PASSIONS
Dans les besoins, désirs, appétits et sentiments, l'ardeur compatible avec l'équilibre des fonctions ne peiit être dépassée sans dégénérer en passion. Dès lors, Téquilibre mental est détruit, l'exoès entraîne une foule d'insuffisances, Texaltation se compense par rabattement, Tordre s'altère dans les fonctions, rbomme cesse de compter parmi les êtres raisonnables, il perd son libre arbitre, il méconnaît le bien et le mal. De tels résultats font que la passion est toujours mauvaise au point de vue social, bien qu'elle puisse avoir son utilité et sa raison d'être au point de vue individuel. Il se peut que la concentration de toutes les forces de l'organisme sur une fonction devienne nécessaire pour surmonter les obstacles qu'elle rencontre et pour assurer soit la conservation de l'individu, soit la conservation de l'espèce; de là deux ordres de passions^ celles qui
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concernent l'égoîsme et celles qui concernent Taltruisme.
Parmi les passions égoïstes se placent, en pre- . mière ligne, la faim et la soif, qui ont le triste pri> vilége, quand elles atteignent un certain degré d'intensilé, de détruire la moralité. Elles font qu'une mère peut vouloir manger la chair et boire le sang de son enfant, elles font que l'honnête homme ne craint pas de voler des aliments; elles deviennent des conseillères de crime, en subordonnant complètement les sentiments altruistes aux besoins individuels. Entre des hommes privés d'aliments la loi sociale cesse de régner, chacun est rendu à Tégoïsme originel, la lutte pour l'existence reparait et règne souverainement. Il en résuite que Tordre est impossible dans toute société qui n'assure pas le pain quotidien à la grande majorité de ses membres^ sinon à l'unanimité, et que la solidarité dans l'ali» mentation est une condition première de la vie sociale.
Il faut noter cependant que les besoins alimen» taires n'ontpas la même intensité dans les différentes persoimes et dégénèrent plus vite en passion chez les unes que chez les autres. Celles qui sont habituées à des repas copieux et répétés ne savent ni supporter la faim ni l'apaiser avec les aliments exigus ou grossiers qui suffisent à d'autres; aussi la frugalité, par cela qu'elle diminue la tyrannie des besoins alimentaires, a-t-elle été considérée, de tous temps, comme un élément de moralité, tandis que
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la gourmandise était tenue pour un vice. Le même lait se reproduit, à propos de l'appétit des boissons, avec cette circonstance aggravante que l'abus des liquides fermentes et alcooliques altère la raison et fait perdre à l'homme les qualités de l'être moral. Dès qu'il contracte la passion du vin ou de Teau-devie, il cesse de mériter la confiance de ses concitoyens, car nul n'est certain qu'un accès d'ivresse ne le rendra pas capable d'un crime. Même difficulté de retrouver les conditions de la moralité chez les hommes qui s'enivrent d'opium, de chanvre et d'autres préparations analogues. Avec la raison disparaît l'être moral. Il s'amoindrit par la tyrannie des appétits, soit qu'elle naisse de la gourmandièe, soit qu'elle résulte de la dépravation. Le blasé ne sait pas résister mieux que le glouton aux entraînements de l'ivresse, seulement il lui faut des mets plus épicés et des vins plus capiteux, il lui faut l'orgie pour dompter les dégoûts de l'hypocondrie et ramener l'appétit en des sens surmenés.
La sensualité, transportée du goût dans l'odorat, dans le tact et dans les autres sens, a pour résultat d'augmenter l'égoïsme et ses susceptibilités. Elle fait que Thomme contracte la passion de son être, l'amour de ses propres convenances et le culte de sa personnalité, au pointjde s'irriter profondément de tout ce qui lui est nuisible ou injurieux. Il arrive ainsi à la colère qui, possédée du besoin de rendre le mal pour le mal, aboutit à la vengeance. Les êtres tyrannisés par leurs appétits sont plus que les autres
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adonnés à la colère, ainsi que l'on peut le constater chez les animaux carnassiers, chez les sauvages, chez les ivrognes et chez les hommes que âomitœ une sensualité grossière. De même, l*homme qui vit dans Tisolement et qui manque de culture intellectuelle, est plus irritable et plus vindicatif que le membre d'une société dense et polie. C'est donc dans Tagrandissement de la raison et des rapports sociaux qu'il faut chercher la placidité des caractères et la mansuétude sans lesquelles nul ne peut répondre qu'un accès de fureur ne le conduira pas au crime.
Après avoir apporté la malfaisance dans les sentiments égoïstes, la passion peut altérer dans le môme sens les sentiments altruistes et faire de Tamour un agent de crime. Ceci est difficile à faire comprendre aux adolescents, aux êtres romanesques et à tous ceux qui râvent d'inspii^r une passion; cependant rien n'est plus vrai. Ce que les poètes s'évertuent à chanter, ce que les romanciers analysent avec la certitude de provoquer Tintérôt du lecteur, ce que l'auteur dramatique repi'éseïite devant des milliers de spectateurs est, presque tou^ jours, un principe d'immt»alité. Le plaisir produit par la passion, fait méconnaître les maux qu^elle engendre et les perturbations qu'elle apporte dans le sentiment le plus fécond que puisse rœsentir l'être social. Tandis que Tamour normal est clairvoyant, sain» raisonnable, délicat et ennemi de tout partage, l'amour passion est aveugle, sombre.
violetil, souvent grossier et entaché de promiscuité. Il ne recule ni devant i'aduUète, ni devant la violence, ni devant l'homicide, il fait que l'honnête homme épouse une prostituée, ou qa*uue honnête femme épouse un coquin ; il sacrifie tout un avenir à la satisfaction d'un instant:
La passion ne rend pas seulement l'amour malsain, elle le rend éphémère, elle le conduit rapidement à la satiété, au dégoût et à l'impudeur, quand il ne peut rester moral qu'à la condition d'être pudique et constant. Le peu de dui*ée de l'amour passionné vient d© ce qu'il dépend des sens bien plus que du cœur, et qu'if n'a plus de raison d'être, dès que les sens sont surmenés. Nul n*est violent dans ses amours et n'est inconstant comme un nègre, nul' n'a une sensualité sexuelle aussi prononcée; tandis que les peuples façonnés par les contrées froides sont remarquables, à la fois, par la froideur et la constance de leurs sentiments. Ils donnent la ^ raison pour auxiliaire à l'amour, Us font des rela- - tions des sexes un moyen d'enseignement réciproque, uti élément de sociabilité, un agent d'élégance et un principe de politesse; tandis que ces relations dans les contrées vouées à la passion, sont malfaisantes et perturbatrices. Tant que les populations tropicales ne trouveront pas un moyen de lutter contre la tyrannie des sens et de l'instinct sexuel, il y aura impossiWlité pour elles , d'atteindre la moralité qu'exige une belle 'civilisation. La passion maintiendra les brutalités de la polygamie; la femtne
esclave ne saura jamais faire de ses fils des hommes forts par l'esprit et le cœur.
Il est encore un sentiment que la passion peut fausser et altérer profondément c'est l'instinct religieux. Cet instinct, chez le^sauvage, naît de la peur qu'inspirent les puissances occultes et mystérieuses, mais chez l'être instruit, il est surtout l'aspiration vers un idéal des facultés humaines. Le dieu des nations civilisées est toujours un être humain dans lequel l'imagination des peuples accumule les qualités qu'elle admire et qu'elle aime davantage. Il en résuUe.que la figure divine, soit qu'elle représente l'élément masculin, soit qu'elle représente l'élément féminin inspire constamment l'amour et en provoque les manifestations. Une part des hommes s'efforce de plaire à Dieu par la pratique du bien, tandis que les fanatiques prétendent se concilier la faveur divinq par les moyens qu'emploie un amoureux transi pour fléchir sa maîtresse, ou les moyens usités par l'esclave désireux de se concilier la faveur de son maître. Dans la ferveur des femmes pour le culte de Jésus-Christ et dans la ferveur des hommes pour le culte de la Vierge, il est facile de reconnaître la passion amoureuse et d'en suivre l'influence dans les diverses cérémonies.
La piété qui encourage la moralité fait de la religion un agent de civilisation aussi puissant que précieux dans les périodes de barbarie; mais la piété qui tourne au fanatisme >• et qui prétend guerroyer contre les ennemis de Dieu, est partout un
agent d'immoralité. En étudiant le génie du christianisme fondé sur la douceur, sur le pardon des injures, sur l'horreur du meurtre, sur un altruisme qui s'étend jusqu'au criminel, il est difficile d'imaginer qu'il doit aboutir aux cruautés des guerres religieuses, aux persécutions terribles exercées contre les Albigeois et aux sacrifices humains que l'inquisition décorait du nom d'actes de foi. Et cependant tout cela s'est produit sous l'influence de la passion religieuse. Elle a couvert le monde de bûchers et de gibets, elle a fait couler des torrents de sang et le ton . des journaux qu'elle inspire, n'indique pas qu'elle se soit amendée. Cela nous autorise à blâmer et à tenir pour malfaisant tout ce qui peut provoquer le fanatisme, toutes les pratiques du (îulte dont le but est Texaltation des esprits et des cœurs. L'entraînementreligieux, qu'une exploitation savante de la sensibilité fait subir aux adolescents des deux sexes, doit être sévèrement blâmé, car il exploite les meilleurs sentiments de la nature humaine au profit du fanatisme, car il prépare la domination impitoyable de la théocratie, car il fait que des êtres naturellement doux et tranquilles peuvent se complaire dans le spectacle des tortures, s'abreuver de sang et commettre des cruautés dont ridée seule, en d'autres circonstances, les aurait fait frémir. Les hommes qui exploitent le fanatisme religieux et utilisent, au profit de la guerre, une doctrine de pardon et de paix sont des perturbateurs redoutables, et le moraliste ne saurait approuver les
moyens qu'ils emplofent^ pour introduire la passion dans le culte et transformer l'idéal du bien en un despote dont il faut servir les colères» les vengeances et les hostilités. Il suffit de garder un peu de raison pour comprendre que la divinité ne saurait baîr, ne saurait se venger, ne saurait avoir des colères ou des ennemis, ne saurait avoir de vanité, ne saurait se complaire dans les génuflexions, prosternations, flalleries et adulations que la platitude prodigue à un satrape. L*idéal divin est in^parable des notions de vérité, d'impassibilité et de justice qui sont la force des grandes religions, alors qu'elles attirent les esprits cultivés tout en charmant les cœurs simples. Tant que les révélations représentent un progrès sur les doctrines antérieures, elles impriment un essor remarquable h la moralité, parce que chacun enseigne et commente la doctrine commune et s'efforce de la calquer sur l'idéal divin. Les croyants ressemblent à des philosophes à la recherche de la vérité. Mais lorsque Id culte se forme et grandit, lorsqu'il se complique, lorsque la cérémonie matérialise la personne divine, lorsque les prêtres forment une caste distincte, lorsque l'Église a des intérêts particuliers; la passion grandit incessamment et empoisonne les religions de ses hostilités et de ses haines. C'est alors que se dressent les bûchers et les gibets, c'est alors que paraissent les mensonges pieux et les luttes contre la science; c'est alors que les hommes de tête et de QQ^ur combattent des dçcti^ines impui9saQtQ9 h 8S4>
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vir la moralité, tandis qu'elles menacent les nations d'une dissolution prochaine. Culte, sacerdoce etfanatisme sqat corrélatifs ; il font comprendre pour* quoi les sectes sont si haineuses, pourquoi elles sont friandes de luîtes, de guerres et de persécutions, pourquoi les religions séniles et dépassées par la science, remplacent la persuasion qui leur échappe par l'action sacerdotaloi pourquoi Tinfluence du culte s'accroît à mesure que la foi diminue, enfin pourquoi la moralité chez les peuples chrétiens, musulmans^ bouddhistes et polythéistes est en raison inverse de l'action du clergé.
Dans la politique la passion n'est pas moins démoralisante que dans la religion » si on en juge par les cruautés, violences et rapines qu'engendre l'amour exclusif de la famille, de la patrie ou d'un parti. Le fanatisme familial a transformé la Corse en une terre de désolation et y maintient la barbarie, en dépit d'un climat magnifique, d'une terre fertile et d'une population très-bien douée, à beaucoup d'égards. Les luttes du parti Guelfe et du parti Gibelin ont couvert l'Italie de ruines; Thistoire n'est remplie que de cruautés» violences et indignités commises par le patriotisme et des désc^rdres produits par les jEactions. Lorsque Thomme prétend faire le bien des uns par le mal des autres, l'action sociale se restfeiot, la vie s'amoindrit et la perte qui en résulte dépaaso de beaucoup un gain momentané. Si les iwulles corses au lieu de se dépouiller et de se bat* tre av^ien^ fait entre elles échange de services elles ,
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auraient vécu daas la prospérité en même temps que la moralité de leurs membres se serait accrue dans de grandes proportions. Il n'y a pas honnêteté Téritable chez l'homme qui, tout en se moatraat incapable de tuer ou de voler à soa profit, tue cependant et Tole par amour pour le groupe social dont il fait partie ; il n'y a pas honnêteté chez le partisan qui ment et persécute au profit de sa coterie ; il n'y a pas honnêteté chez le parent qui sert les siens par les moyens que réprouve la morale ; il n'y a pas honnêteté chez le religieux qui met au service de sa foi les violences, fraudes, grossièretés et perfidies réprouvées par sa foi. Le fanatisme excuse et va même jusqu'à louer les méfaits dont il bénéficie ; mais, outre qu'il méconnaît la morale il méconnaît la logique démontrant que le bien ne saurait jiaffre du mal. Il suffit d'étudier dans l'histoire la rie des différents peuples, pour se convaincre que chacun d'eux profite lot ou tard de la somme de bien qu'il fait à l'humanité, et pàtlt de la somme de mai qu'il produit. Qui ne sait la prospéritë merveilleuse que l'art, la science et la philosophie procurèrent à la Grèce! qui peut méconnaître les misères et les malheurs quisuivirentses guerres et ses conquêtes? L'esprit juridique et la sévérité des mœurs procurèrent à Rome une grandeur sans exemple, mais l'abns de la force et la tyrannie la précipitant dans un abîme de maux. Tous ceux qu'elle avait souffietés et avilis vinrent, à tour de rôle, l'avilir et la souffle- , ter. On sait ce que l'abus de la force a fait de l'Es-
pagne conquérante, on sait où il a conduit la France de Napoléon P**, d'odieuse mémoire, on verra sous peu où le même abus conduit l'empire de HohenzoUern. Le savoir et les découvertes de l'Allemagne lui assignent une grande place parmi les nations, mais cette science mise au service de Tégoïsme national, delà spoliation et de la * conquête doit produire nécessairement la décomposition morale. Le peuple qui s'adjoint des populations vouées de cœur à une autre nationalité se rend coupable d'un viol odieux, il méconnaît la morale et le droit, il s'adonne au culte de la force, il introduit dans ses mœurs un germe de barbarie dont les effets funestes ne tarderont pas à se faire sentir. La tyranie imposée à l'Alsace, à la Lorraine, au Schleswig, à la Bohême, à Posen, etc., se répercute dans l'Allemagne entière, qui se voit arracher une à une, ses libertés locales. L'omnipotence du nouvel empereur, et les grâces dontil dispose, propagent avec une rapidité effrayante le servilisme et la vénalité. Chacun court à la curée des places et des pots de vins ; For ruisselle de toutes parts, le luxe grandit, la courtisane triomphe, les mœurs deviennent détestables, et, pendant ce temps, les peuples dépouillés forment un cercle de haine qui se serre chaque jour davantage. Quoi que fasse une nation, elle a ses jours de défaillance, et cette défaillance est mortelle lorsque veille un ennemi puissant. Quand le nouvel empereur aura suffisamment avili les Allemands, deux millions de soldats étrangers viend;-ont ravager leur territoire et mon-
trer une fois de plus que la passion patriotique démo* ralise les hommes et brise leurs forces, dès qu'elle prétend se satisraire au détriment du l)ien«
S*il est dans l'ordre des choses que le mal, autre* ment dit, le principe de Tamoindrissement^ conduise le méchant à sa ruine»* il ne faut s'étonner ni des revers des nations conquérantes, ni de la dissolution des partis persécuteurs. Dès qu'ils proscrivent, tyrannisent et spolient au profit de leurs passions, ils préparent le triomphe des ennemis qu'ils se sont faits, ils seront étouffés à la première défaillance ; au contraire ils grandissent et prennent des forces, en dépit des persécutions, lorsque leur principe représente un agent d'agrandissement pour l'humanité. Tant que la Révolution française fût persécutée par les ancien partis, sans leur opposer autre chose qu^ le droit et la raison, elle grandit et se propagea avec une rapidité merveilleuse, mais quand elle ne put contenir ses colères et se défendit à la manière des lionnes, elle perdit ses adhérents, malgréses succès, et devint la proie d'un homme de violence. Les principes de 89 perdirent leur puissance dès qu*ils se tachèrent de sang, et l'enthousiasme qu'ils inspiraient dans les premiers jours se transforma en ré* pulsion.
Sans poursuivre une étude qui appartient davantage à la politique, il nous est permis d'affirmer que la passion dans toutes les collectivités sociales exalte l'égoïsme, provoque la lutte, aboutit à Tablas de la force, démoralise et produit ramoiudrissement. Au
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contraire la raison, la science, le progrès, le calme et l'altruisme aboutissent, à la fois, à la moralité et à la prospérité de tous les groupes sociaux. Jamais la nation soucieuse de son indépendance ne doit attenter à l'indépendance des autres nations, jamais elle ne doit attaquer, jamais elle ne doitabuser de sa force contre les faibles. Il en est de môme pour 1^ partis, de même encore pour les familles, de miém^ encore pour les individus. La loi impassible du bien montre que le méfait démoralise celui qui prétend en profiter, et le condamne ainsi à Tamoindriitsèment ; elle montre encore que si Tbonn^teté est force, la méchanceté devient nécessairement faiblesse.
Plus on analyse les conséquences de la passion et mieux on en constate Taction malfaisante. On la voit, à son apogée, chez le sauvage, diminuant chef le barbare et diminuant encore che^ le civilisé, mais persistant, en partie ch?9 les êtres les mieux doués. Elle reste à l'état latent dans les sentiments de^ hommes, prête à saisir les occasions de domineor. Vient-elle à s'infiltrer dans Tartî elle le conduit vite à l'obscénité et en altère profondément le carac^ tère: dans la justice elle fait surgir la partialité au point d'amener Tacquittement du coupable et la condamnation de rinnocence; elle fait que la vérité persécute Terreur et prétend s'imposer en dépit de la conviotion ; elle fait que la tendresse devient aveugle et ne sait plus distinguer le bien du mal; elle devient capable d'annuler les conquêtes de la
civilisation et de faire reculer les |bonimes vers la barbarie. En vain on plaide la cause de la passion en citant les dévouements dont elle est capable et les forces qu'elle fait surgir momentanément : il n'est pas un de ces dévouements, pas upe de ces forces qui ne puisse résulter du sentiment soutenu par la raison. L'honnêteté calme et vaillante peut tous les sacrifices que demande le bien : elle sait, au besoin, marcher à la mort en souriant. Mais elle n'admet pas qu'un homme de cœur se soumette aux caprices d'une femme perdue ; elle s'indigne quand elle voit des milliers de bonnes gens faire litière de leur courage, de leur talent et de leur sang devant un ambitieux, et repousse une morale qui prétend substituer aux notions de justice, qui sont le privilège de l'homme, le dévouement aveugle du chien. Jamais elle ne consent à commettre le mal lors même qu'il devrait en résulter un profit apparent pour Dieu, la patrie, la famille et la foi ; jamais elle n'admettra que des soldats transformés en meute se lancent sur leurs concitoyens et les traitent comme le gibi^ du maître, jamais elle n'admettra que des prêtres persécutent, au nom de l'idéal divin, jamais, elle n'admettra que le fils se fasse meurtrier pour venger le meurtre de son père, jamais elle n'admettra que l'ami porte un faux témoignage en faveur de l'ami.
Pour le philosophe, les bonnes passions n'existent pas plus que les bonnes maladies, et si la grande majorité des hommes pense autrement c'est qu'elle est dupe, ou trouve son intérêt dans la persistance
des conflits. C'est dans la guerre des nations gne le roi, l'empereur, les castes dominantes et les armées ont leur raison d'être, c'est aux conflits religieux que le sacerdoce doit son existence, c'est la lutte des partis qui fait sentir la nécessité des chefs et donne Tes^r aux ambitions. Ajoutons que la littéi^ature, toujours à la recherche de ce qui peut provoquée Tintérêt, vit, en grande partie, de la représentation des passions. La peinture, la statuaire et la musique sont dans le même cas. Il en résulte un entraînement général.
L'adolescent veut inspirer et ressentir une grande passion, l'artiste se pique d'avoir la passion du beau, le savant s'attribue la passion du vrai, le religieux a la passion de Dieu, le politique a la passion du pouvoir, le financier a la passion de la richesse, les mères se flattent d'aimer leurs enfants avec passion, les époux cherchent la passion dans Tainour conjugal. De telles mœurs font une large place à l'immoralité et il y a peu d'amendement à espérer tant que les hommes aimeront mieux sentir que penser, jouir que raisonner, s'enivrer que réfléchir. Longtemps encore l'ivrogne boira, en une semiaine, le vin qui doit soutenir ses forces pendant toute Tannée ; longtemps les jeunes époux videront, en un mois, la coupe de miel qui doit parfumer une longue tendresse, longtemps le poète, cherchant l'inspiration où elle n'est pas, contractera le dégoût de la vie pour l'exaltation d'un jour, longtemps le patriote préparera des années de misère et d'abais-
HORALB rOSlTIYB.
iemant au pays qu'il aura préleqdu servir par la violence. Outre que les forces humaines ne peuvent grandir que par le bien, elles ne sont pas inépui* aables. La nature nous les mesure d*une façon par» Oimonieuse et limite, avec Texercice que nous en pouvons faire, notre faculté de jouir. Quand le plair «ir devient excessif il prend les caractères de Tépuiaement et de la douleur. Voilà pourquoi la tempe* rance et la modération ont été comptées parmi les qualités du sage. Il se garde d'abuser de ses îiffcei et d'en briser les ressorts, il fuit les ivresses» qui toutes escomptent l'avenir à de gros intérêts. Si l'amour fleurit en son cœur, il cherche à. en faire Tinspirateur du bien, il cultive avec des précautions infinies cette plante délicate qui dépérit dans les ar* deurs du printemps comme dans les frimas de 1 automne ; si l'inspiration visite sou cerveau il la ménage, la dirige, la modère, la purifie et se garde de Tenfiévrer. De l'amitié il recherche ce qui se fonde sur l'estime, du bien-être il prend ce que permet l'hygiène, du plaisir il repousse tout ce qui énerve et tout ce qui désarme contre la douleur, de la vie il accepte tout ce qui conduit ik la force dans la mo** ralité, autrement dit, à la vertu.