'incarne dans l'homme et aboutit à la vertu.
Ici se terminait ma tâche. Elle a été entreprise sans autre intention que de combattre une réaction avilissante et d'aider ceux qui veulent ramener la France dans la voie du progrès.