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SIXIÈME PARTIE

Conclusion.

Nous venons de passer successivement en revue les points culminants de la morale positive, et la tâche que nous avons entreprise, avec cet ouvrage, est achevée ; avant de l'abandonner, nous nous arrêterons toutefois, un instant encore, pour embrasser, d'un coup d'œil, les sommets entrevus et pour retrouver la chaîne qui les relie.

Car ils font partie d'un même système que nous pouvons caractériser brièvement en disant que la ligne de faîte de la morale positive est représentée, dans tous les domaines, dans tous les rapports humains, par la prédominance de la bienveillance, de la sympathie, des sentiments sociaux, de l'altruisme, en un mot, sur les intérêts égoïstes, individuels ou collectifs.

Cette résurgence continuelle des plus nobles attributs de la nature humaine est la règle maîtresse, permanente, invariable, de la morale positive, dont le, rôle primordial, dans la vie générale de l'Humanité, est nettement indiqué dans cette belle formule

OÙ se trouve synthétiqueraent résumé tout le Positivisme :

L'Amour pour principe, Et l'Ordre pour base ; Le Progrès pour but.

Cette morale assure, par des moyens exclusivement humains, la perfectibilité continue de notre espèce, sous tous les aspects, personnel, domestique, civique. Occidental, finalement planétaire ; elle procure aux chefs de famille, aux mères, aux éducateurs, aux philosophes, aux hommes d'État, qui ont plus spécialement pour office de veiller et de contribuer à cette amélioration, les plus vives lumières, les meilleures méthodes, les plus sûres disciplines.

Il ne lui manque que des organes pour convertir les masses ; mais la difficulté était surtout de la concevoir et de la coordonner scientifiquement. Ce problème ayant été résolu par le génie d'Auguste Comte, la formation du personnel philosophique, du pouvoir spirituel, auxquels incombera la mission suprême de l'enseigner, de la perfectionner, de la faire respecter, est l'afi'aire du temps, et cet élément est loin de faire défaut à l'Humanité.

Toutes les grandes révolutions mentales et morales, qu'elle a subies, se sont, en effet, accomplies avec une extrême lenteur. La date de la substitution du Polythéisme à l'Astrolàtrie, d'où il dérive, celle de la substitution du Fétichisme collectif au Fétichis^ne individuel, primitif, nous sont inconnues. Mais nous

savons que le Monothéisme a mis plusieurs siècles à s'organiser, même dans le cercle restreint de la Palestine, et que le Christianisme, en réalité, n'a commencé à l'emporter, sur le Polythéisme, que sous le règne de Constantin, c'est-à-dire plus de deux cent cinquante ans après les prédications de saint Paul. Enfin, nous pouvons constater que la philosophie moderne, née avec Bacon et Descaries, au xviic siècle, a seulement trouvé sa formule définitive dans la pensée d'Auguste Comte, au xix«.

Il serait donc téméraire de vouloir déterminer avec précision, même en Occident, l'époque à laquelle la morale positive passera du domaine de la philosophie dans celui des habitudes, d'autant plus que son institution est encore toute spontanée. Néanmoins, on peut affirmer avec certitude que son avènement est inévitable : parce que, au fond, il n'y a jamais eu d'autre morale, la théologie s'étant toujours bornée à sanctionner les règles que l'esprit positif a découvertes ; parce que, seule, depuis la décadence de la morale théologique, la morale positive maintient vivaces, au milieu de nous, l'idée cl la pratique du devoir ; parce que, seule, comme la philosophie positive, elle répond aux besoins des hommes de tous les temps et de tous les lieux ; parce que, seule, enfin, comme l'Humanité même, nu service exclusif de laquelle elle est vouée, elle est susceptible d'une évolution permanente.

En outre, le triomphe définitif de la morale positive est d'autant mieux assuré que la conception et

la pratique de la vie, qui lui sont propres, sont incontestablement une source inépuisable de bonheur ; elles rendent l'homme moins exigeant, plus tolérant, plus pondéré ; elles le mettent à l'abri des agitations incohérentes et stériles ; elles ennoblissent, à ses propres yeux, la fonction qu'il exerce et la situation qu'il occupe, quelque modestes qu'elles soient ; elles lui permettent de mieux goûter les charmes de la sociabilité sous toutes ses formes ; elles lui rendent sympathique tout ce qui est grand et bon sur cette terre ; elles l'aident à supporter avec indulgence les inconvénients du présent ; enfin, elles lui donnent un idéal fixe, réel, accessible, à la conquête duquel il peut se vouer et se dévouer, sans réserve.

D'ailleurs, la morale positive adéjàfait ses preuves; déjà depuis qu'elle est systématisée de la manière que ce livre a pour but de vulgariser, elle a démontré sa valeur effective ; déjà elle a fourni d'admirables types de vies humaines, tout entières consacrées au bien public, dans la personne d'Auguste Comte, de ses premiers disciples, et de positivistes disséminés aujourd'hui sur toute la surface de la planète.

Ceux-là ne se bornent pas à disserter sur la morale positive ; ils vivent selon ses règles, et le tableau de l'ensemble de nos devoirs que je viens d'esquisser, n'est, à proprement parler, que la peinture de leur état d'âme.

Dernièrement encore, avec une rare élévation de

caractère, les positivistes anglais, par exemple, n'ont pas hésité à se mettre résolument en opposition avec les préjugés patriotiques de leurs concitoyens et à dénoncer, sans relâche, avec indignation, l'immoralité de la guerre du Transvaal.

Inspirons-nous de ces nobles modèles. Ne nous contentons point d'adhésions passives aux principes de la morale positive. Agissons d'après ses principes. Faisons ressortir, par notre conduite personnelle, domestique et sociale, leur supériorité. Pratiquons le bien pour le bien, sans espoir de récompense, sans crainte de châtiment. Proclamons notre idéal. Faisons appel aux femmes de cœur, aux hommes énergiques et, si nous ne pouvons nous-mêmes atteindre ces temps nouveaux dont nous saluons l'aurore, consolons-nous en pensant, avec Condorcet, que, si modeste que soit notre action, nous sommes du moins assurés de ne pas nous égarer dans les ténèbres et de lier, par ce moyen, notre propre existence à la chaîne éternelle des destinées humaines.

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