DISCOURS PRELIMINAIRE
Lu morale est le code des principes naturels de la conduite de l'homme, soit envers lui-même, soit envers ses semblables. Elle est de tous les temps et de tous les pays ; elle existe dans toutes les langues et chez tous les peuples ; partout où il se trouve deux hommes réunis et vivant en société, elle est le pacte et le lien de leur union réciproque : elle a été le premier code des lois civiles de toutes les nations, et le fondement de toutes les religions qui ont existé sur la surface du globe; d'abord pure et simple, elle fut longtemps le seul code de législation des premières sociétés humaines, et les a seules dirigées dans le sentier étroit de la vertu, de l'honneur et de la justice.
Née chez des peuplades encore peu avancées dans la civilisation, et qui ignoraient l'usage de l'écriture, elle fut dans son principe uniquement orale, et déposée dans le sein des vieillards et des sages des différentes familles. Dans cet état de pureté, elle fut peu étendue, et simple comme le genre de vie de ceux qui la pratiquaient Elle passa ainsi de bouche en bouche et de siècle en siècle, jusqu'à l'époque où les sociétés, plus policées et plus avancées dans les arts, commencèrent à représenter la pensée et le langage par des signes de convention. Alors ses différents principes furtnt classés et confiés aux premiers monuments lhtéraires. Jusqu'alors elle avait été isolée dans chaque horde, et ne s'était étendue qu'à mesure que ces hordes avaient fait des progrès dans la civilisation. Du moment où les sociétés prirent de l'accroissement et qu'il se forma de ces grandes réunions d'hommes, que nous avons désignées sous le nom de ; peuple et de nation, elle devint plus générale et plus étendue; mais aussi elle commença à se corrompre i et à perdre de sa pureté. Les législateurs, les chefs de ces peuples, voulurent en faire la base de leur code de lois, et la déguisèrent dans plusieurs de ses
principes, selon leurs idées ou leur intérêt personnel; elle fut liée et soumise aux caprices, aux vices et aux vertus de ceux qui s'en servirent, et bientôt fut tellement défigurée et voi.ée aux yeux du peuple, qu'il ne lui fut p'us possible de la reconnaître, et qu'il se trouva obligé d'adopter le faux simulacre qui lui en fut présenté.
A la même époque, la religion s'empara également de ses principes, et la défigura d'une manière encore plus étrange. Elle avait précédemment dirigé le culte naturel, qui ne consistait que dans des actions de grâces au Créateur, et des principes d'amour et de charité envers ses semblables; mais, tombée entre les mains de la superstition, et livrée à la fourberie de ses différents ministres, elle prit à leur gré des formes monstrueuses et bizarres, qui contribuèrent plutôt à égarer et à effrayer l'esprit du peuple, qu'à le diriger dans la pratique des vertus sociales.
Bientôt la corruption des mœurs la força de se plier à toutes les volontés du despoti>n:e civil et religieux ; elle prit toutes les formes et toutes les couleurs sous la main perverse de ceux qui l'employèrent avec astuce et habileté; et d'un remède salutaire, elle devint un poison pernicieux qui, sous des formes mensongères, acheva de corrompre et de perdre la société.
Telle est en raccourci l'histoire de la morale ; telle est la marche que le délire de l'esprit humain lui a fait suivre dans les siècles qui nous ont précédés; et telle est probablement celle qu'elle suivra encore dans ceux qui s'écouleront après nous.
D'après ce que je viens d'exposer, on voit que pour retrouver les principes de la morale primitive, ce n'est pas chez les peuples policés qu'il faut en faire la recherche : elle y est déguisée et voilée sous des formes si différentes et si trompeuses, qu'il faudrait une sagacité qu n'est pas donnée à tous les hommes, cet esprit de vérité et de droiture que nous avons qualifié du nom de philosophie, pour pouvoir dis-
Vit
tinguer dans îe chaos des principes que nous trouvons sous son nom, ceux qui lui appartiennent d'avec ceux qui lui sont étrangers. Les uns et les autres, consacrés par le temps et l'usage, ont pris des formes si variées, et, pour ainsi dire, si naturelles et si semblables, qu'il est impossible d'en faire une exacte distinction.
C'est chez les peuples neufs, ou dont la civilisation a fait peu de progrès, que l'on peut trouver ces principes pour ainsi dire purs et intacts. C'est à cette source première que j'ai éré puiser; c'est chez les nations les plus rapprochées de la nature, que j'ai été recueillir les principes éparsqueje vais transmettre. J'ai visité, dans cette intention, les peuplades misauvages de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie; j'ai vécu parmi elles, j'ai conversé avec leurs sages et leurs vieillards, qui m'ont communiqué ce précieux dépôt, qu'ils tenaient de la bouche de leurs ancêtres, et qu'ils transmettront dans toute leur pureté à leurs enfants.
Si l'on trouve en ce Recueil des idées plus élevées et plus étendues que ne le sont communément celles des nations peu avancées encore dans la civilisation, elles sont dues à la philosophie des nations plus policées, et j'ai cru devoir en faire le complément de la morale primitive. Je me suis abstenu de donner aucun adage qui ait rapport à la politique ou à la religion; ayant appris, en vivant chez différentes nations, à respecter les institutions sociales, quelles qu'elles fussent, et à ne heurter aucune opinion reçue en ce genre : je sais que c'est l'arche sacrée qui renferme le pacte du repos public, où 'on ne doit pas porter une main profane et téméraire, si on ne veut s'exposer aux plus grands malheurs.
Je n'ai cité non plus aucun auteur, parce que je sais, à n'en pas douter, qu'ils ne sont tous que des échos de vérités bien plus anciennes qu'eux. Je regarde la somme de ces principes comme appartenant à l'esprit humain dès son origine, et étant en circula-
Mil
lion depuis des générations incalculables de siècles. C'est à tort qu'on a attribué telle ou telle maxime à Anacharsis, à Pythagore, à Zoroastre, a Salornon, à Socrate, à Gicéron et autres moralistes dont les écrits nous sont parvenus : ces principes existaient avant eux; ils n'ont fait, comme moi, que les recueillir et les réunir en code de préceptes. Aussi, je n'ai pas cru devoir leur attribuer une chose qui ne leur appartenait pas. La morale, comme je l'ai dit, est de tous les pays et de tous les siècles ; elle n'appartient pas plus aux Scythes qu'aux Indiens, aux Persans, aux Juifs, aux Chinois, aux Scandinaves, aux Grecs et aux Romains : elle est plus ancienne que tous ces peuples; ils l'ont tous reçue de leurs ancêtres; elle date des premières sociétés qui se sont formées sur le globe : et quel est l'homme sensé qui oserait déterminer cette époque!
Je n'ai pas cru également devoir classer ces préceptes dans un ordre déterminé, parce que le plus souvent il eût été fort difficile de distinguer et de suivre les faibles nuances qui les eussent plutôt fait appartenir à une série qu'à une autre. D'ailleurs, je sais que plusieurs pensées réunies sur un même objet, font moins d'impression que lorsqu'elles se trouvent au milieu d'autres qui leur sont tout à fait étrangères, et qui souvent contribuent à les faire mieux ressortir : c'est ainsi qu'un diamant entouré de pierreries de diverses couleurs, semble en avoir plus d'éclat et plus d'agrément.
Si je parviens à être utile à la société, en lui communiquantun manuel de préceptes moraux que je n'avais, dans le principe, réunis que pour mon usage, et pour devenir la base de ma conduite particulière, j'aurai rempli le but que je me suis proposé.