LA MORALE HATUWNKI.LE
LA MORALE INinViDDELLE
vorisé, et, souvent à l'excès, le souci du perfectionnement individuel. Elles firent ainsi parce que, entre autres raisons, ce n'est pas sans quelque subtilité que l'on peut démontrer l'existence d'un devoir où il n'y a pas deux individus en présence : il était donc naturel de songer ici même à une certaine dualité pour fonder un devoir que l'on voulait à tout prix proclamer, et l'on fit du devoir envers soi-même un devoir envers Dieu ; l'invention de la dualité individu-personne ne pouvait pas n'être pas tardive. Les autres devoirs étaient aussi rattachés au devoir envers Dieu parles Théologies, mais de façon moins étroite, et spécialement en tant qu'ils se peuvent ramener au devoir envers soi-même. II arriva toutefois, étant donné le caractère envahissant de l'idée de Dieu, que non seulement l'idée du devoir individuel ainsi considéré alla s'exagérant, mais encore que l'idée des autres devoirs se fondit trop dans celle-ci devenue si importante, et par suite dans l'idée du devoir envers Dieu qui absorbait cette dernière. Et de fait, il est assez tentant, pour qui regarde la loi morale comme une voix divine et croit entendre cette voix, de penser surtout au lien qui l'unit lui-même à l'Etre suprême ; dans CQ cas il n'apercevra plus aucune des obligations morales que comme l'énoncé de ce qu'il se doit à lui-même de faire pour Dieu, ou, les deux formules sont à peu près identiques, comme ce qu'il doit à Dieu d'exiger de sa propre nature. En dernière analyse, un certain égoïsme moral et un moralisme indiscrètement religieux se confondent. Aussi les adversaires . des Religions sont-ils souvent opposés à l'Individualisme de la Morale traditionnelle, si surtout ils ont cru découvrir dans la Morale sociale la véritable Morale humaine ; alors ils combattent toute Morale religieuse au nom de leur Ethique anti-individualiste. Tout cela est logique et le semble davantage encore à ceux qui, reconnaissant cependant la nécessité de parer la Morale d'un reflet divin, se sont décidés à parler d'une Religion de l'humanité. Est-il besoin d'ajouter qu'antimétaphysique au moins d'intention est généralement toute Morale anti-théologique : on poursuit la dialhèse religieuse à travers la diathèse métaphysique qui semble favorable à la première ; et la ^seconde existe forcément en quiconque fait cas du perfectionnement individuel recherché pour lui-même : Individualisme éthique, esprit métaphysique, esprit religieux se tiennent d'assez près.
L'on ne peut nier que le devoir envers Dieu ne puisse être considéré de façon plus large et tout autrement que comme le
culte d'une sorte d'égoïsme divin ^ de même que le culte de soi peut affecter une forme qui le rende compatible avec le culte de la personne humaine en autrui ; allons plus loin : on rencontre l'idée de Dieu dès la Morale théorique ; et la notion de la faute, celle de la responsabilité, celle du mérite, celle de la sanction, non moins que celles de l'idéal, de son droit et du commandement qu'il prescrit aux volontés libres, sont également essentielles à l'idée d'une Morale et inséparables de l'idée de Dieu, qui, s'il est, m'intime, à moi-même d'être parfait comme il m'intime de rendre les autres meilleurs ; de plus, il semble aussi impossible de parler de péché social, de responsabilité proprement sociale, etc., qu'il semble impossible de borner le péché et la responsabilité individuels au péché et à la responsabilité devant la collectivité, et impossible de supprimer, de la Morale, ces notions essentiellement individualistes et notablement théologiques de péché et de responsabilité. En particulier, que l'on considère de près la notion de responsabilité dans son rapport avec celle de simple solidarité : ôtez -la responsabilité des individus, le caractère moral de la responsabilité disparaît avec la notion d'individualité responsable, il ne reste plus que la notion de la solidarité-fait, et il devient purement artificiel de porter un jugement moral, laudatif ou vitupératif sur l'activité humaine. Cependant, l'on peut aller fort loin, en Morale pratique, sans rencontrer l'idée de Dieu, qui a pu servir, entre certaines mains, à fausser toute l'Ethique en la rétrécissant et en déshabituant l'individu, d'abord de la réflexion morale, puis du souci d'organiser en lui, fortement, la volonté morale. Ce n'est pas sans de bons motifs que les adversaires de la Morale individualiste et des thèses connexes ont pu dénoncer l'altruisme de beaucoup comme une forme d'égoïsme, le juger d'une pauvreté notoire et d'une puérilité véritable, en même temps qu'ils faisaient voir, dans la facilité avec laquelle nombre d'individualistes se croient quittes, avec quelques légers sacriflces, du devoir envers .leurs semblables, la preuve que leur Morale est insuffisante. Mais il peut y avoir un bon et un ou même plusieurs mauvais Individualismes.
Nous avons fait allusion aux motifs peu avouables qui se peuvent cacher sous les condamnations les plus grandiloquentes du
* Voir notre ouvrage intitulé : Le Mysticisme Catholique et l'Ame de Dante, l^' Part., Chap. II. (Bloud, Paris 1906.)
LA MORALE BATIONN'Kr.Ll,
TA MORAF.E INDIVIDUELLE
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pur devoir individuel, et stigmatisé, en partant de la non-identité du bien et du bonheur (qui est au fond tout simplement la Joie), le sophisme de ceux qui croient juste de sacrifier parfois à l'intérêt social les exigences de l'ancienne Morale individuelle ; ces derniers aperçoivent du moins qu'on ne peut sauver cette partie de l'Ethique en prétendant que le devoir social suffit à fonder les obligations individuelles. On a vu aussi qu'il estinadmissible de réduire le bien moral à l'idée du bien dont on peut faire don. En particulier, définir le bien moral par le bonheur d'autrui, c'est reculer à l'infini le point où la moralité pourrait devenir tout à fait intelligible : en etîet, dans cette hypothèse, la meilleure action consisterait à rendre autrui plus capable de dispenser le bonheur, de sorte que le vrai juste ne devrait jamais se préoccuper immédiatement du bonheur d'autrui, et qu'en fin de compte jamais le soi-disant bien-bonheur d'autrui ne serait pris pour but par lui ; le but suprême serait, indéfiniment, de poursuivre le but, un but qui ne pourrait être atteint sans que le bonheur, enfin pris lui-même pour but, ne perdît en partie la qualité de but éthique. Mais, objectera-t-on, la fin la plus recommandée, on vous le dit, c'est de susciter des âmes désintéressées! Nous répondrons : « Vous en revenez donc à estimer comme moralement bon, non seulement autre chose que le bonheur, mais encore la perfection individuelle, la vôtre et celle des autres, en elle-même. » Voilà, de nouveau, devoir individuel et devoir inter-individuel sur le même plan, le plan des devoirs-principes, dont les autres seront déduits dans les Chapitres IV, V et VI de ce Livre. Moi et les autres, nous sommes autant et valons autant; la valeur de mon Moi et celle des autres Mois est pareille. Puisque la Loi morale, ne pouvant s'adresser qu'à des êtres réels, s'adresse uniquement non à des sociétés, ou sommes, mais aux individus, qui seuls possèdent de la réalité et qui sont tout autant les uns que les autres ; puisque sa voix ne retentit qu'en eux, en moi comme dans les autres, et que son droit, qui est un droit devant tous, m'impose comme à eux des devoirs corrélatifs à tout ce que chacun de nous possède d'être et de puissance en soi aussi bien qu'en dehors de soi ; enfin puisque la Loi morale ne saurait faire une difl*érence radicale entre l'objet-moi et les objets-autrui : rien en elle n'implique que je doive m'oublier tout à fait moi-même pour être moral ; autrement, je pourrais douter qu'elle me commandât quelque chose en ce qui concerne les autres. Imaginerait-on,
pour approuver celui qui sculpte son àme, — ce dont, au reste, il serait difficile de le blâmer sérieusement, — une Morale qui n'es^ pas encore la Morale ? Rien de moins philosophique qu'une telle subtilité ; mieux vaudrait encore regarder déjà comme moral l'égoïsme bien entendu, qui dans certaines conditions est déjà moral en elTet, mais parce qu'il renferme un éléiTient de sagesse non-hédonistique, et non point parce que la Morale serait encore l'Hédonisme.
On fait valoir la beauté d'une société où nul ne se cultiverait lui-même qu'en vue dé son rôle social. Concédons que tout devoir dit individuel se pourrait bien déduire du devoir social; il est néanmoins certain que jamais lauto-perfectionnement n'atteindra, dans cette société, le point qu'il atteindrait s'il était poursuivi pour lui-même. Il en est de l'art moral comme des autres. N'est-il pas cultivé pour lui-même? Il ne pourra donner les résultats que l'on souhaite en vue de fins qui lui sont étrangères. L'homme social parfait, c'est celui qui aura voulu devenir aussi — et d'abord, peut-être, car la moralisation de soi-même est une œuvre difficile — un individu parfait. Il faut posséder l'enthousiasme de la vertu personnelle pour en acquérir autant qu'en requiert la vie sociale.
Au fond, chacun pense ici comme nous. Qui soutiendrait qu'un Robinson certain de ne plus revoir ses semblables et arrivé dans son île porté par un baril d'eau-de-vie aurait le droit de s'enivrer? Ce serait une piètre plaisanterie que de le lui défendre au nom du respect du à une humanité qu'il ne connaîtra plus jamais. Non, on lui défendra l'ivresse au nom de la dignité de l'homme qu'il est.
2. — Il est aisé de rejoindre, disions-nous, une grande partie des préceptes de la Morale individuelle vulgaire en partant du principe : (( Sois toi-mêrne », ou de son équivalent : « Sois le plus possible tout ce que tu peux devenir de plus réel, de plus puissant », ou encore de cette formule qui exprime autrement le même devoir : « Fais de ton individu une personne ». Mais d'une part c'est une question de savoir si, en dépit de tout ce que nous avons dit, il existe en fait des moyens de perfectionnement personnels dont l'énoncé présente encore un sens quand on fait abstraction de leur utilité pour la collectivité ambiante; et d'autre part est-il soutenable, à prendre par le détail tout ce que l'homme approuve normalement dans la conduite individuelle, que tout cela est bien de la moralité?
LA MORALE INDIVIDUELLE
Laissons de côté, pour l'instant, certaines difficultés relatives à l'appréciation que Ton doit faire du bonheur, et considérons, sans aucun souci de la distinction, vraie mais inutile ici, du devoir négatif et du devoir positif, les actions dont le but est le développement des forces et des aptitudes corporelles, ou dont le mobile est la passion des fins idéales. Que peut valoir tout cela, ridée de société écartée? Tout cela vaut encore, comme l'exige notre déduction, non seulement parce qu on se doit à soi-même de se préparer à exercer le rôle social le plus fécond, mais encore parce que le développement harmonieux de tout nousméme est bon en soi. Cela seul doit être sacrifié qui s'opposerait au développement du meilleur; et tout ce qui, en nous, est utilisable, peut être légitimement l'objet de notre sollicitude. Comment songer à soi-même serait-il mauvais en soi ou seulement indifférent, alors que nous devons souhaiter pour autrui ce que nous souhaitons naturellement pour nous-mêmes, et que nous admirons tout ce qui augmente la valeur d'autrui sans avoir besoin de penser à ses conséquences pour le prochain du prochain ? De même que la véracité est déjà une vertu parce qu'elle contribue à sauvegarder la dignité de la personne : la culture de l'intelligence et du goût, et celle même du cœur, bien que le cœur soit plutôt tourné vers le dehors — et encore, est-ce si vrai, puisque l'on s'aime et qu'on se peut noblement aimer? — sont des vertus indépendamment de leur utilité sociale. La société ne récompense- t-el le pas les savants, les artistes, ne les honore-t-elle pas déjà pour la grandeur qu'elle leur reconnaît indépendamment de leurs services et des joies qu'ils peuvent, directement ou indirectement, procurer aux autres? On a tort de conserver pour soi seul le vrai qu'on a trouvé ou la beauté que l'on a ouvrée, mais la valeur du savant et de l'artiste commence avec leurs travaux. Encore une fois, il n'y a pas d'Infra-Morale, ou d'Extra-Morale ; on est estimable déjà, on mérite déjà quelque louange, quelque considération, quelque bonheur, lorsqu'on vit selon les préceptes de l'hygiène, en soignant ses affaires, en améliorant l'instrument physique de l'âme, à condition toutefois qu'on mêle à l'idée du bonheur personnel quelq^ue idée de dignité et de règle. Nous ne nions pas qu'il n'y ait, dans la moralité, des différences de degrés si grandes qu'elles sont comme des différences de nature; et pourtant, peut-on distinguer radicalement entre des mérites, des sujets de louange, des titres au bonheur? Ce n'est pas sans raisons que le langage est le même
où pourtant la conscience distingue des différences profondes : apparemment, elle est fondée à ne pas distinguer complètement ce que certains philosophes voudraient séparer tout à fait. Enfin, le sacrifice héroïque est-il l'objet d'une Sur-Morale, de cette Sur- Morale dont tel penseur contemporain a songé à faire le contenu même de la Religion? Qu'on se défie d'une Religion dont l'excellence viendrait de sa supériorité sur la Morale proprement ditef C'est là du Mysticisme où il n'en faut point. Le sur-moral, c'est tout simplement le devoir très difficile, très méritoire, celui dont ridée qu'il faudra peut-être l'accomplir fait frissonner parfois l'homme le plus courageux.
3. — On n'a pas pu lire ce qui précède sans se demander si nous ne devions point aller jusqu'à faire, à l'individu, une obligation de se rendre heureux, de faire du moins tout le possible à cette fin ; et l'on s'est dit sans doute que le bonheur ne dépendant qu'assez indirectement de la volonté, un tel précepte serait bien illusoire ; bien plus, on a dû le trouver contradictoire avec tout l'esprit de cet ouvrage qui est une protestation contre l'Hédonisme. Il faut résoudre cette nouvelle difficulté.
Il n'y a aucun moyen, si l'on admet que donner du bonheur aux autres est bien, de ne pas poser en principe qu'il est bien de s'en donner à soi-même, car d'où viendrait qu'il serait indifférent, ou même mauvais, de se conférer à soi-même ce que l'on juge bon en soi? Or il n'est pas douteux que le don du bonheur ne soit une partie de la moralité. Avant de poursuivre, sachons au juste pourquoi il en est ainsi: le bonheur est un cordial, un tonique pour l'âme; il lui rend, dans de nombreux cas, le bien plus facile. Est-ce tout? Non ; étant non seulement le signe conscient de la puissance de l'être, mais encore l'épanouissement suprême de l'être et le résultat final de tout accroissement qu'il reçoit, il est, non pas le bien en soi, mais le voisin immédiat du bien en soi, un mode du bien si l'on préfère; il est bon en soi, en un sens, sans se confondre pourtant avec le bien en soi, avec l'absolu moral. Donc, tout au moins quand il est considéré dans son idée, dans le rapport de convenance qui est entre lui et l'être humain, il est l'objet d'un commandement moral ; il le faut rechercher pour les autres, mais aussi pour nousmêmes ; si nous considérons notre être, non comme notre être, mais comme être, il est désirable alors d'un désir non seulement autorisé, mais voulu par la Morale; n'accorde-t-on point une dignité plus grande à l'être susceptible de souhaiter son propre bon-