CINQUIÈME PARTIE
LA MORALE PLANETAIRE
La Morale planétaire.
L'Occident, quelle que soit sa prépondérance civilisatrice, n'est cependant qu'une portion assez infime de notre planète.
Hors de lui, d'autres sociétés humaines se sont constituées. Quelques-unes, actuellement dirigées et même composées, parfois, en majorité, par des émissaires de la race blanche, ne sont, à vrai dire, que des appendices de la République Occidentale, dont l'influence s'exerce, déjà, de cette manière, avec plus ou moins d'intensité, sur les deux Amériques, l'Afrique, l'Océanie, et quelques parties de l'Asie.
D'autres sociétés, au contraire, au premier rang desquelles se trouvent la Chine et le Japon, ont suivi, dans leur évolution, une marche absolument indépendante de la civilisation Occidentale ; elles sont, de plus, parvenues à conserver intactes, jusqu'à ces derniers temps, leur originalité.
Enfin, des masses considérables d'hommes sont encore dans l'état de sauvagerie primitive ou de barbarie consécutive, par lequel les civilisations
contemporaines ont, elles-mêmes, antérieurement passé.
Mais il est évident que toutes ces diversités de civilisation ne peuvent plus éternellement durer ; l'ancien isolement des peuples, étrangers à la République Occidentale, n'est même déjà qu'un souvenir historique.
En raison de l'irrésistible expansion de la race blanche, de sa supériorité scientifique et industrielle, de l'audace de ses entreprises, et de son âpre persévérance dans la recherche des moyens d'exploiter toutes les ressources qu'offre notre globe, les contacts avec elle sont devenus universels et incessants.
Toutes les parties de la planète sont désormais liées économiquement par son intermédiaire ; elles ont toutes besoin les unes des autres ; elles sont en continuelle communication d'affaires et, consécutivement à ces rapports commerciaux toujours croissants, à cette combinaison des intérêts toujours plus profonde, à cette tendance vers l'unification matérielle, l'état réciproque des esprits commence à se transformer, aussi.
L'unité mentale et morale du genre humain, qui s'élabore de la sorte, est sans doute encore très confuse ; mais le problème de cette unité se trouve, dès aujourd'hui, nettement posé devant l'observateur attentif.
Or, sa solution ne peut provenir ni du Christianisme, ni de l'Islamisme, ni du Brahmanisme, ni du Bouddhisme, ni du Confuciusanisme, ni d'aucune des
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anciennes croyances qui ont plus ou moins ouvertement manifesté l'ambition de devenir universelles ; car toutes ces religions ont le même vice originel qui les a condamnées, indistinctement, à rester circonscrites dans des conditions géographiques et sociologiques déterminées ; elles ont des dogmes fictifs que dissiperont, comme un brouillard léger, les premiers rayons de la raison scientifique quand elle pénétrera, d'une manière suffisamment profonde, dans les milieux encore soustraits à sa lumière ; elles déclineront et s'éteindront, comme s'éteint, sous nos yeux, le Catholicisme, dont la synthèse provisoire n'a correspondu qu'à l'un des stades de l'évolution de l'esprit humain, en Occident, et comme se sont éteints, avant lui, le Polythéisme, l'Astrolàtrie, l'Idolâtrie, qui ont successivement réduit l'immense domaine dans lequel notre crédulité s'est d'abord donnée libre carrière.
Seules, la philosophie scientifique et la morale positive peuvent prétendre à résoudre le problème de l'unité du genre humain, de même qu'elles sont seules capables de réaliser l'unité de l'Occident et celle de chacune des sociétés qui le composent ; elles doivent ce privilège exclusif à ce que leurs préceptes reposent sur l'observation de phénomènes, communs à tous les temps et à tous les lieux, et à ce qu'elles pourvoient l'homme de connaissances réelles sur le monde, la vie, la société, et de directions qui lui seront éternellement nécessaires.
La science et la toi positive, l'industrie et le trais
vail pacifique, les sentiments sociaux et la morale positive, sont les seuls liens communs par lesquels on puisse sûrement rallier l'ensemble des hommes, les assimiler et faire régner au milieu d'eux une harmonie durable.
Déjà, la preuve est faite, en ce qui concerne la science et l'industrie, qui viennent d'introduire chez les Japonais, jadis si différents, les habitudes mentales et pratiques des Occidentaux, et la morale universelle, elle-même, a déjà reçu un commencement d'ébauche, sous la forme de ce qu'on a nommé a la sagesse des nations », puis du droit des gens, enfin des conventions internationales humanitaires diverses, relatives aux secours aux blessés en temps de guerre, aux mesures prophylactiques contre les épidémies, au recours à l'arbitrage en cas de conflit.
Il faut regarder tous ces événements comme les heureuses prémisses d'une fraternité universelle qui ne tarderait pas à triompher si les Occidentaux voulaient bien renoncer au système d'exploitation et d'oppression des populations attardées qu'ils pratiquent honteusement depuis tant de siècles. Le résultat serait encore plus rapidement atteint s'ils substituaient aux missions théologiques et militaires, des missions vraiment civilisatrices, scientifiques et pacifiques, inspirées, comme celles des navigateurs de la fin du xviiF siècle, par des sentiments généreux, par l'amour de l'Humanité, par le désir de dégager nos semblables de la barbarie.
L'expérience démontre, en effet, que les missions
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de cette nature sont toujours très bien accueillies par les indigènes, soit en Asie, soit en Afrique.
La politique étrangère doit être subordonnée à la morale.
Tel est le fondement de toute la morale universelle. Cette subordination s'impose particulièrement envers la Chine, où elle doit être considérée, à la fois, comme un devoir et comme un acte de haute sagesse. Car si les Européens continuent à exciter la Chine, par leurs opérations de brigandage non moins stupides qu'odieuses, à moderniser son organisation militaire, comme le Japon vient de le faire, cet immense empire sera logiquement conduit, non seulement à les expulser de son territoire, mais encore à prendre, à son tour, l'offensive contre ses agresseurs d'antan. De toute façon, la terre sera de nouveau ensanglantée pour un temps indéterminé, par suite d'un antagonisme violent qu'un peu de prévoyance et d'humanité peut encore nous permettre de conjurer.