CHAPITRE I
Considérations générales.
La morale personnelle est la base nécessaire de toutes les autres, puisqu'elle a pour attribut l'homme lui-même. Il serait chimérique, en effet, de vouloir améliorer la fonction sans perfectionner préalablement l'organe et de concevoir des vertus publiques pour des êtres réfractaires à la pratique journalière des vertus privées.
L'institution de ces dernières s'impose donc, tout d'abord, et cette institution elle-même suppose une connaissance approfondie de la nature humaine. Dans l'état actuel de nos lumières, la psychologie scientifique la plus satisfaisante nous paraît encore
renfermée dans la partie de la Politique Positive qu'Auguste Comte a consacrée à cet important sujet (1) ; nous la prendrons pour point de départ.
D'après cette théorie cérébrale, que nous nous bornons à résumer ici, l'ensemble des éléments constitutifs de notre nature intellectuelle et morale peut être décomposé en trois domaines connexes que le bons sens universel a dénommés : le cœur ; l'esprit ; le caractère.
Ces dénominations sont très judicieuses et dignes d'être conservées ; car le cœur , ou , en d'autres termes, le bloc de nos instincts et de nos sentiments, est, sans contredit, la partie centrale et la plus active de notre organisation cérébrale ; l'esprit en est, au contraire, la manifestation la plus variable, la plus indécise et la plus fumeuse; enfin, la volonté constitue la véritable caractéristique de chacun de nous. C'est elle qui donne à l'individu sa physionomie spécifique.
D'ailleurs, ces trois grands départements de l'appareil cérébral ne sont pas autonomes; ils sont solidaires entre eux ; la nature humaine est le résultat de leur concours, et suivant que l'un ou lautre prédomine, dans leur activité collective, l'homme est un homme de cœur, un homme intelligent, ou un homme énergique.
Les mieux doués réunissent, à un égal degré, ces trois qualités qui participent, chacune, à la physio-
(1) Consulter principalement la Politique Positive, vol. I, pp. 671 et suivantes, et le Catéchisme Positiviste, pp. 220-242.
logie générale du cerveau, suivant un mode qui se trouve résumé dans le tableau ci-dessous :
Le cœur inspire; l'intelligence éclaire; le caractère exécute.
Mais le cœur lui-même n'est pas un ; il renferme des sentiments multiples; il se décompose, au moins, en personnalité, ou égoïsme, et en sociabilité, ou altruisme, qui servent respectivement de mobiles à nos actions, selon que ces dernières se rapportent à nous- même ou aux autres.
Toutefois, le pur égoïsme est aussi rare que l'altruisme parfait. L'homme estordinairement médiocre; il obéit alternativement à son égoïsme ou à son altruisme naturels, et la nature humaine offre effectivement, aux regards de l'observateur sagace, un mélange habituel des deux catégories d'instincts qui entrent dans la composition du cœur.
C'est pourquoi le Positivisme ne conçoit pas le problème moral autrement que les philosophes, les moralistes et les politiques de tous les temps antérieurs ; il considère que l'objet éternel et universel de la morale pratique est la réglementation de l'égoïsme de l'homme et le développement de sa sociabilité, de sorte que l'inspiration de cette dernière modère, autant qu'il est possible, celle de la personnalité.
Il faut considérer, en effet, comme absolument chimérique, toute tentative d'oblitération des instincts personnels qui sont des instincts spontanés, nécessaires, d'ailleurs, à la conservation de l'indi-
vidu et à celle de l'espèce. L'appui de ces instincts est indispensable même aux plus nobles hommes ; car les grandes opérations mentales, esthétiques, sociales ou morales, sont rarement appréciées par les contemporains et leurs auteurs ne peuvent pas davantage compter sur la justice immédiate de la postérité.
Ceux qui conçoivent de vastes desseins ne peuvent aboutir, s'ils ne sont animés par la conviction qu'ils sont supérieurs à la foule moutonnière, dont ils doivent vaincre l'inertie ou l'hostilité, et s'ils ne sont passionnés par la magnanime ambition de l'entrainer à leur suite.
Au surplus, la vie morale a pour siège un appareil organique, le cerveau, dont la santé primitive dépend de la santé même de l'organisme qui entretient en lui la vie végétative et matérielle.
La morale scientifique se trouve, de la sorte, rigoureusement subordonnée à la biologie et il en résulte qu'elle a pour substratum toutes les règles relatives à l'hygiène physique, privée et publique ; cette morale ne néglige rien de ce qui concerne la santé corporelle ; elle ne prêche à l'homme ni le renoncement à lui-même, ni le mépris de ses besoins légitimes ; elle condamne, au contraire, les macérations, les privations volontaires et outrées, les austérités nuisibles, en un mot, toutes les variétés de suicide lent qui ont pour effet de compromettre la santé physique, en général, et la santé cérébrale, en particulier.
La morale positive se fonde donc sur ce fait primordial, révélé par l'observation, que l'homme est soumis à une fatalité égoïste. Toute morale qui ne tient pas compte de cette condition élémentaire, indépendante de nous, est purement déclamatoire, et Pascal avait bien raison de dire que « quand on s'efforce trop de vouloir faire l'ange, on ne parvient souvent qu'à faire la bête ».
Suivant l'antique remarque d'Aristote, « les vertus sont un juste milieu entre deux extrêmes, entre un minimum et un maximum opposés. » A priori, il faut même tenir en suspicion tous ceux qui affectent une sévérité extrême pour les défauts des autres, attendu que l'expérience démontre que, la plupart du temps, les censures de ces rigoristes impitoyables sont inspirées par le besoin de faire illusion sur leurs propres vices.
La morale positive n'est pas une morale mystique ; elle ne perd pas de vue la réalité ; elle ne demande pas à l'homme des efforts stériles et se montre plus indulgente que sévère ; elle ne s'insurge pas contre l'empire des instincts personnels ; elle se garde uniquement de prendre ces instincts pour régulateurs de la conduite, à cause de leur multiplicité, de leur divergence et de leur antagonisme avec les instincts bienveillants qui ne sont pas moins naturels et qui sont beaucoup plus aptes à nous guider directement vers le but suprême de la vie humaine que nous avons plus haut rappelé.
D'ailleuis, sauf des exceptions individuelles, ordl-
nairement pathologiques, l'oubli de soi-même n'est pas à redouter et les instincts personnels n'ont jamais besoin d'être stimulés. II n'en est pas de même des sentiments sociaux qu'un égoïsme trop intense peut aisément étoufïer.
Par conséquent, c'est dans la culture habituelle et le développement de ces derniers instincts que réside tout le système de la morale personnelle ; leur stimulation est d'autant plus essentielle qu'elle n'a pas seulement pour résultats de rendre l'homme plus bienveillant et plus sociable, intrinsèquement, et de lui rappeler sans cesse qu'il est soumis à des influences sociales ; elle réagit encore, de la manière la plus efficace, sur la personnalité, sur l'intelligence et sur le caractère.
Ainsi, la mise en valeur de l'altruisme et la socialisation de l'égoïsme constituent l'opération la plus fondamentale de la morale pratique. Cette idée est comme une étoile fixe qui ne doit pas être perdue de vue, un seul instant, dans ce domaine, et sa préoccupation constante nous guidera dans le reste de ce chapitre, où nous allons successivement déterminer les règles que la morale positive prescrit :
Pour les instincts personnels ;
Pour les sentiments bienveillants eux-mêmes ;
Pour l'intelligence ;
Pour l'activité.