‹ La morale positiveChapitre 2 sur 14 · DE LA MORALE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA MORALE EN GÉNÉRAL

De nos jours il n'existe pas de science de la mo* raie. Cette règle des rapports sociaux dans ^on état élémentaire et purement instinctif devient la coutume qui règne souverainement chez les sauvages. Dans les sociétés que domine l'élément théologique, la morale est religieuse ; elle est métaphysique chez les peuples très-civilisés, mais nulle part elle n'a dépassé le dogme. C'est même parce qu'elle est dogmatique que la morale des philosophes, malgré l'appui de la raison, n'a pu se substituer à la morale théologique et la remplacer de toutes pièces. Les deux doctrines sont en présence et se partagent

la croyance des peuples; d'où un mélange incompatible ; d*oii les contradictions qui aboutissent au scepticisme, et font cruellement sentir leur influence sur les mœurs. Dans leur lutte incessante, la théologie et la métaphysique s'affaiblissent jusqu'à l'anéantissement. En vain elles s'évertuent, pour se ranimer ou se rajeunir ; la première ne peut rien ajouter aux prescriptions de Moïse, de Jésus-Christ et de Mahomet; la seconde ne peut que rééditer les préceptes des philosophes chinois et grecs : enfin, la compilation du passé est tout ce que peuvent les moralistes qui s'inspirent du dogme. Ce qui a conduit et soutenu la société, jusqu'à nos jours, semble atteint d'épuisement et devient incapable de diriger les rénovations politiques et économiques dont les peuples de l'Europe sentent le besoin impérieux. Ces peuples ne peuvent, par suite du développement qu'ils tirent de la science et de l'industrie, tenir dans le vêtement moral que leur a légué le. passé. Le vêtement se déchire de toutes parts. Pour le refaire à la taille deè nations modernes, les efforts ne manquent pas, mais ils restent stériles parce que tous prennent pour étoffe la conscience humaine considérée comme la notion innée du bien et du mal. Il suflBrait cependant, pour discréditer cette erreur psychologique, d'étudier avec un peu d'attention les faits qui sont à la portée de tous. Chez la plupart des sauvages aucune convention écrite, aucun code ne gêne les libres manifestations de la conscience. Les mœurs en sont

la conséquence immédiate, et cependant Ton voit, dans certaines portions de la Polynésie, Thomme faire de sa femme un esclave et la manger, en cas de famine; tandis que dans certaines îles de la Société règne une sorte d'égalité des deux sexes. Certains voyageurs vous montrent, chez les indigènes de l'Amérique du Nord, les enfants entourés de sollicitude et de tendresse, quand un autre voyageur nous montre un Polynésien brisant contre un rocher la tête de son fils coupable d'avoir laissé choir un panier d'œufs. Quelques tribus punissent de mort l'adultère tenu, en d'autres lieux, pour une peccadille. Même remarque au sujet de l'inceste, du vol, du meurtre et des actes qui pèsent davantage sur les mœurs. Les coutumes des hommes livrés à leurs impulsions naturelles passent de l'obscénité à la chasteté, de la violence à la douceur, de la cruauté à rhumanité, selon les circonstances ou l'action des milieux, et l'on peut trouver entre les extrêmes une foule de degrés intermédiaires. Tandis que les faits purement organiques sont uniformes dans l'espèce humaine, les mœurs sont si variables qu'il est impossible de les généraliser et d'en tirer une règle fixe. La fixité est plus grande dans les mœurs des animaux qui vivent à l'état social, surtout chez les abeilles et les fourmis, qui modifient peu leur république en changeant de lieux et de climats. Cependant la variabilité reprend dans les sociétés des mammifères, et le castor des bords du Rhône ou des rivières de Norwége n'a pas les mêmes mœurs

que le castor de Terre - Neuve ou du Canada* Devant les variations infinies des habitudes sociales il est impossible de soutenir que les rapports des hommes dérivent d'une faculté innée, d'une règle inscrite dans la conscience. Une même faculté produirait partout des actes identiques. La raison n'a qu'une logique dans toutes les races humaines; l'intelligence aboutit à la même mathématique, à la même physique et à la même chimie. Gomment donc se fait-il que la conscience produise des mœurs différentes, si elle est une faculté mentale et congéniale de l'humanité? Gomment se fait-il que la notion du bien et du mal change avec les races, les lieux et les circonstances? Devant ces exemples, Thypothèse par laquelle ont été expliqués les instincts sociaux ne peut se maintenir, tandis que les actes des êtres vivant en société tirent une explication toute simple de la biologie moderne, s' aidant des recherches de la mésologie.

L'homme aussi bien que la bête est la conséquence de deux antécédents : l'ancêtre et le milieu *• De l'ancêtre dépendent les caractères de Tespèce, de la race, du tempérament et de tout ce qui est congéniaJ ; des milieux dépendent les changements incessants que subissent les fonctions et la vie tout entière. Une pression exercée sur une même fonction pendant des générations successives finit par modifier l'organe et le mettre en harmonie avec les^

i. D' BertiUion, de l'Influence du milieu ou Mésologie,

<2onditions nouvelles de son activité. C'est ainsi que l'appareil digestif s'adapte à la nourriture, au point que des chevaux et des vaches, dans la Sibérie, se nourrissent de poisson sans en être incommodés. L'appareil respiratoire s'adapte aux qualités de l'air respirable, au point de le tolérer lorsqu'il est saturé d'humidité, lorsqu'il est d'une sécheresse extrême, lorsqu'il est très-chaud ou très-froid, lorsqu'il est mêlé à des miasmes. En somme, la chaleur, la lumière, l'électricité, les gaz, les liquides et les solides font sul)it aux êtres vivants une foule de transformations diverses et modifient de la sorte les conditions d'existence d'une même espèce. Ils la divisent en races et en variétés qui s'adaptent aux divers climats, et .prospèrent où. d'autres seraient atteintes de dépérissement. Les Esquimaux, placés dans le voisinage du cercle polaire, s'accommodent d'un pays de glace, de neige et de frimas, tandis que le nègre se plaît dans la zone torride. Mais de même qu'il est impossible de prolonger l'existence du nègre dans la patrie des Esquimaux, de même il est impossible de faire vivre les Esquimaux dans la patrie du nègre. Les hommes des zones tempérées sont mieux disposés pour des migrations vers le pôle ou l'équateur; cependant, le nombre des caucasiques établis dans. les Antilles ou en Islande tend toujours à diminuer s'il n'est maintenu par des immigrations nouvelles. Ajoutons que les créoles et que les Islandais sont moins actifs que leurs parents de la mère-patrie ; au contraire, les Français qui se *

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sont établis au Canada, sous une latitude analogue à celle de la France, ont prospéré au point de centupler et d'obtenir une vigueur supérieure à celle de leurs ancêtres.

On doit comprendre que les modifications introdruites, à la longue, par les milieux, dans la structure des hommes, modifient dans la même proportion les conditions d'existence et les instincts qui en sont Tintuition. Le nègre, que Textrême chaleur rend nerveux et précoce, appartient tout entier à la sensation présente. Dès l'âge de douze ans il est amoureux jusqu'à la fureur, il passe du désespoir le plus démonstratif aux gambades de la joie; il est constamment débordé par ses passions ; il ressent la douleur au ^oint que la moindre blessure peut lui donner le tétanos. Le Lapon, au contraire, enfonce un clou dans ses chairs sans paraître en souflfrir. L'amour a si peu d'attrait pour lui, qu'il cède volontiers sa femme à son hôte. Il ne montre de Inactivité que pour satisfaire un appétit que les exigences du climat rendent très-impérieux; hors de là il est mou, placide et bienveillant.

Parmi les sauvages vivant sous une même latitude, on a observé plus de violence, de rapacité, d'hostilité et de cruauté chez ceux qui vivent de chair. La chasse, qui pourvoit à leur besoin, les incite à la guerre et leur donne l'habitude de verser le sang* La nourriture animale donne des aptitudes analogues aux peuples qui se disent civilisés ; elle les rend égoïstes et destructeurs des races voisines. La fruga*

lité, au contraire, développe la bienveillance, adoacit les mœurs, détruit l'amour de la guerre et multiplie les instincts sociaux. Nous ne saurions énumérer ici toutes les modifications que les milieux impriment à la structure humaine, ni en faire dé- •couJer les modifications subies par les sentiments moraux, il nous suffit de faire comprendre pourquoi les mœurs diffèrent nécessairement chez le nègre, le Lapon, TAustralien, le Malais, le Hottentot, le Malgache, le Patagon, le Botocudos, le Huron, etc. Tous ces hommes ont une structure, des besoins, des goûts et des appétits différents ; ils n'ont pas la même manière de comprendre ce qui leur profite et ce qui leur nuit; ils ne sauraient donc avoir la même conscience. Celui qui prend Tappétit de la viande quand ses entrailles en recherchent la digestion, prend de même Tappétit de la guerre quand ses organes sont façonnés pour la faire avec supério^ rite. Une fois dans la guerre, il torture, il brûle, il vole, il détruit, il tue avec la conviction qu'il en vaut mieux. Quand il frappe sa femme et en exige des travaux excessifs, il recueille Tapprobation de ses pairs et même de celle qu'il rend esclave. Ailleurs, la même approbation attend le fils qui tue son père devenu vieux. C'est une bouche de moins à nourrir et une part plus forte pour ceux qui restent. Ailleurs encore, le vieillard dont le jugement échappe au trouble de la passion, tout en' bénéficiant de l'expérience acquise, est entouré des prévenances de tous et considéré, pour l'excellence

de ses conseils, comme le membre le plus utile de la tribu.

La conclusion à en tirer, c*est que les mœurs, chez les hommes qui n'ont pas une morale abstraite et nettement formulée, sont liées aux modifications que les milieux impriment aux races. Cette vérité, déjà entrevue par Montesquieu et d'autres auteurs, deviendra d'autant plus apparente que les faits montreront mieux ce que Tétat social peut sur les sentiments.

Morale théologique. — Jusque dans ces derniers temps, des préjugés d'une grande puissance se refusaient à soumettre les religions aux investigations de la science. Mais la philologie comparée, outre qu'elle a jeté une vive lumière sur l'histoire primitive de certaines races, sur leurs migrations et filiations, a montré en outre combien le langage, expression mentale des peuples, pèse sur les diverses formes théologiques. Dans une société élémentaire, la parole et Dieu sont élémentaires, à moins qu'ils ne soient importés d'une contrée plus civilisée, où la langue ne. contient pas d'expression abstraite et ne fait connaître que des corps à l'intelligence humaine, Dieu est forcément corporel, et il reste fétiche tant que l'homme ne redoute que la matière ou n'espère qu'en elle. Quand le mot aide les intelligences à embrasser des collectivités ou généralités, l'homme, au lieu d'invoquer la protection d'une pierre ou d'un serpent, se fait l'allié de toutes les pierres ou de tous les serpents. Il s'achemine ainsi vers les idées «générales qui offriront à ^on adoration les propriétés.

forces et qualités de la nature entière. Ces modes, étant multiples, produisent le polythéisme que l'histoire montre à l'état d'instinct dans toutes les portions de la race aryenne, aussi bien chez les Hindous que chez les Iraniens ou les Européens. Plus la langue est flexible, plus elle est favorable aux spéculations intellectuelles, plus elleestricheenabstractions, plus elle est poétique et plus elle tend à multiplier les dieux. Bientôt l'homme divinise tous les principes d'action au delà desquels il ne peut remonter. Il adore la lumière, la chaleur, Tair, l'eau, la terre, Vamour, la fécondité, la force, la sagesse, etc. Mais un dieu ne peut devenir réel, aux yeux des peuples, qu'en prenant une forme ou figure. Cette figure est empruntée volontiers à l'espèce humaine s'il s'agit d'une divinité bienfaisante, et Ton voit Jupiter, Vénus et Apollon reproduire les plus beaux types de l'humanité. Le rapport qui s'établit entre la figure du dieu et l'idée abstraite qu'il représente engendre le mythe et entraîne à sa suite un immense développement artistique. Nul n'ignore les merveilles de poésie, de peinture, de sculpture et d'architecture provoquées par le polythéisme. Les idées abstraites qui ont pris corps sous la main des artistes grecs et asiatiques ont ouvert la voie du beau et du vrai : elles ont poussé Thumanitô vers les arts et les sciences, elles sont devenues les agents les plus actifs de la civilisation.

Cependant la représentation limitée et concrète de la divinité ne peut participer à la généralité et à

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Tubiquité de Tidée abstraite. Une contradiction s'é* tablit entre le dieu concret et le dieu purement idéal ; ce dernier est préféré par les intelligences cul*> tivées, tandis que les intelligences grossières préfè» rent l'idole et lui rendent un culte. C'est ainsi que, cbez les peuples polythéistes, la plèbe retourne yolontiers, par une sorte de régression mentale, vers l'idolâtrie et même le fétichisme, sans que rien, sinon la culture de l'intelligence, puisse empêcher cette dégénération.

Tandis que la race aryenne est poussée, par sa langue, son aptitude artistique et la puissance de son observation, vers le polythéisme, la race sémitique, moins bien douée et naturellement simpliste, incline v(dontiers vers le monothéisme. Elle donne nais* sance aux trois grandes religions qui reconnaissent un seul Dieu, et sont, dans Tordre de succession, le judaïsme, le christianisme et le mahométisme. Sur ces trois religions, une seule a pris une influence décisive sur l'Europe et dompté les instincts religieux des aryens; mais elle n'a pu opérer cette transformation qu'en s'altérant elle-même et en faisant des sacrifices aux aptitudes de la race qu'elle prétendait conquérir. Le christianisme n'a pu se développer parmi les sémites, attendu que dans sa forme originelle etpurementuoithéiste, il rentre nécessairement dans la religion juive, et que dans la forme donnée par les Grecs et les Latins, il répugne au génie sémitique. L'hypostase par laquelle on prétend expliquer que trois personnes divines peuvent faire

MORALE POSITIVE. fï

une seule personne, n'était acceptable que pour les esprits façonnés aux subtilités de l'école d'Alexandrie ; quant aux esprits simples de tous les temps et de toutes les races, il leur est impossible de voir dans trois personnes divines autre chose que trois dieux ; aussi les voit-on invoquer l'un le Père, l'autre le Fils et le Saint-Esprit, ce qu'ils se garderaient de ïaire s'ils imaginaient que prier l'un c'est faire la même chose que prier l'autre.

La transformation imposée au dogme chrétien par le génie aryen ne s'arrête pas à la Trinité. Une divinité féminine prend place, sous la belle figure de la vierge mère, à coté des dieux masculins; puis viennent les demi-dieux, sous forme d'anges, de saints, de martyrs, etc. En vain le dogme prétend maintenir la suprématie de la Trinité en limitant les honneurs rendus à la vierge et aux saints, le peuple n'entend rien à ces subtilités. Il a pour le culte de Marie une ferveur qu'il n'a pas pour le culte des membres de la Trinité ; on le voit même retourner à ridolâtrie, en adorant la statue de la vierge, et descendre jusqu'au fétichisme en adorant une foule de reliques et même des sources miraculeuses, tant il est vrai que les instincts de la race représentent une puissance impossible à dompter.

Sous la forme que lui a donnée l'instinct de la race caucasique, le christianisme se fonde sur une collectivité divine et se donne ainsi les avantages du polythéisme. Sans être aussi favorable que ce dernier aux diverses formes de l'art, il a trouvé dans

as MORALE POSITIVE.

la figure des anges, de la Vierge et de Jésus-Christ plus d'une inspiration sublime ; il a su élever des temples merveilleux, il a su établir un culte dont la splendeur n'a guère à envier au culte des divinités païennes. Il est vrai que les doctrines chrétiennes sont peu favorables à la science, et que le retour à Tantiquité, sous la Renaissance, a pu seul ranimer dans l'Europe moderne le besoin d'apprendre et de savoir; mais quand on compare l'action de la religion chrétienne et de sa collectivité divine avec Taction de Tunithéisme pur des juifs et des mahomélaiis, quand on compare la part qui revient aux aryens et aux sémites dans la civilisation, on est forcé d'admettre que la suprématie n'appartient, pas aux adorateurs d'un dieu unique .

L'infécondité dans la religion augmente encore si de Tunithéisme on passe au bouddhisme qui se fonde sur la négation de Dieu, sur le scepticisme général, et cherche le suprême bonheur dans l'anéantissement. On s'explique mal, au premier abord, comment une religion athée a pu se produire et réunir trois cents millions de sectateurs, mais, en réfléchissant aux instincts d'adoration des races orientales, on comprend comment la vénération, pour les doctrines d'un philosophe a pu dégénérer en un véritable culte. Ajoutons que le bouddhisme, à l'exemple du christianisme, n'a pas prospéré au sein de la race où il est né, tandis qu'il s'est développé, avec une rapidité extrême, chez les Touraniens dont les instincts athéistes sont mani-

festes. Le Chinois, si nous en croyons son histoire, est un négateur naturel gui reporte sur la raison l'activité que d'autres portent du côté de la foi, et possède ainsi des aptitudes innées pour la métaphysique.

Ce qui nous intéresse particulièrement dans les théo,logies c'est l'action que chacune peut avoir sur la morale. Le fétichisme peut-il donner aux hommes une théorie du bien et du n!)al? On tenterait vainement de le démontrer. Lorsque chacun a son dieu et que ce dieu est un corps, rien ne tend à sortir l'homme de son égoïsme ; rien ne le pousse à la bienmliance pour le coreligionnaire. Aussi voit-on le fétichisme marquer constamment une période de barbarie, de violence et de démoralisation dans laquelle domine, sinon la promiscuité et l'anthropophagie, du moins la polygamie et l'esclavage. Si les fétichistes font échange de bons procédés, la cause n'en est pas dans leur dogme. L'idolâtrie a l'avantage de grouper les hommes dans une même adoration et de les sortir de l'individualisme en leur apprenant le dévouement pour une même cause. Mais le culte adressé à une statue de pierre ou de bois, n'est guère capable d'élever l'intelligence ou le sentiment; il faut arriver aux divinités idéales et multiples du polythéisme pour rencontrer ce qui doit stimuler leô esprits et promouvoir les facultés humaines. Quand, on adore le ciel, la lumière, la terre et les eaux, quand on adresse un culte aux principes créateurs, destructeurs et rénovateurs*des choses, on met une

ardeur pieuse à étudier les qualités de ses dieux» Aussi le panthéisme des samscrits et des grecs a-t-il poursuivi Tétude des forces de la nature avec une ardeur que Ton chercherait vainement chez les monothéistes. La notion des forces générales en posant les assises de la science a également dirigé les esprits vers l'idéal et transformé en divinités des abstractions telles que la beauté et la sagesse. Mais s'il en est résulté une impulsion considérable vers l'industrie et vers les arts, si la production de l'utile et du beau a pu grouper les hommes et agrandir les sociétés, aucune doctrine morale ne découle directement du polythéisme. Une religion qui déifie des forces inconscientes et jusqu'à l'ivresse, est conduite à faire de la fatalité l'arbitre suprême des hommes et des dieux. Lorsque Vénus, Mercure, Apollon et Jupiter, lui-même, obéissent à leurs passions, on est mal venu de demander mieux à la pauvre humanité. Ajoutons que les sectateurs des divinités si différentes ne sauraient avoir les mêmes moeurs^ s'ils veulent conformer leur conduite à leur modèle. Tout au plus pourrait-on objecter que le culte exclusif d'un dieu ou d'une déesse peut agir sur les habitudes d'une cité et que la foi en Vénus fût pour beaucoup dans les mœurs des Cypriotes, à supposer que ces mœurs dues au climat de la molle lonie n'ait pas fait adopter le culte de Vénus. Athènes, d'une autre part, s'était mise sous la protection de la sage Minerve : des temples admirables furent érigés à cette déesse, et l'encens fumait nuit et jour sur sei^ autels, sans

que la conduite des Athéniens ait paru se ressentir d'un tel patronage. Des infamies sans nombre ont été commises au nom des dieux du polythéisme, et si l'antiquité aryenne donna l'exemple des plus éminentes vertus, la cause en est ailleurs que dans la religion, ainsi que nous le démontrerons ultérieure* ment.

Il reste à examiner si le monothéisme a sur la morale une action plus immédiate et plus puissante. Chez les juifs, comme chez les mahométans et les <ïhrètiens, Dieu est le créateur et le formateur de toutes choses. Seul il e^ spontané, incréé et anté* rieur à la nature entière. Sa volonté est la force première, elle est la nécessité, elle est la loi devant laquelle il ne reste qu'à s'incliner et à obéir. Le bien •est l'obéissance à la volonté divine, le mal est la désobéissance qui s'incarne dans le premier des révoltés, dans le démon. Cette conception religieuse est admirablement exposée dans la Bible, où Ton voit à chaque page que le mérite consiste surtout à exécuter les commandements de Dieu et le démérite à les négliger. Quand l'éternel ordonne d'exterminer une population entière, il y a crime à lui désobéir, et le chef assez audacieux pour épargner quelques femmes et les enfants à la mamelle subit, par luimême, et dans ses sujets qui meurent par milliers, "one punition exemplaire. Le décalogue est le fondement de la morale juive, non parce qu'il est une déduction logique de l'unité divine, non parce qu'il est un ensemble de préceptes capables de faire prospérer

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les hommes, ou d'établir les rapports nécessaires à Téta t social, mais parce qu'il est le commandement de Dieu, et parce que le bien est toujours identique à ce que Dieu prescrit. Cette théorie du bon plaisir est dans la logique de l'unithéisme. Elle passe de la Bible à TÉvangile dans la parabole de l'ouvrier de la dernière heure, elle passe de l'Évangile dans la théorie de la grâce qui s'est imposée aux docteurs chrétiens, en dépit de ceux qui voulaient faire concorder ridée métaphysique de justice avec l'idée de Dieu. En présence de l'éternel omnipotent et omniscient, la morale est sa volonté, la justice est sa manière de dispenser les biens et les maux. S'il lui plaît d'accabler les bons et de les laisser pourrir sur un fumier, s'il lui plaît de favoriser les méchants, et de leur donner toutes les prospérités, nul ne doit faire, entendre un murmure. On ne doit pas se révolter davantage quand Dieu se plaît à illuminer et à convertir subitement un débauché, pendant que l'homme de mœurs sévères est torturé par le doute. La sagesse relative des hommes ne saurait contrôler la sagesse divine. Lorsque celle-ci se manifeste dans la révélation, il y a folie autant que méchanceté à ne pas se soumettre, et la mission du prêtre consiste précisément à maintenir l'intégrité de la doctrine et à la rendre obligatoire pour tous. Quoi qu'on ait pu dire de l'organisation de l'Église prenant pour auxiliaires les jésuites et l'inquisition, il n'y a rien en elle qui ne soit dans la logique de l'unithéisme. Les sectateurs de Moïse et de Mahomet ont agi de même.

Ce qu'il y a d'illogique, c'est la Réforme prétendant soumettre la révélation aux appréciations de la sagesse humaine, et voulant compléter la pensée de Dieu par les commentaires de la raison, comme si les choses les plus déraisonnables ne pouvaient être divines.

Après la doctrine vient Faction que Tunithéisme exerce sur Thumanité. On peut voir dans Thistoire des juifs, des chrétiens du moyen âge et des mahométans actuels, combien peu il favorise la science. On ne sanrait comprendre, en effet, que la raison humaine puisse se développer à côté du prêtre exigeant la soumission et la foi, ni que la loi scientifique avec ses caractères de nécessité puisse s'élever triomphante où règne la loi divine. Une science subordonnée et s'abstenant d'établir les rapports nécessaires des choses, selon les lois de la raison, ne saurait pas plus exister qu'une religion subordonnant la révélation aux spéculations scientifiques. C'est pour cela que les époques de foi sont toujours des temps d'ignorance et que les époques de développement scientifique sont toujours des temps de doute. Tant que les clercs dominèrent, en Europe, la barbarie fut complète et l'évolution scientifique nulle, ou à peu près. Le doute qui déborda sous la Renaissance, fit surgir les sciences de toutes parts. La Réforme donna de nouvelles armes à la raison luttant contre la foi, puis vint Descartes et le doute philosophique, puis vint le xviii® siècle et ses prodigieuses conquêtes au profit des connaissances hu-

maines. Chaque fois que le catholicisme ressaisit la domination dans les trois derniers' siècles de l'histoire de l'Europe, chaque fois la révélation l'emporte sur la raison, la barbarie reprend son empire sur la civilisation. Dans l'Espagne du xvi® siècle les esprits émancipés par la Renaissance prennent un essor remarquable. Ils produisent des merveilles de littérature, de peinture, de science, d'industrie, de colonisation, etc. Mais tout cela disparaît sous le règne de Philippe II. Ce fanatique appelle l'inquisition à son aide ; il veut que la foi catholique règne sans partage, et, quand il meurt, l'Espagne n'a plus un homme éminent dans les sciences et dans les arts, elle n'a plus d'industrie, elle n'a plus d'armée, elle n'a plus de marine, elle paraît morte. Le même fait s'est reproduit en France. Grâce à la liberté de conscience établie par Henri IV et aux progrès philosophiques, dont Descartes est le promoteur, une pépinière d'hommes éminents se forme et illustre le règne de Louis XIV. Mais quand ce faux grand homme s'avise de devenir pieux et de racheter ses adultères, par la révocation de l'édit de Nantes, quand il persécute la libre pensée et la libre croyance, il voit toute prospérité disparaître sous sa main néfaste. Aucun homme de génie ne vient remplacer ceux qui s'étaient formés sous un autre régime, et la France vaincue, avilie, pauvre et ignorante, ressemble étrangement à l'Espagne de Philipe II. Ce que le catholicisme a fait en Espagne et en France, par l'action politique, il l'a fait en

Italie, il Ta fait ea AutriGhe, il l'a fait en Bavière, en Irlande, il l'a fait dans rAmérique du Sud et dans tous les lieux où il a dominé. La portion de pouvoir qu'il a ressaisie sous Napoléon III a suffit pour amener chez les Français une langueur intellectuelle qu'ils ne connaissaient plus depuis un siècle. Cette déperdition des forces vives, chez les nations, est-elle compensée par une supériorité incontestable dans la moralité ? C'est ce qu'il est impossible de maintenir en présence des faits. Dans tous le moyen âge, alors que la foi régnait sans partage et que la direction des consciences appartenait au prêtre seul, les vices et les crimes prirent des proportions monstrueuses. La sorcellerie, le sabbat et les superstitions que l'ignorance engendre par milliers^ apportaient dans les mœurs des éléments de dissolution auxquels n'échappaient ni le clergé régulier, ni le clergé séculier. Jamais pareilles corruptions n'envahit les peuples. A la fin du règne de Louis XIV, l'hypocrisie vint compliquer des vices dont les mémoires du temps contiennent la longue énumération etdont la Régence offre le tableau complet. Le poison se mêle à la cupidité et au libertinage le plus effréné; la robe du prêtre traîne dans tous les scandales. La preuve de l'impuissance radicale du catholicisme, pour ce qui concerne la moralité, c'est le spectacle offert depuis tant de siècles par la ville de Rome. Cette capitale de la catholicité renferme une quantité de fondations pieuses, dont le but est de pourvoir à l'instruction, au bien-être et à la moralité des classes

inférieures. Dix mille prêtres ont la mission de donner l'instruction au peuple et Ton doit s'attendre, en présence de pareilles institutions, à voir dans les Romains des modèles de savoir, d'urbanité, d'honneur et de probité. Loin qu'il en soit ainsi, la ville de Rome est, au dire des voyageurs impartiaux, la plus dissolue des capitales de TËurope. C'est un vaste mauvais lieu ou triomphent la paresse, le banditisme et une prostitution omni-sexuelle^ Seule la capitale de l'islam offre ces vices au même degré ; mais il ne faut pas oublier que Tunithéisme musulman dont la morale repose également sur le décalogue agit comme le catholicisme, sur les populations. 11 a la même prédilection pour les simples et les croyants, la même antipathie pour ceux qui doutent et qui raisonnent, la même impuissance à combattre le vice et à faire trioinpher la lïertu. S'il décompose plus vite les peuples, c'est que la science ne vient pas réparer ses fautes et apporter aux populations musulmanes les principes d'activité et de sagesse qui découlent du savoir humain.

On peut affirmer, l'histoire à la main, et sans qu'il soit possible de trouver une exception valable à la règle, qu'aucune morale ne découle logiquement de Tunithéisme et que les doctrines peuvent varier beaucoup tout en obtenant foi et créance ; ainsi que le prouvent les commandements de Moïse, du Christ et de Mahomet. Si d'un Dieu unique, découlait une morale unique, celle-ci serait la même dans toutes les religions unithéistes et il est loin d'en être ainsi.

Ce gui se retrouve dans toutes ces révélations, c'est l'opinion que la sainteté et l'autorité des commandements de Dieu viennent, non de Texcellence de ce qui est commandé, mais de l'omnipotence de celui qui commande. Il prescrirait le contraire que ce serait encore excellent et qu'il faudrait obéir, à l'exemple d'Abraham se mettant en mesure d'égorger son fils, sur un ordre^ venu d'en haut, sans se demander s'il fait bien ou mal. Les docteurs de la foi ont tellement cru que la question dépure morale doit être secondaire, qu'ils l'ont toujours subordonnée aux intérêts religieux. En dépit de la loi qui ordonne la charité et l'amour du prochain, ils ont prêché la haine, contre l'infidèle ; après avoir prescrit le respect du bien d'autrui, ils ont confisqué les biens des dissidents; après avoir enjoint aux enfants d'honorer leurs parents et de leur obéir, ils ont arraché les fils et les filles au père et à la mère qui n'étaient entachés d'aucun vice ; après avoir blâmé ^ la violence et le meurtre, ils en ont usé largement contre les ennemis de leur foi, transformant ainsi en auxiliaire de la religion ce qui est déclaré crime par la même religion. Cette prétention de faire sortir le tien de ce qui est le mal, selon les commandements de Dieu, tend à établir une véritable confusion morale dans les cœurs qui sont amenés à mesurer la moralité des actions, sur le profit ou la perte qu'en retire la religion. Un autre principe de confusion se trouve dans les mérites des pratiques du culte qui sont estimés à l'égal du mérite des bonnes œuvres,

bien qu'ils n'aient aucun caractère moral. C'est au point que certains dévots de l'Espagne ou de l'Italie s'estiment moins coupables de détrousser un voyageur, sur la grande route, que de manger de la chair le vendredi saint.

Une fois déviée la conscience ne s'arrête plus dans ses erreurs. Deé casuistes, après avoir admis que la foi est une grâce octroyée par le bon plaisir de Dieu, ont emprisonné, torturé, et brûlé des malheureux dont le crime unique était de manquer de foi, crime qui, de Taveu même des persécuteurs, ne pouvait être imputé aux persécutés. Des tribunaux religieux, sans ignorer que la croyance est involontaire, ont puni la croyance. Ils ont fait de l'opinion un crime et ont donné aux tribunaux politiques un exemple qui n'a été que trop suivi. Joignons à ces faits l'exemple des casuistes dont les prescriptions, après avoir indigné l'honnête Pascal, indignent partout les honnêtes gens, et Timpuissance morale du catholicisme se plaçant à côté de l'impuissance morale du judaïsme et du mahométisme sera manifeste pour tous les hommes que le fait peut convaincre. Quant à ceux qui se vantent de croire Tabsurde, nous n'avons pas à nous en occuper.

La morale du Bouddha présente avec celle du Christ des analogies qui ont frappé la plupart des erientalistes. C'est le même mépris pour les honneurs, pour la richesse et les avantages de ce monde, le même renoncement à toutes gloires terrestres, la même disposition à blâmer la caste et l'esclavage,

la môme aspiration vers le bonheur de l'autre vie, le même soin du salut avec cette différence que le Nirvana est l'anéantissemeiit, tandisque le paradis représente la vie éternelle. Exactement comme le christianisme qu'elle a -précédé de six cent ans, la religion du Bouddha a ses ascètes, ses moines célibataires , ses saints , ses martyrs et ses casuistes commentant la morale du maître. Les travaux dés religieux du Thibet rappellent, sous bien des rapports, les écrits des Pères de l'Eglise ; quant aux populations qui subissent Tinfluence des deux reli* gions, elles présentent un état moral presque identique. Des deux parts les mérites du culte ont fini par dominer les mérites des bonnes œuvres, des deux parts les intérêts du sacerdoce priment les intérêts de la morale, des deux parts le soin du salut a développé un égoïsrae excessif, des deux parts les minuties du culte ont provoqué le retour à l'idolâtrie et au fétichisme.

Morale métaphysique. — Par métaphysique il faut entendre la portion de la philosophie qui traite du principe et de la fin des choses. Mais pour que l'homme cherche le pourquoi des phénomènes, il faut que son esprit soit servi par une langue comprenant, outre les termes concrets, la grande série des expressions générales et abstraites, il faut que les rapports des mots aient fait naître la logique, comme les rapports des nombres font naître l'arithmétique. Ces produits de la raison sont si évidents et si certains que les penseurs les plus éminents de

l'antiquité y virent un moyen d'arriver à la connaissance complète. Il suffisait, à les entendre, de trouver le principe premier et absolu, pour en déduire la série des faits gui ne sauraient pas plus être contraires h la logique que lesL mathématiques ne sont contraires aux phénomènes de toute espèce. En vertu de ce raisonnement, les philosophes s'évertuèrent de leur mieux et, s'ils ne parvinrent pas à leurs fins, s'ils ne purent surmonter des difficultés dont une méthode insuffisante leur cachait le caractère insurmontable, ils posèrent, du moins, les fondements de la science. Nulle part la métaphysique n'obtint le développement qu'elle prit dans l'Inde, et dans la Grèce antique parce que nulle part elle ne disposa de langues comparables au samscrit et au grec, employés en outre, par des esprits façonnés à toutes les subtilités du mythe.

Les métaphysiciens, après avoir cherché les règles du vrai dans la logique et les règles du beau dans les rapports des nombres et des figures, cherchèrent la règle du bien de l'humanité dans un principe formateur de l'homme. De même que le principe de causalité leur avait suggéré la croyance à un auteur du monde, de même ils supposèrent dans l'homme un principe antérieur et supérieur de l'existence. La logique leur suggérant qu'une réalité existant par soi ne peut pas plus être créée qu'elle ne peut être anéantie et que l'auteur de la nature est immuable et éternel, à l'opposé des êtres corporels périssables, ils crurent de même, que l'âme incor-

porelle de rhomme ne peut périr. Ils imaginèrent alors qu'elle doit, au moment de la mort, passer dans de nouveaux corps, se livrer à des migrations dans les mondes divers, ou retourner à l'âme supérieure par l'absorption dans le sein de la divinité. Inutile de relater ici toutes les opinions que peut suggérer la croyance à une âme immortelle. On chercha, en premier lieu à en déterminer la nature, et la pensée, considérée non pas comme un acte, mais comme un être, servit de modèle. Après avoir fait de l'âme le principe de l'intelligence, on en fit le principe de la conscience, puis le principe de la volonté et de la liberté. On suppose qu'elle possède d'une manière innée, la notion du bien comme celle du vrai, ce qui la rend responsable de tout le mal qu'elle peut faire avec connaissance de cause. Cette responsabilité n'est effective que par la punition des méfaits et la récompense de la vertu, ce qui ne peut avoir lieu que si Dieu, sachant tout et voyant tout, se charge de punir et de récompenser, soit dans cette vie, soit dans l'autre. L'homme libre intelligent et moral devient ainsi l'arbitre de son bonheur à venir et ne peut s'en prendre qu'à luimême si, par la pratique du mal, il tombe dans l'infortune.

La pratique du bien étant le moyen d'arriver à la béatitude, l'affaire capitale de l'homme est de connaître le bien et de le pratiquer. Il arrive ainsi à la sagesse qui fût la grande préoccupation des métaphysiciens de la Grèce. Ils multiplièrent les théo-

4t MORALE POSITIVE.

ries de la morale et prétendirent en faire une science distincte sous le nom d'éthique,

A côté des métaphysiciens, qui virent dans l'esprit le principe du monde et de la vie, se placent les penseurs qui prétendirent faire dériver toute chose de la matière. Ils supposèrent que celle-ci peut se diviser jusqu'au moment où elle devient atome et se trouve ainsi conforme aux choses de l'esprit. Pour les uns la puissance formatrice se trouve, au degré le plus éminent, dans les atomes du feu, pour d'autres elle fut dans les atomes de Tair, pour d'autres encore elle fut dans les atomes de l'eau, et sur ces données s'élevèrent des théories qui font pressentir les merveilleuses découvertes de la science moderne. Les atomes qui ne ne sauraient être créés ou anéantis portent dans leur être une activité en vertu de laquelle se produisent tous les phénomènes de la nature. Le mouvement des astres, les faits physiques, organiques et psychologiques sont des actes de la matière, et il est inutile d'en chercher l'explication dans des réalités spirituelles qui, n'ayant ni la dimension ni la figure, sont supposées partout et nulle part, ôe qui est absurde. Avec des atomes impérissables, incréés et portant en eux-même la raison de leur existence, Dieu n'a plus de raison d'être ; l'âme devient à la fois inutile et incompréhensible, la sagesse consiste à rechercher le bonheur, enfin l'éthique n'a pas d'autre objet que d'enseigner à l'homme l'art d'être heureux. Ces principes donnèrent lieu à diverses écoles. Celle d'Aristippe pré-

conisala recherche du plaisir et enseigna les moyens de l'atteindre; mais celle d'Épicure, en dépit des calomnies dont elle a été l'objet, fit consister le bonheur dans l'exercice des facultés les plus éminentes de l'esprit et du cœur. L'athée Zenon alla jusquà nier que la maladie fut un mal et que les satisfactions corporelles fussent un bien ; réservant exclusivement pour le vice la qualification de mal et pour la vertu la qualification de bien. Il arriva de la sorte à ces doctrines de stpïcisme qui firent, avec celles de Platon, la morale chrétienne et mirent leur empreinte sur les écrits des Pères grecs et latins.

Il faut remarquer ici que la métaphysique n'est nullement hostile à certaines théologies. Si elle détruit, par sa seule présence, le fétichisme, l'idolâtrie et le polythéisme, elle se fait l'auxiliaire , sous sa forme spiritualiste, du Dieu unique et spirituel, elle le débarrasse de la concurrence que peuvent lui faire les idoles et le polythéisme. La métaphysique fut en grande partie, la mère du christianisme, elle en fit une religion acceptable par les esprits les plus cultivés, elle lui fournit ses dogmes et sa morale, elle le mit à la hauteur des plus belles philosophies, elle lui prépara la domination des âmes dans le monde grec et latin. En résumé, l'éthique est restée, jusqu'ici, la fille de la raison : les moralistes religieux ou casuistes parlent et argumentent comme les métaphysiciens. S'il en était autrement, s'ils ne parlaient qu'en qualités de sectateurs du Christ leurs doctrines seraient restreintes et souvent contradictoires,

Pour avoir une morale un peu plus ample, ils devraient retourner au décalogue juif qui fut, selon toute apparence, enseigné à Moïse au sein des mystères égyptiens, comme partie intégrante de la doctrine ésotérique.

Les abus de la métaphysique consistent, en ce qui concerne le spiritualisme, à faire des mystiques, des contemplatifs et des solitaires qui s'absorbent complètement dans le soin de leur salut. Peu leur importent la société, la parenté, les aïls, les sciences et la civilisation tout entière ; ils n'y voient que des occasions de pécher et de perdre les béatitudes de l'autre vie. Il leur semble absurde de hasarder une éternité de délices contre des satisfactions d'un instant, et ils obéissent complètement à la logique en se ^retirant dans les solitudes de la Thébaïde. Cette conséquence du spiritualisme chrétien est tellement directe, qu'il est difificile de comprendre qu'un disciple des Pères de l'Église agisse autrement. S'il ne le fait pas, il faut que sa croyance soit bien faible, ou que les attaches sociales soient bien fortes. Les spiritualistes qui transigent avec la matière, et prétendent faire concorder les jouissances corporelles avec les jouissances spirituelles sortent vite de la vertu, en sortant de la logique; ils se mettent dans la situation du prêtre catholique faisant vœu d'humilité, de pauvreté et de renoncement au monde, pour aboutir à une soif inextinguible de domination, à une recherche souvent éhontée de la richesse, et à la préoccupation constante des biens temporels. Le

prêtre perd, dès lors, son autorité de moraliste et laisse tomber dans la dissolution les peuples dont les mœurs lui sont confiées, ainsi que l'on peut le constater dans la catholicité tout entière.

Quand aux déviations de la morale du matérialisme, elles se trouvent surtout dans la recherche de la volupté que les hommes inclinent à confondre avec le bonheur. Le grand nombre ignore combien sont restreints les plaisirs que peuvent donner les ■sens, et combien esj; infranchissable la limite que la nature y pose; il ignore que les organes surmenés ne donnent plus que le dégoût, l'ennui, l'épuisement et la maladie ; il ignore que le travail, l'étude, la production, la science et l'art renferment des mines inépuisables de jouissances, il ignore ce que valent les affections sociales, il ignore enfin combien il y a plaisir à militer pour le bon, le beau et le vrai. La sensualité grossière est partout un fait d'ignorance; la sensualité raffinée est un fait de sottise, elle est un faux calcul en ce qui concerne la recherche du bonheur. Le véritable matérialisme, celui qui joint l'étude des faits à la conception métaphysique de la matière, se garde des abus du plaisir et de la sensualité. Il cherche le bonheur dans le développement et l'exercice normal de toutes les forces humaines ; il sait que ces forces sont liées à Tordre et à l'équilibre, sans lesquels il n'y a dans l'organisme que faiblesse et maladie. L'ordre étant obtenu dans la vie individuelle, il faut l'obtenir dans la vie collective, et établir la loi du bien dans les

rapports des hommes. Peu importe que ce bien exige la peine, le travail, le sacrifice et la mort môme; se faire le martyr d'un sentiment ou d'une idée, c'est se donner la plus poignante des voluptés. Avec la morale matérialiste du xviii® siècle se produisirent la Révolution française et des dévouements qui n'ont rien à envier à la foi spiritualiste. On vit •un million d'hommes qui, pour la plupart, étaient athées et n'espéraient rien au delà de ce monde, offrir leur vie en sacrifice, et consacrer tout leur être à une idée : mais le peu de suciîès qu'obtint le dévouement de ces hommes, militant pour ce qu'ils croyaient être la véritable doctrine des rapports sociaux, montre nine fois de plus que la métaphysique est aussi impuissante à donner la loi de de ces rapports, que la loi des autres faits naturels. Entre le matérialisme et le spiritualisme qui forment les deux pôles de la métaphysique, oscillent des doctrines intermédiaires dont les nuances se transmettent à la morale. Des transactions s'opèrent, des compromis se forment, des philosophies de fusion se produisent, mais Téthique n'en est pas supérieure à celle de Platon, d'Épicure ou de Zenon. La métaphysique semble avoir atteint son dernier terme en Grèce et n'avoir prospéré, depuis lors, que par son alliance avec les religions. Elle a joint les forces de la raison à celles de la foi, dotant ainsi le bouddhisme, le christianisme et le mahométisme d'une puissance morale qu'ils ne possédaient pas en propre. Mais il devient manifeste, à cette heure, que cette

puissance ne saurait suffire à Thumanité. On voit le catholicisme, gui représente la combinaison la plus savante et la plus complète de la théologie et de la métaphysique, incapable de sauver les peuples de la dissolution. Il ne peut suivre le progrès que la science et l'industrie impriment à la civilisation, il enferme dans l'ignorance, la paresse et la dissolution les peuples, chez lesquels il maintient son empire. Cette décadence est sans remède : elle vient de ce que les peuples obtiennent ailleurs, une notion plus exacte de la loi. Celle-ci, selon la définition de la science, exprime un rapport nécessaire et constant. Or, ce rapport est loin de se rencontrer dans une morale qui, après avoir condamné l'homicide, déclare le glaive saint, bénit la bataille, et fait intervenir le dieu des armées. La même morale après avoir fait de l'orgueil un péché capital et de l'humble pauvreté une vertu, est prêchée par des ministres vêtus d'hermine, de pourpre et de soie, entourés de luxe et pourvus d'un titre féodal. En poursuivant ce parallèle, on verrait le catholicisme multiplier tellement les exceptions à la loi morale, divine et universelle, que dans l'esprit des peuples il ne reste plus de loi. Les âmes simples ne peuvent admettre que le ministre de Dieu dise une chose et en fasse une autre, elles ne peuvent admettre que le pape signe un arrêt de mort, ou que des inquisiteurs torturent qui que ce soit. Il leur serait bien plus facile de comprendre le prêtre disant : Tout homme qui tue, fut-il soldat, général, j"ge, ou roi.

est un criminel ; disant : Tout homme qui dépouille, fut-il député, ministre ou empereur est up voleur; disant : Tout homme qui vit dans le luxe et les honneurs ne peut sortir du péché. Alors la morale aurait les caractères de la loi, et ne serait plus, aux yeux des populations que le doute envahit, un moyen d'assurer aux habiles les bénéfices sociaux et d'en dépouiller les pauvres d'esprit.

Cette décadence de la morale philosophique et théo* logique, a été encore accélérée par la critique moderne montrant l'impossibilité de connaître les substances Dieu, esprit et matière. Les bases de la religion et de la métaphysique sont ainsi ramenées à l'état de simples conceptions : elles rentrent dans la catégorie des opinions individuelles et peuvent varier sans que Taction sociale ait une autorité suffisante pour intervenir. Comment incriminer un athée, quand on ne peut lui démontrer l'existence de Dieu! Que dire à un matérialiste auquel on ne peut démontrer l'existence de Tesprit I Que reprocher à un fauteur du mal quand on ne peut lui enseigner clairement le bien I La société, faute d'avoir une morale suffisante et d'y croire, ne sait plus sur quoi fonder ses institutions ; elle légifère au hasard et finit par s'abandonner entièrement au caprice des majorités. Or, ces majorités ignorent les nécessités de l'état social au point de croire que la vérité des lois tient au nombre des votants, et non au caractère de ce qui est voté. On voit telle Assemblée constituante, décréter des institutions mauvaises et les déclarer

bonnes, parce que c'est son bon plaisir. Elle croit pouvoir décréter à son gré et avec un droit égal, la monarchie ou la république, sans vouloir comprendre que deux formes contraires de gouvernement ne peuvent être, Tune et l'autre selon la morale et la justice.

La théorie du contrat social et de la souveraineté du peuple vient de l'ignorance des hommes : ils ont pu voir par des exemples récents que cette souveraineté peut produire les mêmes abus et les mêmes tyrannies que le pouvoir monarchique ou aristocratique. Une seule autorité a le privilège de n'être jamais cruelle ou tyrannique, c'est la science. Elle a le don merveilleux de persuader sans persécuter qui que ce soit, sans employer jamais la violence. Elle ne connaît pas de délit d'opinion, elle n'a besoin ni de l'inquisition ni des jésuites, elle n'a infligé à personne les persécutions qu'elle a souffertes. Mais elle n'existe qu'à la condition de posséder le vrai au point de le démontrer d'une façon irréfutable. Jusqu'ici, la morale scientifique n'a pu se former, en dépit de tentatives parmi lesquelles il nous faut citer celle de la morale indépendante.

Des disciples de Kant, après avoir montré que les morales théologiques et métaphysiques sont impuissantes à prendre, désormais, la direction des peuples; après avoir établi que la morale naturelle ou spontanée ne peut donner, sous forme de mœurs, une direction à la loi politique; après avoir signalé l'impérieux besoin qu'éprouve la société actuelle

d'avoir la véritable théorie du bien, et de fonder la justice sur autre chose que le sentiment ou de ^vaines conceptions, ces penseurs, disons-nous, ont prétendu édicter une éthique nouvelle sur le principe de la liberté, de la dignité et de l'inviolabilité de la personne, sans paraître s'apercevoir que ce principe posé à priori est purement métaphysique, et qu'une doctrine prétendant trouver dans l'individu seul et dans ses facultés innées la loi de ses rapports avec ses semblables, au sein de la société, néglige la portion du problème que représente cette société et ne peut arriver à une solution valable. Quelques citations empruntées au livre de M. G. CoignetS peuvent très-bien faire comprendre sur quelsprincipes repose la morale indépendante.

<c L'homme est libre, parce que enclavé dans un « système de forces et de lois qu*on appelle la na- « ture, il entrevoit un but que la nature ne lui « donne pas, il pose lui-même ce but et il le réalise.

« La Personne humaine, la personne libre et res- « ponsablie, la personne respectable et obligée au « respect, tel est le fondement de la morale pris^ (c tout entier, dans la réalité. En se saisissant lui- <i même en tant que cause, en se reconnaissant ce comme tel, l'homme revêt dans la nature une (( dignité et une grandeur uniques, il ne peut plus « servir de moyen.

« La liberté morale constitue donc l'inviolabilité

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