‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 34 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Morale religieuse dans les Limites de la Philosophie.

La Morale philosophique, si elle est bien telle que nous Tavons décrite, ne saurait contenir de longs développements sur la Momt religieuse, celle-ci fût-elle conçue de la façon la plus laïque. DaL Xond Chapitre de notre Première Partie en effet, nous avons établi le caractère extra-philosophique de la Religion en Général De plus, nous avons rattaché, dans le Second Livre de foïeieuxie'me Partie, toute l'économie des devoirs au devoir ÏÏ viduel et au devoir inter-individuel. Sans doute le Premier Livre de cette Partie contient une démonstration de l'existence d'un Dieu personnel et des arguments en faveur de l immoita. Uté-sanction; même le divin et la norme morale s y trouvent assiSs ; mkis on voit tout de suite quelle distance il y a entre Tpositio; de ces thèses et l'ensemble des exigences d une Moraie religieuse qui serait aussi exacte que le peuvent être la Mora e individuelle et la Morale inter-individuelle. Et puis, ce n est poL faire beaucoup, en l'espèce, que de relier le devoir envers i divin considéré comme . l'âme de notre àme » au devoir envers soi-même; et bien que nous ayons cru devoir affirmer la fraternité des âmes humaines en un point où elles sont comrtie indiscernables les unes des autres et du divin même, qui aussi les déborde et apparaît comme tout ensemble intérieur et superieur à toutes choses, cela non plus ne précise guère les oblîgations de la Morale religieuse, dont la Philosophie -nous avons insisté sur ce point, - se veut distitiguer profondement Enfin, nous avons distingué avec soin la société politique celle qui rive entre les hommes, malgré son caractère artiticiel, la chaîne la plus étroite, de toute autre sorte de société ; nous avons reconnu que la nation n'est pas du tout une personne, mais, au contraire, un groupe de personnes dans lequel chacune^ quelle

qu'elle soit, compte pour une et pour une seulement, au même titre que chacune des autres ; d'où il suit que parler d'un devoir, religieux ou autre, de la nation comme telle, est aussi peu légitime et même intelligible que de parler d'un devoir de la famille comme telle : il n'y a donc aucun moyen d'aller de plain pied de la Morale inter-individuelle, là même où son code revêt la précision la plus grande, à la Morale religieuse. D'ailleurs celle-ci, par essence, n'exige-t-elle pas bien davantage qu'on ne pourrait lui accorder en partant des Chapitres précédents? Non seulement le partisan d'une Religion positive, qui est obligé par hypothèse de déclarer la Philosophie incapable d'inventer sa Foi, mais le partisan delà Religion naturelle lui-même, qui, s'il est tant soit peu philosophe, doit reconnaître que ses plus chères croyances dépassent les bornes d'une démonstration rigoureusement rationnelle, doivent exclure, de la Morale proprement philosophique, la plus grande partie de la Morale religieuse.

Gardons-nous toutefois d'exagérer la largeur de l'abîme. Il est clair que le philosophe qui pense s'être prouvé que Dieu est, qu'il est la Loi morale même, et que la Loi morale, c'est Luimême, se jugera philosophiquement obligé d'adorer ce Dieu dans son cœur, de considérer tous ses devoirs humains comme devant être accomplis avec l'arrière- pensée de leur fondement absolu et divin, et de regarder son devoir proprement religieux comme ne devant jamais consister dans l'oubli, pour Dieu, de ce qu'il doit à lui-même et à ses semblables. Mais ira-t-il plus loin, et ne demeurera-t-il pas plutôt probabiliste que dogmatique en sa Religion, s'il tente, tout en restant pur philosophe, de construire — il le faut bien! — quelque théorie qui lui permette de penser cette Religion et de la vivre avec quelque précision? Nous l'avons dit : s'il reste pur philosophe, il se rendra compte qu'on ne peut aller loin, dans le domaine du transcendant, sans affirmer des propositions qui, du point de vue philosophique, sont en partie de pure fantaisie et n'ont aucun caractère apodictique. Le philosophe ne devient croyant qu'en sortant notablement du domaine philosophique.

Est-ce à dire qu'il ait tort d'en sortir? Il y a dans la Métaphysique que nous avons préconisée de quoi lui permettre de tenter cette noble aventure; mais qu'on ne l'oublie point : la notion du sacré et la diathèse intellectuelle qui consiste à faire tourner l'universel, animé d'un principe sacré, autour de l'individuel, parlons mieux, du moi, ces deux caractéristiques de la mentalité

religieuse sont essentiellement extra- rationnel les, la première autant que la seconde; il n'y a pas, dans la raison, à côté des catégories auxquelles sont suspendues la Science, la Métaphysique et la Morale, de catégorie spéciale dominant l'activité psycho-religieuse. Peut-être y a-t-il un instinct, une faculté de ce genre, aussi légitimes que le serait une telle catégorie, et qu'il suffirait de démontrer réels pour justifier cette activité? Notre sujet ne comporte pas cette recherche, que notre doctrine d'ailleurs conseille. Mais quoi qu'il en soit, Ton doit maintenir la distinction qui a été établie. N'est-il pas, au reste, tout à fait évident que des idées comme celles de pénitence, d'expiation, de contrition, de culte de latrie, d'espérance ultra- terrestre, sont plutôt théologiques que philosophiques? Et il n'y a pas de Religion naturelle qui ne les contienne, ou d'autres analogues, sous une forme plus ou moins déguisée. Il se pourrait que la Religion, même sous une forme très précise, correspondît à quelque chose de normalement humain ; mais, en ce quelque chose, la part de la raison pure ne pourrait être que très réduite : l'adepte d'une Religion positive parlera surtout de « grâce » pour expliquer la croyance en tant que l'homme ne peut l'acquérir par lui-même ; l'adepte d'une Religion naturelle parlera seulement d'une faculté religieuse distincte des autres ; le philosophe, fùt-il en même temps autre chose encore, devra dire, s'il possède l'esprit critique : « Cherchez, en tout cas, à côté de la raison, pour trouver le fondement propre de la croyance religieuse ; vous n'avez à examiner que quatre sources d'explication : la fantaisie pure, une faculté spéciale normale, une combinaison plus ou moins normale (c'est à voir) de tendances multiples et diverses, ou la grâce d'en haut. »

De ces observations se dégagent encore deux articles de la Morale religieuse philosophique réduite à laquelle nous sommes arrivé logiquement. De ces articles, l'un ne saurait étonner personne, tandis que l'autre est plutôt inattendu. D'une part, c'est un devoir pour tout homme de chercher à se faire une opinion sur cette question : la raison ordonne-t-elle de s'enquérir s'il faut chercher en dehors d'elle un supplément à la Métaphysique et au code moral qu'elle engendre? Si oui, quelle discipline doit, en plus de la Philosophie, régler la conduite de l'homme ? Et, si cette discipline est la Religion, comment faut-il entendre la Religion? — D'autre part, c'est un devoir pour quiconque en a le loisir, qu'il soit croyant ou incroyant, de s'adonner à l'Anthro-

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