LA MORALE RELIGIEUSE DANS LES LIMITES DE LA PHILOSOPHIE
pologie religieuse, à la Science des Religions et à la Philosophie religieuse, quand ce ne serait que pour pénétrer mieux les tendances les plus profondes de l'âme humaine qui se sont exprimées jusque dans les cultes les plus inférieurs avec une force et souvent avec une grandeur incomparables. Même chez un Spinoza, l'exégèse la plus destructrice a un caractère religieux ; et la meilleure leçon tout à la fois de fraternelle tolérance et de respect pour les aspirations religieuses de l'homme est donnée par l'étude des Religions. L'incroyant a le devoir d'en attendre la preuve de ses négations, et le croyant la confirmation de sa Foi : il faudrait que l'un et l'autre fussent bien inintelligents pour méconnaître les difficultés de leur solution préférée.
CONCLUSIONS
Conclusions-
Quelque convaincu que Ton soit de la légitimité du Dogmatisme, on ne termine pas sans inquiétude un travail comme celui-ci ; il faudrait être dogmatique avec impudence pour croire que Ton fut sans cesse le porte-voix de la Raison ; et l'on se souvient de Tavertissement de Pascal, qui jugeait impossible de transporter 1' « esprit géométrique » dans le domaine de choses qui demandent tant de fmesse. Mais nous sommes peut-être assez autorisé à ne pas nous laisser envahir par le doute, une fois l'œuvre achevée. N'est-ce point d'assez bons signes, que son accord avec des idées qui se rencontrent d'un bout à l'autre de l'Histoire des idées, et que l'obligation où nous avons été mis, cependant, de condamner l'organisation actuelle des sociétés? Y a-t-il apparence que la vraie Philosophie doive être sans ressemblance aucune avec celles qui ont eu cours? Non, car les novateurs qui font scandale se distinguent surtout par des négations audacieuses et n'apportent, somme toute, que fort peu d'affirmations inédites; tous ceux, au contraire, dont les doctrines ont de ravenir, se laissent rattacher à des écoles dont l'origine est très lointaine. D'autre part, y a-t-il apparence que les mouvements d'opinion extra- philosophiques qui se dessinent dans les foules ne correspondent à aucune nécessité de bouleverser l'Ethique pratique de l'homme individuel et des sociétés ? Non ; on ne peut pas ne pas adhérer à l'essentiel des affirmations théoriques sous-jacentes à l'esprit révolutionnaire qui agite les masses. Or, en ce livre, nous sommes resté fidèle — au fond, tout au moins — à la Philosophie classique, à l'esprit qui l'anima depuis ses obscurs commencements jusqu'à ce jour; et cependant nous avons conclu contre les divers aspects de l'état de choses éthico-social que défendent les esprits réactionnaires ; il y a plus, il nous a semblé que nous arrivions à déduire, de principes très anciens, les vérités pratiques nouvelles, et cela en éliminant, du nouveau, tout l'inacceptable, tout le mauvais. Et nous
avons pu procéder ainsi en rejetant l'Empirisme sans rien négliger de ce que la Science positive exige que l'on accepte ; en élaborant avec prudence quelques principes métaphysiques sans verser dans les fantaisies qui font regarder avec raison nombre de Philosophies brillantes comme des faits de régression ; en autorisant, enfin, le sentiment moral à déployer toutes les richesses de sa spontanéité, mais sans verser dans ce Mysticisme plus ou moins inconscient qui permet de tirer dans le sens qu'on veut les soi-disant principes qui viennent du cœur ou qu'imposent les nécessités de l'actiom La Philosophie n'a pas d'autre flambeau que la Raison* dont les feux sont les seuls qui ne soient point fumeux et équivoques ; elle seule peut assurer notre marche, et elle condamne tous les Sentimentalismes comme tous les Empirisraes. Il la pipent sans le vouloir, ceux qui la torturent pour lui chercher une source plus noble qu'ellemême, plus profonde que l'évidence intellectuelle; elle est, par essence, ce qui n'estaucunement mystérieux. A proprement parler, il n'y a rien, en dehors d'elle, qui mérite de s'appeler démonstration. Pas plus en Morale ou en Métaphysique qu'en Logique ou en Mathématiques, il n'y a de vérités qu'il faille appeler vérités à cause de l'on ne sait quelle « valeur » que l'esprit reconnaîtrait, à telles et telles propositions, pour quelque motif autre que leur rationalité. Non, la vérité n'est pas une valeur comme les autres ; la valeur de la vérité, c'est d'être vraie; si la vérité est utile, il s'en faut réjouir, mais ce n'est point son utilité, cette utilité fiit-elle d'un genre sublime, qui fait qu'elle est vraie.
Successivement, nous avons abordé la Morale par la critique, par l'histoire, et en elle-même ; elle nous a paru se rattacher de près ou de loin à toutes les Sciences tout en s'en distinguant, et puiser dans la Métaphysique le principe de son existence
» Malgré le bruit que fait de toute part l'Empirisme, toujours aussi pauvre en somme qu'au premier jour en dépit du manteau scientifique dont il s'afifuble et de ce nom de Pragmatisme qu'il s'est donné récemment, il est manifeste qu'il y a une renaissance du Rationalisme. L'admirable enthousiasme de tant de philosophes pour la Nouvelle Logique, et les revendications si nette» de la souveraineté, de l'irréductibilité des lois de l'esprit par des penseurscomme M. Gouturat, par exemple, font espérer le triomphe de l'esprit philosophique dont nous avons voulu défendre les droits dans cet ouvrage. — Au reste, nous ne croyons pas que>otre méthode, malgré la force des raisons qui la recommandent, soit susceptible de fournir une panacée morale : nulle part il n'y a de panacées î
même. Nous avons défini Tessence de la moralité par l'obéissance rigoureusement désintéressée de la volonté à un idéal, d'ailleurs fort compréhensif, dont la détermination requiert une dialectique suspendue à une catégorie de la Raison; et nous avons constaté la nécessité de professer Tlndividualisme du commencement à la fin de l'Ethique. Le chef-d'œuvre de la moralité considérée dans sa diffusion sociale serait, selon nous, la généralisation d'un type humain dont voici la devise : a Libre action, libre service, libre union », mais qui ne concevrait d'autre fm dernière à la liberté sociale, au sein de groupements politiques appliqués à réduire l'état au minimum, que la promotion de la moralité générale. Le Sur-Homme que nous appelons de nos vœux serait à la fois le plus individualisé des hommes, le plus jaloux d'indépendance, et pourtant le plus sociable, le plus disposé à se servir de sa valeur individuelle pour le bien de tous ; il ne serait l'esclave que de l'Idéal.
Aucun César, monocéphale ou polycéphale ne pourrait travailler à l'avènement de ce Sur-Homme, ni à l'avènement d'aucun équivalent de ce Sur-Homme; cet équivalent ne pourrait être qu'une caricature. Il nous plaît de voir, émergeant de la brutalité des passions populaires, sous la forme de la tendance mutualiste, de la tendance coopératiste et spécialement de la tendance syndicaliste, comme l'aube du régime solidariste que nous souhaitons: le fleuve social tend à changer de lit; le citoyen moderne se déprend notablement du parlementarisme et donc de l'Etatisme ; irait-il, à travers la crise socialiste, vers l'Idéal de la libre association, de l'Association sans Socialisme, de la Liberté sans Anarchie? Nous aimons à croire que les adversaires de l'Individualisme le sont surtout parce qu'ils n'osent espérer que l'individu sache un jour faire pour lui-même ce qu'une € Servitude volontaire » vieille de tant de siècles lui persuade qu'il ne peut obtenir que de l'état. Qu'on se détrompe ! L'Individualisme fera le miracle que l'Etatisme est impuissant à réaliser ; le voyez- vous qui déjà fait ses preuves !
Au reste, il dépend de nous qu'il triomphe, et il faut vouloir qu'il triomphe, puisque la Raison l'exige. Mais cette Raison est aussi celle qui construit en avant, en arrière et aux côtés de la Morale ici exposée, une Philosophie générale qui ne répudie rien des grands principes de la Philosophie européenne, de celle que dominent les noms d'un Platon et d'un Aristote, d'un Descartes, d'un Leibnitz et d'un Kant. Nous savons, certes, tout ce
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qui peut manquer à l'œuvre que nous terminons, mais nous osons, malgré tout, la publier avec quelque assurance parce qu'elle ne prétend dire « non » à rien de ce dont vécut le passé, parce qu'elle dit « oui » à tout ce qui, dans le présent, est lumineux et généreux, parce qu'elle dit a peut-être » à tout ce qui parait devoir être... l'avenir.