‹ La morale socialeChapitre 58 sur 60 · GIORDANO BRUNO, BACON, SPINOZA · texte numérisé non relu

GIORDANO BRUNO, BACON, SPINOZA

Après l'anéantissement de la philosophie indépendante par le christianisme, le panthéisme se réfugia

LES MORALES PANTHEISTES 33 I

dans les conceptions religieuses ou du moins mystiques, et il inspira, en outre, un grand nombre de sectes chrétiennes (gnostiques, manichéens, etc.), l'école célèbre d'Alexandrie, la Renaissance arabe que personnifie Averrhoès et les kabbalistes qui la conservèrent de siècle en siècle jusqu'au temps de Paracelse. d'Agrippa, de Van Helmont et de Cardan . A ce moment, le panthéisme philosophique renaît et brille d'un vif éclat avec Giordano Bruno, le martyr; Bacon, le créateur de la méthode expérimentale, et Spinoza, non moins illustre.

Giordano Bruno fut un puissant esprit (i); son panthéisme, sans doute par raison de prudence, était mitigé. Il admit que Dieu est une cause finale, agissant en vue d'un but, mais il resta panthéiste en ce qu'il paraissait identifier Dieu avec la substance du monde, et il osa dire :

Débarrassés du fardeau des cieux, il n'y a ni limites, ni temps, ni barrières, ni murailles qui nous séparent de l'abondance infinie des choses. i

Il n'en fallait pas tant pour l'exposer à la férocité catholique et papale. Arrêté à Venise et livré à l'In-

(i) Un témoin oculaire, dévoué au saint-siège, raconte ainsi sa mort : « Bruno ne répondit que ces paroles de menace : « La sentence que vous portez vous trouble peut-être en ce « moment plus que moi.» Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison, où on s'efforça encore de lui faire abjurer ces horreurs. Ce fut en vain. Le malheureux est mort au milieu des flammes, et je pense qu'il sera allé raconter dans ces autres mondes qu'il avait imaginés (allusion aux mondes innombrables et à l'univers infini de Bruno) comment les Romains ont coutume de traiter les impies et les blasphémateurs. Voilà, mon cher ami, de quelle manière on procède chez nous contre les hommes de cette espèce. » (Lettre de Gaspard Schappe, Acta litteraria de Struve, V, p. 64). C'était en l'an 1690.

quisition, il fut brûlé à Rome avec des raffinements de cruauté qu'on ne saurait assez flétrir (i).

Bacon, qui monta sur l'échafaud pour d'autres motifs, fut plus prudent. Sa morale a un caractère panthéiste plus indiqué qu'exprimé. On ne pouvait alors parler plus clairement, comme l'attestent les bûchers fumants de Bruno et de Vanini faisant suite à ceux des innombrables victimes de l'Inquisition, et à celui de Michel Servet, qu'allumèrent Calvin, l'homme à la haine recuite, et son consistoire genevois.

L'éthique baconienne peut être brièvement résumée comme suit:

La morale se subdivise en deux parties, celle qui traite du modèle ou de limage du bien, et celle qui traite du régime ou de la culture de l'âme. Toutes les discussions sur le souverain bien n'ont plus de raison d'être; le christianisme les a éliminées. Pour ce qui est de la culture de l'âme, elle doit se baser sur ce principe, que le propre de chaque être est de se considérer d'une part comme un tout, d'autre part comme une partie d'un tout plus grand. La première conception a pour forme d'application la recherche du bien individuel, la seconde la recherche du bien de la communauté. C'est une loi reconnue, que la

(i) Le pyrrhonisme engendre le probàbilisme qui en est une atténuation. La nouvelle école probabiliste fut fondée par Arcésilas et illustrée par Carnéade, Eucésidème et Sextus l'Empirique. Elle est un embryon de positivisme dans l'antiquité, comme cela ressort de son principe fondamental : « La réalité absolue échappe à nos sens; il faut donc nous contenter du probable. Les phénomènes seuls ont une valeur, mais on ne peut pas en remonter aux causes, car, pour connaître un signe, il faut auparavant connaître la chose signifiée » ; au lieu de. probable mettez relatif, et vous croirez lire un positiviste contemporain.

LES MORALES PANTHEISTES 333

conservation de la forme la plus commune doit l'emporter sur celles moins générales ; c'est donc à cette recherche du bien de la communauté que l'homme le mieux doué doit s'appliquer.

Donnons d'abord une idée du panthéisme de Spinoza. Toute modification de la pensée divine est une âme, toute modification de l'étendue divine est un corps ; et, comme en Dieu la pensée et l'étendue se confondent et, par conséquent, ne peuvent se modifier l'une sans l'autre, il s'ensuit que toute modification de l'âme est une modification du corps, et réciproquement.

Dieu, comme substance, est l'indétermination la plus complète. En lui rien de déterminé ne se rencontre ; il n'a ni individualité, ni bonté, ni intelligence, ni volonté, ni rien qu'aucun mot ne puisse exprimer, puisque les mots n'expriment que des choses distinctes. Mais il est l'indéterminé se déterminant sans cesse, sans fin et sans mesure. Ses premières déterminations : l'étendue en général, la perrsée en général, malgré leur généralité et leur indétermination, par cela seul qu'elles se distinguent, ont déjà quelque chose de déterminé. Elles-mêmes se déterminent de plus en plus en affectant des modes de plus en plus particuliers, qui sont les êtres et les modifications dont les êtres sont susceptibles.

Dieu et la nature ne sont qu'une même chose. Dieu cependant, en tant qu'il passe nécessairement à l'état de détermination, est la nature naturante, en tant que déterminée est la nature naturée.

C'est fatalement et par nécessité de sa propre existence que Dieu se détermine, se particularise et s'incarne en quelque sorte dans le monde. Tout ce qui se

produit, tout ce qui arrive, arrive et se produit fatalement.

Cette doctrine qui a les plus étroits rapports avec la conception orientale, dit Brothier, s'en distingue néanmoins, d'abord par sa méthode exclusivement rationnelle, méthode que Spinoza avait empruntée à Descartes ; en second lieu, par la substitution de l'idée de détermination nécessaire à celle de passagères émanations.

Le monde de Brahma ne fait que paraître un certain temps pour ensuite disparaître. Celui de Spinoza, éternel comme Dieu, ou plutôt parce qu'il est Dieu, dure et s'augmente sans cesse par de continuelles déterminations de la substance divine. Le panthéiste spinoziste, malgré son caractère naturiste, ne s'abandonnera pas à toutes les incitations de la nature : car il sait que l'âme, fragment de la raison impersonnelle, est éternelle dans son essence, puisqu'elle retourne à son principe, en perdant seulement la mémoire et l'imagination. « Cependant cette éternité de l'âme ne doit pas être considérée comme un salaire de la vertu, car le bien n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même. »

Alors même donc que nous ne saurions pas que notre âme est éternelle, nous ne cesserions pas de tenir pour les premiers objets de la vie humaine la piété, la religion, en un mot tout ce qui se rapporte à l'intrépidité de la générosité de l'âme... Nous nous écartons ici, à ce qu'il semble, de la croyance vulgaire. Car la plupart des hommes pensent qu'ils ne sont libres qu'autant qu'il leur est permis d'obéir à leurs passions, et qu'ils cèdent sur leur droit tout ce qu'ils accordent aux commandements de la loi divine.

La piété, la religion et toutes les vertus qui se rapportent

LES MORALES PANTHEISTES 335

à la force d'âme, sont donc à leurs yeux des fardeaux dont ils espèrent se débarrasser à la mort, en recevant le prix de leur esclavage, c'est-à-dire de leur soumission à la religion et à la piété ? Et ce n'est pas cette seule espérance qui les conduit; la crainte des terribles supplices dont ils sont menacés dans l'autre monde est encore un motif puissant qui les détermine à vivre, autant que leur faiblesse et leur âme impuissante le comporte, selon les commandements de la loi divine. Sans cette espérance et cette crainte, combien d'hommes se croiraient autorisés par la raison à suivre leurs passions!

Croyance absurde, à mon avis, autant que celle d'un homme qui s'emplirait le corps de poisons et d'aliments mortels, par cette belle raison qu'il n'espère pas jouir pendant toute l'éternité d'une bonne nourriture : ou qui, voyant que l'âme n'est pas éternelle ou immortelle, renoncerait à la raison et désirerait devenir fou; toutes choses tellement énormes qu'elles méritent à peine qu'on s'en occupe... La béatitude n'est pas le prix de la vertu, c'est la vertu elle-même, et ce n'est point parce que nous contenons nos mauvaises passions que nous la possédons; c'est parce que nous la possédons que nous sommes capables de contenir nos mauvaises passions.

Après avoir ainsi répudié tout eudémonisme, Spinoza ajoute :

De tout cela il résulte clairement l'excellence du sage, et sa supériorité sur l'ignorant que l'aveugle passion conduit. Celui-ci, outre qu'il est agité en mille sens divers par les causes extérieures et ne possède jamais la véritable paix de l'âme, est dans l'oubli de soi-même et de Dieu et de toutes choses ; et pour lui, cesser de pâtir, c'est cesser d'être. Au contraire, l'âme du sage peut à peine être troublée. Possédant, par une sorte de nécessité éternelle, la conscience de soi-même et de Dieu et des choses, jamais

il ne cesse d'être, et la véritable paix de l'âme il la possède pour toujours.

On n'y atteint cependant pas du premier bond.

La perfection absolue, qui appartient à la substance, se manifestant par des modes, il y a des degrés dans là perfection relative, et, par suite, dans le bien, degrés qui vont montant vers l'être parfait et descendant jusqu'à la négation, la limite dernière du bien, c'est-à-dire jusqu'au mal.

A quoi se mesure l'excellence de l'être ?

Le bien identique au plaisir, c'est ce qui conserve ou augmente l'être, l'utile. Le mal ou la douleur, c'est ce qui diminue l'être.

La vie la meilleure, la plus haute, est celle qui implique le plus de perfection ; celle de l'âme qui aie plus d'idées claires et adéquates (conforme à leur objet) sur elle-même et sur les choses, qui forme de ses idées une chaîne dont le premier anneau est l'être parfait. Le désir et l'amour de Dieu se traduisent en amour des hommes. C'est une loi de notre nature que nos affections s'augmentent quand elles sont partagées. Le but de la morale est d'unir les hommes en une seule âme par la communauté d'un seul amour. L'amour est la clef de voûte de la morale, de la religion et de la société.

La récompense du bien est en lui-même, dans la perfection qu'il procure.

Le châtiment du mal est dans la déchéance qu'il entraîne.

Cette éthique élevée et pure est proche parente du sustine et abstine des stoïciens, de Yataraxie des épicuriens : mais nous ne trouvons pas en elle, malgré l'appel à la communauté d'un seul amour, le grand fond de compatissance et de bonté qui caractérise si heureusement les panthéismes indous et leurs disciples. Les partisans de l'obligation morale à outrance

LES MORALES PANTHEISTES 33y

trouveront dans Spinoza, sur ce point spécial, un précurseur de Kant.

La métaphysique politique du grand Juif repose sur la distinction entre l'état de nature et l'état de raison ; dans le premier domine la loi du plus fort ; le second est régi parles contrats. Il en ressort que « la société est un système de force. Elle n'a de puissance et de réalité que ce que les individus lui en confèrent à tout moment ; si elle était aux individus, ce qu'ils ont de droit et de puissance, elle s'évanouirait. « Une société où la paix n'a d'autres bases que l'inertie des sujets, lesquels se laissent conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu'à l'esclavage, ce n'est plus une société, mais une solitude (édition Saisset, Traité théologico-politique, p. 38 1). Mais, d'autre part, les individus ne sont rien sans la société. Loin que le droit qu'ils ont reçu de la nature se trouve diminué par leur union au sein d'une société, ce droit se trouve d'autant plus accru que les liens sociaux sont plus étroits et que les individus qu'ils embçassent sont plus nombreux : si deux individus s'unissent ensemble et associent leurs forces, ils augmentent leur puissance et par conséquent leur droit, et plus il y aura d'individus ayant ainsi formé alliance, plus tous ensemble auront de droit. »

En effet, comme un seul homme est incapable de se garder contre tous, il s'ensuit que le droit naturel de l'homme, en tant qu'il est déterminé par la puissance de chaque individu et ne dérive que de lui seul, est nul ; c'est un droit d'opinion plutôt qu'un droit réel, puisque rien n'assure qu'on en jouira avec sécurité. Ajoutez à cela que les hommes, sans un secours mutuel, pourraient à peine sustenter leur vie et cul-

tiver leur âme. D'où nous concluons que le droit naturel, qui est le propre du génie humain, ne peut guère se concevoir que là où les hommes ont des droits communs et forment tous ensemble un seul corps et une seule âme. Bref, l'indépendance individuelle et l'unité organique de l'état sont en raison directe l'une de l'autre.

On le voit, de l'immoralité du droit de nature, entraînant la nécessité d'un pacte social, Spinoza n'a pas conclu, comme Hobbes, au plus dépravant despotisme, mais à une démocratie de liberté et de justice, ce qui non seulement est plus consolant et plus moral, mais encore plus logique, plus conforme à la nature des choses.

Continuons notre exposé.

Le bien et le mal n'ont rien d'absolu, puisque ce qui est bon pour certains hommes peut être mauvais pour d'autres.

Une chose considérée seule ne peut être dite ni bonne ni mauvaise, mais c'est seulement par rapport à une autre à qui elle sert à acquérir ce qu'elle aime, ou bien ce qu'elle empêche. C'est pour cela que chaque chose, suivant ses différents rapports, et dans le même temps, peut être dite bonne et mauvaise. Ainsi, par exemple, le conseil qu'Achitophel donna à Absalon, reçoit le nom de bon dans l'Ecriture sainte; il était cependant très mauvais pour David, dont il machinait la perte. Et beaucoup d'autres choses sont bonnes, qui ne sont pas bonnes pour tout le monde.

Plus loin Spinoza dit encore :

Quant à ceux qui recherchent péniblement un certain bien métaphysique, qui manquent de tout rapport avec les choses réelles, ceux-là travaillent sous de faux préjugés,

LES MORALES PANTHEISTES 33g

sans aucun doute, parce qu'ils confondent la distinction de la raison avec la distinction modale (le noumène avec le phénomène).

Telles sont les bases de l'éthique spinoziste, dont les grandes vertus sont la modération et le travail. Par suite, « les deux plus funestes vices sont la présomption et la paresse. » Par le premier quelques-uns s'élèvent en tyrans sur l'esprit des simples et leur donnent pour oracles éternels un monde de fausses pensées ; par le second le plus grand nombre croupit dans l'ignorance.

De cette double cause, à plus forte raison, viennent les créances absurdes dont les hommes sont infatués, ce qui les divise les uns les autres et ce qui s'oppose directement au but de la nature qui est de les rendre uniformes comme enfants d'une même mère.

A l'instar des philosophes antiques. Spinoza a donné sa théorie de l'amitié qui est toute philosophique et n'a pas la profondeur sentimentale de celle de Leibnitz. Pour le sage d'Amsterdam, l'amitié repose surtout sur l'égalité de développement intellectuel et la communauté des opinions philosophiques. Même là, on voit la grande préoccupation du philosophe de faire résulter la liberté et l'égalité démocratiques de la diffusion des connaissances :

Quant à ce qui me concerne, parmi les choses qui ne sont point en mon pouvoir, il n'en est aucune dont je fasse plus de cas que de former des liens d'amitié avec des hommes qui aiment sincèrement la vérité. Car je crois qu'il n'est rien dans le monde entier, parmi les choses qui ne dépendent point de notre puissance, que nous puissions aimer avec plus de quiétude que de tels hommes ;

parce qu'il est chose impossible de détruire l'amitié qu'ils ont les uns pour les autres, puisque cette amitié est fondée sur l'amour que chacun d'eux nourrit pour la connaissance de la vérité, que de ne pas embrasser la vérité ellemême une fois qu'on l'a perçue. Cette affection est, en outre, la plus forte et la plus réelle que l'on puisse trouver dans les choses qui ne relèvent point de nous-mêmes, puisque rien que la vérité est seule capable d'unir profondément la diversité des cœurs et des sentiments.

Nous ferons nos réserves sur ce point, en rappelant que l'amour est le grand égalisateur. La lumière philosophique n'est pas le partage de tout le monde ; tous ne peuvent aller à la Corinthe de la pensée, mais tous peuvent aimer et aimer profondément leurs semblables avec ou sans accompagnement métaphysique.

Page 1