‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 2 sur 38 · LAUSANNE. — IMPRIMERIES REUNIES · texte numérisé non relu

LAUSANNE. — IMPRIMERIES REUNIES

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AVERTISSEMENT

Il n'y a d'art qu'en trois sortes de livres : ceux où l'imagination peut régner en maîtresse parce qu'ils sont faits seulement pour plaire; ceux qui traitent d'une science déjà sûre d'ellemême et donc susceptible d'une exposition harmonieuse ; ceux enfin où l'on fait profession de chercher le vrai, mais où l'on spécule moins en amant de la vérité pure qu'en curieux de belles théories ou pour trouver le repos de l'esprit en quelque système commode à penser. Or, de toutes les disciplines, la Morale est celle dont la fantaisie doit être le plus sévèrement proscrite, parce qu'elle y serait coupable autant que déplacée ; de plus, la Morale est, à tort ou à raison, très incertaine encore sur de nombreux points; enfin, il nous a semblé qu'elle était moins une science qu'un faisceau de parties de sciences fort différentes, et que, pour la fonder, à une époque surtout où l'on discute autant sur sa nature et ses rapports avec les autres savoirs, il était indispensable d'aborder beaucoup de questions assez éloignées en apparence de la question morale. Pour ces raisons, l'économie du présent ouvrage est dépourvue de ce caractère esthétique que l'on a l'habitude d'exiger des œuvres philosophiques, comme si philosophie et littérature étaient synonymes. Nous le regrettons, mais eût-il mieux valu faire une œuvre artificielle ? Tout notre dessein a été d'esquisser la Morale rationnelle dans ses relations avec une Philosophie générale^ dont elle est inséparable, et d'établir ainsi une doctrine qui pût rallier les esprits les plus divers et recevoir un développement aussi cohérent que son principe est un. Ce principe est et doit être la raison elle-même, une dans son essence et identique en tous. S'y référer c'est se mettre en mesure de s'accorder avec soi-même, avec ses sembla-

» Le présent volume contient la substance d'un couris que nous avons professé à l'Université de Berne pendant les années 1904-1905 et 1905-1906.

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bles et avec Tunivers. Notre être physiologique, la société et le Kosmos tout entier influent sur la génération de toutes nos idées et sur le cours de toutes nos opinions ; que nous raisonnions bien ou mal, c'est toujours notre raison qui demeure le principal ressort de notre conscience pensante. Pourquoi faut-il que, le plus souvent, ce ne soit point elle seule que l'homme consulte sur les sujets où seule elle est compétente; ou, si l'on préfère, pourquoi s'ingénie-t-il à se servir de la raison pour se passer de la raison ? Pourquoi faut-il, aussi, qu'il s'obstine indéfiniment à innover en Morale théorique ? La possibilité d'un progrès sans terme serait-elle aussi évidente ici qu'en Science ? Bien que science, la Morale n'est pas sans ressemblance avec l'Art, où le progrès indéfini n'existe pas, où la simple variation des préférences est plutôt la règle. Le philosophe serait certes impardonnable de se contenter d'exécuter sur le thème moral des variations propres à satisfaire le dilettantisme d'intellectuels délicats ; mais peut-être, ainsi d'ailleurs que certaines parties des spéculations scientifiques, la Morale théorique n'est-elle plus susceptible de perfectionnement au delà d'un certain point, et cela parce que ce point est un état de perfection ? Peut-être tels novateurs brillants se condamnent-ils à se leurrer d'inventions illusoires, à subtiliser à vide, à méconnaître ou à oublier des vérités dont pourtant il est impraticable de douter sérieusement ? Mais le langage est si riche en ressources pour se duper soi-même! Et qu'il est plus aisé encore de se faire croire que l'on croit ce qu'on ne croit pas, que de se décider à mentir aux autres ! Nous voudrions pouvoir espérer être l'un des derniers à éprouver le besoin d'écrire un traité de Morale théorique ; car, des principes absolus de cette science, qui sont à peu près parfaitement connus déjà, l'on peut tirer, nous le ferons voir, les principes immédiats d'une pratique assez révolutionnaire. De cette pratique, nous ne poserons que les premières assises, laissant à d'autres ou remettant à plus tard le soin d'édifier sur elles un code moral détaillé. C'est vraiment dans ce domaine qu'il reste à inventer.

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