‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 28 sur 38 · L.\ MOKALK RATIONNELLE · texte numérisé non relu

L.\ MOKALK RATIONNELLE

LA MORALE INDIVIDUELLE

heur qu à Fètre inanimé, et ne considère-t-on point comme un signe de la suprême perversion, chez le criminel, la disparition, après tous les autres sentiments, du désir de son propre bien-être ? Quelqu'un objectera peut-être, élargissant le débat, que retirer un homme du malheur est moral, et cela parce qu'on le sauve de mille tentations mauvaises, mais qu'il est amoral de faire aux autres des cadeaux par exemple, si c'est seulement un supplément de joie qu'on leur apporte. Il y a plus de raisons pour agir de la première manière que pour agir de la seconde, et parce que l'on moralise plutôt dans le premier cas que dans le second, et parce que l'homme souffre plus de la souffrance qu'il ne jouit de la joie. Mais voici une autre considération qu'il y a lieu de méditer davantage: si l'on a pour la douleur tant de pitié, n'est-ce pas que Ton trouve contraire à la dignité de l'homme de souffrir? La souffrance est une humiliation ! C'est donc, en particulier, parce que le bonheur est digne de l'homme, qu'il faut soulager l'homme quand il souffre; et si l'on doit observer des limites dans le don de la joie, c'est uniquement à cause des inconvénients positifs et négatifs qu'aurait cette préoccupation poussée à l'extrême ; mais le don du bonheur est rigoureusement moral, et le souci du bonheur pris en soi ne peut être en principe éliminé d'aucun chapitre de la Morale. Hemaniuons en passant que l'incertitude où Ton est de donner vraiment du bonheur % n'empêche pas qu'il ne soit obligatoire de travailler à en dispenser; d'où il suit que, pour ne pas dépendre tout à tait de moi, mon sort eudémonique, si surtout il ne doit pas m'être moralement indifférent, ne cesse pas pour cela de me regarder. On voit à présent mieux encore combien il est peu paradoxal de poser en principe le devoir du bonheur personnel.

Comment donc se fait-il que la moralité consiste, pour une grande part, à donner du bonheur au lieu de se le réserver? S'il s'agit d'un sacrifice à la communauté, la réponse est aisée : logiquement, le bonheur de dix ou même de deux vaut plus que le bonheur d'un seul. Mais s'il s'agit du don fait à un seul? Le don est supérieur au refus du don et l'est au point que ce refus peut mériter le blâme, pour les raisons suivantes. Qui se préfère décidément à chaque unité de la communauté, se préférera infailliblement à la communauté entière ; cédant à l'amour

• On est plus sûr d'être utile en supprimant une douleur qu'en essayant de donner une joie.

de soi dans les occasions où il eût pu être généreux, il prouve qu'il préfère, à ce qui est bon en soi et par soi, le bonheur, qui est bon en soi sans être bon par soi ; qu'il préfère et préférera, au bien, la jouissance du bien, donc un bien secondaire et inférieur au bien absolu et supérieur. Ce qu'il aime, ce n'est pas le bonheur, c'est son bonheur; il n'aime pas le bonheur comme il le faut aimer. Au contraire, celui qui donne du bonheur montre qu'il estime le bonheur — qui en est digne — en moraliste. Seule, la qualité de la joie peut faire sa légitimité; son intensité dépend de mille conditions contingentes, dont l'action est telle que la qualité de la joie qui serait le plus digne d'être sentie ne l'est point parfois. Bien et bonheur, on le voit une fois déplus, ne coïncident pas nécessairement. CeJui qu'on nomme égoïste fait le mal, non point en cherchant son bonheur, mais en cherchant dans son bonheur personnel, étant donné la façon dont il le poursuit, une forme inférieure du bien dont il dédaigne les formes supérieures. Voilà pourquoi, en fait, la Morale retire en partie d'une main ce qu'elle accorde de l'autre, et pourquoi, tout en approuvant en principe toute joie, elle commande si souvent de sacrifier la joie.

Mais qu'elle est loin de défendre entièrement la recherche du bonheur ! La conscience, qui réprouve les vils intérêts, conroit toute une hiérarchie de désirs personnels légitimes dont les plus hauts obtiennent son entière approbation : que l'on compare, par exemple, le cas de l'avare au cas de l'amateur qui économise sur son nécessaire pour se faire une galerie de tableaux ! La poursuite des fins dites impersonnelles est la poursuite de fins personnelles, mais idéales, mais morales ; et quand même on aurait commencé à les rechercher pour la joie pure et simple qu'on en peut tirer, en outre que cela est plus moral que d'aspirer seulement à des joies grossières, qui contestera que l'espoir de la joie ne cesse bien vite d'être le ressort de l'âme tendue vers la découverte du vrai, ou vers la corîtemplation et la production du beau? Et puis, nous l'avons dit, il est une manière impersonnelle en quelque sorte d'aimer le bonheur, une manière de l'aimer qui se confond avec le souci de la dignité de l'ètre^ qu'on est ; il est un amour du bonheur tout fait du mépris du bonheur: tous les grands volontaires ont eu cette façon de l'aimer. Que demander de plus? Aussi, la même Morale qui dit: « Sacrifie beaucoup de tes joies présentes à tes frères, tu pourras ainsi leur faire un bien multiple et considérable, sans grand

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danger pour eux si tu es habile, — car il s*en faut que je recommande de donner toutes les joies ! — et un bien vraiment certain si ton habileté est très grande», cette même Morale continue ainsi : « Recherche avec passion certaines joies, toutes celles qui sont pour toi sans danger appréciable et te peuvent grandir ; parmi elles, il en est de si nobles que tu n'as presque pas besoin de chercher au delà pour te les permettre. Mais pourtant, sois toujours sur tes gardes, car tu es homme ; Tégoïsme, fût-ce celui de la vertu, qui a ses dangers comme le bonheur, teguettesans cesse. » Et elle ajoute, si nous avons bien discerné quelle Morale est la véritable: « Ne profite pas trop de la latitude que je te donne, sois sévère presque avec excès pour toi-même ; de peur de tomber dans Tégoisme, sui& ma doctrine de la maximation : refuse-toi, bien qu'absolument parlant tu aies le droit, le devoir même d'être heureux de toutes les façons dont on peut l'être, refuse-toi plus que tu n'accordes aux autres ; adonne-toi, certes, à toutes les occupations nobles, sculpte ton âme sur toutes les faces, mais sans songer beaucoup au plaisir, légitime d'ailleurs, et à peu près certain que tu en ressentiras; n'aspire fortement qu'à un seul bonheur en l'envisageant simplement comme bonheur : j'ai nommé celui de la vie future, celui de l'union avec l'objet du suprême amour qu'on ne peut respecter sans l'aimer, aimer sans le désirer, désirer sans désirer le bonheur de le posséder. Mais là même, prends garde encore : que ton désir du bonheur soit tout fait de ton amour, c'est-à-dire qu'il soit fait... de désintéressement ; qu'il résulte de ce désintéressement même. Je ne pourrais condamner cet intérêt sans condamner l'oubli de soi qu'il implique, l'amour dont il sort et qui le purifie dans sa source. Mais, autant je t'enjoins de t'oublier pour les autres dans les choses temporelles, autant je t'enjoins d'être discret dans ton désir, cependant légitime et même, en un sens, obligatoire en soi, de conduire les autres vers le bonheur ultraterrestre ; tu pourrais facilement verser dans l'intolérance. La doctrine de la maximation t'ordonne d'agir sur la conscience d'autrui avec autant de discrétion qu'elle te veut discret dans la recherche de ton bonheur terrestre, et qu'elle te veut généreux dans la dispensation, aux autres, des biens temporels. »

La Morale, c'est la sagesse ; aussi sait-elle harmoniser ce qui parait s'opposer. Que deviendrait l'Ethique inter-individuelle sans la barrière du respect de la personne de chacun des membres de la société? Que deviendrait le souci de la dignité personnelle,

LA MORALE INDIVIDUELLE

si cette dignité n'était regardée comme un absolu intangible ? Quel spectacle étrange présenterait une société soi-disant morale où le désir de chacun ne serait pas que lui-même et chacun des autres possédassent une valeur propre, où la moralité résiderait dans la poursuite indéfinie, par des individualités obligées de se déprécier elles-mêmes, d'une valeur morale collective ? La dignité humaine s'y trouverait partout sans y être nulle part ! Il ne faudrait pourtant pas confondre espèce humaine et essence de l'homme, ni assimiler à de l'égoisme le noble exemple donné par les âmes qui savent s'aimer et, sans oublier les autres, se soucient d'elles-mêmes comme de l'être qui leur est naturellement recommandé tout d'abord, ainsi que disaient les Stoïciens. Surtout, il ne faut pas confondre l'Hédonisme radical et la Morale ; nous avons montré grâce à quelles corrections la doctrine du bonheur pouvait parvenir à jouer, dans la vraie Morale, un rôle qui ne soit point mortel pour celle-ci. En lui faisant sa part, la Morale condamne les Hédonistes, qui ont entre autres torts celui de traiter notre humanité comme si elle était une race de dieux; alors en effet la moralité et la félicité coïncideraient ; mais nous ne sommes point des dieux, et nous avons besoin d'une Science du bonheur qui condamne bien des formes de celui dont nous pouvons jouir ici-bas ; nous avons besoin, d'une Morale relativement dure. La coïncidence que rêvent les Hédonistes est une thèse de mauvais métaphysiciens en dépit de la forme scientifique qu'ils lui confèrent. L'idéal moral se construit sans l'idée du bonheur, et juge du bonheur comme d'un élément qui ne lui est point essentiel; notre raison lui est assez favorable pour lui faire une part jusque dans l'Ethique individuelle ;mais elle ne va pas jusqu'à permettre de faire l'Ethique complice de l'égoïsme comme le voudraient, non pas seulement des Hédonistes, mais nombre d'honnêtes gens trop férus de l'idéal anglosaxon et auxquels il suffit, pour approuver sans restrictions la course aux dollars, que cette course exige de l'effort et coûte quelque peine !

4. — n nous resterait à marquer, conformément à ce qui précède, sur quels points de détail la Morale individuelle courante doit être réformée. Nous ne dirons que ce qui nous paraît capital à ce sujet. Deux observations montreront en quel sens devrait être orientée toute la réforme.

D'abord l'on pourrait sans aucun pédantisme conseiller à tout homme de suivre avec rigueur, voire même au besoin avec hé-

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roïsme, le précepte de Socrate : « Connais-toi toi-même. » En effet, non seulement la véritable Morale sort de nous, apparaît en nous quand Tattention intérieure se porte sur le côté de la raison qui regarde Factivité pratique, mais chacun devrait s'avouer ce qu'au fond il sait: qu'il passe une partie de sa vie à se voiler son devoir sous des prétextes spécieux grâce auquels il fait ce qui devrait, semble-t-il, lui être impossible et répugnant par soi, c'est-à-dire le mal ; et qu'il passe une autre partie de sa vie à se tromper sur sa propre valeur, à se mentir par orgueil ou même, ce qui est puéril, par simple vanité. L'absolue sincérité avec soi-même, la disparition de toute duplicité intérieure, voilà le gage de la perfection individuelle : où elle existerait vraiment, elle comprendrait toute perfection.

En second lieu, de même que les Sciences cosmologiques et noologiques sont propres à nous révéler un nombre indéfini de moyens de réaliser le bien, ce qui fait de l'acquisition de la Science en général un devoir dont l'énoncé se peut mettre en tête de tout chapitre de la Morale, de même l'acquisition de tous les moyens de puissance, osons le dire, de la richesse, du pouvoir, des supériorités physiques de toutes sortes elles-mêmes, la culture, enfin, de toutes nos aptitudes en ce qu'elles peuvent avoir de plus individuel, tout cela, sans exception, mérite d'être l'objet de préceptes moraux ; et cela non seulement parce que jamais nous ne serons assez armés pour lutter contre le mal social et pour promouvoir le bien social, mais aussi parce que nous nous devons de nous conférer le maximum de puissance qu'il est obligatoire de souhaiter pour les autres. Si, en ce faisant, nous sommes moins animés par le désir de notre propre bonheur que par celui du bien d'autrui ou par celui de rendre le maximum avec les talents que nous avons reçus, la Loi morale nous approuve sans restriction aucune ; c'est dire en même temps qu'elle nous impose, au moins d'une manière générale, de faire respecter et valoir tous nos droits, non par égoisme, mais non pas pour cette unique raison qu'en abandonnant nos droits nous encourageons le mal en ce monde : c'est aussi parce que chacun de nous renferme, dans son individualité, cette.chose sacrée, une

personne humaine.

Bref, la Morale individuelle de jadis ne doit point disparaître ; elle doit être élargie, et même dans un sens qui peut agréer fort aux Hédonistes. Mais que ceux-ci ne s'imaginent point que l'on avait une concession à leur faire : ce qu'on ajoute légitime-

LA MORALE INDIVIDUELLE

ment à l'antique Morale individuelle ne déprécie en rien son contenu traditionnel ; loin de là ; car plus on l'élargit, plus on doit en même temps veiller à ce que tout l'essentiel des exigences et des sévérités d'an tan soit maintenu. C'est grâce à l'effort séculaire des hommes pour rendre organique à l'humanité la croyance à un devoir individuel rigoureux, que la Morale sociologique ne fait pas courir aujourd'hui, à cette humanité, tous les périls qu'elle est propre à enfanter. Qu'elle s'élargisse donc, la Morale individuelle, mais que l'homme devienne cependant toujours plus sévère, pour lui-même. L'idéal serait peut-être, à ce point de vue, de réaliser à la fois en soi-même et d'accorder ridéal d'une sorte de janséniste, celui d'un yankee-type et celui d'un dilettante de la Renaissance. Nous ne disons point que ce soit aisé ; mais quoi, l'Idéal n'a pas pour critère la commodité de sa réalisation !

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LA MORALE INTER-INDIVIDUELLK

CHAPITUE III

La Morale inter-indîviduelle.

Le Chapitre que nous abordons constitue la seconde moitié de la partie maîtresse de la Morale prati(iue ; la première moitié a été traitée au Chapitre précédent. Dans les suivants, l'on tirera déductivement de ces deux le reste du code de l'Ethique. Le devoir inler-individuel et le devoir individuel se laissent également bien conclure de la définition du bien par Têtre ; le premier peut paraître diffîcile à rattacher à la formule qui identifie le bien au souci de promouvoir ce qu'il y a de plus personnel dans l'individualité humaine, mais on s'apeivoit vite qu'étant donné la similitude des êtres humains, il est absurde de se considérer soi-mèuje comme le centre de l'univers ; et, de la solidarité de tous les hommes, il suit que le prochain, c'est encore moi : le devoir inter-individuel se peut tirer de l'autre. De même, étant donné le rapport de la culture intelligente du moi avec la promotion de l'être en général, et la possibilité pour le moi de se considérer comme étant en partie le produit de la société et comme une annexe d'autrui, le devoir individuel se peut tirer, d'une part, de la plus abstraite de nos deux définitions du bien par l'intermédiaire de celle qui peut sembler favoriser l'égotisme, et d'autre part de l'obligation de ne négliger aucune partie du tout social, pas même celle que l'on est, celle sur laquelle, d'ailleurs, l'on peut effectivement le plus. L'accord des deux sortes de devoirs achève de se marquer pour qui fait réflexion que le perfectionnement de la sphère la plus élevée de l'univers, à savoir l'humanité, consiste dans le perfectionnement de ses éléments individuels, et donc a pour conditions également impérieuses, que chacun fournisse en sa propre personne comme un exemplaire de ce que peut réaliser en soi-même, par son propre effort, un individu humain, et que chacun s'applique à promouvoir l'être en travaillant au grandissement de toutes les indivi-

dualités ambiantes sur lescpielles il peut avoir prise. Concourir ' à l'accomplissement, par B, de son devoir individuel, est à la fois, pour A, le pi us haut des devoirs inter-individuels et le complément immédiat de son propre devoir individuel. En dernière analyse, la condition la plus importante du perfectionnement de l'humanité, c'est la tension des volontés humaines vers l'idéal moral envisagé ecomme le devoir propre de chacune ; et la condition qui vient immédiatement après, c'est que tous veuillent que chacun des autres aspire égalemeqt vers la réalisation de l'idéal envisagée comme son devoir propre. On verra, et l'on voit déjà si la Morale ainsi conçue favorise l'égoïsme! On ne peut travailler plus franchement à sa ruine. Les Sociologistes, au contraire, sous couleur de prêcher l'altruisme, travaillent à en retarder l'avènement : en fait, ils déchargent l'individu du poids de l'obligation pour l'imposer à cette personne morale mythique qui est la société ; à elle tous les devoirs, et tous les droits ! Que l'on s'étonne, après cela, si les individus, qui n'acceptent point d'être annihilés, commencent à n'invoquer plus que leurs besoins, et regimbent autant contre tous les règlements qu'on leur impose que C(>ntre toutes les barrières opposées au caprice individuel par l'ancienne Morale! L'éducation socialiste ne peut produire, finalement, que des anarchistes.

Une partie considérable des devoirs individuels rentrant dans les devoirs familiaux, civiques et cosmopolitiques, nous n'avons à traiter présentement que des devoirs généraux tout individu humain à l'égard d'un autre individu humain considéré comme tel. D'autre part, ayant été amené à démontrer (Chap. II) comme quoi l'on doit se préoccuper davantage de diminuer les souffrances d'autrui que d'augmenter ses joies, de soigner ses intérêts temporels que de favoriser ses intérêts ultra- terrestres, et de travailler à le rendre moins malheureux et plus heureux que de le rendre plus moral, notre tâche, en ce Chapitre, se trouve fort simplifiée. — Il est sans doute inutile de démontrer en détail que si l'on s'inspire de ces principes, on a les plus grandes chances de réussir à bien pratiquer l'Ethique inter-individuelle. En particulier, il est conforme à la doctrine ici soutenue de moraliser, en toute occasion, plutôt indirectement; à ce point de vue, la diffusion de la culture est d'une importance capitale. Et qui douterait qu'il ne soit, de toute manière, insensé, de donner d'abord une leçon de Morale à qui n'a pas déjeuné ?

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LA MORALE HATIONNEÏXK

LA MORALE INTER-INDIVIDUELLE

Toute réconomie de la Morale inter-individuelle dépend de la définition du droit où l'on s'arrête, et il peut paraître au premier abord qu'à la façon dont nous avons présenté cette idée, à savoir comme coextensive à celle du bien, nous devions tomber fatalement dans le Socialisme le plus radical : tout bien social possible aurait le droit, en quelque sorte, d'être par moi. Il est vrai qu'il ne serait pas encore évident par là même qu'autrui fût fondé à m'obliger de me sacrifier tout entier au bien social, quoique pourtant autrui, s'il en a le pouvoir, se peut dire, semble-t-il, qu'il y a pour lui un devoir de me contraindre en ceci, tout bien possible étant obligatoire, et la possibilité de produire un bien par l'emploi de la force ressemblant, certes, à la possibilité de n'importe quelle action jugée bonne. Quoi qu'il en soit,, insistons sur ce doute : il n'est pas évident par soi que le droit d'autrui devant moi, ou, si l'on préfère, que le droit du bien abstrait, représenté par les individualités qui m'entourent et auxquelles il se trouve que je puis être utile, confère à ces individualités le droit exprès de me contraindre à leur rendre service, à servir en eux et par eux l'idéal moral. — Toute la question, en Morale inter-individuelle, consiste à démêler la véritable limite du droit réel des individus, à fixer le sens du mot «tort », à savoir s'il y a de la charité à côté de la justice. C'est seulement quand cette question est résolue que l'on peut se servir sans équivoque de la définition du droit par l'égalité des libertés, définition qui requiert tant de préliminaires épineux qu'elle a été employée par les moralistes de façons fort diverses.

On a peu fait quand on a distingué devoir négatif et devoir positif. Chacun sait en effet que payer ses dettes est un acte incontestablement positif, mais qui n'en rentre pas moins dans l'obligation, négative, de ne point voler. Et il n'est pas évident par soi que ne point faire part de tout son superflu à de moins fortunés (ne disons pas seulement aux malheureux), ne soit pas faire tort aux autres. Absolument, il se pourrait que le devoir dit positif ne fût qu'un mode du devoir négatif, ou de stricte justice, un peu moins manifeste seulement, et que tout ce qu'on nomme charité rentrât dans la justice. Au reste, s'abstenir de faire du mal au sens étroit de ce mot, autrement dit faire le ni bien ni mal, n'est-ce pas déjà être coupable? Moins, il est vrai, que si l'on infligeait à l'indigent une nouvelle souffrance ou que si

l'on inoculait un vice à quelqu'un ; mais enfin, il est mal de se croiser les bras ; et les hautes consciences appellent un «Juste » celui-là seul qui est moral sans mesure : in ahsoluto, ou devant Dieu si l'on y croit, le juste est celui qui peut se rendre témoignage qu'il a accompli autre chose encore que ce qui passe, chez tant de philosophes, pour suffire à constituer la justice. Pour ce Juste, les devoirs dits de justice sont simplement les plus obligatoires à raison de leur précision, en général (en général seulement) plus grande, de leur importance, souvent (souvent seulement) supérieure. 11 veut être juste a fortiori de la justice proprement dite; il la déduit, cette justice, du précepte d'être bon, lequel seul peut rendre intelligibles les préceptes négatifs ; il ne doute point que la justice stricte ne soit que comme le vestibule d'une justice plus grande, qui comprend toute charité. Mais déjà les consciences les moins délicates soupçonnent que le précepte : « Sois bon » est vraiment la source de toute obligation, le principe caché de la justice ; elles sont plus blessées de certaines offenses à ce qu'elles nomment encore charité, que de telles injustices notoires; elles condamnent aussi sévèrement qu'une injustice la non-révolte de A devant l'injustice commise par B contre C, et elles caractérisent a injustice», ou à peu près, le manque de reconnaissance, par exemple, bien que pourtant un véritable bienfait ne soit pas accompagné de l'exigence, par le bienfaiteur, d'un salaire éventuel.

Il s'agit donc de savoir — que la conscience bourgeoise ne regimbe pas là contre! — si toute iniquité ou même toute inégalité sociales ne sont point des torts, n'équivalent pas au nonpayement d'une dette : il est possible que je sois débiteur de ce que je n'ai pas, à proprement parler, dérobé. Mais s'il faut répondre a oui » à ces questions, la réponse affirmative n'a-t-elle qu'une forme, et ne serons-nous pas obligés de déclarer a exigible » tout ce qui passait jadis pour bienfait libre, de condamner en conséquence tout particularisme, toute amitié élective, les sentiments familiaux, patriotiques, et d'abord tout amour de soi rivalisant tant soi peu avec l'amour des semblables chez un individu?

On répète sans cesse, et non sans vraisemblance, que si l'on pouvait supprimer les multiples formes de l'ambition personnelle et de l'égoisme collectif, c'est-à-dire toute iniquité et même toute inégalité sociales, l'humanité s'en trouverait mal ; et que s'il y a quelque chose de choquant dans la renonciation

LA MORALE INTER-INDIVIDUELLE

à la poursuite d'un idéal moral qui serait le seul tout à fait satisfaisant, on doit néanmoins, au nom de la Morale même, passer outre hardiment, puisque le mal, ici, est la condition sine qua non du bien possible à réaliser. — N'équivoquons point sur les termes de bien et de mal ; l'argument est plutôt faible ; car l'on devrait encore appeler égoïsme collectif la disposition d'une humanité posant en principe que son eudémonie, envisagée dans la totalité de son extension et de sa compréhension, est le but suprême qu'elle se doit proposer. Nous n'émettons point là un paradoxe ; rien n'est si conforme que cette critique à l'opinion constante de la conscience humaine: ainsi que le fait remarquer M. Tarde, ce que l'homme a toujours le plus réprouvé, ce ne sont pas les actions les plus contraires à l'intérêt public, mais les plus contraires à certaines susceptibilités morales ou même religieuses qui n'ont, avec l'intérêt public, qu'un lien assez faible. Sans doute, l'argument que l'on fait valoir n'est pas mauvais en tout point, car le souci du bonheur humain se trouve constituer l'une des parties importantes de la moralité. Sans parler même du désintéressement qu'il faut avoir pour pratiquer certaines formes de l'égotisme comme l'amour de l'art ou de la patrie, il est certain que c'est grâce à la multiplication des amitiés électives, finalement, qu'un peu de fraternité humaine arrive à s'établir; les vertus et les institutions familiales et patriotiques polarisent, en définitive, l'affectivité humaine dans des groupes restreints, pour le plus grand bien de la famille humaii>é ; et l'égotisme des individus fut en fait, jusqu'ici, l'un des leviers les plus puissants du progrès général. Mais, qu'on se le redise, la fin, quelque excellente qu'elle soit, ne justifie pas des moyens mauvais; et malgré la force de ces considérations, malgré le caractère sacré des droits de l'individu, et donc de ses préférences naturelles pour tels et tels de ses semblables, pour tel ou tel groupement plutôt que pour tel ou tel autre, pour telle ou telle manière, enfin, d'organiser son activité personnelle, l'individu devrait renoncer à ses droits privés s'il lui était prouvé qu'en fait il ne peut en user sans forfaire à un devoir imprescriptible qui serait, en l'espèce, de ne jamais préférer lui-même à autrui ou qui que ce soit à qui que ce soit. Ses droits, moralement, cesseraient d'être réels ; ils n'auraient plus, malgré la légitimité que nous leur avons reconnue, malgré le devoir, que nous avons déduit, de songer à faire, de soi-même, l'individualité la plus parfaite possible à

tous égards, ils n'auraient plus qu'une existence virtuelle. Même pour moraliser autrui, et à plus forte raison pour le rendre simplement heureux, il ne saurait être permis de violer la Loi morale, et à cette Loi il n'y a que des exceptions apparentes ; quand un devoir, par exemple, dispense d'un autre devoir, ou quand un droit peut être opposé à un devoir, que l'on cherche bien: on trouvera qu'il existe un raisonnement prouvant que le devoir dont on peut être dispensé cesse absolument d'en être un par suite de telles et telles circonstances. La note caractéristique de la Loi morale est d'être rigoureusement inviolable en droit; autrement, elle serait chose illusoire. Illusoire serait donc le devoir individuel par où il ne s'accorderait pas avec le devoir social intégral qui est plus étendu, et qui est aussi bien déduit que l'autre en Morale théorique. Mais peut-on supposer, d'autre part, que la Morale inter-individuelle puisse restreindre à tel point le chapitre des droits et des devoirs individuels? Ceux-ci sont-ils moins bien déduits? Bien plus, leur idée n'estelle pas le type d'après lequel les inter-individuels sont conçus? Eux dépréciés, les autres subsisteraient-ils ?

Nous ne craindrons pas, plus loin, de faire valoir l'utilité sociale morale et même l'utilité sociale pure et simple (en tant d'ailleurs que celle-ci compte, pour divers motifs, aux yeux du moraliste), en vue de justifier, de consacrer même certaines formes de l'égoïsme collectif et jusqu'à un certain Individualisme que permettent, voire même recommandent les raisons au moyen desquelles nous avons établi la valeur de l'être humain, et donc de toutes ses tendances naturelles en ce qu'elles ont d'essentiel. Mais il serait étrange que nous fussions contraint, finalement, de regarder le droit individuel comme devant rester virtuel, comme ne devant subsister que dans les limites de ce précepte : « Dévoue-toi à la société avec une impartialité parfaite, en la considérant au sens divisé et non au sens composé, en songeant aux individualités qui composent le tout, la tienne exceptée. » La doctrine de la maximation, qui n'interdit de beaucoup songer à soi que parce que l'on y songe bien vite avec excès, n'oblige point à mutiler ainsi l'Individualisme. Mais il reste que, si nous sommes autorisés à n'adhérer point à une Morale socialiste et égalitaire que l'on prône si haut, ce sera seulement parce que nous aurons trouvé un argument qui, d'une manière ou d'une autre, aboutit à nier qu'autrui ait le droit de faire valoir devant moi certains de ses droits, qu'autrui, en d'autres

-S'ïsr'

LA MORALE INTER-INDIVIDUELLE

termes, ait des droits dont aucun ne serait virtuel, c'est-à-dire inexigible. On verra que nous pouvons logiquement admettre une solution de ce genre. C'est seulement alors que nous serons en droit d'autoriser l'individu à poursuivre dans une certaine mesure la satisfaction de ses goûts et de ses préférences personnels. Car, nous l'avons dit, rien ne doit être sacrifié ; cela est vrai surtout dans une doctrine comme la nôtre, où jusqu'au soi-disant infra-moral rentre tout entier dans le moral ; rien ne doit être sacrifié, pas plus le devoir inter-individuel que l'autre, mais pas plus celui-ci que celui-là.

Beaucoup des adversaires de la Morale que nous combattrons nous-mêmes défendent fort mal leur point de vue. a L'inégalité, disent-ils, et l'iniquité sont dans la nature : faut-il donc penser que l'homme les doit détruire? Le pourrait-il ? » Mais la moralité consiste-t-elle, oui ou non, à ne pas accepter les faits tels qu'ils sont, à les modifier en mieux dans la mesure du possible? Quelle singulière idée ils se font du progrès, ceux qui veulent maintenir tant de conditions déplorables, sous prétexte qu'une élite n'est possible, dans l'humanité, que si beaucoup sont sacrifiés î Oh, quelle fausse élite, que le groupe de ceux qui sont capables de raisonner de la sorte ! Et quelle est son utilité pour l'humanité, s'il est démontré qu'elle a forcément, l'élite, une telle mentalité? Une élite, la raison d'être de l'humanité! Allons donc ! Sans privilégiés, l'humanité s'arrêterait, sans doute, mais il n'est pas dit que ce ne serait pas pour se remettre à marcher de nouveau, d'un autre pas, sous la conduite d'élites différentes de celles que nous connaissons, et meilleures qu'elles.

Osons aller jusqu'au bout de la difficulté où nous sommes engagé. Oui, isolée de leur Politique, la Morale des Socialistes d'état les plus décidés se défend. — D'abord, les plus radicaux d'entre eux sont les plus conséquents; le protectionnisme, ce mot étant pris dans son acception la plus large, est l'âme de toute leur doctrine, et on les voit logiquement aspirer à protéger, chacun suivant son idéal, tous leurs semblables contre tous les maux, depuis les maux physiques jusqu'aux erreurs intellectuelles ou morales. Le vrai socialiste est par essence anti-libéral, ou, ce qui revient au même, il ne peut point ne pas chercher à contraindre les autres à n'user de leur liberté que dans la mesure où lui-même ne la juge point malsaine ; ou encore, ce qui revient également au même, il prétend défendre leur liberté

en lui imposant autant de bornes qu'il voit de dangers pour ce qu'il nomme la vraie liberté, à savoir une liberté fort réduite, car elle se ramène à l'acceptation du joug social qu'il juge légitime, moral, et qui n'est point certes léger. Tout ne se tient-il pas dans une société? On ne peut être étatiste en un point et latitudinaire en un autre point. Bien plus, comme de fait toutes les sociétés sont solidaires et que l'on ne saurait, d'ailleurs, faire régner trop la vérité, le socialiste exact souhaite que la barrière familiale et que les barrières nationales soient détruites, que tout soit partout réglementé. Un Etatisme absolu, universel et même à centre unique, voilà, et c'est logique, le vœu suprême du socialiste. — Or, si l'on interroge sans parti pris la conscience, elle ne peut condamner en principe le sentiment dont s'inspire le Socialisme. En effet, ceux qui se résignent, d'ordinaire pour en profiter, à la prolongation de l'état actueldes sociétés humaines, calment souvent les scrupules qu'ils ne peuvent manquer d'avoir, en espérant une vie future bien différente de celle-ci, un état de choses enfin... juste. Quand ils sont malheureux sans l'avoir mérité, ils disent pourtant: «Ce n'est point juste»; mais à ceux qui sont, autour d'eux, malheureux sans l'avoir mérité, il se contentent de dire : (( Attendez la justice ultra-terrestre » ; à moins qu'ils n'osent pas prononcer ce îîiot de ce justice», de peur de se condamner eux-mêmes. La croyance au ciel est somme toute la protestation de la conscience presque autant contre ce qui est appelé naturel, ou même juste, que contre ce qui est formellement appelé injuste, ici-bas. Or, qu'attend le croyant? Une existence où chacun sera rétribué selon ses œuvres ; où il sera tenu compte, même, dans la répartition du bonheur, des besoins, de la capacité de jouir de chacun ; où chaque faculté, aussi, trouvera son emploi et pourra rendre son maximum. Quelquefois même on va plus loin : on espère que peut-être il y aura, soit une égalisation des facultés, afin que toute âme développe en elle les virtualités essentielles à toute âme ; soit une sorte de compensation aux infériorités, de façon que les bonheurs finalement s'équivalent. On se plait à imaginer une existence où les affections ne dépendront plus de contingences comme celles dont dépendent nos affections que déterminent, exaltent ou atténuent mille hasards, mille circonstances qui rendent irrationnels nos jugements estimatifs et nos sentiments. Tel est, assez vaguement, mais enfin tel est, plus ou moins, le royaume des cieux dont rêve le

l.A MORALK HATrONXELLE

croyant. De quelque façon qu'il le conçoive, il le construit comme il fait afin de se le représenter régi par la justice; et it est étonnant que tant de croyants pensent le mériter en maintenant, dans ce monde, une justice toute différente. A le considérer dans son ensemble, le royaume des cieux du croyant ressemble notablement à ce royaume d'Utopie réglementé dans ses derniers détails, construit sur un patron décidément rationnel et enfin moral, que les Etatistes veulent réaliser sur la terre. On ne peut leur donner tort tout à fait, c'est évident.

Pourtant, l'on ne peut non plus leur donner raison tout à fait. Il faudrait une science et une habileté que nous ne possédons pas, que jamais sans doute nous ne posséderons, pour évaluer au juste le travail, la quantité d'effort et de mérite de chacun; il faudrait, pour donner le juste salaire, savoir quelles sont exactement les transformations physiologiques qui accompagnent chaque genre de travail, chaque genre d'etTort, et pouvoir mesurer exactement les modifications physico-chimiques dont tous les organismes ont été le théâtre à la fin de cha(iue journée. Ou bien, il faudrait savoir évaluer la quantité et l'intensité des besoins, peut-être même être apte à faire à la fois les deux besognes dont nous venons de parler. — D'autre part, quelle force devrait avoir le pouvoir qui assumerait la charge de faire régner la justice intégrale? Il faudrait tout d'abord que la totalité desindividus fût devant lui dans une attitude absolument passive, si éloignée de celle que semble exiger la dignité des personnes humaines qu'il ne resterait rien, ou à peu près, de la dignité et de l'initiative de ces individualités dont le Socialisme alfirme qu'il veut être la providence et la sauvegarde. Bref, toute autre considération écartée, le Socialisme serait impuissant à faire régner la justice au nom de laquelle il parle; même il serait forcé, en fait, non seulement de changer en d'autres les injustices qui sont, mais encore de créer un état de choses plus arbitraire, plus injuste que celui dont nous déplorons le règne avec lui. — De plus, qui donc démontrerait que récompenser, ou punir si l'on punissait encore, — et l'on punirait au moins négativement sous le régime socialiste, c'est assez vraisemblable, — sont des actes qu'il convient à l'homme d'accomplir? Un gouvernement,, ce sont toujours des hommes ; ceux qui élisent ces hommes ne sauraient leur donner, leur déléguer un pouvoir qu'ils ne possèdent pas ; et l'on accordera bien qu'aucun de nous n'est autre chose qu'un simple sujet de la loi morale, que nul n'est fondé

LA MORALE INTER-INDIVIDUELLE

à jouer le rôl»^ divin de justicier. Récompenser pour récompenser ou punir pour punir, ce sont là des idées dont les juristes philosophes n'admettent plus la légitimité; que les politiques n'en héritent point! — Enfin, au nom de quoi imposerait-on aux peuples, au nom de quoi, si l'on préfère, un peuple, fùt-il unanime, imposerait-il à l'ensemble de ses membres, et surtout aux générations qui sortiront de lui, l'esclavage socio-moral dont nous parlons, sinon au nom de l'Idée? Cette Idée, au demeurant, sera toujours ce qu'il plaît à un homme ou à plusieurs hommes d'appeler l'Idée. Y aurait-il une infaillibilité politique? Est-ce le suffrage universel qui la conférerait? Qu'est-ce que ce nouveau pontificat ou ce nouveau mandarinat? Sans compter que si tout homme a le droit de proposer aux autres ce qu'il croit être la vérité, nul n'étant en possession d'un signe d'infaillibilité, et nul surtout n'étant par nature le maître désigné des esprits,^ nul non plus n'a le droit de parler avec autorité au nom de la vérité. Pas de cléricalisme politique, pas de dogmatisme politique! — Donc, à tout point de vue, pour excellente que soit, prise en elle-même, la théorie de la justice des Socialistes, pour conforme qu'elle soit à notre doctrine du droit coextensif au bien, le Socialisme n'a pas le droit de l'imposer, et cela, principalement, parce que cette doctrine est, à la bien prendre, de nature dialectique et métaphysique. La véritable Morale ne peut permettre, pour les raisons indiquées, que qui que ce soit l'impose, parle en son nom comme s'il était la Vérité, la Loi morale même. La Morale, dont nous sommes tous également les sujets, et rien de plus, exige que l'on ne contraigne les hommes qu'où il y a unanimité affirmée ou justement présumée dans la croyance à ses préceptes; elle interdit donc d'introduire de la Métamorale dans les codes ; elle veut que la justice coercitive soit limitée, qu'il y ait, devant les pouvoirs publics tout au moins, de la charité pure à côté de la justice ; elle le veut d'autant plus que l'établissement politique de la justice intégrale étant impossible, on ne pourrait le tenter sans qu'il en résultât, en cet univers, plus d'injustices que nous n'en déplorons déjà. Elle pose donc qu'il y a des droits d'autrui qui doivent rester virtuels en ce monde, leur satisfaction étant une chimère, et l'essai proposé pour y satisfaire étant la mort du peu de justice qui existe : bref, elle pose qu'il y a beaucoup de droits qui ne sont pas exigibles et que, devant les magistrats que se donnent les sociétés, le droit doit rester, en principe tout au moins, ce qu'il est. Nous irons plus loin dans notre Chapitre V,

LA MORALE INTER-INDIVIDUELLE

OÙ nous restreindrons beaucoup plus que nous ne les augmenterons les attributions légitimes dé l'Etat. Grâce à ce que certains droits d'autrui resteront virtuels, plusieurs des miens pourront être réels, et ma personnalité ne sera point écrasée, ni finalement la leur. Tout compte fait, nous avions tort de concéder qu'un homme pourrait accepter que ses droits propres restassent virtuels! Le Socialisme, qui les réduirait à néant, serait souverainement immoral par là même : sous ce régime, il ne vaudrait plus la peine de vivre.

On ne peut marquer d'une façon plus tragique la gravité du conflit socio-moral. Sa solution pratique complète n'est peut-être pas possible, mais sa solution théorique est aisée cependant à formuler; elle est de nature à nous tracer des devoirs assez clairs, des devoirs largement praticables. A supposer que l'on convertisse les hommes, — qui se sont convertis d'une manière ou d'une autre bien des fois depuis l'origine de l'humanité, — à la Morale du Socialisme, mais en leur persuadant, conformément à la même logique qui agrée cette Morale, qu'elle doit régner sans s'imposer de force, on aurait introduit dans les esprits la Morale la plus rationnelle, qui tout ensemble est aussi exigeante que celle des Socialistes et aussi libérale que celle-ci est anti-libérale. Qu'on nous comprenne bien : il ne s'agit pas de laisser aller le monde comme il va. Il est abominable, ce monde; et qui se contente de la petite Morale courante pèche contre l'humanité, il est injuste, il est immoral; sans aucun doute, l'altruisme mesquin de jadis doit être abjuré! Mais immoral aussi, sans s'en rendre compte, est le Socialisme pratique courant, qui de plus est incomparablement maladroit. Le Socialisme imposé est une forme du mal; le Socialisme librement voulu, c'est-à-dire entré dans les mœurs par la libre initiative des individus prêches en ce sens, est plus de la moitié du bien. Le plus grand devoir du philosophe, actuellement, est d'obtenir par la persuasion que les hommes fassent ce que les Socialistes voudraient leur faire ftiire de force; c'est d'obtenir des mœurs, d'associations consenties effectivement par des individus de bonne vofonté, ce que les Socialistes veulent réaliser par l'état qui est, qui ne peut pas être autre chose que l'association de contrainte, que l'association violente! Nombre de Socialistes ne répètent-ils pas, d'ailleurs, que leur système ne sera réalisable lui-même que par une réforme des idées et des mœurs? Certes, on peut, on doit même vouloir l'état; mais un état contiendra toujours des unités qui

pourront ne point le vouloir et surtout le vouloir tout entier,, en particulier s'il multiplie toujours ses attributions; et, à tout prendre, il n'est pas digne de l'homme de se remettre tout entier entre les mains d'un pouvoir qui de sa nature est coercitif, et qui de plus change nécessairement de principes avec le temps. Il est manifeste, aussi, que la libre initiative des individus ne pourra jamais créer, même sous l'influence des meilleures sociétés éthiques, des syndicats, des coopérations et des mutualités dont l'effet final serait de faire, de ce monde, un véritable Paradis; mais du moins une humanité qui serait socialiste sans Socialisme, pourrait-elle se rapprocher effectivement de l'idéal, c'est-à-dire s'en rapprocher sans s'en éloigner en même temps comme elle ferait en pratiquant un Socialisme imposé. Le monde veut devenir plus moral ; rien de mieux! Mais que l'on n'oublie pas que la Morale, comme la moralité, est chose essentiellement individuelle. Une Morale, une Métaphysique d'état, c'est intolérable, c'est grotesque! Gela est tel surtout, avec le suffrage uni-versel, qu'on ne pourrait refuser sans crime aux citoyens d'un pays. Mais ne serait-ce pas aussi inacceptable qu'un a bon tyran » se substituât au suffrage universel? Et à qui donc parlerait cette Morale, cette Métaphysique? Je ne vois, pour l'entendre, que des tyrans dont l'existence même est la négation de la vérité morale et métaphysique, ou des foules sourdes à la dialectique savante, qui ne peuvent déléguer que des mandataires pauvrement munis par elle d'idéal, en attendant que l'élite leur ait fait comprendre, peu à peu, la vérité dure et libérale à la fois qu'elles ignorent. Tout ce que l'individu doit, d'une dette évidente, pour le sociologue, à la société dont il tient presque la totalité de ce qu'il est, lui fait;un devoir de se considérer lui-même, en grande partie, comme la propriété de la société; mais jamais un état n'aura le droit de faire de l'individu sa propriété : il devra regarder comme purement charitable le citoyen dévoué qui se dira, en son cœur, qu'il n'est que juste en se dévouant !

G'est ainsi, semble-t-il, que l'on peut résoudre par la méthode rationnelle le problème le plus ardu de la Morale inter-individuelle. Gette méthode aboutit à des résultats très clairs, à la position de préceptes bien plus rigoureux que ceux de la Morale courante, mais très libéraux aussi. Elle justifie le principe et même en un sens le détail des théories nouvelles les plus a avancées », mais en condamnant le mauvais usage que tant de novateurs font de leurs inventions en matière d'Ethique. G'est parce

LA MOKALE KÂTIONNELLE

qu'elle est métaphysique, que la Morale ici préconisée se trouve être la seule à avoir le droit de condamner les erreurs anti-libérales qui vicient les théories étliiques récentes, erreurs au fond desquelles il est aisé de voir des idées, des méprises métaphysiques.

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