QUATRIÈME PARTIE
DSS M(£URS«
Les mœurs, considérées comme la somme de la moralité dçs personnes qui composent une société, deviennent un excellent moyen de vérifier nos tbéorie^ sur la morale. Si ces théories sont justes nous sommes certains de rencontrer partout et toujours des mcBur& bonnes, en proportion de Torganisation sociale, des facultés qui en naissent, enfin de la quantité d'altruisme et de raison qu'elle développe au seio des populations, tandis que les mauvaises mœurs seront en proportion de la désorganisation sociale et de la somme d'égoïsme et de déraison qui en sont la conséquence. N'oublions pas, dans cette nouvelle étude, que le vrai tel que le produit la science et que le beau tel que le produit l'art ajoutent grandement à la conception du bien et sont des auxiliaires puis* sants de la moralité. Si Tcxcellence des mœurs tient
à la formation des sociétés selon les lois de Torganisation, à la connaissance intellectuelle et scientifique, au développement consécutif de Fidéal et de Tarty il existe un triple moyen d'apprécier la vie de la famille, de la commune et de la nation, d'expliquer, rhistoire à la main, les vicissitudes éprouvées par les divers groupes sociaux dans les temps passés, enfin de prévoir le sort qui les attend dans Tavenir. A ce prix seulement la morale peut sortir de l'empirisme et prendre les caractères d'une science véritable.
De même que le chimiste vérifie l'exactitude de ses analyses et prouve qu'il connaît bien la composition d'un corps en le reformant par voie de synthèse, de même que le physiologiste montre la réalité de ses connaissances en décrivant à l'avance les maladies qu'il va produire en altérant tel organe et telle fonction, de même nous voulons, en altérant de diverses manières les facultés sociales, montrer les conséquences qui en découlent logiquement dans la vie des sociétés et vérifier par les mœurs l'exactitude de nos assertions. S'il nous est possible de déterminer à l'avance ce qui produit le vice et la vertu, nul ne s'avisera de déclarer impossible la formation d'une véritable morale.
Commençons par altérer l'organisation de la famille et supposons que le chef, à la fois époux et père, au lieu -d'être mu par l'altruisme, qui est la mutualité passée à l'état de sentiment, subit l'influence d'un égoïsme dominateur. Si nulle loi so-
ciale ne vient contraindre la volonté d'an tel époux et d'un tel père, il utilisera sa force, non pas à produire, mais à contraindre sa femme et ses enfants à produire ce qui est nécessaire à sa consommation. Sous Texcès du travail sa compagne deviendra vite laide et flétrie; il la chassera de son lit pour y mettre sa fille, dont l'adolescence résiste mieux au:x mauvais traitements. L'inceste se joindra de la sorte ù la polygamie; la fille deviendra la rivale de sa mère sans que des consciences dépourvues d'altruisme éprouvent l'ombre d'un remords. Avec une existence pareille, il est impossible que l'homme ne soit pas esclave de ses appétits, qu'il ne soit pas glouton, ivrogne et paresseux, que sa colère de béte fauve ne s'allume pas devant la résistance, qu'il ne soit pas disposé à recourir à la violence et au meurtre. Si maintenant nous cherchons ce que doivent être les mœurs de la femme condamnée à l'esclavage le plus dur, nous sommes certajins que l'égoïsme de son maître a fait surgir en elle un égoïsme corrélatif. Les entraînements sexuels pourront l'émouvoir sans devenir jamais du véritable amour : elle restera étrangère aux mille délicatesses inspirées par le sentiment, elle sera haineuse et grossière ; elle aura pour ses enfants la tendresse que la louve a pour ses petits, tout en les abandonnant dès qu'ils sont en état de pourvoir à leur subsistance. De même que les louveteaux se battent et deviennent ennemis dès qu'ils sont en état de chasser, de même les enfants nés dans une telle famille sentiront leur égoïsme
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grandir chaque jour par la contagion de l'exemple et leur hostilité s'accuser avec leurs forces.' Gbaoun voudra se soustraire à la tyrannie qu'il subit, cha« cua voudra se venger des mauvais traitements im* posés à sa faiblesse, chacun attendra avec impatience l'occasion d'ôtre libre de se venger et de gorger ses appétits.
Les suppositions que nous venons de faire se calquent sur des réalités. Biles apparaissent dans les faits chez certains sauvages» elles montrent ce que la désorganisation plus ou moins complète peut engendrer de méchanceté, elles indiquent pourquoi il y a des parricides et des infanticides, dont le nombre croit avec la somme d*égoîsme qui persiste au aein de la famille. Plus il y a retour vers rindivi*dualité et plus les mœurs sont grossières. Cette hru-. talité n'apparaît pas seulement dans la domination des appétits, dans la colàre que fait surgir toute op« position et dans la violence des conflits, elle se montre encore dans Tindifférence pour tout ce qui ooncerne la science et les arts.
Supposons maintenant une famille dans laquelle la mutualité et la solidarité ont une action prépon*^ dérante. Ces deux principes de lorganisation s'ap* pliquant à des êtres distincts, reconnaît forcément un mobile et ce dernier ne peut être que l'altruisme produisant Tunité des intérêts entre rhomme» la femme et Tenfant. Dès que laltruisme domine, on est certain de voir le dépositaire de la force la mettra au service de tous ceux qu'il aime et l'employer soit
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à leur entretien, sqII à leur défense.^e fort devient ainsi le protecteur et le soutien du faible, i) en est le bienfaiteur, il en représente Tintéràt capital, il en oonquiert nécessairement Taffeotian, il est payé de son dévouement par un dévouement correspondant. A Tamour qui s'attache au chef de famille se joint le respect pour le dépositaire de la force physique et morale, ]^our le courage de celui qui repousse le danger extérieur, pour le caractère du conseiller, de l'éducateur, du directeur et du répondant.
Dès que la femme se sent aimée etf respectée elle est portée à s'attacher chaque jour davantage au père de ses enfants, à celui qui lui témoigne sa tendresse par des bienfaits quotidiens et la libère d*un travail épuisant. Elle peut, dès lors, dépenser son activité dans les travaux du ménage qui correspondent admirablement à ses aptitudes; elle peut allaiter et élever convenablement ses enfants, elle peut main^ tenir dans son intérieur Tordre, l'aisance et la pro«» prêté qui charment le travailleur quand il rentre épuisé par la fatigue, elle peut enfin se maintenir accorte et fraîche au point de garder Tamour de son époux jusque sur les confins de la vieillesse et le préserver ainsi soit de l'adultère, soit de la polygamie.
Entre une mère et un père qui les baignent dan^ la tendresse, il est bien difficile que les enfants rea** tent orangers à Tamour paternel, maternel et fra« ternel. Lorsque chacun se dévoue aux intérêts de la ftkmille, ils apprennent forcément le dévouement à
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la famille ; Tordre qui les entoure les rend ordonnés et Ton voit, à mesure qu'ils grandissent, l'égoïsme des faibles se transformer en altruisme des forts. Dès lors les mœurs familiales sont excellentes et favorisent, dans de grandes proportions, la yie organique, économique et mentale de la famille.
Ce que, la théorie mor^e annonce à l'aYanoe se constate chaque jour dans les familles des différentes races, des différents peuples et des diverses sociétés. Mais entre les deux extrêmes du mal et du bien, entre ce qu'il y a de plus mauvais chez le sauvage et de meilleur chez les peuples civilisés se rencontrent une foule .de degrés intermédiaires qui intéressent à un haut degré le moraliste et nous mettent dans la nécessité de démontrer toute la dégradation que subissent les mœurs d'une société à mesure que s'altèrent entre les membres qui lacom. posent, les lois de l'organisation. Admettons que la mutualité et la solidarité soient altérées entre les époux, par le fait de la polygamie et que la femme, au lieu d'obtenir l'équivalence sociale en présence de son mari, subisse une injustice dégradante, elle éprouvera dans ses sentiments une dépression manifeste. Son amour ne pourra rester sain en présence de plusieurs rivales ; il cessera d'être exclusif, il perdra les éléments de la fidélité et de la constance, il deviendra de la simple sensualité que le premier venu pourra satisfaire. Les seuls préservatifs de l'adultère seront, dès lors, les eunuques et les verrous. En subissant la domination d'un maître la femme
en devient l'ennemie ; elle est l'ennemie de ses xi- Tales et des enfants gui en naissent, elle est en hostilité pennanen te contre ]a famille et se garde d'en ménager les intérêts. Quand les mères sont ennemies les enfants se haïssent, des haines que renferme la même maison s'enveniment constammeat; elles appellent à leur aide la calomnie, la perfidie et même le poison qui joue un si grand rôle dans le monde polygame et asiatique. Ces causes d'immoralité en se continuant dans les générations successives, par voie d'hérédité, finissent par agir sur les instincts de la race et par rendre les filles de la Turquieincapables de la véritable moralité conjugale. N'oublions pas que les vices des mères se transmettent aux enfants et produisent, à la longue, la dissolution sociale dont l'histoire offre tant d'exemples. Nul doute que la déchéance des grands peuples de l'Asie et leur impuissance à obtenir les degrés supérieurs de l'organisation ne vienne de l'esclavage imposé à la femme et à Taitération consécutive dans les mœurs de la famille. L'être qu'engendre et élève une mère avilie garde toujours quelque chose de vil dans le caractère, il prend des goûts à la fois servîtes et tyranniques ; il perd le sentiment de la dignité et de la délicatesse ; il garde les instincts du barbare sous les dehors d'une politesse recherchée.
Le chef d'une famille polygame ne saurait échapper à la déchéance morale qu'il impose à ses femmes. Autant qu'à -elles le véritable amour est interdit : comme chez elles, cet amour devient vicieux et dégé-
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nère ea simple sensualitéi Oa ne peut asservir des Aires» les (eair sous les verrous et s'ea déclarer le maître, sans assumer les misères de la tyraaaie, sai» faire naître Thostilité iaas son intérieur^ sans perdre le dévouement, la solidarité des intérêts, la confiance, répancheoient et le conseil dans les moments difficiles. On est condamné à U torture d'une diesimulation continuelle, à la sévérité qui seule peut maintenir Tapparence de Tordre parmi des àtres qui se détestent; on sacrifie toutes les jouissanoes intimes et délicates du cœur à la sensualité. De bonnes mœurs ne sauraient se produire en de telles cir. constances et Tordre ne peut venir que d*une force prise en dehors du cœur de Tliomme*
Sans aller jusqu'à la polygamie, admettons que le mariage monogame, au lieu de se fonder sur l'équivalence des deux sexes, réserve des privilèges à l'homme et des servitudes correspondantes k la femme. Admettons que celle-ci soit traitée en mineure, pour tout ce qui concerne sa fortune, sa conduite et son action dans la communauté ; on crée entre les époux un antagonisme qui se révélera un Jour ou l'autre dans les intérêts^ puis dans les actes. Il est mauvais que le iUn et le mien se fassent sentir dans le ménage, il est mauvais que Taecoi-d ne soit pas nécessaire pour tout ce qui intéresse la communauté ; il est mauvais que les avantage pécuniaire pèsent sur les déterminations de Thomme qui se marie ; il est mauvais qu'il se fie sur Tautorité pour maintenir Tordre dans son intérieur; il est mauvais qu'il or-
doime^ qu'il exigei qu'il soit le maître. L^affectioâ conjugale est d'autant plus égalitaire qu'elle est plu» saine, fille s'altère et tlèpérit dès qu'elle tourne à lA servilité, elle meurt au premier choc et se transforme bientôt en hostilité. C'est l'instant qu'attend l'adultère : il sait que le cœur humain a horreur du vide et ne laisse échapper une affection que pour en re{H«ndre une autre.
Ce que la théorie morale indique se réalise con8«» tamment sous nos yeux. Chaque jour nous voyons que, toutes choses égales d'ailleurs, l'adultère est d'autant plus fréquent chez les nations monogames que les privilèges accordés à l'un des époux créent des antagonismes plus fréquents et plus nombreux dans le ménage. On voit de même le droit d'aînesse introduire la dissension entre les frères et habituer les cadets à l'idée de fuir la maison qui est substituée à leur aine, dès qu'ils seront en état de subvenir à leurs besoins. N'ayant pas à compter sur l'action collective que représente la famille, ils se préoccupent exclusivement der leur intérêt propre et s'adonnent à l'égoîsme qui domine dans toutes les races féodales, Ghee ces races, l'instinct juridique disparaît avec l'instinct égalitaire ; elles admettent que le privilège peut faire partie du droite elles mélangent la liberté dont elles jouissent d'une quantité de servitude»
Il est facile de comprendre par ces pi'évisions, que l'expérience justifie si bien, pourquoi les mœurs sont mauvaises et resteront telles dans la famille^ tant que celle-ci ne se fondera pas sur la mutualité
et la solidarité qui sont les lois capitales de Torganisation. Tant que l'affection qui unit les époux n'amènera pas entre eiiz un échange de services équivalents ; tant qu'ils ne seront pas solidaires l'un de de l'autre, tant que leurs deux vies ne se rapprochercmt pas de l'unité de Tie, tant que leurs enfants ne s'adjoindront pas à leur existence, sans en altérer l'équilibre, les mœurs ne seront pas bonnes. On pourra rencontrer des familles où la tendresse corrigera l'effet des institutions mauvaises, mais ces dernières n'en pèseront pas moins sur la généralité. Le nombre des bons ménages sera dépassé par le nombre des mauvais, le vice se propagera par la contagion des exemples et par la prime que fournit le code, enfin le mai atteindra l'intensité qui appelle impérieusement les réformes. Mais il ne faudrait pas s'imaginer que les bonnes institutions aient le pouvoir de faire de bonnes mœurs du jour au lendemain. Les générations imprégnées de mal par le fait de l'hérédité ne se débarrassent pas plus vite de leurs maladies morales que de leur maladies physiques. Si de longues années sont nécessaires •pour faire disparaître, du sang d'une famille,* le principe goutteux, scrofuleux od dartreux, il faut un temps non moins long pour assainir les cœurs imprégnés d'égoîsme, de brutalité, de sensualité, d'adultère et de violence ; il faut un régime d'honnêteté longtemps prolongé, il faut la médication que peut offrir l'organisation supérieure de la société sous forme de religion et de philosophie.
Si nous passons au deuxième groupe social, la théorie naus indique des mœurs bonnes, en proportion de la somme de mutualité et de solidarité que comportera Torganisation, mauvaises en proportion des violences et des privilèges qui pèseront sur les hommes soumis à la môme loi. Supposons l'autorité dévolue à un seul, patriarche ou chef militaire, il sera d'autant plus tenté d'en abuser que ses passions seront plus sauvages et que l'omnipotence lui assurera davantage l'impunité. Son avidité le portera à s'emparer des richesses qui sont à sa portée, sa sensualité le portera à enlever les femmes qui lui plaisent, sa brutalité le portera à réprimer par les coups, la prison et la mort, les plaintes que provoque sa conduite. D'une autre part, celui qui se voit enlever le fruit de son labeur, le mari dont la femme est polluée, le père incapable de s'opposer à la violence que subit sa fille, et les hommes blessés dans leurs intérêts les plus chers sont pris de colère et du besoin de se venger. La violence qui leur est faite et l'impossibilité d'obtenir, par voie judiciaire, la réparation du dommage qui leur est causé, font que la conspiration est leur unique refuge ; on leur a trop bien démontré l'inanité de la propriété, du lien conjugal et de la chasteté de la jeune fille pour qu'ils y croient désormais ; ils ont vu que la force est l'unique loi, ils cherchent à l'acquérir, ils guettent l'occasion, ils s'emparent du maître, ils le torturent, ils le tuent, ils font avec ses femmes, ses filles et ses richesses comme il a fait avec les femmes, les
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filles et 1^ richesses ddê autres ; ils agisseût, en un mot) comme le serf russe. Ce serf a pu se renger, mais il n'avait ni la digniié du mari» ui la digoité du pare, ni la dignité du propriétaiiie. Le maltiie raooouplait, disposait de ses enfants, de ses bras> de son temps et de son inteiligenoe.
Telles sont les conséquences logiques de Tautorité dévolue à un seul ; elles s'aggravent encore si le maître tient un sabre, ainsi que l'attestent les moBiiis de la féodalité guerrière du moyen âge, les mœurs des nomades asiatiques, les mœurs des Préaux arabes, les mœurs d'une armée en campagne, le^ mœurs de Tétat de siége^ etc. Dès que ia volonté d'un soldat fait loi, elle désorganise, elle violente, elle avilit. Alexandre, César, Napoléon, et tous ceux qui ont tnarché sur leurs traces, ont été de grande corrupteurs ; ils ont fait perdre aux peuples la notion de la liberté, du droit et de la justice^ ils ont montré que le gouvernement militaire est le pire de tous. Admettons, maintenant) que Tautorité, au lieu de se mettre au service de l'égoisaie et de s'incarner dans un individu, pixK>èUede laltruisme et de la collectivité, le commandement ne repréewlera plus la volonté et l'intérêt d'un homme, mais Tintérat et la volonté des hommes qui concourent à une même orgauisaiion. Des instructions collectives ne peuvent se faire connaître et se formuler sans une délibération et un vote; ce qui suppose.que les iiiii§' ressés s*assemblent) discutent, raisonnentet prennent ensuite une résolution à la majorité des suffrages.
Il est manifeste que dans ces circonstances. Tintérét individuel est moins sûr de triompher que l'intérêt du grand nombre et que les avocats du bien général sont écoutés avec faveur. Quand ils ont plaidé devant le tribunal de la raison et démontré ce qui est conforme au bien, ils doivent donner la formuie de ce dernier pour en provoquer l'adoption et diriger les actes des détenteurs du pouvoir. Ces derniers ne peuvent être que les délégués de l'autorité collective qui s'assure de leur fidélité en les choisissant parmi les hommes d'une moralité éprouvée.
On voit combien, sous cette forme, l'autorité est favorable à la moralité et Ton ne s'étonne plus si les mœurs, que le despotisme d'un seul conduit fatalement à la corruption, s'améliorent dès que l'action collective se substitue à Taction individuelle. Toujours, dans l'antiquité, on voit le bien s'accroître lorsque les citoyens sont appelés à délibérer et à voter sur la chose publique; toujours, le bien diminue, lorsque la volonté d'un seul domine la volonté de tous. Le même fait se reproduit dans le moyen âge, pendant lequel la commune devient à la fois le siège de l'ordre, de la richesse et des bonnes mœurs. La dignité se produit chez des hommes qui se sentent détenteurs de l'autorité; cette dignité, qui leur interdit l'humilité, leur interditen même temps l'orgueil ; en faisant respecter leur droit, ils prennent le respect du droit d'autruî; envoyant triompher dans les délibérations ce qui est honnête et juste, ils croient à la puissance de la justice et de l'hon*^
nêteté ; ils voient en elles des agents de prospérité et s'imaginent volontiers que la vertu est autre chose qu'un mot. Avec le respeot du droit vient l'horreur de la violence et de la hrutalité ; le besoin de Tordre pénètre dans les consciences en même temps que le dévouement à la chose publique, ce besoin fait rechercher ce qui est dû aux faibles d'esprit et de corps, ce qui peut les relever, les assainir, les instruire et les moraliser. Un bien en amène un autre, et Ton voit s'accumuler les circonstances qui conduisent l'homme à la grandeur.
Mais ce n'est pas sans surmonter de grandes difficultés que l'autorité collective se substitue à l'autorité individuelle. Autant celle-ci est élémentaire et simple, autant celle-là est compliquée dans ses moyens d'action. L'homme ne devient capable de comprendre les intérêts publics qu'en cultivant son intelligence, il ne se préserve des violences dans la discussion qu'en se donnant la discipline mentale et la tolérance, il ne se préserve de l'esprit factieux que par l'amour du bien public. De telles qualités sont difficiles à obtenir, aussi voit-on partout l'action collective commencer par une élite, autrement dit par une aristocratie. Une révolution met facilement l'autorité dans les mains de la multitude, mais celleci, faute d'avoir les qualités délibératives, se trouve hors d'état d'en user. Elle devient la proie des tumultes, des violences et des factions qui la replacent bientôt sous le joug d'un César ou d'une aristocratie. Celle-ci est plus apte à délibérer, précisément parce
qu'elle forme une élite, mais l'ordre social qu'elle produit est forcément instable étant entaché de pri-^ vilége chez les uns et de servitude chez les autres.» Le privilège que chaque père cherche à transmettre à son fils devient héréditaire et traîne à sa suite l'orgueil qui' est le grand vice des castes dominantes, comme l'humilité et l'abjection deviennent, à laf longue, les vices des castes asservies. Eptre l'orgueil qui exalte et l'humilité qui déprime, nulle conciliation n'est possible, il est donc à prévoir que les maîtres croiront être d'une autre race que les serfs,' que les alliances de familles se contracteront entre les pairs, qu'il y aura forlignage quand une fille de l'aristocratie épousera un homme de condition inférieure. La caste qui s'est donné des privilèges doit chercher tous les moyens de les conserver et use du pouvoir délibératif en ce sens. Elle fait un code à son usage et un code à l'usage des vilains, elle s'arrange pour que ces derniers n'obtiennent pas ce qui émancipe, c'est-à-dire l'instructiou et le talent, elle s'attribue les instruments du travail avec la terre et l'argent, de manière à prélever ce qu'il y a de plus fructueux dans l'agriculture et l'industrie, elle se donne les moyens de vivre grassement sans produire et de s'exonérer des charges sociales. Lorsqu'un homme de la plèbe montre un talent et une énergie qui feraient de lui un adversaire dangereux,' elle Fadmet dans ses rangs, tout en lui faisant sentir qu'il est un parvenu et que ses petits-fils seuls seront dépouillés de toute vilenie.
D'une autro part, il faut prévoir que des gens dispensés de travailler pour vivre dèa leur naissance, doivent s'adonner au plaisir, à la dissipation et à l'oisiveté. Leur conduite devient un mélange de paresse et de légèreté, ils ne peuvent obtenir la force que donne le labeur opiniâtre, ils perdent le mérite, ils deviennent malhabiles sans rien laisser de leur orgueil. Ce (dernier, qui ne peut se justifier par la grandeur du présent se justifie par la grandeur du passé, et l'on voit un être chétif, ignorant et cor* rompu, après avoir contemplé son blason et consulté sa généalogie, prendre des airs protecteurs en face d'un colosse de science ou de vertu.
L'aristocratie présente cet avantage sur le despotisme d'un seul qu'elle ne peut fermer complète* ment ses rangs au méritet qu'elle tend constamment à croître en nombre et à décroître en privilège, qu'elle a intérêt à favoriser Tagriculture, pour faire valoir ses terres, et à favoriser rindustrie, pour faire valoir ses capitaux ; qu'elle fait sortir de la classe asservie, une classe intermédiaire dont la science et la richesse grandissent incessamment sous l'action du travail et de Téconomie. Cette classe intermédiaire a intérêt, de son côté, à sortir la plèbe de l'abjection et à instruire des hommes qui sont ses auxiliaires naturels contre l'aristocratie. Le niveau jnoral s'élève ainsi, peu à peu, le mérite prend d'autant plus d'influence qu'il est mieux apprécié, les qualités personnelles deviennent supérieures aux privilèges légués j^ les ajteux, la notion de droit
pénètre avec la fierté obez la personne émancipée, le grand nombre sent sa force et ne tarde pas, sous la direction de chefs habiles, à s'affranchir de ses servitudes. Dans cette progression ascendante de la plèbe et descendante de l'aristocratie il est facile de prévoir les modifications subies par les mœurs. Dans le principe il ne peut y avoir, entre la caste privilégiée et la caste asservie, qu'antagonisnie, haine et discordance. L'hostilité fait que l'on est violent en haut et violent en bas, que l'on prend, de part et d'autre, la force pour arbitre suprême, enfin que des deux côtés, l'habitude dii conflit rend cruel.' Il se peut que l'aristocratie affecte d'avoir une politesse contrastant avec le cynisme du serf, mais les privilégiés ne sont polis qu'entre eux et deviennent d'une grossièreté insultante envers leurs inférieurs. N'oublions pas que dans tout groupe social l'égoïsme, père de tous les conflits, de toutes les ignorances et de toutes les brutalités, nait de Topposition des intéréUL dont la conformité engendre l'altruisme et la série des vertus correspondantes. Où domine une aristocratie se produisent donc les vices qui tiennent à l'orgueil et qui tiennent à l'humanité, sans que rien puisse empêcher des méfaits qui dérivent de la nature môme des choses. On .peut passer en revue toutes les sociétés aristocratiques, l'on est certain d'y rencontrer toujours le luxe et la misère, l'outrecuidance et l'abjection, le mépris et la hideuse envie, le raffinement et la grossièreté.
Des mœurs conformes à la véritable organisation
sociale ne peuvent se produire que si tous agissent pour chacun et que si chacun agit pour tous. Or^ cette mutualité suppose Téquivalence des organes de la société et le concours que prête Taltruisme au bien général. Comment espérer l'accord dans la vie sociale et les prospérités qui en sont la conséquence, lorsque le cultivateur qui vit péniblement sur son petit champ, jette des regards d'envie sur les murs d'un parc et déplore que Ton transforme en parterre et en boulingrin, ce qui sufiSrait à l'entretien de plusieurs familles; lorsque l'ouvrier voit les chevaux, les chiens et les valets du proptiétaire de la fabrique oùil travaille consommer ce qui donnerait l'instruction et le bien-être à cent ouvriers; lorsque le commis qu'un labeur de quarante ans ne sortira pas de la gène est éclaboussé par les équipages de l'agioteur; lorsque la courtisane, du haut de sa voiture attelée de chevaux magnifiques, jette un regard de piUésur la matrone qui piétine dans la boue? Là n'existe pas l'équivalence sociale, là le conflit est dans la nature des choses, là l'ordre doit être imposé par la force du sabre et l'autorité du prêtre. Mais l'ordre imposé ne peut être que superficiel : il ne pénètre ni dans les intelligences, ni dans les sentiments, il disparait dès que ceux qui l'imposent commencent à faiblir. Ces prévisions sont admirablement confirmées par les faits qui montrent, à chaque page de l'histoire, combien les gouvernements militaires cachent sous un ordre apparent de désordres inévitables. L'homme qui tire desQU sabre ses droits et ses arguments,
ne peut manquer d'incliner vers Tégoïsme et la violence. Son intérêt propre devient le mobile capital de ses actes ; il ne donne à ses prétentions d'autres limites que sa force. Il est désorgaaisateur de sa nature, et il faut admirer l'aberration qui prétend en faire un fondateur de colonies ou un ordonnateur de municipalités. Les désordres, les violences et les concussions qui se révèlent dans les administrations exclusivement militaires, soit qu'elles concernent les colonies établies sur les confins de la Russie on de TAutriche, soit qu'elles concernent les bureaux arabes de l'Algérie, sont dans la nature des choses. Le représentant de la force n'aura jamais de respect que pour la force, l'instrument de la conquête ; ne sera jamais scrupuleux sur les moyens d'acquérir, de posséder et de jouir. Plus grande sera son influence et plus la société sera désorganisée ; aussi faut-il tenir pour imbéciles ou méchants ceux qui prétendent rétablir par le sabre l'ordre dans leur pays. lise peut que sous ce régime, les agioteurs, le* prévaricateurs et les concussionnaires fassent de gros bénéfices, mais les honnêtes gens ne pourront que gémir en voyant la haine, l'hostilité et la démoralisation infecter les diverses classes sociales. Le militaire doit toujours être l'instrument de l'autorité morale à peine d'être un principe de trouble et de mauvaises mœurs. Il doit être au corps social ce que le bras est au corps humain, dont la vie s'altère dès que le muscle usurpe la suprématie dévolue à la pensée.
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Il y a progrès social dans les mœurs lorsque Tau* toritédu prêtre domine Tautorité du soldat, attendu que la puissance morale est toujours supérieure à la puissance physique. Mais la religion qui fait la force du prêtre donne naissance à une moralité bien différente selon qu'elle prend la forme du fétichisme, du polythéisme et du monothéisme. Un dieu corporel, que chacun fête à sa convenance et porte pendu à son cou, ne saurait rapprocher et unir les hommes par la similitude de la foi et du culte. Il les laisse à leur égoïsme natif, à supposer qu'il ne devienne pas une cause d'hostilité; il est le produit d'une superstition capitale qui favorise. toutes les autres superstitions. La croyance aux influences occultes est, en effet ce qui désole la vie du fétichiste, c^qui le rend inquiet, soupçonneux et trop souvent cruel, ce qui le porta à considérer la nature comme we vaste ennemie dont les maléfices le menacent incessamment. Un ignorant qu'obsède la peur du sortilège devient nécessairement malheureux et mé* chant. Il se tourmente du fait le plus insignifiant, ejt contracte des haines sans motifs, il épuise son imagination dans la recherche des sortilèges protecteurs, il invente une foule de pratiques ridicules quand elles ne sont pas odieuses. Sa crédulité dépasse tout ce que Ton peut imaginer ; il est la victime des supercheries les plus grossières en même temps qu'il s'obstina dans son erreur en face de l'évidence. Des volumes ne suffiraient pas à décrire 'les méchancetés qu'entraîne la superstition. On l'a
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vue dans ses maléfices s'attaquer à des cadavres humains, torturer et tuer des enfants dedifférenlsâges, user indifféremment du fer et du poison, enfin ne reculer .devant aucun forfait.
Après le fétichisme qui est la doctrine religieuse la plus dénuée de morale et la plus riche en superstition , vient Tidolâtrie , également funeste aux bonnes mœurs, puis le polythéisme, puis le monothéisme. Tant que dure la croyance au surnaturel, tant que le miracle est prêt à intervertir Tordre des phénomènes, tant qu'une puissance occulte pèse sur la vie de Thomme et peut la rendre heureuse ou malheureuse selon son caprice^ chacun se sent menacé et cherche à obtenir le hon vouloir de cette puissance. De là les hommages rendus à toutes les divinités bonnes ou mauvaises. Il est, selon la logique, que le polythéiste, après avoir converti en dieux les forces générales de la nature, sacriiie au dieu du soleil quand il a besoin de chaleur et de lumière pour ses récoltes, sacrifie au dieu de la médecine quand il est malade, sacrifie à Vénus quand il veut toucher un cœur, et s'évertue à trouver des offrandes agréables aux divinités. Ce fait du sacrifice est tellement enraciné dans le coeur de Thomme, cherchant à fléchir une volonté, qu'on le retrouve dans toutes les religions. On se fait cependant une assez triste idée d'une divinité lorsque, pour lui plair^, on macule ses autels de sang, lorsqu'on prend devant elle la posture d'un esclave ou d'un criminel, lorsqu'on fait étalage de sa platitude.
En même temps que tout cela est cruauté ou abaissement, c'est en même temps superstition. Mais c'est surtout méconnaissance de la nature divine qui, représentant la loi de sagesse et de justice, ne pourrait se laisser fléchir sans accepter la déchéance.
Par cela qu'il multiplie indéfiniment les pratiques du culte et les moyens de conjurer la colère des dieux, le polythéisme favorise les superstitions et enlève à l'âme la sérénité sans laquelle il n'y a pas moralité véritable. Nul n*était superstitieux comme le Romain, qui admettait toutes les divinités et élevait des autels aux dieux inconnus, nul n'était agité, inquiet et cruel autant que lui ; nul n'usait plus volontiers de violence et de spoliation.
Le monothéisme en simplifiant le culte simplifie -également les superstitions, mais il est impuissant à '"les supprimer. Il faudrait, pour cela, que l'on cessât de donner à Dieu les passions humaines et qu'on ne •luiattribuât ni haine, ni colère, ni vengeance. Ajoutons que le monothéisme n'est jamais complet, attendu qu'il est impossible de faire dériver logiquement le mal du principe du bien. Le diable apparaît constamment sur la scène, constamment il Vingénie à tourmenter la pauvre humanité, si bien -que l'on ne saurait trop multiplier les moyens de conjurer ses maléfices. Une crise de nerfs devient un acte du démon, un rêve erotique annonce sa possession, une hallucination devient une visfon et l'ignorance aidant, on voit naître le culte du diable, le sabbat et les pratiques immondes qui épouvan-
MORALE POSITIVE. 3ôl
tèrent le moyen âge chrétien. Le prêtre, qui lui* même croit au diable et s'ingénie par mille pratiques à en conjurer l'influence, propage plus qu'il ne restreint l'action démoniaque ; ajoutons que jamais on ne vit une caste lutter contre leprincipe de sa suprématie, tandis que chacun de ses membres se fait toujours un mérite d'ajouter à la puissance de ses collègues. S'il en eut été autrement, 1-Ëgllse qui renfermait, au moyen âge, Télite des hommes ins« truits, n'eut pas admis la sorcellerie ; elle n'admet^ tait pas, à celte heure, la passion démoniaque et la série des miracles dont la naïveté fait hausser les épaules à de simples paysans ; elle n'aitrib)ierait pas une influence surnaturelle à des médailles, à des images, à des reliques et à des statues, enfin, elle n'encourageait pas une foule de jsuperstitiods qui sont autant d'agents d'immoralité, mais qui sont aussi les agents de sa suprématie.
Une organisation toujours plus forte de la caste sacerdotale, et une prépondérance croissante de ses intérêts font comprendre pourquoi le christianisme, riche de tant de vertus alors que le prêtre était père de famille et à peine distinct des autres croyants, s'est accompagné de tant de démoralisation en Grèce, en Italie, en Espagne et dans d'autres contrées, 1qcs« que le prêtre s'est séparé du reste de la société par le célibat et par son incorporation dans une sorte do milice religieuse. La théocratie a démoralisé les maliométahs et les sectateurs de Brahma, aussi bien que les chrétiens : elle a été une cause de dissolu-
lion dans tous les lieux où elle a pu se former, sans qu'aucune doctrine ait pu en neutraliser Tactiao.
On ne peut méconnaître cependant un principe de moralité dans le décalogue copié par les chré— tiens et les musulmans, surtout lorsque l'injonction dobéir aux commandements qu^il renferme s'appuie d'une menace terrifiante. Mais le décalogue ne découle nullement de la conception d'une divinité unique : il représente les conditions de Tordre dans toute société et, lorsque Moïse l'imposa au peuple d'Israël, il ne chercha, dans la crainte du dieu fort et vengeur, qu'un puissant auxiliaire. L'expérience montra, par la suite, que l'ordre reposant sur la crainte est précaire : outre qu'il fut impuissant à prévenir les vicissitudes subies par les juifs, les chrétiens et les musulmans, il fut partout le pré* curseur des révolutions, lors même que la croyance à une autre vie augmenta la prise de la divinité sur l'homme.
Il est vrai que l'immortalité de l'âme est une croyance née de la métaphysique et introduite par les philosophes grecs et hindous dans les religions relativement modernes* là en résulta partout une tendance à sacrifier les intérêts incertains de cemondeaux intérêts de l'existence immortelle, à mépriser la richesse et le pouvoir qui sont des occasions de se* damner, à rechercher la pauTreté, Thumilité et la so*. litude qui sont autant de conditions de salut. Quand, les premiers chrétiens sa retiraient de la vie sociale, donnaient leur bien aux pauvres et se consacraient
MOHALE POSITIVE. 303
à la prière, ils étaient dans la logique de leur croyance. Que leur importî^ient quelques jours d'un bonheur périssable! que leur importait la salisfaclion des sens! que leur importailla volupté^ la faim, la douleur ou même le martyre 1 Ce dernier était, à leurs yeux, moins à craindre qu'à désirer. Leur souei capital était la béatitude acquise pour l'autre vie à ceux qui se préservaient du pécbé en suivant les préceptes du maître. Or, ce maître avait préconisé la pauvreté, il avait pratiqué la communauté des biens avec ses disciples, il avait découragé l'épargne et le souci du lendemain dans sa réprimande à l'économe Judas, il avait découragé la production dans sa parabole du lis qui, sans filer ni tisser, est vêtu avec une splendeur que ue peuvent atteindre les princes, il avait prêché la fraternité des hommea quelle que fût leur classe, leur race ou leur natio-
ixalité.
Au point de vue politique, la traosformation da l'humanité en une vaste famille détruisait Torganisation du municipe et de la nation : elle minait le» bases de la société en même temps qu'elle faussait les lois économiques par lo découragement du travail, de la production et de l'épargne. Les chrétien* prétendirent même substituer à l'organisation, qui seule a pu faire des sociétés durables, la commu*. nauté religieuse dont l'impuissance pour la civilisa-, lion est attestée par une expérience de dix-huit siècles. Outre que le cofuvent est hostile au municipe^, il détruit la famille avec le célibat préconisé par uq,
maître qui avait vanté Tétai des eunuques et les perfections de la virginité. Ajoutons que Thomme préoccupé de son sâlut et de sa damnation est ramené incessamment à un égoïsme destructeur des vertus sociales, et chacun pourra comprendre pourquoi les progrès du christianisme marquèrent les progrès de raffaiblissement de Tempire romain dont la base, formée par le municipe, était minée et détruite. A côté de communautés religieuses, et sous la prédominance du génie chrétien, la famille fut le seul groupe social capable de résister, attendu que la fraternité dominait dans la doctrine nouvelle. II y eut des couvents qui prétendirent organiser de vastes familles sans utiliser l'action reproductrice et transformer en frères ou en sœurs les fils et les filles nés de parents différents ; il y eut des paroisses qui s'efforcèrent de remplacer la commune, il y eut enfin une chrétienté qui fut capable d'organiser les croisades, mais les mœurs de la famille féodale, les mœurs des couvents, les mœurs des paroisses et les mœurs des croisés devaient forcément devenir détes* tables et démontrer qu'il est impossible de fausser Torganisation naturelle de la société sans aboutir au vice. L'excès de ces vices fit que les hommes retournèrent à l'expérience et à la raison pour substituer aux sociétés créées par la religion les groupes qui relèvent des facultés humaines. Avec la Renaissance se produisirent de toutes parts les municipalités ; oelles-ci, à leur tour, développèrent les facultés qui devaient aboutir à la nation : les aptitudes de
rboiBine ne se détourûèrent plus de leur voie actuelle, les seatiments devinrent conformes à ractioa sociale, le bien devint facile à faire et les mœurs en tirèrent une amélioration considérable.
De nos jours, la société est tirée en sens contraire pcir deux forces hostiles. L^une est la révélation qui s'impose par la foi, l'autre est la science qui s'impose par la raison. Selon la révélation^ l'autorité vient de Dieu, elle passe à ceux qu'il délègue, et l'homme doit obéir sans prétendre opposer sa mince sagesse à la sagesse de la divinité. Les croyants fornient une âiéme société dont la hiérarchie doit être purement religieuse et dont le directeur, en sa qualité de vicaire deDieu^ a mission d'expulser et même de détruire tous ceux qui ont une autre croyance. Un commandement venu d'en haut et se transmettant par voie hiérarchique aux régions infimes de la société, tel est le gouvernement qui découle de l'autorité religieuse et qui s'est affirmé dans le monde grec et latin où la logique a gardé son influence.
Selon la science née du doute, de Vobservation du calcul et du sens commun, l'autorité vient du concours de toutes les raisons et de l'assentiment qu'elles donnent aux vérités démontrées. Si chacun participe à l'autorité, il est dans la logique que chacun contribue à l'établir. Le suffrage et la délégation des pouvoirs découlent ainsi de la suprématie de la science, comme le droit divin découle de la suprématie religieuse. Mais tandis que le droit divin abou-
lit à la monarchie, le droit scieatifigue aboutit à la ri3publique, sans qu'une transaction puisse s'établir logiquement entre les deux principes. Il en résulte que l'autorité religieuse fait la guerre à l'organisation républicaine, comme la science fait la guerre à l'organisation monarchique et que les peuples inclinent d'autant plus vers la démocratie qu'ils sont plus logiques et plus savants.
Dans cette guerre des deux principes, la révélation montre que la science est conduite au panthéisme parce qu'elle cherche la raison de toutes
choses dans les choses elles-mêmes, et les forces primordiales dans les corps, parce qu'elle trouve la loi non dans la volonté d'un créateur, mais dans les rapports des êtres et des idées.
À cela la science répond que ce n'est pas sa faute s'il n'existe aucune démonstration valable de l'existence de Dieu, si rien ne prouve la création, si le surnaturel est contraire aux faits, si la vérité doit repousser tout ce qui a les caractères de Terreur. Cette vérité rétablit dans la loi scientifique ce qui est faussé par la loi religieuse, agrandit et améliore constamment la vie des hommes, leur donne la notion du droit et de la justice que détruit la théorie du bon plaisir divin, empêche que la vie réelle soit sacrifiée à une vie imaginaire, s'applaudit de pousser chaque membre de la société à réclamer la part qui lui est due, enfin se dit en mesure d'édicter une morale supérieure à toutes les morales révélées, et de ùûre do la vertu une chose attrayante, au point
que les hommes voudront la servir sans qu'on ait à les tromper par des promesses mensongères.
Ici l'avantage de la science est de s'imposer par la puissance de la démonstration à ses adversaires euxmêmes et de produire l'unité de croyance, non-seulement dans la famille, la commune et la nation, mais dans l'humanité tout entière, tandis que la révélation ne peut nulle part produire l'unité de foi.JOr la dissidence religieuse entraîne la dissidence politique et fait comprendre pourquoi l'action théologique est partout, chez les grands peuples, une cause de trouble que le glaive seul peut domi* ner, tandis que l'action scientifique est partout un principe d'ordre, d'accord et d'apaisement. L'ordre vient de ce que la puissance naturelle des choses est partout recherchée et appliquée, l'accord vient de ce que les âmes, conduites à croire de même, par l'évidence, ont facilement la même volonté ; l'apaisement vient de ce que l'homme, délivré des mille terreurs, préjugés et superstitions qu'engendre le surnaturel, peut considérer avec sérénité les faits qui l'entourent et les utiliser à ison profit.
Dans la guerre que le prêtre fait à la science, il établit son quartier général dans la famille où son influence est plus immédiate. Il agit de préférence sur la femme et l'enfant, qui sont des êtres de sentiment plus que de raison, qui peuvent, à ce titre, croire jusqu'à l'absurde, qui sont très-accessibles à l'espoir du paradis et à la crainte de l'enfer, qui peuvent être à la fois saisis et charmés par les spiea*
36i MORALE POSITIVE
deurâ du culte. L'Eglise sait, du reste, qu'en s'emparant de la femme et de l'eafaut elle se fera suivre de près ou de loin par Thomme adulte ; elle sait que le meilleur moyen de façonner la personne pour les besoins de sa cause est de s'emparer de l'enseignement et d'éliminer de la science tout ce qui contredit la révélation, elle publie le Syllabus et multiplie les écoles, elle déprécie .la raison et exalte la foi, elle exploite la sensibilité maladive de la puberté par des exhortations et des cérémonies où les mots d'amour, d adoration, d'ardeur, d'extase, d'exaltatjon, etc., jouent un grand rôle. A la suite d'une éducation pareille la jeune femme est dévolue aux infirmités physiques et morales qui caractérisent l'hystérie; le jeune homme est émasculé dans son intelligence et dans son caractère. Pour mesurer combien ces prévisions sont conformes aux faits, il suffit d'analyser les mœurs de tous les peuples, sans aucune exception, dont l'éducation a été faite par le catholicisme. Le simple bon sens dit que Thomme habitué à se défier de sa raison et à considérer le doute comme un péché ne sera ni un chercheur, ni un découvreur, ni un véritable savant ; le même bon sens dit encore que l'habitude de vendre ses bonnes actions contre une part de paradis est peu favorable à la générosité, que la peur incessante de l'enfer est une mauvaise école pour le courage, que le cas de conscience n'apprend pas la décision, que l'humilité et le renoncement sont incompatibles avec la dignité humaine, enfin que les mérites résultant de la pra-
tique du culte et les mérites résultant des bonnes œuvres produisent dans le? consciences une confusion qui apparaît chez les pieux bandits de l'Es* pagne, de la Romagne, de la Sicile et des Galabres. La suprématie religieuse n'est pas seulement hostile à la grandeur de la personne, elle est encore hostile à la grandeur de la commune et de la nation ,• attendu que le prêtre voué à son Église, se détache de la commune et de la nation. Chez le ministre du culte le citoyen est toujours dominé par le sectaire» et Vçn peut voir par l'histoire de la papauté que rÉglise ne se fait pas scrupule d'appeler à son aide l'étranger et le barbare, quand elle ne peut maintenir autrement sa suprématie sur la nation. En voyant l'autorité du droit divin qui organise la paroisse être incompatible avec l'autorité du droit populaire qui organise la commune, en voyant le conflit rester permanent entre le presbytère et la mairie, entre l'Église et l'État, en voyant l'impuissance des prêtres à enseigner la morale sociale qui seule peut produire lés. principes du droit et de l'économie générale, on comprend pourquoi la religion est impuissante à maintenir Tordre social, pourquoi elle désorganise les peuples, pourquoi elle propage les erreurs politiques et économiques, pourquoi elle soutient la nécessité qu'il y ait des riches et des pauvres, pourquoi elle préconise l'aumône si favorable à la paresse et si hostile à la dignité, pourquoi elle a des moines mendiants qui se fondent sur Timmoralitô et sont, trop souvent, un réceptacle de vices, pour-
t70 MORALE POSITIYE.
i|uoi elle se foi t, à la longue, l'auxiliaire des privilégiés contre ceux qui subisseiit des servitudes, pourquoi elle est l'adversaire implacable du progrès social, pourquoi les mœurs de toutes les coatrées soumises à l'action Ibéologîque sont d'autant plus mauvaises qu'elles sont soustraites, d'une façon plus efficace, à l'action scientifique.
Si le raisonnement et une expérience portant pendant plus de deux mille ans, sur plusieurs centaines de millions d'hommes, s'accordent à démontrer que les bonnes mœurs ne peuvent résulter de l'action théologique même monothéiste, si l'intervention de la raison et de la science dans ractîon religieuse améliore les mœurs, ainsi que l'on peut s'en assurer dans le protestantisme, si la Chine antireligieuse a pu, deux mille ans avant rEurope, ao quérir une sagesse et un ordre capables de réunir en une seule nation une population plus nombreuse que la population européenne, si une science élémentaire et l'action de quelques philosophes a opéré cette merveille, que ne doit -on pas attendre de la race caucasique lorsque la science qu'elle s'est faite ne sera plus gênée, combattue et sophistiqflée , lorsqu'elle réunira les hommes dans une même croyance ?
A cette heure la révélation est encore assez puissante pour maintenir, chez les peuples, les causes de désordre représentées par le droit divin, Pignorance, le privilège, les superstitions et les croyances îrrécoaciliables ; elle lutte encore de toute la force
de TËglise contre la sci^ice qui seule peut faire d^ la morale la loi première et naturelle de la faumlle, de la commune et de la nation. Le jour approche^ cependtat où la connaissance positive, bien loin de lutter contre les aptitudes humaines, s'efforcera de leur donner les satisfactions capables de produire la prospérité de l'un sans aboutir au mal de l'autre, où le bien, toujours conforme à la grandeur et à l'intérêt de tous, passera facilement de la théorie à la pratique, sous l'action toute^puissante de la vérité. Cette action est double. D'une part, elle détruit les erreurs qui se font les auxiliaires de la barbarie, elles met, d'une autre part, l'homme en face de la réalité ei le oonuluit, sans violence ni contrainte, à s'en acccHOmo(ter.
Prenons, pour exemple, l'homme instruit à l'époque actuelle et cherchons, dans la logique aussi bien que dans l'expérience, les mœurs qui lui son natu** relies. Avant toute chose on doit reconnaître que la méthode en fait un douteur. Tant de mensonges et d'erreurs doivent être traversés, pour arriver à la vérité, que celle-ci reste suspecte jusqu'au moment où elle devient l'évidence. Par l'évidence des faits, le douteur arrive aux rapports nécessaires aux lois dont il est en iQesure de vérifier incessamment l'exactitude et qu'il déclare fausses, dès qu'un. seul fait contradictoire se présente. Une loi ne peut pas plus contredire une autre loi, qu'une vérité ne peut contcedire une autre vérité, si bien que chaque cou-* naissance positive, chaque formule scientifique sert
37t MORALE POSITIVE.
dç pierre d'attente aux coanaissauces ultérieure»» L'homme dont l'esprit est façonné par les sciences abstraites et par les sciences concrètes, l'homme qui arrive à la loi positive par les faits observés, etpérimentes et calculés ne peut plus croire au surnatu* rel. Le miracle, autrement dit le renversement des lois, la méconnaissance des faits et l'absurde dans la réalité ne peuvent être à ses yeux que charlatanisme et fausseté : il est inaccessible u une foule de superstitions, il repousse le merveilleux, il raille dédaigneusement les prodiges qui bercent l'enfance des peuples. Un esprit inaccessible à la crainte des fantômes créés par la sottise humaine, des terreurs de l'enfer, des jours néfastes, du mauvais œil, de la sorcellerie, des sorts, etc., acquiert une lucidité et une sécurité particulières. 11 demande de bonne récoltes, non pas à l'intervention de quelque saint ou de quel*que démon, mais à son travail et à son habileté ; il demande la ténacité dans les épreuves, non pas à quelque médaille bénite , ou à un amulette de la même espèce, mais à la force de son caractère; il demande la sagesse et rhonnéteté, non pas aux énervements du jeûne et des macérations, mais à la réflexion principe, des résolutions viriles.
Plus l'homme s'instruit, mieux» il constate l'admirable enchaînement des lois qui régissent le monde, et plus il est accessible aux harmonies qui rapprochent le beau du vrai. Cette beauté née de la . pondération des choses provoque partout l'amour et fait que l'on s'attache d'autant plus à sa famille, à sa
commune et à sa patrie qu'elles éliminent davantage de leur sein les discordances de la barbarie. Apprendre, c'est se donner des aspirations vers Tordre et l'harmonie, c'est se préparer une foule de jouissances dans les actes, c'est se créer des réserves de bour heur pour Tâge où disparaissent lés passions, c'est utiliser, au profit du bien, les entraînements gui naissent du sentiment. Le vrai savant comprend et admire la puissance des arts. Par eux, il tempère la sécheresse de la spéculation pure, par eux il saisit un caractère capital de la réalité. Entre la science et Tart, la vie prend une grandeur sans bornes et se sent attirée loin des vilenies engendrées par l'ignorance et la superstition.
Quand on étudie les populations vouéei^ au siirnaturel, quand on les voit tristes, engourdies, haineuses et méfiantes, quand on entend des voisins s'accuser réciproquement de se jeter des sorts, de faire périr leurs bestiaux ou de les rendre stériles par quelque maléfice, lorsque dans ces querelles les hommes sont toujours prêts à user du bâton et du couteau, tandis que les femmes usent de la langue et des ongles, enfin lorsque trente siècles d'expérience montrent que la religion ne peut rien contre de pareils vices, on porte forcément ses regards vers la science. On s'attriste en voyant ceux qui se donnent la mis* sion de moraliser, conduire en pèlerinage à des grottes ou à des sources miraculeuses de pauvres gens ainsi ramenés au fétichisme et à ses misères : on s'étonne de voir de grandes foules attribuer un
974 MORALB POSITIYE.
pouvoir miraculeax à des fragmeaU de matière, oa est pris d'une pitié méprisante pour des populations qui se laissent prendre aux subt^uges les plus grossiers. A tout cela un seul remède, la science, et toujours la science. Elle ne doit pas lutter seulement contre les superstitions que la théologie a intérêt à maintenir, elle doit encore modifier les instincts de la race aryenne, instincts que la sélection naturelle et rhérédité ont rendus plus impérieux. Les hommes de l'Europe et de l'Inde naissent polythéistes^ c'est-à-dire superstitieux, comme les sémites naissent monothéistes, comme les touraniens naissent sceptiques. Moins TEuropéen est cultivé et plus ses instincts natifs le poussent à transformer l'unithéisme chrétien qui lui vient des sémites en idolâtrie, et à attribuer une puissance sumatiirelle aux objets qui frappent ses regards. Une culture prolongée dans plusieurs générations succesrâves est seule capable de modifier un vice de race, et de placer avec toute sa puissance la raison humaine ea face de la nature. Mais si le surnaturel et les cérémonies du culte viennent incessamment avive»* les tendances à la superstition, le progrès est enrayé et la barbarie des aïeux ne peut disparaître. Tel village de la Bretagne actuelle, bien qu'il stÀ% éminemment religieux, a des mœurs qui dépassent en brutalité les mœurs des Bédouins ou des Baskirs ; et nulle modification ne peut s'y produire, tant que la connaissance positive n'occupera pas la place prise par les chimères de la sup^*stition«
Pour rompre les aptitudes héréditaires, quand elles sont hostiles à la civilisation, le croisement est fort utile, aussi faut-il louer les mœurs hospitalières qui favorisent l'adoption de l'étranger. Au lieu de le repousser, l'homme qui veut avoir des petits-fils bien doués doit lui accorder sa fille, de même que l'homme soucieux du progrès doit ouvrir sa porte au voyageur, écouter ses conseils et étudier le résultat de ses actes, avant de les blâmer. Par malheur, les peuples les plus ignorants sont les plus épris de leurs mœurs et les moins capables de les modifier sous l'action de l'exemple ou du raisonnement. Partout rhomme inculte est, à la fois, méfiant et obstiné ; partout il devient hostile à ceux qui luttent contre ses tendances, tandis qu'il se livre aveuglément à ceux qui semblent les approuver. Abonder dans son sens est le meilleur moyen de lui plaire, aussi est-il la proie de tous les méchants se donnant la peine de l'exploiter. Ils lui vendent fort cher, malgré son caractère parcimonieux , une foule d'amulettes, de philtres, de drogues et autres objets sans valeur : ils lui persuadent d'agir contre ses intérêts, de se battre contre ses amis au profit de ses ennemis, et de commettre, dans une intention pieuse, de yérirables forfaits. Les guerres religieuses étonnent autant par la stupidité que par la cruauté de ceux qui les font.
Une analyse des mœurs d'une nation telle que là Ftanoe montrerait une telle quantité de sottises et de mal, que l'esprit le plus ferme pourrais en être
découragé. Mais, outre que le découragement n'est pas permis au moraliste, on peut se convaincre, en considérant l'outillage scientifique des peuples de l'Europe, que la véritable morale dominera prompt tement les mœurs, lorsque des efforts seront faits pour la connaître et l'enseigner. A cette heure, les moralistes officiels appartiennent à un dogme qui se met partout en insurrection contre la science et contre les institutions libérales. Une classe d'hommes, qui font partie d'un organisme hostile à la société laïque, trouvent leur bien et leur mal ailleurs que dans le bien et le mal des autres hommes; ils mettent les consciences en contradiction avqc les institutions et préparent ainsi les révolutions dont est désolée toute population dominée par le prêtre, qu'elle soit brahmaniste, juive, catholique romaine ou musulmane. On n'a pas assez mis eu relief celte action révolutionnaire de la caste sacerdotale, soit qu'elle substitue sa domination à la domination d'une caste antérieure, soit qu'elle lutte contre les progrès de la science et de la civilisation. L'histoire du catholicisme en Espagpe explique parfaitement les révolutions espagnoles, et fait comprendre pourquoi certaines nations dominées par une puissance morale qui nie le progrès, ne peuvent, progresser que par seœusses sociales. L'action révolutioonaire, à son tour, fait comprendre pourquoi domine l'instinct de la violence, pourquoi la loi. disvient un moyen d'oppression pour le parti qui triomphe, pourquoi des institutions qui sont à la' fois des agents
de tyrannie et de servitude ne sont pas respectées, pourquoi régnent l'instabilité et l'inquiétude du lendemain, pourquoi chacun se hâte de jouir et de se plonger dans la volupté.
Admettons au contraire que la morale ojBOicielle, au lieu de rester religieuse et de découler d'un dogme hostile au progrès, devienne laïque, se fonde sur la science et en suive tous les progrès, il devient évident que la contradiction existant, à cette heure» entre le bien et le vrai, entre l'honnêteté et la réalité n'aura plus de raison d'être. Loin de contredire la morale, le savoir deviendra le meilleur moyen de la faire pénétrer dans les mœurs, et l'instruction deviendra l'auxiliaire préféré de l'éducation. Pour en arriver là, il suffît qu'une morale positive fasse partie du programme de l'enseignement et[que l'instituteur puisse, non dogmatiser sur le bien, mais l'enseigner par voie de démonstration, en faire appa. raitre la beauté et mettre en relief la hideur du mal. Cette morale positive . qui découle des principes de l'organisation portés dans la famille, dans la commune et dans la nation, repose sur des faits faciles à constater. Elle établit simplement les rapports naturels des personnes qui vivent en société et sont soumises par ce fait à la mutualité et à la solidarité. En quelques leçons et en termes aussi simples que clairs, il est possible d'établir la loi du ménage, de montrer que l'homme et la femme sont complémentaires l'un de l'autre et ont, en vertu de leur structure propre, des fonctions dont ils ne peuvent
378 MORALK POSITIVE.
se dispenser sans s'amoindrir et sans amoindrir le groupe social dont il font partie. Les rapports des enfants avec lesparents sont non moins faciles à établir, car si l'action de donner la vie suppose Taction de conserver la vie et de fournir tout ce qu'en exige le développement, la mutualité fait de tous ces bienfaits une dette de respect, de soins et de dévouement contractée par le fils au profit de ses parents. Les rapports des enfants entre eux dérivent de ce que le même sang coule dans leurs veines, de ce que le même lait les a nourris, de ce que le même giron les a bercés, de ce que le même nom patronymique les désigne. Ils ont les mêmes intérêts, la même croyance, la même vie et ils ne peuvent se battre sans recevoir, par le remords, une part des coups qu'ils donnent. Nul fils ne peut insulter sa mère sans s'avilir, nul ne peut nuire à sa famUle sans subir une déchéance. Toutes ces vérités qui s'imposent à la raison y laissent une trace lumineuse et ne s'arrêtent que dans le cœur. Elles y sont reçues par rintérêt social qu'elles complètent et fécondent, elles mêlent le bien au sang de l'homme et font qu'il devient bon jusque dans sa chair.
Après l'enseignement de la morale laïque au sein de la famille, vient l'enseignement de la même morale au sein de la commune. Ici le problème se complique, mais la solution n'en est pas moins claire. Tout ce qui concerne la propriété, soit que l'on veuille en établir les fondements, soit que Ton veuille en imposer le respect, se tire de la nature
même des choses sociales « On peut tirer également de la vie communale les rapports de voisins destinés â faire un échange continuel de services, à se protéger mutuellement contre les vols, les incendiées, les violences, les brigandages et les désordres de toute espèce. Enfin les bienfaits de cette commune qui donne Tinstruction, la sécurité, la moralité et tous les accroissements de vie dérivant de l'échange de l'instruction, de l'industrie et des grandes réunions d'hommes, ces bienfaits, disons -nous commandent la reconnaissance et le dévouement de tous les communiers quelqu'en soit l'âge ou le sexe. Celui qui aime sa commune la sert volontiers ; il se plaît, s'il est riche à la doter d'écoles, de routes d'aqueducs et de monuments ; il devient ainsi un bienfaiteur général, sans imposer ses bienfaits à personne en particulier.
Nul doute que renseignement de la vraie morale n'accroisse dans de grandes proportions le sentiment municipal, et n'attire vers la commune des richesses qui sont perturbatrices entre les mains des particuliers, tandis qu'elles sont éminemment utiles à l'action sociale, dès qu'elles sont placées entre les mains des municipalités. C'est par la morale communale que l'adolescent doit s'initier aux droits et aux devoirs des citoyens en obtenant aintril le complément de son instruction primaire.
La morale nationale et humanitaire est le complément naturel de l'instruction secondaire et supérieure, attendu que le bien de la personne dans les
degrés élevés de l'organisatioa, sert de moyen de traosition pour arriver à la politique et devient, à la fois, la base du droit et de l'économie sociale. Une forte culture est nécessaire à qui veut découvrir ce qu'il y a de perturbateur et d'ordonné dans les rapports d'un citoyen avec les membres de sa nation et de l'humanité tout entière. A mesure que la loi du bien comprend un plus grand nombre de faits et établit les rapports d*un plus grand nombre de personnes, elle devient plus difficile à constater. Elle utilise alors la solution des problèmes simples à la solution des problèmes compliqués, et ce sont des vérités acquises pour obtenir les vérités à acquérir.
S'il est vrai que dans toute société instituée selon les lois de l'organisation, le bien de l'un ne peut, être le mal de l'autre, s'il est vrai que la mutualité dans les services est la première loi sociale, l'économie publique telle qu'on la professe de nos jours, ne peut persister ni prétendre sacrifier l'homme à la richesse, alors que la richesse est faite pour l'homme. De même la jurisprudence ne peut rester un tissu de contradictions et fausser constamment la justice, quand de la morale découle directement le droit et le devoii*. Avec une véritable économie sociale et une véritable législation, on peut faire que l'intérêt général s'accorde avec l'intérêt individuel pour favoriser les bonnes mœurs. La pratique du bien, aidée par l'instinct d'imitation, fpeut se continuer pendant les générations successives et rendre Tins-
tiact du mal aussi exceptionnel qu'il est fréquent, à cette keure.
Tout cela fait que le moraliste doit ceindre ses reins et se mettre à Tœuvre. Sa parole pourra soulever des colères et des inimitiés, il lui faudra subir des injures et des persécutions. Mais qu'importe I II sait que sa personne n'est rien à côté des principes qui doivent régénérer les nations.