‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 3 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'Idée d'une Morale rationnelle.

L'avènement de la Science véritable n'a point inauguré l'ère de la concorde parfaite et définitive entre les savants ; mais il devient rare que leurs dissentiments soient trop profonds pour que les adversaires ne finissent pas par se traiter en collaborateurs que séparaient seulement des parti. pris dont leurs thèses respectives se peuvent alléger sans pour cela s'évanouir. Peutêtre les philosophes actuels sont-ils eux-mêmes moins loin les uns des autres qu'ils ne pensent et tendent-ils tous, par des voies différentes, à quelque grand système très harmonieux et digne de devenir l'unique? Mais l'on ne peut contester, pourtant, que jamais il n'exista de divergences philosophiques plus accusées, plus graves en apparence que de nos jours. Non seulement toutes les luttes d'autrefois revivent, mais les débats séculaires se sont renouvelés, compliqués ; ils se sont multipliés par suite des transformations de la vie sociale et de la Science, et proportionnellement au nombre des doctrines philosophiques déjà existantes, car chacune suscite à son tour de l'inédit. Tandis qu'en Science les travaux s'ajoutent pour l'ordinaire aux travaux, il peut sembler qu'en Philosophie ce soient plutôt des points de vue inconciliables qui se juxtaposent. Et comme, départ et d'autre, la production a suivi une progression géométrique, certains esprits pensent avoir pu comparer un nombre suffisant de théories des deux genres pour avoir le droit de déclarer prouvée

* Nous nous sommes décidé, bien que non sans quelque scrupule, à écrire un grand nombre de mots avec une majuscule initiale. Ce procédé, qui rompt moins que l'abus des lettres italiques — abus dont nous nous sommes gardé — l'uniformité typographique conforme au goût français, nous a paru susceptible d'ajouter à la clarté du texte. Nous espérons qu'on ne nous reprochera ppint trop vivement notre emploi constant des mots en isme ; ils rendent la phrase lourde et inélégante, certes, mais de quelles périphrases ils dispensent î

LA MORALE RATIOXNEIXE

DE l'idée d'une MORALE RATIONNELLE

par l'histoire, aussi bien que la valeur de la Science, Tinanité de la Philosophie. Cependant, si Ton passe outre à la première apparence, on s'aperçoit qu'il y a du moins quelques courants dominateurs dans la spéculation philosophique, qu'il est possible de se reconnaître parmi la mêlée des systèmes, et peut-être de ne point juger à jamais inconciliables les éléments essentiels des principaux d'entre eux; car il paraît exister, dans chacun des principaux, quelque chose d'éternellement tentant pour l'esprit humain, et vraisemblablement les catégories d'esprits <(ui créèrent, pour s'y mirer, les grands genres de systèmes philosophiques, seront encore représentées dans le plus lointain avenir. En ce qui concerne la spéculation morale, la défaveur croissante, bien que non universelle, des théories métaphysiques du passé et le peu de goût delà majorité des penseurs contemporains pour des tentatives analogues; la prédominance, chez les Néo-kantiens les plus attachés au Griticisme, du commentaire historique de cette doctrine sur son explication justificative; la substitution, à la Morale sentimentaliste d'origine anglaise, d'un Idéalisme sentimentaliste qui démarque et simplifie les thèses favorites des grands métaphysiciens allemands ; «nfm la transformation définitive du vieil Utilitarisme, grec d'origine, en une Morale scientifique qui n'est, souvent, qu'une Physique des mœurs : voilà, à notre sens, si l'on ne compte pas le mouvement pragmatiste, fort ambigu encore, quatre faits tout à fait saillants et très significatifs. Ils permettent de voir assez clair dans la période présente de l'histoire de la Morale, de la juger moins confuse que beaucoup ne se plaisent à le dire, et d'espérer, peut-être, moins de divergences pour demain.

Fréquemment, l'Idéalisme sentimentaliste et le parti pris scientiste s'unissent et se combinent dans les systèmes de Morale, comme il est naturel à une époque où la Science jouit, à bon droit, d'un grand prestige, et où les passions intellectuelles ne le cèdent en vitalité ni aux passions nobles qu'inspire la conception d'un idéal social à préciser et à réaliser, ni aux passions égoïstes et plutôt animales. Mais le point de vue que nous préconiserons dans ce livre est également éloigné de ridéalisme poétique des uns et du Scientisme exclusif des autres. — Les nobles préoccupations des premiers commandent le respect ; mais Ton ne saurait blâmer qui sourit des éloquentes dissertations de certains contempteurs des Métaphysiques : pour être moins apparent, pour engendrer une ontologie qui tient en

quelques pages au lieu de se déployer dès l'abord en une ontologie longuement développée, leur dogmatisme n'en est pas moins un Dogmatisme; d'un autre côté, pour affecter les allures d'une dialectique philosophique, leur Philosophie n'en est pas moins pure littérature. Bref un Dogmatisme inconscient, incomplet et vague caractérise leur manière. La Science ou la raison n'étant pas, ou n'étant que peu à la base de leurs conceptions, celles-ci, combien plus que celles des anciens Grecs, en général plutôt utilitaires ou plutôt religieux, présentent un caractère qui explique à merveille, en même temps que leur faiblesse intrinsèque, leur impuissance à régner sur les esprits : leur nature esthétique les condamne à demeurer des vues tout individuelles, que leurs inventeurs seuls admettent sans réserve. — Les seconds, au contraire, élaborent des œuvres destinées en partie à s'imposer universellement ; un jour viendra où l'on sera d'accord sur le plus important de l'histoire des idées et des sentiments moraux. Mais, en bâtissant cette histoire, aura-t-on établi qu'il faut croire à une Morale et à quelle Morale il faut croire ? Il est permis d'en douter, car non seulement on ne peut dire que la Physique des mœurs soit susceptible d'être achevée, mais l'idée même d'une Morale paraît exiger qu'il soit, qu'il ait déjà été possible d'en formuler sûrement l'essentiel ; et le fait, fût-il connu avec la dernière exactitude, peut-il permettre de poser le droit, le devoir, ou quelques équivalents de ces antiques concepts qui sont la Morale même, si le nom de Morale signifie quelque chose?

Il se pourrait que VIdéalisme moral actuel ne fût pas autre chose que l'exagération et la déviation d'une idée très importante et qui n'est pas neuve, celle de la nécessité de vivre avec foi et enthousiasme Vidéal qu'on a choisi. Mais de là à prendre pour principes explicites les élans du cœur ou à faire état de ces rêves cosmologiques que suggère facilement au philosophe une Science souvent assez mal assimilée, il y a loin ! De même, il se pourrait que le Scientisme moral actuel ne fût pas autre chose que l'exagération et la déviation d'une autre idée, non moins juste mais plus récente, celle de la nécessité de donner pour préface et pour champ d'application à la Science de ce qui doit être, la Science la plus ample et la plus détaillée possible de ce qui est, en 7ious et hors de nous. Mais ne voit-on point que ces deux genres de connaissances sont tout à fait distincts ?

LA MORALE RATK^NNELLK

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