HEGEL, SCHOPENHAUER. ET DIVERS
Si Lange a pu dire que le principe de l'amour naturel du prochain s'harmonise très bien avec le matérialisme physique, dont il porte l'empreinte, à plus forte raison la même chose peut-elle être dite par rapport au panthéisme qui relie tous les êtres par la puissante attraction d'une origine commune.
Cependant, jusqu'ici, nous n'avons pas vu, dans le panthéisme philosophique proprement dit, de morale fraternitaire et solidariste autant que le comporte la doctrine. Cela tient sans doute au manque de liberté philosophique. Bruno dut se dire presque chrétien sans pour cela éviter le bûcher, et, dans la libre Hol-
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lande, Spinoza, le doux et sérénissimeBaruch, fut un objet de scandale pour les protestants, quelque prudence de forme qu'il ait observée. Plus tard, lorsque la philosophie put rompre violemment avec la religion chrétienne, son implacable ennemie, elle profita de ses premières libertés pour l'attaquer jusque dans l'élément métaphysique de son existence. Pour cela, le panthéisme, théorie synthétique et conciliatrice, ne suffisait plus. Aussi, les nouveaux naturistes, quoique ne pouvant se dire athées, à cause des préjugés de l'opinion même éclairée et des sages déistes, des interlopes, comme Voltaire et Rousseau, se dédommagèrent en se faisant matérialistes, négateurs à outrance, agîiosticistes. Nul ne s'arrêtera au panthéisme. De ce radicalisme philosophique, le xvne siècle anglais avait donné l'exemple ; le xvme siècle français suivit, dépassa, et ce n'est guère qu'à l'aurore du xixe siècle que d'illustres philosophes allemands dévoilèrent de nouveau la lumière panthéiste. Encore ne fut-ce qu'en la colorant fortement de spiritualisme, vu la réaction antimatérialiste sévissant en Occident.
Nous passerons rapidement sur Schelling, Herder, Hegel, plus philosophes que moralistes, qui tendirent surtout à écarter le Dieu objectif (tout en spiritualisant l'univers), à développer la vieille idée héraclitaine, désormais démontrée, de l'universalité de l'évolution et de l'éternel devenir des choses. Ils agirentde la sorte à des degrés divers, car chacun d'eux fut panthéiste à sa manière ; mais ils soutinrent également l'existence de la loi fatale, régissant le développement humain. Sur cette voie, Hegel aboutit à un fatalisme exagéré. Pour lui, tout ce qui a été, tout ce qui est, est bon, pour cela seul que cela est ou a pu être. Il y a, d'ail-
leurs, deux logiques, uneordinaire, une absolue : dans l'absolue se réalise l'identité des contraires qui forment une synthèse supérieure et qui, envisagés d'après la logique ordinaire, semblent d'insolubles contradictions.
Les lois du mouvement sont universelles; l'être pur, identique au néant, se développe par un rythme à trois temps ; le réel et le rationnel sont identiques : le développement de l'être, la logique et l'ontologie ne sont qu'une seule et même science.
Ce fatalisme historique, enveloppé dans le fatalisme de la vie universelle elle-même, n'empêche pas Hegel de préconiser l'association politique puissamment armée des forces collectives.
En raison de leur généralité même (nous dit-il par la voix de son disciple italien, Vera), les lois ne peuvent tout prévoir : le conflit des intérêts exige l'intervention d'une force collective supérieure. D'ailleurs, l'intérêt est toujours égoïste; il faut que des sentiments plus puissants obligent les individus à sortir d'eux-mêmes, en vertu d'un grand objet qui les unisse tous, sans quoi la société, née des besoins, va se dissoudre. Cette force coercitive et cet attrait se trouvent dans l'Etat qui est la substance sociale arrivée à la conscience d'elle-même.
Cependant, cette puissance sociale doit couronner une évolution historique, non tenter de la déterminer.
La constitution d'un peuple se fait, on ne la fait pas. C'est l'esprit immanent des peuples et l'histoire qui ont fait et font les constitutions.
Avec cette théorie, on peut justifier tous les conservatismes ; ce à quoi, d'ailleurs, Hegel n'a guère manqué.
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Schopenhauer, tout en restant assez idéaliste pour son compte, ne se perdit pas dans ce spiritualisme transcendantal qui fait dériver le fait de l'idée. Il s'inspira directement du bouddhisme exotérique et, par là, il s'enfonça dans un pessimisme déprimant ; mais il assit la morale sur des fondements nettement altruistes, en lui donnant pour motif premier la pitié et pour principe général la sympathie ou bonté opposée à l'égoïsme, « motif antimoral par excellence ». En cet ordre d'idées, il avait eu des précurseurs. Parmi les Maximistes, La Bruyère et Vauvenargues dont nous avons parlé, il convient d'ajouter ce bon abbé de Saint- Pierre qui avait trouvé et pratiqua cette devise adoptée plus tard par Mmc Geoffrin (i) : Donner et pai~donner.
Il n'est pas jusqu'au futur dogmatiseur de l'individualisme économique, Adam Smith, qui n'ait, après Hume, basé la morale sur les sentiments moraux et la bienveillance. Enfin, plus tard, Owen en Angleterre, Auguste Comte en France, avec des préoccupations différentes, avaient fait de la bienveillance et de l'altruisme le principal motif normal. Schopenhauer ne manquait donc pas de prédécesseurs européens pour
(i) Mmc Geoffrin savait des hommes qu'ils sont encore plus faibles et plus vains que méchants, qu'il faut compatir à leur faiblesse, et souffrir leur vanité, afin qu'ils souffrent la nôtre. « Je sens avec plaisir, disait-elle, qu'en vieillissant je deviens plus bonne, car je n'ose pas dire meilleure, parce que ma bonté tient peut-être à la faiblesse, comme la méchanceté de bien d'autres. J'ai fait mon profit de ce que me disait souvent le bon abbé de Saint-Pierre, que la charité d'un homme de bien ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent, qu'elle devait s'étendre aussi jusqu'à l'indulgence dont leurs fautes ont si souvent besoin, et j'ai pris, comme lui,^ pour devise ces deux mots : Donner et pardonner. »
les théories altruistes; mais il fut le premier à systématiser la morale et la sympathie universelle. A ce titre il mérite un exposé doctrinal de quelque étendue.
Il n'v a que trois motifs généraux auxquels se rapportent toutes les actions des hommes : c'est seulement à condition de les éveiller, qu'un autre motif quelconque peut agir. C'est :
a. Végoïsme, ou la volonté qui poursuit son bien propre (il ne souffre pas de limites).
b. La méchanceté, ou la volonté poursuivant le mal d'autrui (elle peut aller jusqu'à l'extrême cruauté).
c. La pitié poursuivant le bien d'autrui (elle peut aller jusqu'à la noblesse et à la grandeur d'âme). Il n'est pas d'action humaine qui ne se réduise à l'un de ces trois principes ; toutefois, il peut arriver que deux y concourent.
Les actions inspirées par le premier motif sont quelquefois indifférentes, le plus souvent nuisibles à autrui; celles inspirées par le deuxième motif (la méchanceté), sont toujours blâmables et malfaisantes. Par contre, celles inspirées par le troisième (la sympathie ou la pitié) sont toujours bienfaisantes, par suite toujours morales. Sur la sympathie ou la pitié nous baserons la morale.
Et que prendrions-nous en dehors d'elle ? Nous avons repoussé les sanctions théologiques ; l'intérêt bien entendu est impuissant parce qu'il déchaîne l'égoïsme antimoral ; reste la conscience de Rousseau et de Fichte.
La conscience ?
Bien des gens s'étonneraient, s'ils pouvaient voir de quels éléments cette conscience, dont ils se font une si
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pompeuse idée, se compose exactement: environ i/5 de crainte des hommes, i/5 de craintes religieuses, i/5 de préjugés, i/5 de vanité, et i/5 d'habitude ; en somme, elle ne vaut pas mieux que l'Anglais dont on cite ce mot : / cannot affard to keep a conscience (entretenir une conscience, c'est trop cher pour moi). Les personnes religieuses, quelle que soit leur confession, n'entendent souvent, par ce mot de conscience, rien autre que les dogmes et les préceptes de leur religion, et le jugement qu'on porte sur soi-même en leur nom ; c'est en ce sens qu'il faut entendre les mots intolérance ou conscience imposée, et les théologiens, les scolastiques et les casuistes du moyen âge et des temps modernes : la conscience d'un homme, c'était ce qu'il connaissait de dogmes et ce qu'il avait de préjugés.
Le devoir, 1 impératif catégorique, sont-ils de plus solides principes moraux ? Le devoir est variable comme la conscience; il est par conséquent un fond trop mouvant pour que sur lui on puisse bâtir. Que si on prétend l'imposer au nom de quelque idée particulière et s'il devient alors Y impératif catégorique, « morale préceptorale », on retombe comme Kant dans les postulats théologiques.
Maintenant la pensée humaine est-elle maîtresse d'elle-même ? En d'autres termes, le libre arbitre existe-t-il ?
Nous répondons négativement par des motifs qui seront contenus dans l'argumentation ci-dessous.
r Nulle action ne peut se produire sans un motif suffisant, non plus qu'une pierre ne peut se mouvoir sans un choc ou une attraction suffisante.
2° De même, une action, dès qu'il existe un motif suffisant, eu égard au caractère de l'agent pour la provoquer,
ne peut manquer de se produire, à moins qu'un motif plus fort n'en rende l'omission nécessaire.
3° Ce qui met la volonté en mouvement ne peut-être que le bien et le mal en général, le bien ou le mal pris au sens le plus large de ces mots, comme aussi déterminé par rapport à une volonté à laquelle l'un est conforme, l'autre contraire. Donc tout motif doit avoir quelque rapport au bien et au mal.
5° C'est être est ou bien l'agent lui-même ou bien un autre; dans ce dernier cas, cet autre est soumis à l'action, en qualité de patient, et en ce que l'action tourne à son détriment ou à son profit et avantage.
6° Toute action dont la fin dernière est le bien et le mal de l'agent est qualifiée égoïste.
70 Tout ce qui est déduit des actions s'applique également aux omissions dans les cas où viennent s'offrir des motifs pour et contre.
8° En conséquence de l'analyse exposée dans les paragraphes précédents, égoïsme et valeur morale, en fait d'actions, sont termes qui s'excluent. Un acte a-t-il pour motif un but égoïste, il ne peut avoir aucune valeur morale.
Veut-on qu'un actegait une valeur morale, il faut qu'il n'ait pour motif, direct ou indirect, prochain ou éloigné., aucune fin égoïste.
90 Comme conclusion au paragraphe, où sont éliminés les prétendus devoirs envers nous-mêmes, l'importance morale d'une action ne peut dépendre que de l'effet produit sur autrui : c'est seulement par rapport à autrui qu'elle peut avoir une valeur morale ou mériter des reproches, être un acte de justice et de charité, ou bien le contraire.
La morale, dit encore Schopenhauer, n'est pas une science pratique comme on le dit, c'est une science théorique.
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Comme toute science, elle étudie ce qui est et non ce qui doit être. Ce qui est, c'est qu'il y a des hommes bons et des hommes méchants. Le principe du bien, c'est la pitié que les hommes ont les uns pour les autres : le prindu mal, c'est l'immobilité, la dureté de cœur, la cruauté. Parmi les hommes, les uns naissent avec des sentiments humains, les autres avec des sentiments égoïstes. La morale décrit les mœurs des hommes, comme l'histoire naturelle celle des animaux, il y a des bons et des méchants, comme il y a des agneaux et des tigres ; en même temps elle détermine le principe d'approbation ou de désapprobation qui n'est autre que la sympathie.
Examinons de plus près et disons d'abord ce qu'est le motif antimoral par excellence : Fégoïsme.
L'égoïsme, chez la bête comme chez l'homme, est enraciné bien fortement dans le centre même. Par suite, règle générale, tous les actes d'un être ont leur principe dans l'égoïsme; c'est à l'égoïsme toujours qu'il faut s'adresser pour trouver l'explication d'un acte donné, et à lui encore pour découvrir tous les moyens qui servent à mener les hommes vers le but qu'on s'est proposé. L'égoïsme de sa nature ne souffre pas de bornes : c'est d'une façon absolue que l'homme veut conserver son existence, rester exempt à la conscience. Le seul univers que chacun de nous connaisse réellement^ il le porte en lui-même, comme une représentation qui est à lui ; c'est pourquoi il en est le centre.
Par suite encore, chacun à ses yeux est le tout de tout : il se voit le possesseur de toute réalité ; rien ne peut lui être plus important que lui-même. Tandis que vu de son point de vue intérieur, son moi s'offre à lui avec ses dimensions colossales ; vu du dehors, il se ratatine, devient quasi à rien; c'est à peu près un billionième de l'humanité contemporaine.
En outre il sait, de science certaine, ceci : le moi qui à ses yeux vaut tout le reste, ce microcosme, où ie micro-
cosme ne surgit qu'à titre de modification, d'accident, ce microcosme qui est pour lui l'univers entier, doit disparaître par la mort, et ainsi la mort à ses yeux équivaut à la disparition de l'univers. Tels sont les éléments dont l'égoïsme, cette plante née de la volonté de vivre, se nourrit ; ainsi se creuse, entre chaque homme et son voisin, un large fossé (1).
L'égoïsme, voilà donc le premier et le principal, mais non toutefois le seul ennemi qu'ait à combattre le motif moral...
Pour lutter contre un pareil adversaire il faut quelque chose de réel et non pas telle formule curieusement subtile de quelque savant a priori...
Égoïsme et valeur morale sont termes qui s'excluent, avons-nous dit. Un acte a-t-il pour motif un but égoïste, il ne peut avoir aucune valeur morale... En conséquence sont éliminés les prétendus devoirs envers nous-mêmes, l'importance morale d'une action ne peut dépendre que de l'effet produit sur autrui; c'est seulement par rapport à autrui qu'elle peut avoir- une valeur morale ou mériter des reproches, être un acte de justice et de charité, ou bien le contraire...
La sympathie (justice, pitié, charité, en un mot altruisme) est le seul motif moral :
La conclusion de Schopenhauer vient d'elle-même :
La pitié, principe de toute moralité, prend aussi les bêtes sous sa protection, tandis que, dans les autres systèmes de morale européenne, on a envers elle si peu de responsabilité et d'égards. La prétendue absence de droits des animaux, le préjugé que notre conduite envers eux n'a pas d'importance morale, qu'il n'y a pas comme on dit des de voirs envers les bêtes, c'est là justement une grossièreté révoltante, une barbarie de l'Occident dont la source est dans le judaïsme...
(1) Arthur Schopenhauer, le Fondement de morale. Traduit de l'allemand par Burdeau.
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Il faut leur rappeler, à ces contempteurs des bêtes, à ces occidentaux judaïsés que, de même, qu'ils ont été allaités par leur mère, de même aussi le chien Ta été par la sienne.
La pitié envers les bêtes est si étroitement unie à la bonté du caractère, que l'on peut affirmer de confiance que celui qui est cruel envers les bêtes ne peut être un homme bon.
Toutefois la bonté doit avoir ses degrés, et, si cette excellence du cœur consiste dans une pitié profonde universelle pour tout ce qui a vie, elle doit tout d'abord avoir l'homme pour objet, parce qu'à mesure que l'intelligence s'accroît, la capacité de souffrir augmente dans la même proportion.
Notre motif moral est ainsi trouvé. Il est tellement le plus général qu'on puisse concevoir qu'il n'est rien qui soulève jusque dans ses profondeurs notre sentiment moral autant que la cruauté. Toute autre faute, nous pourrions la pardonner la cruauté; non : elle blesse ce qu'il y a de plus profond et de meilleur en nous.
Le philosophe allemand examine ensuite la théorie dans ses applications :
Concevons deux jeunes hommes, Caïus et Titus, tous deux passionnément épris de deux jeunes filles différentes : chacun d'eux se voit barrer la route par un rival préféré, préféré pour des avantages extérieurs.
Ils résolvent, chacun de son côté, de faire disparaître de ce monde leurs rivaux ; d'ailleurs, ils sont parfaitement à l'abri de toute recherche, et même de tout soupçon. Pourtant, au " moment où ils procèdent aux préparatifs du meurtre, tous deux, après une lutte intérieure, s'arrêtent.
C'est sur cet abandon de leur projet qu'ils ont à s'expliquer devant nous sincèrement et clairement. — Quant
à Caïus, je laisse au lecteur le choix des explications qu'il lui mettra dans la bouche. Il pourra avoir été retenu par des motifs religieux, par la pensée de la volonté divine, du châtiment qui l'attend, du jugement futur, etc. Ou bien encore il dira: « J'ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n'eût pas été propre à fournir une règle capable de s'appliquer à tous les êtres raisonnables en général, car j'allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en même temps une fin en soi. » — Ou bien, avec Fichte, il s'exprimera ainsi: « La vie d'un homme quelconque est un moyen propre à amener la réalisation de la loi morale: je ne peux donc pas, à moins d'être indifférent à la réalisation de la loi morale, anéantir un être dont la destinée est d'y contribuer. (Doctrine des mœursj p. 3 73). — (Ce scrupule, soit dit en passant, il pourrait s'en défaire, car il espère bien, une fois en possession de celle qu'il aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi morale). — Il pourra encore parler à la façon de Wollaston : « J'ai songé qu'une telle action serait la destruction d'une proposition fausse. » A la façon de Hutcheson : « Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, échappent à toute explication ultérieure, m'a déterminé à agir de la sorte. » — A la façon d'Adam Smith: « J'ai prévu que mon acte ne m'eût point attiré la sympathie des spectateurs. » Avec Christian Wolff: « J'ai reconnu que par là je ne travaillais pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d'autrui. » — Avec Spinoza: « Homini nihil utilius homine: ergo hominem interimere nolui.» (Rien de plus utile à l'homme que l'homme même: c'est pourquoi je n'ai pas voulu tuer un homme). — Bref, il dira ce qu'il vous plaira ; mais pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma manière, il dira : « Quand j'en suis venu aux préparatifs, quand par suite j'ai dû considérer pour un moment de quoi il s'agissait et pour moi et pour lui, — mais alors aussi la pitié, lacompassion m'ont saisi —
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je n'ai pas eu le cœur d'y résister: je n'ai pas pu faire ce que je voulais. »
Maintenant je le demande à tout lecteur sincère et libre depuéjugés: de ces deux hommes qui est le meilleur ? Quel est celui aux mains de qui on remettrait le plus volontiers sa destinée? Quel est celui qui a été retenu par le plus pur motif? Où est dès lors le fondement de la morale ?
La preuve est faite, croyons-nous, par le grand pessimiste allemand et l'on peut ajouter que la compatissance ou bonté universelle est un sentiment si compréhensible et si simple, qu'elle peut être accessible au plus ignorant des hommes, pourvu qu'il soit sorti des ténébreuses férocités de la sauvagerie. Ce n'est pas sous une inspiration de vertu que s'adoucirent les premiers hommes, passant de la sauvagerie à la barbarie et de la barbarie à la civilisation ; c'est sous l'inspiration de la compatissance. Le cruel Achille, nous dit l'homéride avec un sens profond, connut la pitié par ordre des dieux, quand le vieux Priam en larmes s'humilia devant le meurtrier de son fils, et ce fut Tunique circonstance où le féroce élève de Chiron se montra vertueux.
Ainsi, même d'après les poètes de l'âge héroïque, c'est par le sentiment sacré de la pitié, par la compatissance, vertu initiale du genre humain, que pénétrèrent dans l'homme les premières idées de justice.
O sainte et trois fois sainte Pitié ! Vertu mère, vertu régénératrice et réparatrice, divin rayon de l'homme qui s'élève, sois notre déesse, reçois notre culte! Avec toi, nous ne pouvons errer complètement, et tu suffis à faire pardonner toutes nos imperfections, pour-
vu que, puissamment agissante en nous, tu nous fasses réparer, par l'amour d'autrui et par les actes de bonté, le mal que, dans notre incapacité d'innocence, nous avons pu faire. Oui. l'homme faible, mais bon, mais altruiste envers ses semblables et compatissant envers tout ce qui vit, cet homme-là, malgré ses chutes, a plus de poids dans la balance de la justice que Taltier pharisien, tout à la domination de ses passions, et qui, dans sa vertu orgueilleusement impeccable, n'aime ni n'aide personne, n'épargne pas une souffrance autour de lui.
« Comme la société serait charmante, si nous nous occupions les uns des autres! » disait Michelet. — et comme elle serait morale! nous permettrons-nous d'ajouter.
Dans cet horrible monde de Tentre-dévorement universel, de la vie naissant de la mort et ne se manifestant guère que par la douleur, un grand bonheur, presque le seul qui soit accessible à notre humaine misère, le bonheur des affections partagées et de la diminution de la souffrance autour de soi, nous est permis. Il se trouve que ce bonheur est en même temps la plus efficace vertu, « le souverain bien » dont parlent tous les grands philosophes de l'antiquité. Et nous n'irions pas à lui ! Nous ne consentirions pas à être heureux, autant qu'il nous est donné de l'être, en rendant heureux tout près de nous, en diminuant la souffrance autour de nous !
Le bouddhisme de Schopenhauer fit de ce sec et dédaigneux philosophe allemand un théoricien de la sympathie universelle; mais il lui inspira aussi le profond pessimisme téléologique (renouvelé de Maupertuis), qui, plus que son admirable éthique, l'a mal-
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heureusement rendu célèbre, car le bruyant étouffe toujours le bon.
Je laisse aux disciples de l'auteur de la Volonté dans la nature et du Monde considéré comme volonté intelligente^ aux Harthmann, aux Bahnsen, le soin de commenter ou d'amender sur ce point les théories du maître que je n'ai eu à considérer que comme moraliste et comme tel à l'approuver (i).
La nouvelle philosophie allemande, c'est son honneur, n'a jamais cessé d'avoir des préoccupations éthiques. Nous avons vu Strauss, Heckel, essayer de « substituer à la religion le culte de l'univers. » D'autres plus conséquents, laissant l'univers à la science, ont voulu, après Fichte, remplacer les anciennes religions et les anciens cultes par l'amour et le culte de l'humanité, par l'altruisme théorique et politique. Tandis que Feuerbach, résumant magis-
(i) Le pessimisme pratique et persifleur de Schopenhauer fut, d'après Fouillée, singulièrement aiguisé par Chamfort, dont les pensées si fortement exprimées et si désolantes étaient, pour le philosophe de Dantzig, l'objet d'une lecture assidue.
Jamais le disciple allemand ne dépassa le maître français dans l'art de dédaigner les hommes.
Voici, en preuve, quelques-unes des maximes de Chamfort :
— Que voit-on dans le monde? Partout un respect naïf et sincère pour des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur reine), ou bien des ménagements forcés pour cette même sottise (les gens d'esprit craignent leur tyran).
— Il y a plus de fous que de sages ; et, dans le sage même, il y a plus de folie que de sagesse.
— Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur la vérité : il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion a sa fortune en agiotage ; l'homme heureux par la vérité a sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.
— Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont,
tralement l'évolution de sa pensée, disait : «Dieu fut ma première pensée, la raison ma deuxième pensée, l'homme ma troisième et dernière pensée. » Henri Czolbe, dans son Nouvel Exposé du sensualisme, glorifie la morale de la bienveillance « qu'une nécessité naturelle développe dans les rapports réciproques et mutuels des hommes. »
Déjà Lange nous avait convié à la réalisation de la justice sociale, à la pratique de la bonté, et avec une entraînante éloquence, Henri Heine s'était écrié : « Nous poursuivrons le bonheur des peuples ; cependant nous ne combattrons point seulement sans les droits humains des peuples, mais aussi pour les droits divins de l'humanité : nous fonderons une démocratie de dieux terrestres. »
Sans pousser aussi loin le religiosisme humaniste, de nombreux métaphysiciens s'efforcent de fondre ensemble Spinoza et Hegel, le panthéiste naturiste avec le panthéiste spiritualiste. et de rajeunir le tout
à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien : « Il vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela. »
— L'honnête homme détrompé de toutes illusions est l'homme par excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d'impatience à rien. Il est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions comme ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites, ni tracasseries. Si on se les. permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est constamment en état d'épigramme contre son prochain. Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y' promènent au hasard. Il brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux hommes et aux choses (Chamfort.)
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dans le transformisme darwinien et l'évolutionnisme spencérien. Ils peuvent ainsi nous donner une synthèse de l'univers, illuminée d'idéalisme moral et de solidarité humaine, et suivre cette recommandation de Renan :
Le premier devoir du philosophe est de s'unir au grand cœur de l'humanité pour le culte de la bonté et de la beauté morale, manifestées dans tous les caractères nobles et les symboles élevés.
Dans la patrie de J.-S. Mill, on est généralement arrivé à concevoir comme suit le développement moral :
Nous connaissons que notre faiblesse nous est commune avec tous les hommes, et ainsi nous partageons lê's souffrances de chacun.
Nous sentons la nécessité de nous entr'aider et par là nous sommes disposés à travailler pour les autres. Les impulsions égoïstes nous portent vers les objets seulement en tant qu'ils sont des moyens de satisfaire au désir. Les impulsions altruistes, au contraire, ont plus besoin de l'intelligence pour comprendre l'objet lui-même dans toutes ses relations. D'où il suit qu'une immoralité profonde est une pure stupidité.
En d'autres termes, le développement de la science correspond aux développements des sentiments sympathiques ; ce qui n'est vrai qu'en général et sous bénéfice de nombreuses exceptions.
M. Sidwick, lui, s'est attaché, à combattre et i-'utilitarisme et le socialisme deJ.-S. Mill ; mais quandil lui a fallu trouver une sanction morale, il en est resté réduit à avancer que la sanction religieuse serait le seul moyen de réconcilier l'utilitarisme universel avec
l'égoïsme. Pauvre ressource pour le système, il faut l'avouer, dit M. Guyau, M. Sidwick reconnaît d'ailleurs que l'existence de la sanction religieuse ne peut être démontrée. De quel droit l'invoquer alors ? Mieux valent à tous les points de vue l'altruisme de Comte et le socialisme de J.-S. Mill, qu'on a vainement tenté de réfuter et qui restent avec la pitié schopenhaurienne le phare de la morale nouvelle.
La philosophie française compte deux penseurs moralistes de pensée profonde, de haute conception et de sentiment vivifiant, Alfred Fouillée et M. Guyau. le digne et éloquent disciple d'un tel maître. Nous devons les saluer ici avec reconnaissance et admiration, car leurs pages lumineuses nous ont souvent guidé.
Alfred Fouillée commence par s'établir solidement sur le terrain des évolutionnistes. Pour lui la morale est de formation sociale et elle se développe dans le but de la paix, de la justice et de l'harmonie. Ce que précisera très bien M. Guyau : « La haine compréhensible dans les états sociaux inférieurs n'a plus de sens à mesure que se développent les systèmes de garanties sociales contre les injustices individuelles et en faveur de la solidarité humaine... pour réaliser le maximum de défense sociale réduisant au minimum les souffrances individuelles. »
Fouillée cependant reste platonicien sous plus d'un rapport et notamment touchant la puissance de direction que peut avoir un idéal moral sur les actions humaines. Spencer lui a donné sur ce point une demiadhésion qui nous paraît irréprochable :
« J'acquiesce entièrement, dit le philosophe anglais, à votre croyance que l'idéal moral devient lui-même
LES MORALES PANTHEISTES 357
un facteur dans notre progrès vers un état plus moral. Les idées et les émotions appropriées à une phase quelconque du progrès social s'aident toujours les unes les autres, car les émotions renforcent les idées, et les idées donnent un caractère défini aux émotions : dans cette mesure, les idées arrivent à former une partie de Fensemble de ces agents produisant le mouvement (ihe agency producing movement). Toutefois, à ce que je pense, elles ne sont pas elles-mêmes des forces, mais elles favorisent les actions de ces forces qui naissent des émotions, en rendant leurs directions plus spécifiques, en diminuant le frottement, etc. »
Partant de la liberté « qui domine et pénètre en quelque sorte le monde entier, qui deviendra le fond même de chaque être dégagé de toute entrave et signifiera tout ensemble achèvement et dégagement de soi, marche sans obstacle dans la direction normale de la volonté », Alfred Fouillée n'en aboutit pas moins à une morale profondément sociale, tendant à la réalisation de la solidarité humaine. Il va plus loin et, comme les panthéistes de grande lignée, il fait entrer les animaux dans la grande cité de la bonté humaine.
Pour la science moderne, toutes barrières s'effacent entre les êtres vivants :
Il y a de la sensation, de l'intelligence, de la volonté chez l'animal comme chez l'homme quoique à un degré très inférieur et dans un état d'enveloppement. Dès lors, il y a une justice envers les animaux, par cela même une charité. Là où la bonne volonté s'est dégagée et montre une première ébauche de la volonté humaine, comme chez les animaux domestiques, chez le cheval laborieux ou le chien fidèle, il y a commencement de droit. Si la guerre universelle, avec la lutte
pour la vie .persiste entre l'homme et les animaux, si la légitime défense ou la nécessité justifie le meurtre des uns et l'esclavage des autres, elles ne justifient pas les souffrances inutiles ni les actes de cruauté. Parfois même, il y a entre l'homme et l'animal domestique une association véritable pour le travail, une sorte de convention implicite entre inégaux, analogue à celle qui existe dans la famille entre majeurs et mineurs ; les animaux alors font partie de la maison comme leur nom l'indique; eux aussi ils sont, selon l'expression stoïcienne : humiles amici ; leurs droits deviennent alors assez précis, assez déterminables pour que la loi les sanctionne ; c'est l'honneur de nos législateurs modernes que l'avoir compris, et d'avoir, ici encore, élargi tout à la fois la sphère de la justice et de la bienfaisance. A plus forte raison, quand il s'agit des hommes, ne saurait-on admettre, sous quelque forme que ce soit, des castes hors la loi commune.
Argumentation irréprochable et aboutissant à un état d'égalité réelle, de prédominance altruiste et de solidarité effective.
Toutefois l'évolutionnisme de Fouillée est optimiste plus que de raison et se rapproche du « plus grand bien futur » de Leibnitz. Il nous dit cela dans une belle langue :
« Un dessein se fait » qui s'établit lui-même, et c'est là une vérité scientifique sans laquelle la sociologie demeurerait une spéculation stérile au lieu de devenir une étude pratique. Nous réconcilions ainsi, au point de vue social, la causalité et la finalité. La finalité n'est plus que la causalité prolongée, réfléchie dans la conscience, et cette réflexion sur soi devient une multiplication de soi. Le
LES MORALES PANTHEISTES 35g
propre de l'homme est d'être mû par des idées, non plus seulement par des forces purement physiques ou par des instincts aveugles; or l'idée, en même temps qu'elle est une cause, est aussi une fin. L'histoire, c'est la science et la morale s'incarnant ainsi dans la pensée et les actions de l'homme ; par conséquent, outre que c'est un mécanisme soumis aux lois générales du mouvement, c'est encore un poème qui ne fait qu'un avec le poète, c'est une odyssée qui se crée et se chante elle-même. On a donc eu raison de dire que l'art est la nature même de l'homme, ou que chez l'homme (et peut-être partout) art et nature ne font qu'un (i).
D'après cette théorie, la morale serait une esthéthique, ou, pour mieux dire, une harmonie de la nature idéalisée, adoptée et rectifiée par l'homme, ainsi perfectionneur en même temps que perfectible et croissant en moralité, en même temps qu'en savoir (2).
Le sévère critique de Kant était tenu d'indiquer une base morale ; il l'altentë dans cette page éloquente :
Peut-être ce suprême fondement du « bien moral » qu'on a présenté jusqu'ici comme une réalité absolue et déjà en possession de la pleine existence, est-il pour notre intelligence et notre volonté un pur idéal, sans être cependant pour cela, comme on l'a prétendu, une pure illusion. Oh n'a pas assez montré, selon nous, que les grandes idées
(1) Fouillée: la Science sociale. Critique des systèmes de morales contemporaines {Voir sur ce sujet aussi : VHistoire de la philosophie, parle même; la Critique de l'idée de sanction (dans la Revue philosophique), par Guyau, et les belles pages des Sociétés animales, par Espinas. ,
(2) L'homme n'agit pas seulement sous l'impulsion du plaisir sensible, il agit aussi par intelligence et sans avoir besoin d'un autre moteur que l'intelligence qui a son attrait propre. (Fouillée.)
directrices de notre pensée et de notre volonté sont des forces réelles, par le désir même qu'elles enveloppent et traduisent, comme par la tension motrice qui est la contrepartie physiologique de ce désir. Le spiritualisme fait correspondre les idées à des choses toutes faites e.t transcendantes : selon nous, elles correspondent à des choses qui se font se mouvant dans un devenir immanent, dont elles renferment, à la fois, la formule intellectuelle et le ressort sensible. En transposant pour ainsi dire les conceptions supranaturelles dans les termes de la nature et de la conscience, on peut à quelques-unes laisser une certaine place en morale. Le point de départ est alors ce fait expérimental que nous avons conscience de nous-mêmes, et que nous concevons cependant les autres consciences et l'univers, mais sans pouvoir nous expliquer d'une manière adéquate ni le sujet conscient, ni l'objet pensé, ni la transition du sujet à l'objet.
Qu'est-elle en réalité, cette conscience qui se pense en pensant le reste, cette conscience sur laquelle on a fait tant d'hypothèses ; indivisible pour ceux-ci, divisible et composée pour ceux-là, fermée selon les uns, ouverte et pénétrable selon les autres, radicalement individuelle selon les uns, capable selon les autres de s'étendre à des sociétés entières, à des groupes de plus en plus vastes, et de se fondre ainsi avec d'autres consciences élémentaires dans une conscience commune et sociale ? C'est là le grand problème, car la conscience est sui generis, incomparable : étant le fond et la condition universelle de toute pensée par laquelle nous réduisons une chose à une autre pour l'expliquer, la conscience est elle-même irréductible. On ne peut pas la faire rentrer dans un genre supérieur, on ne peut pas non plus en marquer la différence propre avec d'autres choses du même genre ; elle échappe aux fonctions essentielles de la compréhensibilité scientifique : elle est donc la borne non pas transcendante, mais imminente, de la connaissance scientifique. De là le principe de la relativité des connais-
sances. De là aussi l'idéal que nous nous formons d'une conscience universelle qui envelopperait toutes les autres, d'une société universelle des consciences. Cet idéal est, lui aussi, immanent et dérivé de l'expérience, dont il est le prolongement. Au point de vue moral, il est à la fois restrictif et persuasif. Il est restrictif de nos penchants égoïstes par cela même qu'il implique la limitation et restriction inévitable de nos connaissances, la non-adéquation de notre cerveau au monde, de notre conscience individuelle à la réalité universelle ou, si l'on veut, à l'universalité des consciences. De cette limitation dérive la justice : abstine et sustine. En même temps, l'idéal est persuasif, parce qu'il exprime une hypothèse sur ce que le monde devrait être, hypothèse qui nous excite à sa propre mise en œuvre, sous la forme de la fraternité : aime et agis.
Au moyen de cet idéal immanent à la conscience, nous fondons ainsi tout ensemble la justice et la fraternité. L' « Altruisme » moral a son origine dans cette sorte d'altruisme intellectuel qui fait que nous pouvons penser les autres, nous mettre à leur place, nous mettre en eux par la pensée. La conscience, se projetant ainsi dans les autres êtres et dans le tout, se relie aux autres et au tout par une idée qui est en même temps une force. Cette considération nous semble nécessaire pour compléter, même au point de vue expérimental, les éléments de moralité qu'on a tirés du jeu des forces purement mécaniques, du jeu des intérêts, enfin des lois de la vie, des lois de la société et des lois de l'évolution. Nous acceptons tous ces événements, mais nous les enveloppons, comme ils le sont de fait, dans la pensée consciente de soi et ouverte à autrui, vrai principe de la société universelle. Notre théorie nous semble par là égale à la totalité de l'expérience, y compris même la condition fondamentale de toute sensation et de toute expérience : la conscience. Nous acceptons donc tout le réalisme des écoles naturalistes, positivistes, évolutionnistes, et en même temps Y idéalisme des autres écoles, sans
accepter en rien le dogmatisme métaphysique de ces dernières. En même temps nous échappons au dogmatisme moral des écoles criticistes : sans affirmer un « impératif catégorique » et transcendant contre lequel s'élèvent les résultats dubitatifs de la critique même, nous complétons les motifs et mobiles concrets du naturalisme en y ajoutant tout ce dont une morale idéaliste a besoin : un principe immanent qui, d'une part, puisse limiter rationnellement l'égoïsme et, d'autre part, exciter rationnellement à la fraternité (i).
(i) Alfred Fouillée: Critique du système de morale contemporain. Voir aussi pour le magnifique développement de cette idée : Essai d'une morale sans obligation ni sanction, par Guyau.
La conclusion des pages qui précèdent a été donnée au fur et à mesure par l'interprétation des théories, et je n'aurais qu'à prendre congé des lecteurs qui ont bien voulu me prêter quelque attention s'il n'était pas nécessaire d'expliquer — sinon de justifier — cette excursion rapide et forcément incomplète à travers les morales religieuses et philosophiques par un autodidacte que ses recherches, presque exclusivement consacrées à l'économie sociale, ne prédisposaient pas à une telle entreprise.
S'il a cru devoir, tout en sachant bien ce qui lui manquait pour cela, tenter d'esquisser une sorte de tableau historique, très élémentaire, de la morale ancienne pour arriver à dégager les données de la morale nouvelle, c'est dans un but purement socialiste.
L'homme ne vit pas seulement de revendications économiques et politiques. Et selon nous le socialiste qui travaille à réaliser une forme de civilisation supérieure, doit sonder toutes les douleurs du siècle, aborder de front tous les grands problèmes de l'existence humaine. Par suite, les brûlantes préoccupations philosophiques et morales de ce temps ne sauraient lui être étrangères. Aussi bien, tout se touche
dans un système quelconque d'organisation sociale : une transformation économique et politique entraîne toujours une révolution morale. Penser donc que les militants de la rénovation humaine n'ont à se préoccuper que des intérêts matériels de l'humanité travailleuse et peuvent impunément négliger ses incompressibles aspirations morales, c'est se préparer pour l'avenir de cruels mécomptes.
Les socialistes utopiques l'avaient bien compris, eux, que les questions morales sont inséparables des questions sociales. Aussi par leurs plans de transformation prétendaient-ils satisfaire les besoins religieux et philosophiques de l'humanité militante, tout autant que ces besoins politiques et économiques. ■ De nos jours par contre, on s'en est presque exclusivement tenu à la prédication de la Révolution sociale, envisagée seulement parle côté des avantages matériels.
L'explication de cette nouvelle tactique est facile à donner.
La critique proudhonienne d'abord, le socialisme scientifique de Marx ensuite — qui se sont déployés au moment où la lutte des classes, transportée dans le monde industriel, s'est manifestée par les grandissantes et tragiques révolutions sociales françaises de i83i, 1848, 1871, brisant l'illusion dans le cœur du prolétaire victime des barbares répressions bourgeoises — ont trouvé un terrain bien préparé à la direction systématique des efforts socialistes (ayant la lutte des classes pour principe) vers la défense presque exclusive des intérêts économiques des exploités et des salariés de tous ordres.
Corollairement, la cynique approbation donnée par
le catholicisme et par le spiritualisme éclectique à la réaction décembriste et à toutes les tyrannies européennes, en portant le dernier coup à « l'Evangile du Vicaire savoyard », si cher au peuple de 1 830-1848, jeta l'élite du prolétariat — le prolétariat qui pense, étudie et combat pour les droits du travail — dans la doctrine la plus éloignée du spiritualisme religieux : le matérialisme simpliste; et le socialisme idéaliste prit fin.
Dès lors, plus de philosophie morale servant de cadre aux réclamations économiques; le côté moral sembla résolu par la pure et simple affirmation matérialiste, et par la répudiation énergique de toute sentimentalité politique ou philosophique.
Dès lors, plus de paradis terrestre longuement décrit et promis à tous, plus d'appel aux bons sentiments des privilégiés. Mais, à la place de tout cela, l'analyse critique de la situation et l'implacable revendication contre la classe dominante, oppressive et exploitrice.
La grande découverte de Marx, que le fond tragique de l'histoire est rempli par les mouvements, manifestes ou latents, mais incessants, de la lutte des classes, arriva à propos pour donner aux tendances générales du nouveau socialisme économique et révolutionnaire une base d'airain.
La lutte des classes admise, la situation présente fut ainsi expliquée par les socialistes désignés plus ou moins justement sous le nom de collectivistes révolutionnaires :
Depuis la Révolution française, la guerre des classes n'a pas pris fin comme l'ont dit faussement quelques esprits superficiels ou volontairement trompeurs, elle n'a fait que se simplifier. La bourgeoisie, traître au
peuple et qui s'est tournée contre lui, en devenant conservatrice, a pris l'hégémonie des forces rétrogrades (noblesse, clergé, privilégiés de tous genres). C'est donc entre elle et l'immense peuple des salariés que réside maintenant le conflit permanent et que se livrera le grand combat pour l'empire du monde. Le résultat final ne saurait être douteux: le prolétariat, classe ascendante, est poussé à la victoire par toutes les forces vivantes de l'évolution humaine et par les nécessités économiques de la production et de la circulation modernes.
Les premiers exigent, en effet, un ordre de liberté et d'égalité; les secondes (qui ne sont autres que les applications scientifiques et mécaniques, combinées avec l'association et la division du travail, à la production et à la circulation des richesses) exigent la socialisation des éléments du travail et de l'échange.
Mais, en attendant, la guerre est âpre; la bourgeoisie, comme toutes les classes déclinantes, est cruelle dans ses résistances.
Ainsi l'attestent, et ne l'attestent que trop, les massacres de prolétaires en France, dans ce dernier demisiècle, et les barbares répressions qui, en ce moment même, sévissent sur les socialistes, en Russie, en Autriche-Hongrie, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Belgique, en Irlande et même dans l'Amérique du Nord.
Dans cette situation, le devoir des prolétaires et des socialistes est tout tracé : s'organiser en partis de classes, en partis ouvriers socialistes distincts pour le combat au jour le jour, contre l'exploitation capitaliste et pour la conquête, soit graduelle, par une série de réformes imposées, soit violente,
par une révolution victorieuse des pouvoirs publics. Sans cette conquête des pouvoirs publics par le prolétariat, aucune transformation ne peut être sérieusement entreprise ; il faut donc la poursuivre, car il n'y a de victoire possible pour les travailleurs que sur le terrain politique. Les efforts purement économiques, grèves, coopérations, ne peuvent conduire à l'émancipation. Celle-ci sera le don de joyeux avènement des prolétaires au pouvoir, et cela dit ce que doit être l'activité socialiste.
Nous croyons avoir fidèlement résumé la doctrine dont le couronnement est l'abolition des frontières, le fédéralisme politique régional, national, international, l'abolition de l'Etat politique et son remplacement par une vaste administration sociale, se mouvant dans la socialisation enfin réalisée des forces de production et de circulation. Cette conception socialiste est vraie dans sa généralité, et fausse seulement dans certaines interprétations trop absolues.
Mais elle est incomplète théoriquement, en ce qu'elle néglige totalement les forces morales. Le culte du droit, de la justice, l'amour ardent de l'humanité, le dévouement à ses semblables, l'enthousiasme du bien, ne sont pas de pures « blagues », ainsi qu'on a osé l'écrire ; ils sont des forces agissantes, et la Révolution française leur a dû en partie sa victoire sur la réaction européenne. Pratiquement, le socialisme de classe n'est pas moins incomplet en ne comptant que sur les intérêts des masses ouvrières, en négligeant de faire appel aux sentiments altruistes de tous les hommes sans distinctions de classe. Le sentiment et le dévouement (1) sont rayés de son vocabulaire. (1) Je ne parle pas du dévouement des militants eux-mêmes
Lacune grave, car tout homme d'éducation bourgeoise n'est pas nécessairement mauvais; loin d'être étouffés par la diffusion de la science, les sentiments proprement dits et notamment les sentiments altruistes suivent parallèlement les progrès intellectuels. La rebutante dureté des coutumes qui pèse si cruellement sur les plus faibles de l'humanité (femmes, enfants, pauvres) et sur les animaux, cette cruauté inconsciente est le fait de l'ignorance, elle s'adoucit dans les milieux cultivés (i). Sans mentir donc à leur mission rénovatrice, les socialistes ne peuvent négliger ni les forces morales, ni les forces aimantes de l'homme, ni refuser de faire appel à tous les dévouements. Sinon ils ne donneront vie qu'à un socialisme plus critique que positif. Or la critique pure, puissante pour la dissociation nécessaire des vieilles forces devenues malfaisantes et condamnées à périr, compromet l'avenir en écartant en bloc et pêle-mêle avec ce qui doit disparaître dans la fosse commune de l'histoire, des éléments précieux qui, pour être du passé, n'en sont pas moins indispensables à l'œuvre de reconstruction.
qui est grand ; ils pratiquent la chose en repoussant le mot; mais de l'appel au dévouement social de ceux qui peuvent beaucoup pour le bien, sans être immédiatement intéressés à la Révolution. Et ceux-là sont nombreux ; ils seraient venus en grand nombre si on ne leur avait imposé un Credo complet, (i) <c Il n'est pas douteux, en effet, que la culture de l'esprit poussée à un certain degré ait pour effet direct d'étendre et de creuser le champ des impressionnabilités douloureuses et sympathiques, donc des généreuses affections. Et par là, elle est certainement moralisatrice, puisque, après tout, à la base de l'idée morale, l'argument le plus solide et le plus convaincant, — avouons-le, ô philosophes, — c'est la pitié, c'est la bonté, c'est l'amour. (Tarde : Criminalité ■ comparée; Paris, Félix Alcan).
conclusion 36g
Oui, c'est faire œuvre utile que de démasquer les hypocrisies politiques, que de mettre à nu les plaies sociales, que de donner aux revendications économiques une précision dont il n'y avait pas eu d'exemples jusque-là; mais l'œuvre sera meilleure si l'on ne néglige pas trop le côté moral des aspirations contemporaines. Pour un observateur attentif, le monde moderne souffre, non seulement des iniquités économiques, des oppressions politiques, et des rapacités patriotiques qui font du globe un champ de douleur et de pillage, mais aussi de l'insuffisance de ses données morales. La vieille religion est morte sans laisser de successeur. De là le triste état d'âme du temps présent, le trouble des esprits, la tristesse tragique des meilleurs, situation, dit bien Max Nordau(i), qui n'a d'analogue que dans l'époque d'agonie du monde antique.
C'est sur ce point que nous nous sommes permis d'attirer l'attention de nos coreligionnaires, et nous insistons ; car, si poursuivre la rénovation des institutions politiques et économiques est bien, il est mieux de ne pas négliger en même temps l'homme lui-même. Qu'on le sache bien, l'un ne va pas sans l'autre. Moins que jamais nous ne devons l'oublier, à un moment où les anciennes morales théologiques sont emportées dans le naufrage des religions et des vieux concepts métaphysiques, détruits pierre à pierre par la science. La terreur des dieux s'en est allée des cerveaux pensants; le chacun pour soi, honte éternelle de l'intellectualité bourgeoise, n'est pas un principe
(i) Les Mensonges conventionnels de notre civilisation, traduit par A. Dietrich ; Paris, Henrichsen.
moral (c'est tout le contraire), et pourtant une génération ne peut vivre dignement sans un principe moral en accord avec l'état des connaissances humaines, et conforme au but social de ceux qui travaillent, combattent et meurent pour le mieux-être collectif.
Quel peut être, dans les circonstances actuelles, le principe moral remplissant les conditions indiquées plus haut ? L'histoire nous répondra que de la longue évolution morale, de l'adoucissement des mœurs, de la diffusion du savoir, de la réflexion des meilleurs de l'Humanité, un idéal nouveau se forme péniblement qui a nom justice et bonté (1), et qu'à lui nous devons nous attacher pour diminuer le mal moral et matériel, c'est-à-dire l'iniquité et la souffrance dans le monde.
C'est notre consolation d'un si lamentable passé, c'est le rocher de notre espérance, qu'à travers tant de crimes, tant d'iniquités, tant d'erreurs et tant de douleurs, l'humanité progressive, malgré d'irréparables défaillances, ait toujours grandi en justice et en bonté, en amour et en pitié, chaque fois qu'elle a repris conscience d'elle-même. La vertu la plus grande, disait déjà Aristote, c'est la bonté.
Vu de haut, le développement de l'humanité a pour point de départ la brutalité égoïstique s'épanouissant dans la loi zoologique de la lutte pour la vie. Les alternatives de victoire et de défaite dans les conflits des forces individuelles amènent le moi féroce à la conception du non-moi, du moi d'autrui ; l'égalisation des forces conduit aux transactions et à leur forme supé-
(1) Bonté suffirait; la justice dignement comprise n'est qu'une bonté éclairée.
rieure, l'association pour la lutte, que la nature ellemême enseigne d'ailleurs, en en faisant souvent une condition de la conservation des espèces, non seulement animales, mais encore végétales. Dans cet état, il arrive que la sociabilité naît, se développe, que la sympathie se manifeste, que l'altruisme fait son entrée dans le groupe organisé.
C'est le premier stade.
Plus tard, les différents groupes, en restant ennemis ou étrangers, arrivent à l'estime mutuelle; alors les premiers germes de la solidarité humaine ont pris racine, il ne s'agit que de les cultiver (1).
(1) Max Nordau a fort convenablement défini la morale solidariste, en opposition surtout de la morale théologique :
« Le progrès pose un principe général, la solidarité humaine, d'où résulte une nouvelle morale incomparable plus profonde, plus sublime, plus naturelle. Elle prescrit : « Fais tout ce qui contribue au bien de l'humanité, abstiens-toi de tout ce qui cause à l'humanité du dommage ou de la douleur. » Elle a pour chaque question une réponse raisonnable. « Qu'est-ce qui est bien ? » La théologie dit : « Ce qui plaît à Dieu, affirmation qui n'a aucun sens intelligible, à moins que l'on ne croit que Dieu (s'il existe) nous a révélé ses pensées. La morale de la solidarité dit : « Le bien est ce qui, étant généralisé, créerait à l'espèce des conditions plus favorables d'existence. » « Qu'est-ce qui est mal ? » La théologie répond de nouveau : « Ce que Dieu a défendu ! » La morale de la solidarité répond : « Le mal est ce qui, étant généralisé, nuirait à la vie de l'espèce. » — « Pourquoi dois-je faire le bien et m'abstenir du mal ? » La théologie dit : « Parce que Dieu le veut ainsi. » La morale de la solidarité dit : « Parce que tu ne peux pas faire autrement. » L'espèce, tant qu'elle possède la force vitale, a aussi un instinct de conservation personnelle ; celui-ci l'engage à éviter ce qui lui est nuisible et à faire ce qui lui est avantageux. Cet instinct est d'abord inconscient, mais s'élève ensuite jusqu'à la conscience. « Quelle sera la récompense ou le châtiment de mes actions ? » La théologie radote sur le ciel et sur l'enfer; la morale de la solidarité dit simplement : « Comme homme, partie de l'humanité, sa prospérité est ta prospérité, sa souffrance est ta souffrance. Si par conséquent tu fais ce qui
Plus tard encore, et avant que le deuxième stade soit arrivé à sa complète réalisation, une conception supérieure de la vie nous montre l'humanité véritablement adulte répartissant d'une main équitable les devoirs et les droits, le travail et le bien-être entre tous ses enfants, compte tenu de leurs forces et de leurs besoins, et, digne souveraine du globe, versant sur toute vie le dictame de bonté, diminuant la souffrance universelle, épurant le bonheur, créant la justice et enseignant, selon la profonde parole de Tolstoï (1), que l'homme n'a qu'une mission sur sa planète : V amour et les bonnes œuvres; que la vie, c est V amour dans la vie commune; qu'elle n'est digne, cette vie humaine, que lorsqu'elle ajoute quelque chose au bien accumulé par les générations passées (2).
C'est le troisième stade, l'ère de l'altruisme.
Nous le concevons, mais de sa réalisation que nous sommes loin encore ! Y atteindrons-nous jamais ? Le grand adoucissement des mœurs, que nous permet de constater l'étude comparative du passé, nous le fait espérer et nous permet de nous écrier (puissions-nous ne pas être trop optimiste en cela !) avec Max Nordau, que nous avons déjà cité :
est bon pour elle, tu te rends service à toi-même ; si tu fais ce qui est mauvais pour elle, tu te nuis à toi-même. L'humanité florissante est ton paradis, l'humanité périssante est ton enfer (Max Nordau : les Mensonges conventionnels de notre civilisation, traduit par A. Dietrich, p. 3g5 et suiv.)
(1) A la recherche du bonheur, par Léon Tolstoï, traduction de E. Halperine; Paris, Perrin et Cic.
(2) J.-S. Mill a dit avec non moins de justesse : « Le principe général de la morale est ce qui tend à procurer le bonheur du genre humain, ou plutôt de tous les êtres sensibles. » EtPriestley : « Le plus grand bonheur du plus grand nombre, voilà le but moral et social. »
A la civilisation d'aujourd'hui, dont les caractères distinctifs sont le pessimisme, le mensonge et l'égoïsme, je vois succéder une civilisation de vérité, d'amour du prochain, de bien-être. L'humanité, qui aujourd'hui est une idée abstraite, sera alors un fait. Heureuses les générations futures ! Dans l'air pur et les rayons de l'avenir, il leur sera donné de vivre au sein de l'union fraternelle, sincères, instruites, libres et bonnes !
Quoi qu'il en soit, à la réalisation d'un tel avenir, travaillons sans cesse et avec foi. La suprême sagesse de ce temps consiste peut-être à penser en pessitniste, car la nature des choses est cruelle et triste, et à agir en optimiste, car l'intervention humaine est efficace pour le mieux-être moral et social et que nul effort de justice et de bonté, quoiqu'il puisse nous apparaître, n'est jamais complètement perdu.
Comme socialistes surtout, nous devons agir de la sorte. Pour parler dignement des revendications sociales, il faut sentir en soi le ferment des plus hautes aspirations morales de l'époque.
Et rien de plus facile en l'état des choses, pour qui a saisi l'orientation du progrès humain.
Nul besoin ni d'affirmations mystiques ni d'abstrus concepts métaphysiques, pour inspirer sa conduite des principes suivants, d'aussi facile compréhension que d'universelle efficacité.
Dans les relations sociales, la justice et la solidarité ;
Dans les relations humaines, la sincérité' et la bonté;
Dans les relations avec tous les êtres (1), la modération et la pitié.
(1) J'entends parla les rapports de l'homme avec les animaux et tous les êtres vivants. Ceci mérite quelques développements
Deux maîtres de la pensée au xixe siècle, Auguste Comte et Arthur Schopenhauer, nous ont légué ce formulaire moral si complet dans sa simplicité brève.
Le vivre pour autrui, d'Auguste Comte, nous révèle bien, en effet, la conception la plus élevée du devoir dans la société humaine. En nous recommandant la sympathie (ou compatissance) universelle, Schopenhauer nous trace en deux mots notre devoir avec tout être vivant dont il est en notre pouvoir d'augmenter ou de diminuer la souffrance.
Tout cela revient à dire que le levier éthique le plus
L'homme est en présence de quatre sortes d'animaux : les animaux domestiques, les animaux utiles ou agréables, les animaux indifférents, les animaux nuisibles. Quels sont ses devoirs vis-à-vis des uns etdes autres? i° Animaux domestiques : Paul Janet a dit excellemment que les animaux domestiques sont des demi-personnes ayant des demi-droits; Fouillée, qu'il doit y avoir pour eux une justice et une charité. En retour du travail si dur que nous imposons à certains d'entre eux, nous devrions les entourer du plus de soins possible et les traiter avec douceur et bonté; malheureusement, c'est là l'exception. Qui de nous n'a été révolté des mauvais traitements prodigués à ces utiles collaborateurs de l'homme par de grossiers et méchants individus contre lesquels la méritante Société protectrice des animaux est malheureusement impuissante ? Nous nous sommes arrogé le droit de vivre de la mort d'autres animaux que nous avons domestiqués ; pour cela, nous leur devrions au moins une mort douce. Trop souvent, pourtant, leur meurtrier semble prendre plaisir à les torturer. Un jour viendra où les pouvoirs publics stipuleront non seulement pour les hommes, mais aussi pour les animaux. — 2° Animaux diversement utiles ou agréables : Nous leur devons pour le moins de ne leur infliger aucune souffrance inutile. — 3° Animaux indifférents : Il est cruel et coupable de les tourmenter. — 4» Animaux nuisibles : Nous avons le droit de les détruire, mais non de les torturer. En un mot, à ceux de nos frères inférieurs, comme dit notre Michelet, qui nous sont utiles et qui nous aiment, nous devons la bienveillance ; à tous les autres, à tout ce qui vit et souffre sur notre planète, nous devons la pitié.
puissant, que le motif moral par excellence, c'est l'altruisme, et telle est bien notre conclusion (1).
Nous sommes sûrs de ne pas errer, en nous faisant les propagateurs du droit social et des devoirs altruistes ; devenons des pratiquants de la bonté, du dévouement à nos semblables, de la compatissance pour tout ce qui souffre (2), c'est la meilleure façon de hâter l'avènement de la solidarité humaine et de l'éthique nouvelle, qui enseigneront d'abord la justice et la bonté. Tout le reste, l'excellence morale et la
(1) Objectera-t-on que le côté individuel de la morale : dignité, pureté, est négligé ici ? Il me sera facile de répondre.
La dignité n'est que l'orgueil adouci, l'individualisme idéalisé. Or l'orgueil et l'individualisme, formes de l'égoïsme, se font toujours leur place ; la moralité n'a qu'à insister en faveur de l'altruisme pour que de sa combinaison avec l'égoïsme, toujours trop prépondérant, naisse la justice.
La pureté ou chasteté, à laquelle on ne manque que par la sensualité sans amour, est une vertu individuelle quia son prix; elle est destinée à croître dans le monde avec la diffusion des lumières, raffinement des sentiments et le nombre croissant de situations indépendantes : la chasteté est surtout morale lorsqu'elle subordonne les instincts sexuels aux droits d'autrui. Lorsque l'amour et l'estime présideront seuls à l'union des sexes, ce qu'on est convenu d'appeler la débauche disparaîtra rapidement. Toutes les autres vertus dites individuelles sont contenues dans la justice et la bonté.
(2) Â-t-on à s'occuper des bêtes, quand tant d'êtres humains s'ont encore écrasés par la vie ? disent certains. C'est voir les choses par le petit côté. Le souci des bêtes n'empêche pas le souci des hommes. Ils sont certainement les mieux doués par le cœur, ceux dont la pitié, non contente de s'exercer dans la société humaine, va à tout être susceptible de souffrance. Qui est cruel envers les animaux n'est jamais doux à ses semblables. Nous devons, d'une part, combattre l'égoïsme, la dureté et la cruauté partout où nous les rencontrons ; d'autre part, nous devons, dans la mesure de nos forces et des nécessités sociales, compatir à toute souffrance, soulager toute victime de la nature, de la brutalité animale ou de la méchanceté humaine. Voilà le devoir large.
diminution des maux, viendront par surcroît, selon une profonde parole évangélique que le christianisme a si peu comprise.
Il resterait, maintenant, à entrer dans les détails, à esquisser une sorte de catéchisme altruiste. J'avoue sincèrement n'être pas suffisamment préparé pour l'entreprendre en ce moment. Si mes forces et les circonstances me permettent une préparation sérieuse, un essai de ce genre sera l'objet d'une publication ultérieure. Mais plus heureux serai-je si cette œuvre d'utilité première est entreprise et menée à bonne fin par un plus compétent et un plus digne.